ENTRESOL ET GRENIER
Malheur à vous qui joignez maisons à maisons, qui ajoutez terres à terres, sans qu'il reste de place pour les pauvres! Ktes-vous donc les seuls habitants de ee monde?
ISAÏK.
Minuit sonnait; la ville, en sa nuit ténébreuse, Montrait , de loin en loin , la lampe travailleuse
De quelques artisans ; Le pavé se cachait sous la neige et la glace; Le ciel était grisâtre; et, soufllant dans l'espace,
Le nord chassait les vents.
Bien des pauvres alors, étendus sur leur couche , Se livraient au sommeil , sans avoir dans leur bouche
Broyé le pain du soir. Bien des riches , alors , aux tables somptueuses , Se heurtaient étourdis ; bien des femmes joyeuses
Riaient dans leur boudoir.
Des ris à l'entresol ; mais, au dernier étage , La faim et les sanglots ; des enfants en bas âge
Qui demandent du pain.
Des ris à l'entresol ; des coupes jamais vides; Mais au fond du grenier, des travailleurs livides
Qui seront morts demain ! . . ^
Pauvres gens! le travail vous manque, et l'indigence Vous fixe d'un œil cave, en chassant l'espérance De vos cœurs enfiévrés : — Vous avez tout brûlé , Vous avez tout vendu ; l'argent s'en est allé. De l'argent ! Quelques sous, qu'un brocanteur avide, A donné pour vos draps ; et votre couche est vide.
Dis , mère , tes enfants , pour les chauller un peu , N'as-tu pas de leur paille entretenu le feu?... Et maintenant, plus rien! ni bois, ni couverture. Et le besoin frissonne au fond de ta masure.
Douce femme ! elle avait , à son sein décharné ,
Un tout petit enfant beau comme un nouveau-né.
Trois autres, autour d'elle, et bien jeunes encore,
Posaient sur ses genoux leur visage incolore ,
Fourrant leurs jolis doigts aux plis de son jupon ,
Où tous trois ils dormaient roulés en peloton.
L'homme pleurait sur eux ; et ce groupe , en ce gîte ,
Figurait assez bien la famille maudite.
L'aîné, se réveillant : « Ma mère , j'ai bien faim ! »
Et tous , tous à la fois : « Père , père , du pain !.. . »
Oh ! si Pierre avait pu leur donner ses entrailles ,
Certes, il l'aurait fait. Des cheveux en broussailles,
Se dressaient sur le front du pauvre paria.
Brisé dans sa douleur, Pierre alors s'écria :
« Oh ! mes pauvres enfants, l'égoïsme homicide
A changé cette ville en un désert aride.
L'intérêt personnel est venu , comme un ver.
Ronger les fruits de tous enserrés |)our l'hiver.
A l'heure où nouschômons, seul , le possesseur mange
Mais nous, déshérités, nous n'avons pas de grange; Le soir vient engloutir ce que gagne le jour, Et dès le lendemain la faim est de retour. Voyez , pas une miette au fond de cette huche, Et dans cet âtre éteint pas l'ombre d'une bûche !... « La famille pleurait, et le plus jeune enfant. De sa mère tirait un lait roussâtre et blanc ! . . . Chacun d'eux , soulevant sa blonde tête d'ange , L'aîné dans ses haillons, les autres dans leur lange , S'écriaient tristement dans le grenier étroit : Mère , nous avons faim ! mère, nous avons froid !
Vous, heureux, qui passez dans votre orgueil superbe.
Vous qui mangez dans l'or, vous qui marchez sur l'herbe,
Vous n'avez jamais vu, nouveaux Orientaux,
Satrapes endormis au fond de vos châteaux.
Sybarites bâillant sur des tapis de Perse ,
Oii les fleurs de nos champs sur vous tombent à verse ;
Vous qui brisez la coupe au sortir des festins.
Renversant le nectar épuré par nos mains.
Et traînez sans pudeur, dans toutes vos orgies,
Des femmes, le sein nu sur les nappes rougies.
Vous n'avez jamais vu, modernes Baltazar,
Qui drapés, dans la soie, encombrez maint bazar,
Lorgnant insolemment» pleins de désirs inlames. Lu vierge qui rougit sous vos regards sans llammes; Vous n'avez jamais vu, vous que nous subissons, La faim, maigre et farouche, entrer dans vos maisons? Vous la veirez bientôt, grands du jour, prenez garde, Pierre, le travailleur, descend de sa mansarde !
On riait, on chantait, puis on riait encor.
Dans le salon plaqué de larges feuilles d'or.
Le cristal scintillait en ilammes magnifiques ,
Et les répercutait en longs rayons obliques;
Et poulardes, poissons, alouettes, perdrix ,
Tous ces mets luxueux achetés à grand prix ,
Ayant surexcité l'appétit des convives
Les propos débordaient comme un lleuve sans rives.
