‹ Une voix d'en basChapitre 4 sur 96 · A M. OLINDE RODRIGUES · texte numérisé non relu

A M. OLINDE RODRIGUES

Dieu cacha un trésor dans le travail.

Lamennais.

Les ténébreux oiseaux que le grand jour effraie, Chauve-souris, chat-huant, la chouette et l'orfraie,

Rentrent aux trous percés dans le granit , Sous les vagues lueurs qu'offre le crépuscule ; Comme des moines noirs rentrent dans leur cellule

Et, caquetant, s'enfoncent dans leur nid.

Un léger vent frissonne et caresse la plaine ,

Où la vapeur des nuits comnae un linceuil se traîne ;

Puis il éveille, agitant les buissons, La cigale qui dort dans les feuilles superbes ; L'alouette qui dit, blottie entre les herbes, A ses petits ses plus douces chansons.

Et l'homme dans les champs, et l'homme dans la rue, L'un vers son atelier, l'autre vers sa charrue, L'homme du chaume et l'homme du grenier; Utiles tous les deux , tous les deux misérables , Debout, avant le jour, s'en vont, infatigables, D'un long travail mériter le denier.

Allons ! bons artisans et que vos bras se lassent ; Allez, semez, suez : les heureux se prélassent. Plus d'une grande dame au teint blanc et vermeil , Attend, pour se lever, qu'un rayon de soleil Perce furtivement sa verte jalousie Comme l'œil enflammé d'un satrape d'Asie.

Allez, bons travailleurs ! élaguer les halliers , Fouiller les champs, tourner le bois dans les chantiers Remuer sous le soc , et d'un bras sûr et ferme ,

La terre, ô laboureur, où pour tous le blé germe. Fils (les cités, moulez, dans vos logis malsains. Ces chefs-d'œuvre qui font l'orgueil des magasins: Car, dans l'aube a sonné l'angelus matinale, C'est l'heure où le travail reboucle sa sandale.

Tout commence et voilà, qu'attentif et rêvant, Le brun tailleur de pierre abrité d'un auvent. Façonne le granit, en fait un ange, un diable, Koule aux feuilles d'acanthe un reptile effroyable; Ou groupe sur les murs mille démons charmants, Qui nous rappellent l'art de nos vieux monuments; Puis, un autre, ombragé du grand chapeau de paille, Glisse sa scie au liane de la pierre de taille Qu'il humecte et sépare avec ses bras ardents, Sourd à cet aigre bruit qui fait grincer les dents. Pendant que tout agit, marteaux, truelles, grues, De blêmes revendeurs étalent dans les rues. Craignant de rencontrer tricornes, longs manteaux , Qui langent les trottoirs et le bord des ruisseaux,

Déjà , de tous côtés , spectacles magnifiques ! Sur leurs gonds ont tourné les portes des fabriques , Et l'allègre tisseur, modestement altier , Hélas ! pour un long jour saute dans le métier ; Puis, le corps en avant, assis sur la sellette D'une main leste , il file et file la navette , Tandis que ses deux pieds l'un l'autre se levant, Dociles, font jouer maint long bâton mouvant. Et draps d'or, draps d'argent , riches tissus de soie. Velours étincelant, que le crochet festoie , S'étalent parsemés et d'oiseaux et de fleurs, Sur un fond blanc et noir où tranchent les couleurs ; Puis, l'arabesque encor, bizarres fantaisies , Se plie et se replie aux trames cramoisies , Cachant dans ses rameaux quelque sombre sultan Qui porte à la ceinture un large yatagan ; Car l'artiste , attentif, obéit dans les veilles A l'inspiration qui dicte des merveilles Tandis qu'à ses côtés , et de ses doigts subtils , Un tout petit garçon va renouer les fils.

Déjà la hotte au dos , vers le bord des rivières , Descendent en sabots nos fraîches lavandières , Femmes au parler haut, qui possèdeiit le don

De nommer fia utilement les choses par leur nom ; Énergiques beautés, superbement alertes.

Qui jettent des éclats*de rire aux ondes vertes , Quand , blanches de savon, les pierres du lavoir. S'ébranlent sous les coups redoublés du battoir.

