Une voix de l'exil
— Que deviens-tu? Ta plume est-elle donc brisée? Ion fouet sanglant n’a-t-il qu’une lanière usée?
On attendait de toi des chansons, des romans,
Même une comédie aux grands enseignements:
Ion manteau de l’exil serait-il un suaire?
Gardes-tu tes écrits comme en un sanctuaire?
Parle à ceux qui de toi se souviennent encor...
L oubli, pour le proscrit, c’est la première mort !
— Chers amis , votre voix au travail me convie !... Mais c'est mon seul bonheur depuis que m’est ravie Ma famille qui pleure et qui porte mon deuil :
Le labeur solitaire est ma loi, mon orgueil,
Depuis dix ans et plus que la patrie aimée,
Délicieux Edcn, devant moi s’est fermée.
Actif, fiévreux, mon cœur a besoin d’aliment;
Il est comme la meule à Tardent mouvement
POURQUOI
Qui se broie elle-même et se réduit en poudre Lorsque, tournant sans cesse, elle n’a rien à moudre. Je veux combattre encore aux champs où j’ai lutté; Ayant beaucoup souffert, j’ai beaucoup médité,
Et d’un coup-d'œil plus sûr, d’une main plus hardie, Fouillé le cœur humain , immense comédie.
Mais de l'auteur proscrit on ferait le procès...
(Non pas le vrai public ; d’un parterre français Sans peur je braverais, bien loin de nos coulisses,
Les plaisirs de tyran, les enfantins caprices,
Et j’ai rêvé souvent, sur dix bancs alignés,
Trois cents Minos jugeant mes enfants résignés;) Voyons: mon ciel n’a-t-il que de communs orages ?
Quel théâtre oserait hasarder mes ouvrages?
Puis-je oublier, déjà, dans mon désir ardent,
Qu’un insolent murmure et qu’un sifflet strident Menacèrent la femme, artiste de génie,
Qui me tendit sa main dans l’exil... Sois bénie Pour ta liére amitié, Fioes au noble cœur! (A)
Si d’un lâche projet ton talent fut vainqueur.
Tu sais que des journaux une fureur vandale Osa publiquement ameuter la cabale Le soir où l’Opéra, par la foule assiégé,
Célébrait ton retour après un long congé.
Est-ce tout?... Attendez... la rougeur de la honte Pour mon pays qu’on souille au visage me monte,
En songeant à ce trait — Je le prends au hasard — D’un jeune successeur de Weber et de Mozart
POURQUOI
Une partition, trésor de mélodie,
Après deux ans d’attente allait être applaudie,
Quand, tout-à-coup, son œuvre eut l’honneur d'un vélo, Parce que j’en avais signé le librelto ,
Et pour que mon ami ne fût pas ma victime,
J’acceptai du succès la douceur anonyme. (B)
— Soit ! Garde en tes cartons tes gais tableaux de mœur Quand l’art aura chassé les serviles rimcurs,
Tu pourras remonter sur la scène féconde Qu’on proclame à bon droit la première du monde.
Mais depuis que le sort t’a, comme au juif maudit, Crié: * Marche toujours et toujours! » on m’a dit Qu’orgueilleux de la France, aux pays où tu passes,
De ses pas triomphants tu recherches les traces,
Qu’on te voit signaler avec un soin pieux Nos bienfaits dont on sait l’étranger oublieux,
Le bon grain de nos lois qui germe dans ses codes,
Le pollen de nos fleurs qui parfume ses modes.
— C’est vrai ... Ne fais-je pas acte de citoyen ?
Je vais dans tout pays vendangeant pour le mien , Eclairant les erreurs et redressant l’histoire,
Pour la France changeant la défaite en victoire , Témoignant que, partout où son drapeau parut ,
Elle imposa l’idée autant que le tribut ,
Et que souvent, malgré quelques jours de souffrance, Notre occupation fut une délivrance...
Mais puis-je vous conter mes Relais de l'exil Sans que de mon récit on ne tranche le fil ? (C)
POURQUOI
— Eli bien ! soit . . Mais il faut que la bouche proclame » Toi qui vis leurs combats et qui connus leur âme,
Les hommes dont la vie honora ton parti ;
Remonte .tu le peux, jusqu'à Buonarroti,
En France, chef d’école et qui pourtant relie Par son renom la vieille à la jeune Italie.
