DE LA POÉSIE DES OUVRIEKS
Pardonnez-moi , Monsieur, mes rimes incongrues Qui s'en viennent, ainsi que ces filles des rues. Coudoyer en passant votre nom vénéré.
Pour ces folles, voyez , il n'est rien de sacré : Elles vont jusqu'à dire, elles à qui tout manque, Que vous vous déguisez , Monsieur, en saltimbanque ; Et que vous ramassez , agile dans vos sauts , Les sous que la Grandeur jette dans nos ruisseaux :
• Revue des Deux-Mondes, (.^décembre 1841.
Qu'on vous a vu changer quatre fois de costume , Et quatre fois aussi retailler votre plume ; Et que, sur le Trésor, votre jarret d'acier Assez allègrement se tient sans balancier. Enfin , si vous rampez , disent ces demoiselles , C'est que des ciseaux d'or vous ont coupé les ailes.
Vainement je leur dis : filles , vous avez tort ;
Bien , chantent-elles, bien! défendez qui vous mord.
Que vous connaissez peu ce déloyal apôtre !
* Je demande pardon à mes lecteurs de leur donner cette ligne de points au lieu d'un vers. La raison, la voici :
Le prote de mon imprimerie, associé à la publication â'Une voix d'en bas, après avoir lu mes épreuves, et au moment de mettre sous presse, vint me trouver :
— Mon cher Savinien, s'écria-t-il en entrant et la face toute bouleversée, mon cher Savinien, vous ne pouvez laisser subsister l'hexamètre que voici .
— Pourquoi cela, s'il vous plaît?
— Parce que cette ligne noire vous expose à une attaque en dilfamation de la part de monsieur Lherminier.
— Allons donc! pour un trait?
— Que dites-vous un trait! Ce vers est un portrait, et un vilain portrait, qui plus est : les couleurs en sont crues, les contours arrêtés à angles vifs et lourds d^extravagance.
— Monsieur!...
— Vos amis sont tous d'accord sur ce point ; je ne suis ici que l'écho de leur opinion.
— Après ?
N'a-t-il pas dit, les yeux beaux d'atlabilité , Noyés de tendres pleurs , brillants d'aménité :
— Je vous en prie, biilez cela, sinon je voi» s'ouvrir pour vous les portes de la 7' Chambre ou celles de Sainte-Pélagie : c'est tout un. Vous savez mieux que moi, mon cher Savinien, qu'en ces sortes de matières , l'accusé est toujours un coupable, partant un condamné.
— On ne juge plus les vers.
— Non, mais on condamne ceux qui en font.
— Je vous avoue, Monsieur, que je ne vois pas à quoi on peut condamner un homme qui, après avoir été frappé par un critique, s'arme, se défend, et, frappant à son tour, lance un trait que son malencontreux adversaire a provoqué, et qu'il n'a eu ni l'adresse de prévoir ni la subtilité d'esquiver. Mon trait est rude, c'est vrai, mais il est loyal, conséquemment de bonne guerre. Observez que j'appelle un chat un chat. Personne au monde ne me décidera jamais à traduire amour par amor. Je suis Français, j'aime (a teiTe natale, moi ; je désire donc qu'on uw laisse parler la langue maternelle autant qu'il est en mon pouvoir de le faire. Que d'autres parlent italien ou arabe, cela les regarde; et puisqu'il est reconnu que mon vers est français, imprimons-le.
— Mais le tribunal, les juges !...
— Les juges sont des hommes.
— Hélas I Monsieur, que ne sont-ce des femmes, vous seriez bien vite absous.
(Je ne pus m'empécher de sourire à cette exclamation naïve de mon prote.)
— Ainsi, repris-je, mon cher ami, nous imprimons?
— Du tout. Songez qu'à l'apparition de ce maudit vers, les voix d'en haut, charmées de trouver un prétexte pour étouffer Une voix d'en bas, vont hurler, crier au scandale et demander jugement contre vous,
— Fais ce que dois, advienne que pourra.
— C'est très beau pour ce qui vous regarde; mais comme le même coup peut m'atteindre, et que, somme toute , je ne suis qu'imprinieiu-, je me soucie peu d'enrichir le lise aux dépens de mon travail. — i.e fisc ! votre travail, considérations irréfragables. Biffons la chose, Monsieur, binons !