Kiches, payez-les bien ; car, quelque temps qu'il fasse, Toujours nous les voyons, au soleil , dans la glace, Tordre au-dessus des eaux , charriant des frimats Le linge éblouissant que leurs enfants n'ont pas.

Et sur nos ports, voici le travail où la peine ,

Dans les rides du front semble avoir mis la haine.

Voyez ce travailleur, le visage hâlé.

Qui paraît écrasé sous un sac plein de blé ;

Celui-ci, soulevant, avec sa large épaule,

Deux cents kilos pesant de ferraille et de tôle ;

Et celui-là qui puise au fond des grands marnois

Charbon de terre et plomb. L'autre, entassant du bois ;

Les autres qui , sifllant leurs chansons monotones ,

Font rouler sur la berge et barriques et tonnes.

Ce n'est que bras tendus, que dos courbés, que fronts ,

Reluisants et mouillés comme des avirons.

Et cet autre, là-bas , sublime misérable ,

Qui s'est lait , pour six mois , pauvre pécheur de sable. Et ces bous débardeurs qui déchirent les trains Pendant que le soleil leur darde surles reins; Travaillant, presque gais, à l'air qui les sature Avec de l'eau, Messieurs, jusques à la ceinture. Ah ! n'est-ce pas qu'à voir ces hommes ainsi faits, On est presque tenté de les croire mauvais ? Qu'on dirait des damnés échappés du Tartare Subissant parmi nous un jugement barbare ! N'en croyez rien : allez ! la teinte d'èpreté Que reflètent leurs traits n'est point méchanceté ; Ces hommes ont un cœur oii la tendresse brille , Et chacun d'eux , hélas ! nourrit une famille !

L'homme grossier naquit de la nécessité ; Détruisons le besoin , et la brutalité Honteuse, rentrera dans sa caverne sombre Pendant que la douceur s'éveillera dans Tombre.

0 prodige ! ô grandeur ! miracle du travail ! Voici briller aux yeux le gigantesque rail ; Le voici qui frémit, serpentant sur la route, Lancé comme un boa vers le buflle qui broute ; Un bruit d'activité semble, remuant l'air. Affluer, plein de pas, vers nos chemins de fer; Là, le veilleur de nuit, sabre au côté s'efface. Devant l'astre éternel qui sourit dans l'espace. Puis, bureaux, ateliers, magasins et hangars Entrouvrent à la fois leurs murs déjà blafards. Allons, répandez- vous , cantonniers, sur la ligne; Les wagons vont passer, déployez votre signe. Alerte ! journaliers! et vous, debout, chauffeurs ! Car du public pressé commence les rumeurs ; Hommes de peine, allons, transportez cette houille Emplissez les fourneaux, que la chaudière bouille; Prenez garde surtout, enfants qui m'êtes chers. D'envoyer le public se perdre dans les airs. Au vœu des \oyageurs, bien! la locomotive,

Arrachée au repos nonchalamment arrive;

Monstre volé par l'homme à monsieur Lucifer,

Pour le service actif de nos chemins de fer ;

La voilà qui s'arrête, et sa gueule animée,

Comme un foyer ardent paraît être enflammée ;

Son flanc tumultueux , impatient , frémit ;

Sa poitrine d'airain souffle et souffle à grand bruit;

Rien ne peut maîtriser la fougue de son zèle ;

Une ardente sueur de son ventre ruisselle ;

Déjà son âpre haleine éclate, et, dans son jeu ,

Le monstre, autour de lui , répand des fleurs de feu.

Tout à coup, irrité d'une lâche contrainte,

il pousse dans les airs une farouche plainte

Aiguë , et qui ressemble aux longs hennissements ,

Qu'autour des étalons exhalent les juments.

A ce cri , le pilote a détourné la tête ,

Comprend, sourit, et zeste, il bondit sur la bête;

Puis le débarcadère, ou point stational,

Pe son jeune cadran fait tomber le signal.

Alors la masse entraîne , arpentant la banlieue ,

Ces populations qui pendent à sa queue !