— Moi, j'ai l'amour du peuple; — et moi la soif du gain.
Le peuple, aIVreux milan, éclos dans un ravin !
— Hélas ! c'est ce milan , monsieur, qui nous éventre Quand la faim , dans son nid , vient lui creuser le ventre
— Ce n'est qu'un envieux loup qui llaire nos pas.
Pour prendre une lippée il dit qu'il n'en a pas.
— Les choses vont si mal ! — Eh bien ! changez les choses !
Mais laissez-nous , pourtant , épis , nectar et roses.
— Goûtez-moi ce Pomard , puis après vous verrez
Que le peuple est un lac où vous vous égarez.
Le peuple vit, monsieur. — Vous vous trompez, il souffre.
— Ses plaisirs!... — En a-t-on sous un manteau de soufre.
— Ses plaisirs, je vous dis, vont à son ton grossier!
Malheur à lui , cent fois, s'il sort de son bourbier.
Ce qui rampe la nuit , ce qui vit dans la vase,
Sur nos chemins en fleurs très volontiers s'écrase.
C'est l'histoire du temps, monsieur; l'égalité
Ne primera jamais sur la fatalité ;
On est peuple ou bourgeois , galérien ou ministre ,
Selon que le hasard , dans sa marche sinistre ,
Vous fait naître dans l'or ou bien sur un grabat.
Vous êtes prince , vous , et je suis un goujat.
Voilà!... l'égalité! rébus intraduisible.
Balance sans fléau , équilibre impossible ,
Broussaille ténébreuse et sans traditions ,
Où viennent s'empêtrer toutes discussions ;
Mot qui fait s'élever, comme un bruit de colère ,
Le vil coassement du marais populaire ,
Parce que des rêveurs ont pris pour grand cheval
Cet autre révolté, l'intérêt général!...
Mais qui frappe si fort à notre porte close?
— Monsieur, c'est l'artisan qui vient plaider sa cause !
Et le maçon entra , pâle comme un linceuil , Sombre comme un remords , grave comme le deuil; Sévère , ainsi qu'un juge au milieu du prétoire , Commandant le silence à tout son auditoire ; Et, soit crainte ou respect, ou fascination , On se tut comme étant frappé de vision. Un valet s'élança , tout à coup , vers la porte , Pour écraser du pied le monstrueux cloporte ; Mais, d'un geste hautain, Pierre le travailleur, SoufUeta devant tous l'affront du serviteur ! Et puis, il s'écria , d'une voix formidable : Donnez-nous du travail!... possesseurs dont la table Ainsi qu'une ramée , aux lianes de vos maisons , Se couvre de fruits murs dans toutes les saisons; Vous, à l'heure qu'il est, messieurs, qui voyez double,
Dans vos digestions pardon si je vous trouble.
La neige tombe, il vente; or, écoutez la voix
D'un loup que la famine a chassé hors du bois ;
Ce loup a des petits qui souffrent dans son antre,
Qu'il entend, car il a des entrailles au ventre.
Le jeune nous dévore , ô grands ! et vous soupez ! . . .
Lorsque nous vous livrons nos bras inoccupés.
Aux champs par nous semés, la disette croît seule;
Sur nos moissons l'octroi penche sa large gueule ;
La loi nous gruge ; hélas ! croyez ce que je dis ;
Nous souffrons bien, allez , messieurs, dans nos taudis ! . . .
Détachez la truelle , à nos lambris pendue ,
Seule chose , messieurs, que je n'ai point vendue, —
Et mes enfants ont faim ; — ni changée en poignard
Pour vous ouvrir le cœur, vous qui mangez leur part.
Donnez-nous du travail ! . . . — Vous vous taisez, mesdames.
Vous qui faites nourrir vos enfants par nos femmes ,
Et folles étendez les mains , frêles réseaux ,
Pour prendre des plaisirs; étourdissants oiseaux
De mes plaintes pourquoi détournez-vous la tête?
Ah ! je fais tache ici , moi , pauvre trouble-fête ,
Escargot, dont l'habit froisse votre velours:
J'ai heurté votre rire à mon âpre discours;
Et vous me repoussez du regard et du geste ,
A la lin du dessert comme un mets indigeste. Faudra-t-il vous jeter, ô gens sans missions. Au tombereau sanglant des révolutions?
Traînés par les faubourgs, faut-il que dans la boue Vos membres en lambeaux s'écrasent sous sa roue? O possesseurs! songez, en vos jours triomphants. Que le premier tueur* le fut pour ses enfants! Peut-être a-t-il raison, celui qu'on désespère. De s'embusquer la nuit dans l'ombre d'un repaire, D'aiguiser un couteau, d'attendre le passant; La faim a sa logique écrite avec du sang !...
