‹ Une voix d'en basChapitre 8 sur 96 · L'INFANTICIDE · texte numérisé non relu

L'INFANTICIDE

Vos rcmèiles , quand vous en trouvez , sont atroces et pires que le mal. Sublime etfort de la vertu et de la sagesse de nos législateurs! il restait, du christianisme, l'asile ouvert par saint Vincent de Paule, sous cette invocation sublime : Beatœ virgini matri et infantiœ Jesxi. Ils l'ont fermé ! Vous croyez que vos statistiques vont voir diminuer le nombre des enfants trouvés; ce nombre croîtra, et vous aurez, de plus , créé l'infanticide !

Pierre Leroux.

Quaiul léchafaud se dresse , à nos yeux attérés, La pitié vient , en deuil , s'asseoir sur ses degrés , Keçoit le patient au sortir du prétoire , Le presse dans ses bras ; et , perdant la mémoire ,

Cette fille de Dieu, dans sa pâle beauté, Console la victime et marche à son côté. En priant , toute en pleurs , son père qui l'écoute,' De verser sur son front l'eau sainte de l'absoute. Une larme qui tombe , ah ! bien mieux que le sang , Sur le fatal tréteau lave le patient!

Le glaive est suspendu ; dans la charrette infâme On pousse froidement un cadavre de femme ; Oui , frères , une femme ! ange tombé d'en haut Entre les bras tendus d'un sinistre échafaud , Après avoir jeté , sur son étroit passage , Comme un prodigue ami , les roses de son âge. — Mais tuer un enfant , pleurant dans un berceau ! Le tordre dans ses mains , le frapper d'un couteau ! Briser ses petits doigts , appuyer sur sa bouche Un linge et l'étouffer ; le fouler dans sa couche, L'ensevelir au fond , craignant qu'il se dressât. Et qu'à tous les regards son spectre l'accusât; C'est horrible , odieux , cela donne la fièvre ! Au moment qu'il sourit lui refermer la lèvre. Lui refuser le sein qu'il cherche en tâtonnant, Oublier qu'on est mère , oublier son enfant ! Ne pas sentir, à voir ses deux jolis pieds roses,

Les battements du cœur, qui vous dictent ces choses Qu'aucun mot ne peut dire, et qui font qu'à nos yeux , Une mère ici-bas est plus qu'un ange aux cieux !

Ma mère , ton nom seul , quand sur nous tout s'écroule.

Quand , tristes , nous passons coudoyés par la foule ;

Quand nous voyons le pauvre, au teint hâve, en haillons.

Écrasé sous le char de nos ambitions ;

L'orphelin délaissé sur la place publique ,

Dédaigné par les fils du puissant magnifique ,

Et des mots de vengeance aux lèvres suspendus ;

Quand les cris du vieillard ne sont plus entendus;

Hélas ! quand nous voyons , sous nos pleurs inutiles ,

Des femmes se vautrer dans les ruisseaux des villes ;

Quand la haine nous mord , quand de pâles préteurs ,

Ces ventres affamés qu'on appelle orateurs,

Sont pleins du sang tombé des membres de la foule ;

Quand , dans ses palais d'or, la débauche se soûle ,

Laissant à des valets , qu'elle tient éveillés ,

Le soin de la porter sur de chauds oreillers.

Oui, quand les mœurs du bagne entrent chez la richesse*,

' Tout le inonde se souvient, sans doute, de l'orgie de Grandvaux. Nous nous abstenons d'en rappeler ici les détails , dignes des annales du Bas-Empire. Que l'on sache, seulement, que des ministres français furent les acteurs principaux de ces scènes.

Entremetteuse infâme , et qui raille sans cesse , Dans nos corruptions , dans nos douleurs , vois-tu , Ma mère, ton nom seul fait croire à la vertu.

Et pourtant cette femme, avant d'aller en Grève ,

Avait fait dans ses nuits un angélique rêve ;

Et pourtant elle aussi , dans sa sérénité ,

Accusait la lenteur de sa fécondité.

Dieu l'avait faite belle et saintement candide ,

Mais la société Ta faite infanticide ! . . .

Oh ! donnez-moi , Seigneur, une verge d'airain ,

Pour battre jusqu'au sang le crime en son chemin.

Barthélémy n'est plus ! oh ! donnez-moi ses armes ;

Que la honte à mes pieds hurle en saignant des larmes ;

Que les exécuteurs se cachent sous le bois

De leurs tréteaux sanglants, aux éclats de ma voix,

Pour que je galvanise au sein de l'auditoire ,

La mort couchée au bas d'un long réquisitoire.