Peuples ! savez-vous ce que dit Ce rapide convoi qui passe ,

Ce feu déroulé dans l'espace Sous le ciel éclatant qui rit ?

Savez-vous ce que dit au monde, Cette fumée en s' envolant, La locomotive, en roulant, Sur la terre toujours féconde?

Tout cela dit : Fraternité!

Peuples, confondez vos langages, Monde, rapproche tes rivages :

La vapeur, c'est l'humanité!

Quel vacarme, soudain, sous ce toit noir éclate?

à son vitrail, d'où vient ce reflet écarlate!

D'où vient qu'on voit agir, comme un spectre incertain ,

Dans les vagues lueurs de ce hangar lointain?

Ah ! c'est le forgeron qui chante à pleine gorge,

En frappant sur l'enclume, et rallumant la forge,

Ses compagnons cuivrés, en tabliers de cuîr,

En gros bonnets de laine, en veste, font ouïr,

Leurs lourds souliers ferrés dans l'étroite ruelle,

Qui mène à l'atelier où l'heure les appelle;

Et d'abord le soufflet , poitrine de géant ,

Embrase son haleine au mâchefer brûlant ,

Amollissant l'airain dans l'ardente fournaise,

Qui monte et s'élargit comme un fleuve de braise.

L'étau mord , sans pitié , le sabre du guerrier ;

La lime, bruyamment, ronge et polit l'acier;

Puis , à travers le feu, qui pétille et s'allume.

Le marteau, lourdement, retentit sur l'enclume;

Là, l'essieu s'arrondit; l'étincelle, volant.

Autour des travailleurs va s'éteindre en sifflant;

Et ces bons compagnons , tous , manches retroussées,

Frappant, limant, forgeant, troublés dans leurs pensées.

Entendent le vertige , assourdissant oiseau ,

Voltiger à grand bruit au fond de leur cerveau.

Antiquité mystérieuse.

Dans le temps où tout disparaît.

Je vois la lettre sérieuse

De ton gigantesque alphabet.

N'est-ce pas, antiquité mère.

Que tes peuples, iils nouveaux- nés, Graves, jusques en leur chimère, Sur l'Etna se sont prosternés

Alors qu'ils écoutaient, avides, Sourdre aux flancs caverneux du mont Le soir, dans les brumes livides.

Le bruit que ses entrailles font ;

Alors que la terreur dans l'àme Ils regardaient l'énorme jet D'épaisse fumée et de flamme Qui s'élevaient à son sommet?

L'Etna rend le feu par la gorge Disaient-ils ; ses géants debout Brisent le feu comme un grain d'orge.

Autour d'eux, la montagne bout.

Entendez-vous? le sol s'ébranle !

Les oiseaux se troublent dans l'air, Le pfttre, au fond du vallon, tremble; Fuyons ce soupirail d'enfer!

Très cher cyclope , au temps antique , Tu me montres le producteur ; Cet œil au front, aussi m'explique, Et ton génie et ta grandeur.

On déifiait ton courage , Quand le laboureur, le soldat , Allaient admirer ton ouvrage Par les crevasses de l'Etna.

Le travail avait des poètes; Ils attribuaient ses produits A de laborieux athlètes Qui besognaient toutes les nuits.

C'est merveilleux à voir, comme en bas tout travaille Sur le coteau , voici l'arbuste qui tressaille ; Sa sève en bouillonnant dans un peu de chaleur , Goutte à goutte s'épand et se transforme en fleur.

Et l'herbe , de rosée avidement s'abreuve, La couleuvre, au soleil , se roule et fait peau neuve ; Pendant que la fourmi traîne de lourds lambeaux , Et les cadavres secs de frêles vermisseaux.

L'aigle, au flanc du rocher, crie et bâtit son aire; L*autour pend une proie à l'ongle de sa serre ; A l'heure où le zéphyr va mettre , éparpillés , De beaux insectes bleus sur la tête des blés.

L'oiseau fourre son nid dans l'épaisse broussaille , Tandis qu'une couvée, à côté se chamaille; Et puis, dans la prairie, un soyeux papillon , Étale avec la fleur son joli vermillon.

