LES DEUX MAÇONS
Janvier ISiT,
Quel bruii ! quels cris ! Pourquoi, s'arrètant au passage, Ces ouvriers ont-ils la mort sur le visage? Que se passe-t-il donc ? Le regard est fixé Sur un bâtiment neuf où, rangés tout au faîte, Ce soir les charpentiers, hardis et l'âme en fête, Cloûront le lameau pavoisé.
Mais non, tout a cessé: pince, cognée et scies, Bcsaiguë et marteau tombent des mains saisies , Tout demeure glacé par un commun frisson : Les maillets, les ciseaux, les chèvres et les grues. Le peuple, comme un flot, dégringolant les rues. Vient battre au pied de la maison.
— Place ! laissez passer 1 La foule aux grands yeux mornes S'e'carte, envahissant portes, trottoirs et bornes.
— Ce brancard où va-t-il? — A la Morgue! — Pourquoi ?
— Un maçon est tombé de son échafaudage...
— Mon Dieu ! fit une femme on cachant son visage.
Et tous suivirent le convoi.
Six heures vont sonner dans la tour Notre-Dame.
— A ce soir, disait Jean en embrassant sa femme. Et courant au berceau de ses fils endormis:
— A vous aussi, bonjour, charmants petits amis.
— Jean, assure-toi bien de ton échafaudage.
— Sois tranquille. A ce soir. — Mon homme, lion courag' Et, comme il descendait le faubourg Saint-Marcel, Jeanne cria : — Bonjour au compagnon ^lichel !
11 ne l'entendit pas. L'heure était avancée. La crainte du retard occupait sa pensée. Donc, veste sur l'épaule et vivres sous le bras. Vers le quartier d'Antin Jean allongeait le pas.
il 1
Sur le lieu du travail il arrive. On s'accoste. La cloche ayant sonné, chacun court à son poste : Des seaux d'eau sont jetés dans un cercle fumanl Autour, des Limousins préparent le ciment ; Armé du long rabot, un bras nerveux aciive Ce travail de la chaux qui se fond toute vive. L'auge s'emplit. Des sas tamisent avec soin Le plâtre que la masse écrasa dans un coin.
— av.) —
Tandis que lo lardier arrive en Mts et rentre
Les chênes monstrueux enchaînés sous son ventre.
D'intre'pidos chevaux s'abattent sous les coups ;
Prole'taires niene's tout aussi mal que nous.
Camion et bardeur, et la pierre de taille,
Se traînent lourdement sur ce champ de bataille.
Des brouettes aussi vont et viennent. Les voix
Du glorieux chantier s'e'lèvent à la fois.
Tout va, tout vient, tout court, coniuio dillerents lleuves,
Vers la maison qui croit sur ses assises neuves.
En haut les charpentiers, à ses flancs les niat-ons,
La poussière..., et partout sifflets, bruit et chansons.
— Frère, disait Michel en riant, frère, il vente;
Le boulin (1) sous nos pieds en tremble d'(!pouvante.
Si cela continue, abandonnant le mur.
Il pleuvra des maçons avant tantôt, c'est f^ùr.
Plus habiles que nous, voici des hirondelles
Qui, sans s'e'chafauder, pour des amours nouvelles.
Vont sur la Madeleine, à ses fleurs de granit,
Suspendre, en s'ébattant, leur voyage et leur nid.
Heureux oiseaux! Hèlas! que n'avons-noiis vos ailes!
Tout au moins vos amours touchantes et tidèles.
— Le libre sentiment a pour nom : re'prouve', Fit Jean. Et là-dessus : Mon plâtre est achevé. Reprit-il en raclant les parois de son auge. Puis, s'adressant à Pierre, enfont de la Limoge :
— Pierre! une truelle'e au sas; gâchez serre'...
(1) Le boulin est une sorte Je longue et lourde perche, scellée au mur, en travers de laquelle des planches sont posées. C'est li-dessus que les maçons travaillent jusqu'à l'étage le plus élevé.
— Voilà, fit le manœuvre, épais, lourd et cai-re'. Et les deux compagnons, sans dire une parole. Contemplèrent des deux l'imposante coupole.
— Jean, il faut me conter tes amours... — Mes amours Ne sont pas de ces temps absurdes. — Dis toujours.
— C'e'tait un jour d'hiver, jour de pluie et de grêle. J'arrive sous un comble humide où l'eau ruisselle ; Une femme cousait près de l'âlre sans feu.
