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PREFACE

Par M. EUGKIVK ISUE.

Il existe, au coin de la rue Saint-Louisen-l'île et du quai , une haute maison de modeste apparence. Après avoir monte quatre étages, on arrive à un long corridor, on ouvre une porté, et Ton entre dans nu petit cal)inet dont l'unique fenêtre donne sur l(* ([liai lîourhon.

De cet endroit, la vue est splendide. Au loin, ce sont les coupoles du Panthéon et du Val-de-Giâce; à droite, les tours de Notre-Dame; à gauche, les niasses d'arbres de l'Entrepôt et du Jardin-des-Plantes; puis la Seine qui se déroule large et majestueuse jusqu'au pont d'Austerlitz , avec sçs ports peuplés de travailleurs hâlés et robustes; enfin , à l'extrême horizon, les coteaux de Charenton se dessinent dans une vapeur lumineuse.

Un lit occupe la plus grande partie du cabinet dont on parle. Aux murailles nues et badigeonnées à la chaux sont accrochés plusieurs cadres de bois renfermant des aquarelles de fleurs et d'oiseaux. Deux petites lithographies sont clouées sur le mur : le sujet de Vune d'elles est sinistre, c'est l'asphixie d'un jeune homme et d'une jeune femme.

Près de rembrasure de la fenêtre et bien en évidence, est un petit bas-relief en plâtre représentant en pied T immortel chantre des gloires , des amours et des revers du peuple , ce rare génie qui joint au sublime élan patriotique de Tyrtée , le merveilleux bon sens de Molière et la grâce exquise d'Anacréon; en un mot, Béranger... ce conspirateur en chansons qui, ayant pendant quinze ans la France pour complice, a porté les plus formidables coups à la Restauration.

Au fond du cabinet, la porte d'un placard, à demi-ouverte, laisse apercevoir quelques bardes. Deux chaises de paille et le lit, tel est le mobilier dé cette demeure.

Une planche à hauteur d'appui, servant d'établi, occupe toute la largeur de la baie de la fenêtre. Sur cette planche sont plusieurs souliers à demi confectionnés.

Un jeune homme d'une physionomie ouverte, et spirituelle , au regard vif , au front haut, est assis devant cet étahh, le dos courbe 5 la tête pencliëe en avant; il tient '

un soulier entre ses genoux , il travaille avec autant de célérité que d'adresse; car cet |

ouvrier cordonnier est l'un des meilleurs artisans de sa profession; il est cité parmi ses compagnons pour avoir fait en un seul jour sept paires d'escarpins, et une autre ;

fois quatorze paires de chaussons, somme i

de travail presque incroyable.

Assise non pas à ses côtés (le cabinet est trop étroit), mais un peu derrière lui, est une jeune femme , d'une figure douce, gracieuse et jolie, ouvrière non moins habile, ; non moins laborieuse que son mari; elle ^ est occupée de coudre un petit soulier de : satin blanc, soulier de bal et de fête... I

De temps à autre , cet ouvrier cordonnier.

(oui c^ii inaiiianl son alèno cl sou tranchel^ s'arrête un instant, murmure quelques pa~ rôles , lève les yeux , regarde à travers la lenétre les nuées courir sur l'azur du ciel.. . Puis, après un moment de silence et de rêverie, il courbe la tête, reprend son travail avec une activité nouvelle, et sem}3le vouloir regagner les minutes qu'il vient de perdre dans une contemplation oisive.

D'autres fois, pour se délasser un peu de ce travail douloureusement fatigant qui l'oblige à se tenir le dos continuellement voûté, la poitrine touchant presque ses genoux et ap])uyée sur une forme de bois anguleuse, l'ouvrier redresse son front baigné de sueur, se penche , s'accoude sur le pied du lit, auquel est adossé son tabouret , et d'une voix sonore , un peu précipitée , il dit à sa femme :

— Ma bonne Victoire... écoute!

Et tantôt avec un accent doux et triste , il lui dit des vers tels que ceux-ci :

Mère , ne sortez pas : les feuilles sont fanées Et sous le vent qui passe on les entend frémir. Tout est est silencieux dans nos tristes vallées : L'aquilon seul mugit. Hélas ! tout va mourir.