Puis, on sent remuer le lézard dans la mousse , Au pied du chêne altier dont le branchage pousse. La guêpe, dans le tronc du saule caverneux Y fait, toute rayée, un travail venimeux.

La rose, avec amour, entr'ouvre ses pétales, Pour nos vierges qui sont ses sœurs et ses rivales. Les mouches, au flanc d'or, douces filles du ciel , Pour le rayon commun vont y puiser du miel ;

Car les travaux des champs, joyeux , graves, tranquilles. Se mêlent au bruit sourd des longs travaux des villes.

Et maintenant , croit-on que l'homme dédaigné Pour le trésor des grands n'est point assez saigné? ' Croit-on qu'il faille encore ajouter à l'offrande Ce tribut de sueur que leur veau d'or demande ? Tout faux dieu mangera jusques à l'encensoir : Qui possède le plus veut encor recevoir. Non! la satiété, monstre que l'on redoute, Du temple de Crésus ne connaît pas la route. O mon siècle ! mon siècle ! architecte , maçon , A quarante ans , déjà , vieux , chétif et grison ; Puissant consommateur de bitume et d'asphalte. Ne serait-il pas temps de faire quelque halte Dans ce désert du peuple oii la faim surgissant , Comme un tigre irrité bondit en rugissant? Ne serait-il pas temps, à l'homme qu'on accable. D'offrir d'autre aliment que du grès et du sable? Et d'alléger ses bras qu'on surcharge toujours , De lui rendre les nuits qu'il ajoute à ses jours,

Quand l'exploitation s'en vient, fertile en ruse, Careàser le besoin de celui qu'elle abuse?

Frères, nous souffrons bien ! oui, mais dans notre cœur,

La conscience croît comme une chaste Heur ;

Ne faisant rien de mal , quand au ciel l'éclair brille^

Comme le mendiant blotti sous la charmille,

De loin , nous regardons le palais effrayé ,

Nous demandant : là-bas , qui sera foudroyé ?

Ces coups que les heureux dans leur puissance craignent.

Loin de nous écraser, sur nos têtes s'éteignent.

Oh ! non , ce n'est pas nous , quand gronde un ouragan ,

Lorsque mille rumeurs sortent de l'océan ,

Qui disons, et d'une âme à s'alarmer trop prompte :

Ecoutez ! la révolte est en bas ! elle monte !

Vite ! aux armes ! soldats , entendez-vous ce bruit ?

C'est l'émeute qui vient ensanglanter la nuit!...

Non. Et le régicide, armé, le regard sombre.

Pour nous frapper au cœur ne rôde pas dans l'ombre.

Le calme du travail , frères , en vérité Met un éclat au front plein de sérénité.

Frères ! sur l'édifice où le pouvoir séjourne , Sur ces vains oripeaux ah ! jamais ne rêvez ; Au faîte des grandeurs , plus d'une tète tourne , Tourne , tombe , et de sang rougit les noirs pavés.

Oh ! réjouissons-nous, puisc^ue dans la mansarde , Lorsque nous travaillons, courbés sous nos lambris ; Dans les pâles lueurs de la lune blafarde , Pour nous, le Seigneur Dieu fait briller un souris !

Soyons fiers! l'avenir, que le méchant redoute , S'éclaire à notre lampe oii nous lisons le soir ; Car Dieu , pour ranimer le travailleur qui doute , Montreun mot consolant dans un rayon d'espoir.

Soyons fiers ! la fierté , si belle dans sa joie , Malgré les cœurs oisifs qui nous chargent d'affronts. Vient essuyer le soir, de sa robe de soie , La sueur qu'elle voit ruisseler de nos fronts.

L'indépendance , amis , du travail est la fille; ■ Or, qui ne fait rien rampe ; ou mendie , ou se vend ; A nos rameaux , ce n'est qu'une affreuse chenille Qui roule sous les pieds au premier coup de vent.

Soyons justes ! pour être en paix avec notre Ame. Soyons forts! l'homme fort esj; généreux toujours ; Et nos membres hâlés que le travail réclame , ' Travailleurs, sèmeront pour de prochains beaux jours

Avril 1842.

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