Et comme j'observais la pauvreté' du lieu :
— Voyez, dit le palron parcourant la mansarde. Ce mur se décre'pit, ce plafond se le'zarde ; Travaillez, hâtez-vous. Et, mettant veste bas,
La chambre, en un moment, fut pleine de gravats.
— Monsieur, me dit alors la petite lingère, Vous venez d'éveiller mes enfants. Pauvre mère ! En effet, deux garçons, deux beaux petits jumeaux. Se mirent à jaser sous de mauvais rideaux.
Ces enfants, qu'étaient-ils, et quel était leur père?
Voici ce que j'appris d'une vieille commère
Qui, tout en fredonnant, les berçait dans ses bras.
— « Leur père est un monsieur qui ne les connaît pas. .. Parti pour la province, il a, selon l'usage,
" Laissé la pauvre lille et fail un mariage.
" Cet homme étudiait la justice et les lois,
" Dépensait à Paris l'or et le temps, sans choix.
" Après avoir couru pendant plusieixrs aimées
" Les bals, les opéras, les fêtes fortunées.
" Gaspillé, prodigué, ruiné ses parents,
" Il crut de se ranger entiu qu'il était temps,
" Et, son diplôme en poche, a fui la capitale
" Pour endosser chez lui la robe maaistrale. '>
Mes travaux achevé?, ramassant mes outils, Avant fait mes adieux aux deux pauvres petit
J'allais m'en éloigner. Ils me tinrent si ferme Que je demeurai là, cloué comme un vieux terme. Charmants enfants! Gâteaux, sucre d'orge et biscuits, -Mon rire, leur caquet, nous faisaient vieux amis. — Madame, ces enfants me demandent un père, Dis-je en les embrassant. La bonne et douce mère Comprit, sourit : ses yeux se couvrirent de pleurs... Jeanne cessait de croire à d'e'ternels malheurs.
Le compagnon ^lichel suffoquait. Ses prunelles De l'exaltation jetaient les étincelles.
Et Jean continuait : Je suis heureux: pour moi.
Relever qui succombe est article de foi.
Jeanne, autrefois si frêle, aujourd'hui quel visage
Riant, épanoui ! C'est le ciel sans nuage.
La force, la santé, lleurissent ses attraits.
Le calme de son front en accuse la paix.
.(e l'ai pri«e fantôme ; aujourd'hui, forte femme.
Elle étend sur nous tous les trésors de .son àme.
Que de soins! que d'amour! que de tendres soucis!
Pour moi, pour nos enfants, propres, sinon bien mis.
Mon grand bonheur à moi, c'est de les voir à table
Roire, manger, jaser, crier, faire le diable.
Se ruer dans mes bras ou se pendre à mon cou.
Faire un vacarme tel qu'on en deviendrait fou.
Si le ciel n'avait pas, sage dans ses mystères.
D'un patient amour pétri le cœur des pères.
Qune pomme chez nous apparaisse, soudain
En deux elle est livrée à leur joyeuse main.
L'égalité, pour eux, n'est point une chimère.
La chose est simple, étant gouvernés par leur mère.
Donc, si je fais un vœu, Michel, mon vieux garçon, C'est que le pain jamais ne manque à la maison.
Pauvre, exempt de remords, heureux, fier d'être un homme, Ma truelle nourrit les fils du centilhomme.
Ici Jean s'arrêta : des cris tumultueux
Ont trouble' le chantier ; tout tressaille autour d'eux.
Une chèvre hâlant quelques pierres ge'antes
Tombe, du haut en bas entraîne les charpentes,
Brise l'e'chafaudage oi'i sont Jean et Michel.
Tout se disloque, croule et, miracle du ciel.
Un boulin seul résiste au quatrième étaa,e,
Demi-brise' pourtant. La foule accourt eu nage.
Et reste épouvantée en voyant à cheval
Sur la perche, qui tremble à l'e'tage fatal.
Deux ouvriers maçons dont la vigueur agile
A temps les rejeta sur ce terrible asile.
— De la paille ! — Au secours ! — Je'sus ! — Les malheurrux Se cramponnent en vain. Quel abîme sous eux !
— Frère, s'écria Jean, la mort veut une proie; L'un de nous est de trop; le boulin craque et ploie.
— Oui, repartit Michel... Adieu, frère! Demain, Ta femme et tes enfants ne seront pas sans pain... 11 dit, la foule en bas pousse un cri de détresse. Comme un ressort courbé le boulin se redresse... Mais voici Jean, il pleure!... Abrégeons ce détail.
— Et lui, Michel ! — ^lichel? Mort au champ du travail '