Elle était belle , hélas ! un seigneur de nos jours ,

Frères, un riche eiiHn, grand acheteur d'amours,

De ceux-là qui , tentant la pauvreté des femmes ,

Font dans les carrefours des commerces infâmes ,

La vit, la désira ; dès lors vous pensez bien

Que pour la posséder il ne négligea rien.

Le coffre-fort parla , mais son brutal langage,

Etîrayant la pudeur qui voilait son visage,

Il prit adroitement un tortueux détour.

Et jetant quelques pleurs dans son œil de vautour,

Il joua la tendresse, il joua le délire,

Appela la pitié, parla de son martyre ;

Si bien qu'il triompha : celle qu'il séduisit

Tournoya dans l'abîme , et dès lors tout fut dit.

Va , riche , va , pour toi tout le sang de la honte En déchirant mon cœur au visage me monte; Faire cheoir un enfant et n'en rien éprouver ! F'ouler aux pieds la fleur qu'on devait préserver ; Savoir que l'on est fort , savoir que l'on est homme , Que de ce titre-là dans le monde on vous nomme, Et venir lâchement, larron profanateur, Y dérober l'amour qui dormait dans un cœur ! C'est une chose atroce! A genoux sous ma haine! Au pilori du peuple il faut que je t'enchaîne.

Quoi ! tu souillas l'amour sur un front virginal , Et tu ne parais pas au banc du tribunal ! Moi je vais t'y traîner ; et les prostituées , Sur ta hideuse face , au milieu des huées , Te jetteront la boue et ces mots du mépris Que soufflent dans leur air tous les vents de Paris ! Ah oui ! riez , riez , pauvres femmes perdues Que la corruption cloue aux angles des rues; Riez , car le serpent qui vous conduisit là , Râle sous mes talons. Riez , bien ! c'est cela : De vos cœurs en lambeaux jetez-lui les souillures! Bien ; tordez sur son front l'eau de vos chevelures ! Lancez , comme à Judas, du fond de vos bourbiers , Du prix du sang vendu , les monstrueux deniers ! C'est en vain qu'à leurs cris , déjà tu te dérobes , Elles te couvriront des fanges de leurs robes !

Hommes dont la voix pleure et sanglote toujours , En voyant la beauté trafiquer ses amours ; Vous , pères , qui tremblez qu'au sein de vos familles Un souffle corrupteur n'empoisonne vos filles; Enfants abandonnés qui n'avez plus d'appui ; Mères dont les plaisirs loin de vos toits ont fui ; Cet homme , voyez-vous, que je bats sans relâche

Du tranchant de mon vers, cet homme... c'est un lâche!

Il avait donc vaincu le cœur de cette enfant;

Oui , de ses préjugés il était triomphant ;

Le monde le savait; et dans le tête à tôte,

Chacun avec gaîté complimentait l'athlète;

Et lui, sans s'émouvoir , laissait presque outrager

Celle que dans un goufl're il venait de plonger.

Or, cette femme, douce ainsi qu'une prière ,

Au milieu des tourments et des pleurs devint mère.

Oh ! ce jour là ce fut un long jour de bonheur ;

La fille dans la mt^re a ressaisi l'honneur ;

Elle va , désormais , loin du bruit et du monde

Elever son enfant, pour qu'un jour il réponde ,

A qui l'accuserait d'être sans père : « Allez ,

« J'ai l'amour de ma mère , et je suis riche assez ! »

Mais un jour, ô mon Dieu ! damnerez-vous son âme?

L'homme que vous savez; le corrupteur, l'infâme,

Fit chasser de chez lui , par d'ineptes laquais,

La mère et son enfant qu'il ne revit jamais !

D'abord , furent des cris mal étouffés dans l'ombre;

Des pleurs , d'amers sanglols , puis un désespoir sombre ;

La misère , la honte , à pas lents et s<ms bruit ,

Se gliss('rent le soir au foyer du réduit ;

Ensuite le remords, silencieux , farouche,

Amena l'insomnie aux haillons de la couche ;

La maigre faim hurla dans l'ombre des lambris

Où la mère et l'enfant poussaient d'horribles cris;

Un fantôme , la fièvre , attirait dans le crime ,

Avec des mots affreux l'innocente victime ;

L'honneur aussi , l'honneur, sot enfant de l'orgueil ,

Sévère , s'arrêtant sur les degrés du seuil ,

D'un avenir perdu lui montrait la torture.