Oh ! non , ne sortezpas ; car les frimats , ma mère , Pèsent sur les vieillards et les brisent soudain ; Avec la tendre feuille ils tombent sur la terre , Infortunés comme elle, hélas! sans lendemain.

Mère , dans nos jardins plus de fleurs , plus d'ombrage ; Le vent froid de l'automne a déjà tout flétri. Ah ! que ma mère encore échappe à ce ravage En restant dans les bras de son enfant chéri.

Le voile du trépas

Nous couvre de son ombre ;

J'ai peur d'un ciel si sombre :

Mère ne sortez pas !

Ou bien encore , d'un ton bref et éner-

gique, cel artisan récite des vers tels que ceux-là :

Écoutez, écoutez, ô nos législateurs !

Retenez le couteau de vos exécuteurs ;

On tue un homme ici ! justice du prétoire ,

Pour qui dois-je brûler un vers expiatoire?

De quel droit osez-vous, vous les juges d'en bas ,

Légaliser la mort dans vos subtils débats?

Et briser au banquet que Dieu , pour tous, fit stable

La tête d'un convive à l'angle de la table?

Tout acte qui détruit laisse après soi le deuil :

Avant de l'exiler au désert du cercueil ,

Interrogeons la voie où s'égara son âme.

Eh ! comment se fait- il , qu'étant fils de la femme ,

Cet homme ait tout à coup pris la nuit pour le jour,

Pris le mal pour le bien , la haine pour l'amour?

D'un tel renversement, étudions les causes.

Suivons l'esprit humain dans ses métamorphoses,

Et voyons quel destin , à l'ombre de l'erreur,

A pu faire égoutter tant de fiel dans son cœur.

Hier, je regardais, au banc de la justice.

Ce malheureux pour qui se dressait le supplice, Et seul , me recueillant , je vis dans le passé , Pendant que la justice enlaçait l'accusé, Une mansarde ; au fond , un berceau solitaire Où dormait un enfant, pauvre petit, sans mère Qui gardât son sommeil , plein de convulsions : Il dormait là , roulé dans un tas de haillons; Car, pour gagner son pain , au dehors , sa nourrice , D'un hôtel somptueux faisait le lourd service ; Et lorsqu'il s'éveillait , pauvre enfant! le soleil Seul souriait, parfois, à son morne réveil,

Ce fut tout le bonheur qu'il eut, dans ce silence, Que ne troublaient jamais les doux jeux de l'enfance

La jeune f'emine interrompt aussi un

instant son travail, et , les deux mains croi-

sées sur ses genoux, elle écoute avec une

admiration ingénue. Son timide et doux

1 égard ne quitte pas celui de son mari ;

elle est heureuse, elle est naïvement Uère, car ces vers sont de lui.

Oui 5 ce laborieux el habile artisan , cilé comme l'un des meilleurs ouvriers de son état, cet artisan est un poète... un poète éminent.

11 se nomme Savinien Lapointe.

Il est l'auteur de ce recueil de poésies si remarquables qui doivent d'être entourées de la profonde sympathie, de l'éclatante approbation , toujours assurées à une œuvre d'art, noble, courageuse et remplie d'élévation.

Cet homme que la nature a fait poète, à qui le plus heureux instinct a révélé les délicatesses du style, le coloris des images, l'harmonie du nombre, n'est pas une de ces organisations contemplatives, rêveuses, qui se bercent et s'endorment au concert de leurs chants, c'est un homme d'ac-

lion au cœur chaud, à la tête ardente, au caractère énergique, qui s'est intrépidement battu , et a versé son sang dans deux grandes campagnes populaires, l'une absoute , celle des jours de juillet , l'autre condamnée, des 5 et 6 juin.

Et cet homme d'une intelligence supérieure, d'un talent justement et généralement aimé, d'un caractère bouillant et valeureux, accepte avec une noble, avec une lière résignation la condition que le sort lui a faite.