— Certes, je l’ai connu: sa parole sur moi,
Rien jeune encor , tomba, pur rayon de la foi Qui soutint le vieillard banni de sa patrie;
J’ai vu de près les chefs de la Charbonnerie ;
Et des Quatre-Sergents , ces martyrs glorieux ,
Du haut de l’échafaud je reçus les adieux.
Bientôt un nouveau groupe aux charbonniers succède Qui nous dit: Aide-toi, si tu veux que Dieu t'aide, Groupe dont essaya de se servir Guizot ,
Comme le Grec se sert des cartes à biseau.
Avec le sceptre usé de Charles X qu’on brise ,
Ce faisceau se disloque... Alors sa place est prise Par les Amis du Peuple où l’on voit d'Argenson D’un bonnet rouge orner son antique écusson ;
Cette Société s’épuise dans la lutte ;
Celle des Droits de l’homme à l'atelier recrute;
Les Saisons encor plus... Dans cette faction ,
La parole est salpêtre et devient action ;
Tombé, mais non détruit, le parti se redresse; L’expérience aidant, on fonda pour la presse Des foyers producteurs, sympathiques anneaux,
Où l’ardeur radicale affluait des journaux.
POURQUOI
De ces centres ayant tenu quelques archives,
Je puis dire, sachant leurs mille tentatives, Comment sonna deux fois dans la grande Cité Le tocsin triomphant contre la Royauté ;
Je montrerai comment on a réduit le rôle Des vaillants au profit des hommes de parole, Comment, choyés d'abord, les plus hardis lutteurs Servent de piédestal aux bavards orateurs Qui les poussent bientôt du triomphe au martyre.
— Eh bien ! Celui qui sait a le devoir de dire. Tallemant n’a-t-il pas un renom bien acquis?
L'Histoire est un tableau, la Chronique un croquis, Les gais crayons font suite aux brillantes palettes; A des in-folios oppose tes tablettes,
Apostats et félons, tous ceux que tu connus, D'Hubert à Mérilhou, montre-nous les tout nus.
— Je le ferai, car j’ai des preuves sans réplique. Puisqu’à dénaturer nos luttes on s’applique,
Je trouverai , fouillant jusqu’au fond mon trésor Pièce à pièce amassé, quelque médaille encor D’un passé généreux qu’on jette à la refonte Dans les vastes creusets des peurs et de la honte. Mais vous criez : « Courage î Anecdotes aux vents!
« Fais frissonner les morts, fais rougir les vivants! « La nuit n’est pas si noire encor que l’on ne voie « La chronique marcher sur la publique voie... » Non, mes amis, je sais... et l’on s’en cache peu... Qu’on a pour elle aussi sonné le couvre-feu,
POURQUOI
Et que sur ses terreurs baissant rideaux et store, Elle ne sortira qu’à la prochaine aurore.
— Avant que sa lueur empourpre l’horizon,
Pour égayer l’exil, spacieuse prison,
Toi dont l’esprit, au sein des luttes politiques,
Se rasséréné avec les rêves poétiques ,
Chante donc, car les vers, sur l’aile des oiseaux.
Des plus fins douaniers narguent tous les réseaux.
La rime est un écho; chaque mont la propage;
Nul gendarme ne peut arrêter au passage Les stances qu’un touriste emporte dans son front Et qu’en France, après lui, tes amis apprendront. N’cst— il donc qu’un chemin aux succès populaires? Un autre a relevé le temple des Colères,
Et de riches présents surchargé leurs autels Tout vibrants de ses vers qui naissent immortels.
Toi qui ne peux offrir des dons aussi splendides, Pour l’autel des Douleurs cueille les fleurs candides : Le Cactus indien, à l’exilé pareil,
Qui s’étiole et meurt, demandant son soleil,
L’ardent Coquelicot sur sa tige brisée,
Et répandant en pleurs ses perles de rosée,
L’Iris des prés, touché par le fer du faucheur,
Le Dahlia blessé par l’insecte rongeur,
Le Chèvre-feuille au doux parfum, et qui se penche Lorsque du noisetier on lui coupe la branche,
Du Troène coquet le panache odorant Qu’abat un vent d’orage et qu’il livre au torrent ,
POURQUOI
Les doux Myosotis, étoiles azurées,
Dans les sentiers perdus, fleurs du ciel égarées,
Et qui, nous regardant par leurs limpides yeux, Disent qu’il ne faut pas se montrer oublieux...
