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arrive à un cabaret ; des enfants de l'âge de Sa\ inien s'amusaient à un jeu de siani , il demande à être de la partie , on le repousse, il insiste ; une discussion s'élève , une rixe s'engage; il s'emporte et frappe l'un des joueurs d'un coup de quille. La mère du blessé accourt , éploréè , en jetant les hauts cris. Le père de Savinien , homme énergique et violent, blâme son lils vivement , dans sa colère, il se lève pour le châtier, l'enfant se sauve; le père le poursuit, trébuche, tombe... et se casse la hanche.
Cet affreux accident causait au père de Savinien une double et atroce souffrance : une douleur physique épouvantable et une douleur morale non moins effrayante; car cette cruelle fracture c'était l'hôpital... et l'hôpital , c'était pour lui le chômage , l'impossibdité de travailler, et, nécessai-
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mais à mesure que son intelligence s'ouvrait à la lecture du philosophe immortel , à mesure qu'apparaissaient à ses yeux éblouis et charmés les ravissantes visions de la poésie, ce qu'il y avait de sordide, de misérable dans sa vie matérielle lui devenait de plus en plus blessant.
Son travail manuel, qui durait quinze heures par jour, lui paraissait de plus en plus rude et pesant ; autant qu'il le pouvait, il se recherchait dans sa mise, sinon par le luxe, du moins par le soin ; jamais enfin la pauvreté, les privations, l'impérieuse et dure nécessité du labeur quotidien ne lui avaient semblé plus pénibles.
Savinien était arrivé à ce moment de terrible épreuve, où l'avenir^ incertain, dé-
pend d'un s8ul'fle ; où le choix du bien et ' du mal est imminent... fatal... où enfin une intelligftice vive, hardie, précoce, poétique, peut vous perdre ou vous sauver; peut s'adonner aux pensées mauvaises comme aux pensées généreuses...
Savinien devait subir l'épreuve jusqu'au bout; il en sortit pur et plus fermement trempé.
Deux de ses camarades , peu laborieux et d'une conduite irrégulière, le voyant dans une disposition d'esprit indécise, lui proposèrent de quitter la chambrée et de venir loger avec eux^ afin de vivre d'une vie meilleure et moins pénible. Savinien accepta.Il avait quelques avances , il vécut dans l'oisiveté quelques jours. A mesure que ses ressources s'épuisaient, les loisirs de la rêverie
sympathies d'autant plus flatteuses pour l'auteur, qu'il avait été inconnu jusqu'alors.
On s'informa du jeune poèft ; et Tun des hommes qui a voue sa belle intelligence et son cœur généreux à l'étude des hautes questions sociales et à l'amélioration morale et physique des classes ouvrières , M . Olinde Rodrigues 5 découvrit M. Savinien Lapointe dans un pauvre réduit de la rue Galande , entre sa femme et ses enfants, menant de front sa vie de poète et sa vie d'artisan , et soutenu dans sa lutte contre de bien mauvais jours par sa jeune compagne , ange de dévouement, de douceur et de bonté.
M. Glinde Rodrigues trouva dans M. Savinien Lapointe ce qu'il cherchait : un poète éminent 5 un penseur remarquable, un excellent artisan et un homme de grand
cœur : dès-lors, il lui donna toutes soi tes de toucliantes marques d'intérêt et de sympathie, l'encouragea, le produisit, lui ménagea des moyens de publication plus étendus.
Peu à peu , la réputation de M. Savinien Lapoin te s'augmenta^ il se lit du bruit autour de son nom. Un homme illustre par le cœur, illustre par la sagesse , illustre par le génie, Béranger, apparut un jour inopinément dans la modeste demeure du poète artisan. Cette visite si glorieuse et si peu attendue, l'intérêt touchant et paternel que le chansonnier lui témoigna, les précieux encouragements , les excellents conseils qu'il lui donna furent pour ainsi dire la consécration de la valeur poétique de M. Savinien Lapointe.
Plus tard, le grand écrivain qui, de nos
rang des combattants. Arrêté les armes à la main, sur le point d'être fusillé, il fut sauvé par la victoire populaire, et sa modestie Fempêclia de faire la moindre déniarche pour obtenir la décoration de juillet, que Son courage lui avait cependant méritée.
Compromis plus tard dans les affaires d'avril, il resta longtemps en prison comme détenu politique.
Ge fut à Sainte-Pélagie que M. Savinien Lapointe lit pour ainsi dire son éducation littéraire ; dans ce loisir forcé , il apprit la grammaire, il étudia assidûment la langue, lut les grands poètes, plusieurs ouvrages de philosophie et de science sociale ou politique.
Ce fut ainsi (£u'il commença de se créer une forme pour exprimer ses idées , forme originale dans sa concision énergique et rude , mais qui pourtant , lorsqu'il le faut , s'assouplit et se prête aux pensées les plus suaves, les plus gracieuses, ainsi qu'un homme d'un caractère <le fer s'attendrit quelquefois jusqu'aux larmes.
Sorti de prison, M. Savinien Lapointe se maria , et publia ses premiers essais poétiques dans la Ruche Populaire , journal rédigé par des ouvriers.
Ces aspirations ardentes , patriotiques , élevées ; ce langage âpre et sincère , probe et un peu brutal^ allant droit au cœur, au vif, au vrai des choses ; ce langage , avant tout , consciencieux et dans ses louanges et dans ses indignations, éveilla bientôt des
et de la paresse lui paraissaient de plus en à plus doux. \
Une terrible révélation Téclaira soudain...