— Peste du babillard! Que l'on chasse un tel drôle ! Jacques , poussez dehors ce cuistre par l'épaule , Dit un aigre bourgeois, ventru , sac à deniers. Tout enflé du labeur de cinq cents ouvriers. Où diable en serions-nous , s'il fallait les entendre? Que ce rustre et les siens aillent se faire pendre ! Ma devise est : Chacun chez soi, chacun pour soi! , Aux vermines du siècle imposons cette loi. Et le pauvre maçon , que la sueur inonde , Est chassé du festin comme une bête immonde.
Caïn.
Pendant qu'à l'entresol ainsi l'on agissait, Quelque chose d'horrible au grenier se passait; Une femme cherchait, d'un œil hagard et tendre, Quelques charbons éteints en fouillant dans la cendre ; Puis, dans un vieux réchaud , les jetait avec soin , Et, sinistre , elle allait furetant chaque coin ; Ses prunelles brillaient; un effrayant délire , En contractant sa lèvre éclatait en long rire ; Puis, elle appelait Pierre , en se cognant le front , Demandant du soleil à l'humide plafond.
Puis elle chuchottait : comme tout ça babille !... Venez ici , marmots , que je vous déshabille. . . Oh ! gracieux vauriens que l'on craint de fâcher, Et qui sur leurs genoux arpentent le plancher ; Voyons, approchez-vous du grand feu que j'allume , Sa flamme , en vous chauffant , dissipera la brume ; Et vos tout petits doigts , roses et potelés , Jolis fleurons d'amour ne seront plus gelés... Écoutez-moi , bandits ! . . . — Vos jeunes camarades , Les enfants du maçon... Eh bien ! ils sont malades...
Il faudra leur porter du pain et des bouillons,
Ces cliers petits voisins , si beaux sous leurs haillons ,
Si tristes... Et leur mère... ah! la timide femme...
Messieurs, vous aurez soin de lui dire : Madame,
Lorsque vous la verrez... placez sur ce feu là
Votre tasse au gruau, pour le petit qu'elle a
Sans cesse à la mamelle , et qui la ronge et pleure. . .
Nous porterons du bois dans leur froide demeure;
Il serait beau de voir, au siècle où nous vivons,
Une mère expirer avec quatre garçons !...
L'âtre pétille; bien! très bien !... suis-je une sotte?
D'où vient donc qu'au dedans mon pauvre cœur sanglote 'i*
Comme il fait noir... Mes fils, sur le dos étendus!
Les deux yeux retournés... et les membres tordus!
J'ai soif! Répondez-moi, sournois que rien n'éveille ,
Et venez embrasser le petit qui sommeille...
J'ai mal au cœur.. . Ma tête est pleine de brouillards,
Ah! ma lampe s'éteint... Pour qui ces corbillards?
Et sous des lambris nus mouraient cinq créatures Dans les convulsions qu'enfantent les tortures ! Paris était désert; rien ne'troublait la nuit, Hors les ailes du vent , qui secouaient minuit.
Kt lorsque le maçon revint , poussant la porte,
Il vit ses quatre enfants morts sur leur mère morte !
Oh ! je te reconnais , vieille tour de la faim !
Cachot fétide et morne où hurlait Ugolin ;
Fiction dotit l'aspect nous glace d'épouvante ,
Toi , qui pâle, rugis dans le livre du Dante ,
Pour enfler les cent voix de la célébrité ,
Te voilà , de nos jours , une réalité !
En vain le producteur pousse des cris funèbres ;
Enfermé dans nos lois, perdu dans leurs ténèbres,
Il voit mourir ses fils , entendant du dehors ,
Les chants de l'homme heureux suant sous des trésors.
0 nos législateurs ! en vous penchant sur l'urne ,
Prenez à bras-le-corps le Code taciturne ;
Raturez , raturez ses nébuleux feuillets ,
Puis, au flot populaire, en lambeaux jetez-les,
Avant qu'il n'ait atteint, bouillonnant dans la lutte,
Le faîte des palais dont il rêve la chute...
Il est juste d'ouvrir, à tant d'afflictions ,
SI
L'imparliale main des répartitions.
Non , sénateurs î non , plus de ces lois souterraines
Qui , minant le foyer des familles humaines ,
Font , au premier signal de nos dissentions ,
Dans la flamme et le sang crouler les nations.
Aujourd'hui , sénateurs, l'individualisme ,
D'accord avec vos lois a créé l'égoïsme ;
Et , sur tant de moissons, l'homme en prospérité
Se gave en reniant la solidarité.
Tribuns , ne jetez plus , par des scrutins acerbes,
Dans la grange d'un seul tout le blé de nos gerbes;
Qu'ont produit vos discours, dispensateurs du sol?
Agonie au grenier, orgie à l'entresol ;
Luxe et privation , joie et deuil , rire et larme. . .
Et vous vous étonnez de voir le peuple en arme ,
Vous crier qu'il est las qu'on lui taille son pain?
Telle est la question : Le travailleur a faim !
Septembre 1841.