Il demande à son travail manuel le pain grossier de chaque jour, afin de conserver indépendante , pure et chaste la sainte poésie qui l'aide à oublier parfois de douloureuses réalités; car sa vie est rude, pénible, inquiète. 11 a deux petits enfants; et son labeur, joint à celui de sa femme

(travail injustement et niisérablsnienl réliibuë, comme tout travail fait par une femme), ne suffit pas toujours aux modestes besoins de ce pauvre jeune ménage ; et puis il a un père vieux , infirme , une mère âgée, valétudinaire, dont le zèle laborieux dépasse souvent les forces. Et le poète ressent plus vivement encore que les siennes les privations de ces êtres bien aimés.

C'est donc à ses bras d'artisan qu'il demande son pain quotidien. C'est à sa tête de j)oète qu'il demande ces rêveries mélodieuses qui rafraîchissent le cœur, ou ces mâles accents qui disent avec tant d'énergie une de ces sombres et sanglantes biographies du prolétaire , si souvent fatalement voué au mal et au crime par l'ignorance, le délaissement, la misère I

Cela est touchant^ cela est noble, cela

est grand; et l'on ne sait ce qu'il faut le plus admirer du poète qui reste artisan , malgré l'enivrement de la poésie ^ ou de l'artisan qui reste poète, malgré les rudes exigences de sa profession manuelle.

iiinsi, on honore 5 on glorifie, on sanctifie le travail-, ainsi, l'on appelle forcément la sympathie des plus égoïstes sur une classe d'hommes doublement intéressante.

Oui , car loin d'employer le développement toujours croissant de leurs facultés à maudire leur rude tache de chaque jour, ils la chantent, ils l'ennoblissent par l'ardeur même avec laquelle ils s'y livrent, eux, esprits si fins, si cultivés, si poétiques ! Loin d'abandonner leur frères moins privilégiés, ils continuent de partager leur vie laborieuse et dure, afin de pouvoir au moins signaler au monde, tantôt avec une amère

Mil

indignation, tantôt avec une tendre cliai itc les douleurs, les privations, les droits et les espérances des travailleurs.

Et ce rôle est d'autant plus beau, d'autant plus sacré, que malheureusement les moyens de réclamation sont toujours en raison inverse de la somme de souffrances et de besoins des individus.

Plus une classe est élevée dans la hiérarchie sociale, plus elle a de facilité pour défendre ses avantages ou imposer ses privilèges.

Toutes les aristocraties, tous les intérêts matériels considérables ont des organes qui les représentent ou qu'ils achètent; tandis que les classes pauvres et laborieuses sont dans l'impossibilité complète de défendre ou de réclamer des droits vitaux: pour elles.

Comment la masse des tiavaillems peutelle faire parvenir ses justes doléances dans la sphère de ceux qui décident de leur sort? L'artisan , brisé de fatigue , accablé de soucis, de privations, ayant sous les yeux le spectacle déchirant de la profonde misère des siens 5 trouvera-t-il, en admettant qu'il ait le temps, le courage, le talent d'écrire, trouvera-t~il une publicité assez considérable, assez répandue pour que sa réclamation soit efficace?

Qui se chargera de faire entendre hautement aux heureux du monde cette pauvre voix plaintive et désolée , ne demandant que le droit de gagner un pain bien amer?

Le peu d'esprits élevés qui sympathisent profondément aux douleurs des masses, mais qui ne sont pas nés parmi les artisans, ignorent^ malgré leur zèle ardent, malgré

leur généreux dévouement, ignorent mille faits, qui exposés avec autant de dignité que d'impartialité par le travailleur instruit et lettré, peuvent et doivent seuls donner aux réclamations des masses une autorité irrécusable.

Nous le répétons, rien ne nous paraît donc plus touchant, plus beau que de voir des hommes d'une intelligence, d'un talent aussi élevé que M. Savinien Lapointe, rester ouvrier comme leurs frères, vivre de leur vie de rude labeur, aiin d'être toujours r écho de leurs douleurs, de leurs vœux, de leurs espérances, et, à défaut de représentation politique , créer ainsi une sorte de représentation poétique, a laquelle la puissance de leur voix donne autant de retentissement que d'importance.