Et l'opprobre ajoutait : je suis ta sépulture !

L'orphelin fit un cri , la mère en eut horreur

Et lui tendit les bras; la pauvre femme eut peur.

— « Pourquoi me maudis-tu , mon fils , s'écria-t-elle ?

(( Sa mère ! suis-je mère? oh nOn ! qui donc m'appelle?

f< Qui me donne ce nom? il ne m'appartient pas!..

« Tais-toi , voix de maudit ! . . . Qui parle du trépas?

« Ah ! que me veux cet homme? à mes yeux il me raille i . .

c< Que font là tous ces gens le dos à la muraille?....

« Le bâtard, disent-ils! tais-toi, petit, tais-toi!

a Ne les entends-tu pas?.... ils se moquent de moi !

« Ne souris pas ainsi , ne me dis pas ma mère !

« La honte ! . . pour toujours , enfant , il faut se taire !.. »

Et l'enfant s'endormit d'un éternel sommeil.;... Sur les murs délabrés quand parut le soleil , Dissipant lentement les dernières ténèbres , Ses longs rayons , ainsi que des lueurs funèbres, S'éparpillaient autour d'un lit ensanglanté , Et sur l'infanticide, étendue à côté!....

Allons, accusateur, grand pourvoyeur du bagne. Et de la Grève aussi , son étrange compagne ; Allons , éveille-toi , debout , ô magistrat ! Vois , le meurtre a rougi la paille du grabat : Vois, ô logicien, le crime est authentique ; Debout ; il faut venger la morale publique ; Venger l'assassinat par un assassinat ; Du sang versé le sang doit être le rachat. En vain votre justice à Dieu fait une insulte ; Le prétoire est un temple et l'échafaud un culte; Comme au livre de vie où nous sommes inscrits , La mort au bas des lois jette les derniers cris ! La société , juge , est commise à ta garde ;

Un crime passe au fond ; dans son ombre regarde !

La morale se meurt, ô grand justicier!

Un échafaud, du sang; d'abord le plaidoyer.

Ténébreux avocats, pitoyables légistes,

Des substances du peuple ardents économistes ;

Vous qui tenez déjà les jours de cette enfant

Qu'un cri fatal accuse et que ma voix défend.

Et toi , société , misérable marâtre ,

Radoteuse qui dort dans les cendres de l'âtre;

Opinion publique , épine oii l'être humain

Laisse un lambeau de lui quand il prend ton chemin ;

Cette femme qui pleure , et que chacun accable ,

Mais , stupides , c'est vous qui la fîtes coupable !

Puisque vous permettez qu'un spadassin d'amour

Vienne égarer l'honneur, n'importe à quel détour,

Il fallait donc au moins, esclaves imbéciles.

De tous les préjugés élargir les asiles

Ouverts par la pitié du bon Vincent de Paul ;

Ramasser les enfants dans les cailloux du sol ;

Ne les point entraver de honte et de misère ,

De témoins patentés, de seings de commissaire ,

D'aveux humiliants, les entraver enfin

D'un déshonneur en règle, écrit sur parchemin.

Vous crûtes arrêter le grand mal dans sa course; Pour vaincre le torrent il faut combler la source ;

Dites, l'avez-vous fait? voyons : où sont vos lois

Aux acquéreurs d'amours qui vont rompre les droits;

Où donc est le fer rouge imprimé sur l'épaule?

Où donc sont les geôliers , les chaînes et la geôle ?

Pour le puissant hardi , pour l'oblique imposteur

Qui voue un orphelin et sa mère au malheur?

Sachez-le bien vous tous par dessus toute chose ,

Pour châtier un fait, il faut chercher la cause.

Or, l'avez-vous trouvée? êtes-vous remonté

Jusques aux sommités de la société?

Avez-vous remué leurs splendides cloaques

De fulminants arrêts , d'énergiques attaques?

Avez-vous pénétré leurs ténébreux détours ,

Interrogé leurs mœurs, écouté leurs discours?

Dites? sur leurs ciels d'or lançâtes-vous la foudre?

De leurs chars somptueux suivîtes-vous la poudre?

C'est là qu'il faut porter vos cris accusateurs;

Non dans l'étroit sentier, non dans le val des pleurs,

Où la fille du peuple, ange , femme ou colombe,

De l'aire du vautour en tournoyant retombe !

C'est là qu'il faut traîner le sanglant tombereau ,

Y brandir haut la hache et jeter le bourreau!....

Septembre 1840

Page 1