Ses deux camarades volaient pour vivre dans la fainéantise. Lorsqu'il apprit cette infamie , il logeait avec eux , — 11 aurait pu être compromis avec ces misérables , ainsi qu il ledit lui-même dans ces vers :
— J'allais frapper au seuil de l'infamie. Lorsqu'une voix, comme un divin écho , Vint éveiller ma raison endormie, Sans bruit alors retomba le marteau.
Épouvanté , ne voulant pas rester une seconde dans cette habitation maudite. Sa-
vinien courut d'un trait à son ancienne chambrée, et se remit à travailler quinze heures par jour, son cœur et son instinct l'avaient sûrement guidés vers le pauvre et honnête asile où un rude labeur lui donnait du moins un pain qu'il pouvait manger sans rougir.
j^près cette laible oscillation vers le charme funeste de l'oisiveté, le caractère de Savinien reprit son équilibre; sa tête pensa, son imagination s abandonna à tous ses rêves ; mais il demanda à ses bras son pain de chaque jour, et l'artisan resta ce qu'il avait toujours été : un homme d'une inflexible droiture.
Vint la révolution de juillet.
M. Savinien Lapointe courut au premier
jours, a voué la sublimité de sa pensée, la magnificence de sa parole et Fadorable bonté de son âme évangélique à la cause populaire, Lamennais..., porta aussi un vif intérêt au talent de M. Savinieu Lapointe.
Après avoir cité de si éclatantes approbations, auxquelles sont bientôt venues se joindre celles de toutes les célébrités littéraires de ce temps-ci , il ne nous siérait pas d'insister davantage sur la haute valeur de ce livre.
Cette œuvre est du petit nombre de celles qui n'ont pas besoin de cicérone; depuis l'élégie jusqu'à la satire, depuis l'ode jusqu'au drame, les beautés qu'on y rencontre à chaque pas sont assez éclatantes, assez
limpides, assez lièremeiit indépendantes, pour qu'il soit inutile de les analyser, de les interpréter, et surtout de les prouver^ car s'il est un talent vrai , clair, naïf , sincère , chaleureux, original et allant à tous..., c'est celui de M . Savinien Lapointe.
Et , à ce propos , un dernier mot en linis- San t.
La mission de tout poète, de tout écrivain consciencieux, honnête, est de populariser les idées qu'il croit fécondes et utiles; mais
pour que ces idées arrivent jusqu'aux masses, il faut qu elles affectent une forme particulière.
En France, malgré le progrès croissant de rinstruction primaire , l'immense majo-
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rite ne sait encore ni lire ni écrire, elle restera donc, par son ignorance, complètement étrangère aux idées que l'on tenterait de faire parvenir jusqu'à elle, à moins que la mémoire ne supplée à l'instruction.
Sans doute, l'homme du peuple n'apprend pas un livre par cœur, mais il apprend une chanson..., parce qu'il a mille occasions de la chanter, c'est à l'heure du repos, c'est en travaillant, c'est à table, c'est en marche...^ puis ce qu'il chante, d'autres l'apprennent en l'écoutant, le répètent, cela se répand avec une incroyable facilité; de sorte que si la chanson renferme dans une fable intéressante et concise une pensée généreuse et patriotique , une satire piquante et juste , l'influence, la portée d'idées ainsi formulées est incalculable. . . , ou plutôt très calculable ;
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car, avec des chansons, on exalte si noblement tout un peuple en lui disant l'amour de la patrie et de ses gloires; on l'indigne si saintement en lui disant la haine dç l'oppression et du privilège, que dans un temps donné ce peuple est mûr pour une révolution... C'est ainsi qu'a procédé Béranger...; car il est évident que sa pensée politique et sociale se résument dans la réaction populaire de 1850.
C est donc fort d'un si glorieux exemple, d'un si puissant et si formidable enseignement, que nous appellerons l'attention des écrivains populaires sur la forme qu'il serait peut-être utile de donner, sinon toujours, du moins fréquemment à leurs œuvres. Leur mission est sainte, est grande, rsl charitable; et personne ne la comprend plus iiobleinentqueM.SavinienLapointe,
mais ils doivent convier le plus grand nombre possible des lem'S à cette communion de l'intelligence 5 et se rappeler que le plus grand nombre est incapable de lire des odes, que ceux même qui les pourraient lire n'y sont pas entraînes par l'attrait vulgaire, si Ton veut, mais irrésistible du chant sur un air connu.
Et puis, nous le répétons , pour lire une ode, il faut emporter son livre, s'interrompre de son travail, tandis que dans mille circonstances la chanson vient de soi-même aux lèvres; enfin, son rythme ne nuit en rien à l'harmonie du nombre , à la pompe de l'image , à la grandeur de la pensée , à la magnificence de l'expression. Béranger l'a prouvé.
Ces réllexions nous sont venues d'autant
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plus naturellement, à propos de l'œuvre de M. Savinien Lapointe, que ce poète nous semble appelé , par la nature même de son esprit, à avoir une excellente action sur les masses; c'est parce que sa pensée est toujours chaste et sévère, patriotique et généreuse, que nous voudrions la voir se populariser à Tinlini , afin que les gens les moins lettrés puissent goûter les jouissances délicates et élevées que son talent nous a procurées , et partager la vive sympathie qu'il nous inspire.
Eugène Sue.
Paris, le 22 août ISkk--
l!i\E PLAINTE.