Envoie à ton pays cette gerbe attendue ;
Et, par distraction, si quelque épine aigïie,
Au milieu de ces fleurs aux emblèmes touchants,
Se glisse pour blesser les fourbes, les méchants,
Nul douanier ne peut frapper à la frontière D'interdit rigoureux la gerbe toute entière.
— Je le veux essayer.
— C’est ton devoir, auteur.
— Eh bien! (Sans vous marquer du poinçon protecteur) Dans mon bagage, ô vous qu’avec grand soin je trie Pour vous donner accès au sein de la Patrie,
Rimes qu’à la frontière un sévère commis Laissera circuler, dit-on... vers mes amis,
Partez... Vous qui n’avez que de douces pensées, Séparez-vous un jour de vos sœurs courroucées...
Non pas que je renie ici leur fier accent,
Leur air audacieux, quelquefois menaçant,
Ni leur veine où circule une sève bouillante;
La force de haïr, dans une àme vaillante Doit parfois être égale à la force d’aimer.
Mais ce que j’écrivis peut se légitimer;
Si je frappe, en ma main qui lentement se lève,
De l’équité sévère on voit briller le glaive.
Lorsque, pendant dix ans, fier de ma mission
POURQUOI
J’ai lia iué le boulet de la proscription,
De peur que mon nom seul fût rayé de ses listes, Aux regards du public j’ai su voiler mes Tristes...
11 faut craindre en nos jours pleins de fragilités Les faiblesses qui sont mères des lâchetés.
Mais, quand je puis sortir de mon exil modeste Sans faillir au devoir, il est bon que j’atteste A mon pays aimé qu’il fut toujours puissant Sur mon cœur de proscrit; qu’en attendant mon san Dont il peut disposer je lui donne mes larmes,
Que mes seules terreurs, mes constantes alarmes Sont d’en être oublié dans nos rudes combats; Enfin., et pourquoi donc ne l’avouerais-je pas?...
Si j'éveille aujourd’hui l’écho de ma souffrance, C’est que ma muse a soif d’un regard de la France.
Que sert d’être loué par un peuple étranger?... Peut-être l’ai-je été sous un vert oranger Du pays où de Dante éclata le génie;
Peut-être qu’en Belgique une voix s’est unie A ce concert flatteur; la terre de Milton,
Les montagnes de Tell où, canton par canton,
J’ai cherché les reflets de leur splendeur antique, Firent à mes chansons un accueil sympathique.
De leur noble intérêt, certes, j’étais jaloux;
Mais à l’oreille, au cœur est-il rien de si doux Qu’un public qui se fait votre œuvre personnelle.
Et vous verse l’éloge en langue maternelle?
Louez celui qui sait employer son exil ;
POURQUOI
Pour penser, il nous faut un courage viril,
Pour le moindre travail, une grande puissance,
Sous la chape de plomb qui s’appelle l’absence;
A nos tristes labeurs un unique penser,
Gomme un amour trahi, toujours vient s’enlacer;
J’ai dû le dire afin qu’à mes vers on pardonne S’ils s’en vont tous traînant leur rythme monotone:
G’ est que, pour nous, les fruits n’ont que des sucs amers. Que nous teignons la terre et le ciel et les mers De l’unique couleur de nos sombres pensées,
Qu’au même écueil toujours nos barques sont poussées. Qu’une note plaintive, un lamentable son Du proscrit constamment termine la chanson,
Que sous sa plaie, enfin, tous les jours élargie,
La douleur pleure en lui sa constante élégie.
Et maintenant partez, ô vous dont j’ai fait choix Pour faire entendre au loin mes soupirs et ma voix. Heureux si de ce livre où je laisse mon âme,
Quelque page buvait une larme de femme !
Heureux si quelque enfant, gracieux Benjamin,
Y cherche du devoir le rude et droit chemin !
Heureux si l’ouvrier, cet autre enfant que j’aime,
Y trouve un peu de joie en sa misère extrême ! Heureux, surtout, heureux, si, des pauvres proscrits Les familles, là-bas, de mes vers attendris Ecoutent les échos, et si leurs veux avides
Me lisent aux foyers où sont des places vides !