« A quoi bon égarer, pour une fantaisie ,
« Le peuple au grand désert de notre poésie! »
Eh ! n'a-t-il pas raison? c'est penser finement : A quoi bon que sa voix , âpre coassement , S'élevant tout à coup d'une livide mare, Emplisse nos cités de son vain tintamarre ; Trouble les jours , les nuits , aille psalmodiant Sa plainte nazillarde, ainsi qu'un mendiant, Dont l'œil jaloux et terne , et la main maigre et jaune Aux lueurs des bazars sollicite l'aumône.
Oui , monsieur Lherminier, la voix du malheureux Résonne toujours mal au seuil des puissants gueux.
C'est profondément vrai qu'il n'est point d'équilibre, Dans l'étrange pays où la pensée est libre ; Que le raisonnement, fondant les intérêts, Enlaçant tous les cœurs dans ses immenses rets , Fait surgir tout à coup , d'une elfroyable brume , l'égalité, soleil que la morale allume.
C'est très bien ! châtiez ces petits nivéleurs, Ces rêveurs , songes-creux qui convoitent vos fleurs , Et viennent sans pudeur, sans nulles courtoisies ,
S'emparer du champ-clos, armés de poésies. Vous, bouillant spadassin des légitimes droits. Faites tomber sur eux la férule des rois. En vérité , Monsieur, si le peuple s'en mêle, Comment retrouver l'art dans tout ce pèle mêle? La rhétorique en fleurs mourra sur ses rameaux , L'antithèse n'aura que monstres pour jumeaux ; Bien plus, l'ellipse ira , sautant de phrase en phrase. Aveugle , se noyer dans une périphrase ; Et la logique , hélas ! de leurs mots mal liés Ne pourra s'échapper qu'en s'écorchant les pies. Enfin , ils soutiendront, lourds dans leur métaphore , Que votre tête altière est une étroite amphore.
D'ailleurs que veulent-ils : pain , vin , soleil , abris?
Sujets peu neufs ; gros sous chargés de vert de gris.
A-t-on besoin, bon dieu, de tout cela pour vivre?
Belles raisons , vraiment , à mettre dans un livre ,
Et de tracer un vers, formidable sillon ,
Où germe lentement toute rébellion.
Le peuple peut très bien étourdir sa misère
A l'orchestre qui beugle aux flancs de la barrière ,
Dans ces trous enfumés , où , comme le levain ,
L'esprit du travailleur fermente avec le vin.
On nous l'a dit , Monsieur, ce n'est que dans l'orgie Que nous retrouverons toute notre énergie. Oui , le peuple a grand tort , je le pense avec vous, Lui qui peut se soûler pour douze ou quinze sous , De demander du bois lorsqu'il neige en décembre , Du pain pour ses enfants presque nus dans la chambre , Du pain pour nos vieillards, dans la rue accroupis , Glaneurs qui dans vos champs ne trouvent plus d'épis !
11 est temps d'arrêter ce torrent qui déborde , Et, pour lier ces fous, d'apprêter une corde. Votre article , Monsieur, est, très certainement , Sage , profond, humain , et d'un style charmant , Enveloppé surtout de grâce et de décence ; Son tour original , coquet et plein d'aisance ; Vos mots illuminés d'une fière hauteur : Tout montre l'homme grave et non pas le sauteur. Quelle probité brille au bout de chaque ligne , Et que vous dites bien mainte chose fort digne ! Des hommes comme vous , par les sots accablés , Sont loin d'être , Monsieur, des mulots dans nos blés.
Pour moi , je suis de ceux dont la verve bizarre S' enrouant en plein air sur un orgue barbare
Répand obstinément , et pendant tout le jour,
Des accents douloureux au coin du carrefour.
Quand tout autour de moi ceux qui souffrent s'amassent,
Sous les balcons dorés , aux grands qui se prélassent ,
Pour traduire la plainte en un funèbre son ,
Mon cœur touche aux douleurs et devient diapason.
C'est tout ce que je suis, Monsieur, chanteur sans lyre ,
Lazzarone insoumis qui sais à peine lire,
Qu'un mauvais tour du sort , dans l'ombre des greniers.
Fit barbouilleur de vers et manœuvre en souliers.
Mais, de mon rang au vôtre , abrégeant la distance , Mon vers , tout acéré , part , comme une sentence , De la petite échope où vit le cordonnier. Honteux d'avoir pour but le front d'un Lherminier !
1" janvier 1841