‹ Une voix d'en basChapitre 56 sur 96 · SARA/RUTH · texte numérisé non relu

SARA/RUTH

SARA

Quoi ! bannis pour toujours !

RUTH

Tel est l'ordre suprême.

La persécution, dans sa vitesse extrême, A franchi du palais les degrés et le seuil , En demandant au roi de jeter au linceuil Par un honteux exil de misérables têtes Qui s'abritaient ici du fracas des tempêtes.

SARA

Quitter la France, hélas! moi , quitter mon berceau , L'air qui l'a protégé jusqu'à ce jour nouveau. Eh ! quel autre climat, quelle rive lointaine, Soufflera dans mon cœur les zéphyrs de la Seine ! Et sou soleil d'été, si cher à tous les yeux ,

(Jui donc me le rendra? La quitter ! quand mes vœux ,

Pour sa prospérité s'exhalaient de mon âme

Avec des mots d'amour aussi purs que la flamme ;

Moi qui mouillais de pleurs l'oraison du matin

Aux récits des discords qui déchiraient son sein.

Ah ! la terre sacrée où l'on reçoit la vie,

Disais-je avec douleur, seule est notre patrie;

Nous lui devons nos jours, et ces cruels tourments

Faisaient couler mes pleurs, ma mère, à tous moments;

Ou, portant mes regards vers une fraîche aurore,

Je voyais l'avenir sui' mon front , jeune encore.

Qui répandait ses dons ; le ciel était plus gai ,

Et le soleil plongeait dans mon cœur fatigué

Ses rayons les plus doux ; une larme furtive

Suivait avec langueur cette.erreur fugitive !

Je voyais sous mes pas des fleurs et des gazons

Que fanaient à regret les stériles saisons.

Et mes parents vieillis dont je soutenais l'âge.

KUTH.

Quel ciel à son azur n'a pas un seul nuage 1

SARA

Mon cœur a des chagrins qu'il ne soupçonnait pas.

Et de mortels ennuis s'attachent à mes pas.

C'est un mal douloureux qui toujours m'accompagne,

Qui me fait soucieuse aussitôt qu'il me gagne,

Qui m'oppresse et m'abat; mes pleurs, quand vient le soir.

Deviennent plus brûlants , je sens le désespoir

Jusqu'au fond de mon cœur; pardon pour mes alarmes,

Si , ma mère étant là , je verse encor^des larmes.

lUTII.

Enfant, c'est sur mon sein qu'autrefois tu pleurais. Ne s'en souvient-on pas? L'oublîrait-on ?,

SARA, se jetant dans les bras de sa mère.

Jamais!

RUTH

Oui , viens, viens ma Sara , sur ce sein où ta mère Aimait à te presser ; quelle tristesse amère Afflige mon enfant , vient flétrir ses beaux jours. Elle autrefois si gaie et qui riait toujours. L'exil, tu crains l'exil? une rive étrangère? Toutes le sont pour nous : notre exil c'est la terre! L'espoir, brillant soleil, sous nos pleurs s'est caché. Le foyer s'est éteint quand nos pas l'ont touché. Tout s'est fermé pour nous ; le palais et le chaume. Et le juif haletant , errant comme un fantôme, Pâle, le corps flétri , tombé dans le chemin , Ne vit pas un mortel qui lui tendît la main. Enlin ce sol français duquel on nous exile , Va, n'était rien pour nous; ce n'était qu'un asile Dont l'or était le prix : tribut vil et honteux Qu'un pouvoir inhumain prit sur des malheureux !

SARA

Oh ! que m'apprciK?z-vous : de l'or pour de rombrag<

RUTH

Oui , notre amour cachait ces maux à ton jeune âge. C'est plus tard, mon enfant, que ces cruels secrets Devaient remplir ton cœur de douloureux regrets; Hélas! l'heure est veuue où tu dois tout ap[uendre.

SAllA.

Etrangère en ces lieux , dieux ! que viens-je d'entendre ! Ce ciel que jechéris, ces (lots, ces murs, ces champs. Ne sont rien pour nous?

RUTH

Rien.

SARA

Quels regrets décliirants!

Oh ma mère, ma mère ! Oh ! ma peine est extrême !

RUTH

Je te plains, pauvre enfant!

SARA

Quitter le sol qu'on aime, Y laisser son amour, sa vie et son espoir. Tant de rêves heureux pour ne les plus revoir...

RUTH

Sara, de ton esprit quel vertige s'empare, Que dis-tu , de l'amour ?

SARA

Pardonnez, je m'égare, Mon cœur est déchiré de mille affreux tourments.

. {A part,) [Haut.)

Je n'ose l'avouer... Oui, je dis vrai...

RUTH

Tu mens!

Toi, ma fille; ah, Sara!

J'ai craint votre colère

KLTH.

Serais-tu si coupable? Un secret pour ta mère !

SARA

Non, votre fille est pure. Oh ! n'ayez point d'eiïroi : La vertu m'a conduite, et j'ai suivi sa loi ; Mais quand j'aime un chrétien, puis-je, hélas! vous le dire Sans crainte et sans pleurer.

RUTII.

Je comprends ton délire, La haine entre eux et nous défend toute union ; Nous sommes en horreur dans chaque nation ; Les chrétiens sont haïs des juifs, qu'ils persécutent ; C'est un pacte de mort ; les plus forts l'exécutent. Haine à jamais sur eux !

SARA

Celui-là plaint nos maux.

RUTH

Enfant, il te l'a dit...

SARA

Eh bien?

RUTH

Il t'a dit faux !

Bientôt vous l'allez voir; il doit ici se rendre ; Écoutez-le...

RUTH

Jamais 1 je ne veux pas l'entendre !

SARA

11 est grand, fjénéreux; il nous tendra la main...

C'est un noble seigneur...

HUTH, sévèrement.

Nous partirons demain.

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