Esquissons maintenant en quelques li-

giîcs la biographie de M. Savinien Lapointe; ce sera un curieux et noble enseignement.

Ensuite nous apprécierons les tendances sociales et la manière de l'auteur.

M. Savinien Lapointe est ne à Sens, en 1812; son père était cordonnier, sa mère femme de ménage dans cette ville. En 1814, chassée par l'invasion, la petite famille vint à Paris. Au bout de quelques mois, une maladie cruelle jette le père à l'hôpital 5 il y reste deux ans. La pauvre mère, demeurant sans ressources avec Savinien et un

resta dans un hospiCe, par suite de sa malheureuse blessure. L'enfant était devenu jeune garçon ^ il avait appris l'état de son père, il redoubla de travail et d'ardeur, afin de rendre moins pénibles à sa mère les suites du funeste accident dont il avait été la cause involontaire.

Deux ans "se passèrent ainsi, au bout desquels le pauvre père si rudement éprouvé sortit boiteux de l'hospice : pouvant alors reprendre son travail; il revint auprès de $a femme et de ses enfants.

L'existence de sa mère étant désormais assurée , Savinien céda à ce besoin d'aventure, d'indépendance naturel à son âge.

Bon ouvrier d'ailleurs , en état de se suffire à lui-même, il quitta le toit paternel,

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pour s'enrôler dans une de ces chambrées où quinze ou vingt ouvriers entasses, habitent en commun quelque comble mansarde. Travaillant toutle jour, l'association possède généralement un pantalon , une redingote et un chapeau , que l'on met tour à tour lorsqu'il s'agit de sortir pour aller porter du travail chez les bourgeois.

Ces chambrées renferment presque toujours d'excellents ouvriers. Ce fut là que Savinien se perfectionna dans son métier, et qu'il arriva, nous l'avons dit, à des résultats de m^m-r/'œwi^r^ prodigieux.

Mais déjà les nobles besoins de l'intelligence commençaient à se faire sentir ; la nuit, le jeune artisan lisait Rousseau^ le jour, en travaillant, il chantait Béranger;

rement, le dénûment, la misère des siens.

Et pourtant, par un effort de courage stoïque, ce père ainsi brisé par une double torture, ne lit pas entendre, dans ce moment terrible , une seule parole de colère , de blâme, de récrimination contre son fils... Bien plus, depuis ce jour funeste, il y a vingt ans de cela , jamais il n'a fait la moindre allusion à ce déplorable événement.

Cette résignation stoïque nous semble honorer à la fois et le père et le fils :

Le père , parce qu'il a vu le désespoir de son enfant assez cruel pour ne pas T augmenter par un reproche inutile;

Le fils 5 parce qu'il a pu doiiuer à sou père une telle créance.

Du reste , cette dignité dans la douleur, ce fier silence, cette concentration solitaire du chagrin semblent être chez M. Savinien Lapointe un héritage de race ; dans son œuvre, nous n'avons pas trouve un mot qui trahit en lui la moindre préoccupation personnelle. Pour ce qui le touche , jamais une plainte , jamais une prière ; s'il s'indigne 5 s'il réclame, c'est pour ses frères.

— On m'accuse bien d'être un peu orgueilleux, nous disait-il im jour; — que voulez-vous , je tiens cela de mon pauvre père, qui n'a jamais pu courber le front sous les plus cruelles douleurs.

Durant deux années, le père de Savinien

autre enfant qui venait de naître, les envoie à la campagne chjez son père à elle ; afin de pouvoir lui payer leur pension, car il était aussi dans une position très précaire , elle se met bravement nourrice sur lieu^ : c'était encore nourrir ses enfants.

La vue de la nature, la vie calme des champs, agirent beaucoup sur Fimagination de Savinien ; quoique tout jeune, ce fut là qu'il ressentit ses premières et vagues aspirations poétiques. Rappelé à Paris par son père lorsque celui-ci fut sorti de l'hôpital, il fut témoin et acteur d'une scène qui laissa de profonds, de douloureux souvenirs dans son esprit.

Un dimanche , son père l'emmené se promener avec lui hors des barrières ; on

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