‹ Une voix d'en basChapitre 11 sur 96 · LA RUE · texte numérisé non relu

LA RUE

Quand nous passons le soir, avec la foule accrue, Dans ce fossé profond qu'on appelle la rue. Jusqu'en nos cœurs glacés quel chagrin n'entre pas? Là , le vice effronté se promène à grands pas. Aussi , lorsque la nuit a répandu ses ombres, Voyez, le long des murs, glisser pâles et sombres , Des femmes qui s'en vont , sein nu , cheveux aux vents Dans la brume ou la pluie accoster les passants , Et qui , sur les trottoirs, vont, nocturnes phalènes, Alarmer la pudeur par des propos obscènes.

Laissez-les barboter dans la bouc, ô vieillards.

Ne les approchez pas ; redoutez ces regards

Adressés à vos sens, et qui semblent d'avance

Vous plonger tout entier dans les eaux de Jouvence ;

La prostitution sait faire argent de tout ,

C'est cela qu'il lui faut, or, l'argent est partout;

La bourse du vieillard vaut celle du jeune homme ;

Et toutes sont pour tous les filles de Sodome.

Evitez leur contact , jeunes adolescents.

Aux flambeaux résineux n'allumez pas vos sens ;

Ah ! n'apprenez jamais ce que leur bouche inspire

D'effroi, lorsqu'elle va grimacer un sourire,

Pour obtenir du pain trempé dans le dég^oùt

Et que , triste , elle émiette au bord de quelque égout.

Ah ! n'apprenez jamais tout ce que la débauche

Fait avorter de fleurs et combien elle en fauche.

Elle est comme la mort, active. Avant le temps,

Elle vous ferait vieux , malgré vos dix-huit ans.

Ne savourez jamais les voluptés infâmes

Que l'on va respirer aux lèvres de ces femmes ; .

Car ce qui germe en vous d'amour et d'idéal ,

Abreuvé de poison s'éteindrait dans le mal.

La couronne pudique , enfants, sachez la ceindre.

Détournez le regard , sans cesser de les plaindre :

Peul-ctiT t'st-il oiicoi' (le précieuses lleuis, Qui clierclient le soleil au ioud de tous ces cœurs Voilés par le mépris, que le mépris dévore; Qui sait ce qu'une larme en pourrait l'aire éclore! Sait-on ce qui se passe au Tond du cœur humain? La femme qui sourit aux lueurs du chemin , Lorsqu'un passant brutal déshonore ses charmes , A peut-être dans Tâme un déluge de larmes. Nous sommes ainsi faits. Non, la bouche qui rit Ne laisse point du cœur voir tout ce qui s'aigrit ; Et nos yeux bien souvent, fenêtres pleines d'ombres Du point intérieur cachent les choses sombres. Quand nous les méprisons , qui sait , en ce moment , Peut-être faisons-nous saigner un sentiment ; Et, rayon sulfureux , le mot amer qui tombe Brûle peut-être alors l'aile d'une colombe Qui voulait regagner, belle de piété , Le feuillage jauni de la société.

La pitié , sœur du Christ, appelle la clémence: Le retour à l'honneur invoque l'espérance. Laissez-leur donc l'espoir qu'un jour elles pourront Eifacer l'infamie attachée à leur front: Que, faisant place au jour l'obscurité recule: Laissez-les s'avancer vers un be^^u crépuscuh» ,

Qui leur rapelle encor leurs berceaux oubliés,

Un père bien joyeux baisant leurs petits pieds ;

La chanson d'une mère , et les vents du village ,

Si frais, si pénétrants; l'eau du ru , le feuillage,

Les prés verts, les cailloux , le vieux chaume oii, le soir

Une vieille récite un conte horrible et noir

Qu'on aime bien entendre ; et la place oii l'on danse ,

Les forêts où Ton court , le but où l'on s'élance ;

Et les baisers donnés sans se faire prier,

Qui meurent sous l'archet du vieux ménétrier ;

Les folâtres enfants foulant les herbes vertes;

Les filles de l'endroit , qui joyeuses , alertes ,

Folles, s'en vont courant après l'insecte ailé

Qui fuit en se jouant aux longs épis de blé ;

Les frais garçons pâmés dans leur franc et gros rire.

Groupés au pied de l'arbre où l'ombre les attire;

Qui leur rappelle encor la vieille croix en bois

Au fronton de l'église où Ton prie : et la voix

Du curé fulminant contre l'œuvre mondaine ,

Si fort que le digne homme est tombé hors d'haleine;

Et surtout ce beau jour où la dévotion

La fit agenouiller pour la communion.

Du présent au passé , rapprochez la distance ,

Ah ! laissez-les pleurer ces souvenirs d'enfance, Si frais, si purs, si gais; qu'en leur cercle fatal Passe un rayon de l'air qui brille au sol natal ; Que la brise des champs, consolante hirondelle , Du printemps qui renaît leur porte la nouvelle Et que la nuit enfin , tirant son voile épais , Les ramène au grand jour... Plaignez-les, plaignez-les D'avoir, quand un retour au bien charme leur vue , Pu heurter leur front d'ange à l'angle de la rue.

Juin 1840

L'AI\GE m BO^ CONSEIL.

Page 1