‹ Une voix de l'exilChapitre 2 sur 86 · D’ÉVÊQUE, MEUNIER · texte numérisé non relu

D’ÉVÊQUE, MEUNIER

Chanson faite rot r le banquet annuel des élèves de Sorèze.

air : Vous vieillirez, 6 ma belle maîtresse.

Londres.

Vous savez tous l'anccdotc-proverbc De ce meunier un tant soit peu lettré,

Qu’on prit un jour, quand il broyait la gerbe, Pour le changer en pontife mîtré;

Mais au sacré préférant le profane ,

Las de maudire et d’excommunier,

11 se remit sur ses sacs et son Ane...

Gatment d’évéque il redevint meunier, (bis)

Ainsi que lui, chers amis, je l’atteste,

Je suis sorti de mon bel évéché,

J’en suis sorti , de bourse et de cœur leste,

Au coffre-fort n’ayant jamais touché.

On dit la chose assez peu naturelle,

C’est vrai pourtant... Et sans qu’un seul denier Tinte aux parois de ma pure escarcelle,

D’évéque, amis, je redevins meunier, (bis)

ï D’ÉVÊQUE, MEUNIER.

Oui, la fortune est volage... elle est femme !.. . (Ce trait, plus d’un, avant moi, l’a trouvé;)

Mais en roulant, un jour, la noble Dame M’a sur son char lestement élevé ;

Un nouveau tour de sa brillante roue,

(Ce tour, hélas ! sera-t-il le dernier?)

M’a fait tomber... mais non pas dans la bouc... D’évéque ainsi je redevins meunier, (bis)

Fraternité ! Dans le temps où nous sommes.

Ton nom si doux partout se burina.

Moi, j’ai toujours professé que les hommes Etaient pétris eâdem farina.

Tournant la roue en manœuvre, en poète,

Que l’on demeure à la cave, au grenier,

Au même sac, en mourant, on nous jette,

Qu’on soit évêque ou bien qu’on soit meunier, (bis)

En rencontrant un ami du jeune âge,

Toujours mon cœur battit comme un moulin . . .

Et cependant plus d’un de vous, je gage,

(îuelfe, a cru voir en moi du Gibelin ;

Que cette erreur entre nous soit la seule;

Douter de moi c’est me calomnier. ..

J'eus toujours là le tic-tac de la meule,

L'évêque était toujours resté meunier, (bis)

ILLUSION

Londre-t.

Vo»s savez ces jardins, centres de la science.

Où l’on a réuni — docte et belle alliance ! —

Tout ce que la nature en ce vaste univers Fait vivre et resplendir: mille animaux divers,

Par espèces classés, par robes, par plumages,

Fleurs aux couleurs sans nombre, arbres aux cen t feuillages Eh bien ! un jeune noir, — Delille l’a conté —

De son pays natal à Paris transplanté,

Dans un de ces jardins promenait sa souffrance,

Le cœur gros de soupirs, et vide d’espérance. Tout-à-coup il s’arrête : il a vu devant lui Un bananier; l’éclair dans sa prunelle a lui,

Son cœur bat, son sang bout; de son âme flétrie Le foyer se ranime: il revoit sa Patrie;

Il s’élance, il étreint dans ses bras vigoureux Le tronc de l’arbre, il rit, il pleure.... il est heureux :

Son passé se réveille et repeuple l’espace:

C’est son père adoré, sa mère qu’il embrasse,

C’est sa case qu’il voit, l’arbre au ciel élancé Où, jeune, il s'endormait, dans son hamac bercé :

ILLUSION

Haïti tout entier surgit dans ce prestige...

Un arbre, un arbre seul opéra ce prodige !

Et moi, moi, l’autre soir... je sortais d’Hyde-Parck. Rapide comme un trait qui s’élance d'un arc,

Arrive à mon oreille une simple parole,

Son léger, qui, pour tous, comme un souffle s’envole. D’une charmante enfant qui lui donnait la main Et qui de sa tristesse emplissait le chemin,

C’était la gouvernante... A l’enfant indocile Elle avait dit ces mots, en français : « Mais Cécile,

« Allez-vous donc longtemps pleurer comme cela? » Le parc anglais n’est plus... La France seule est là!

Je cours vers cette enfant, sur mon cœur je la presse, Des lèvres, de la main, de l’œil je la caresse,

Je l’emporte en mes bras, joyeux et triomphant. Croyant que. je voulais lui voler son enfant,

Sur mes pas, en criant, la bonne est accourue ;

Je ne m’arrête point; je cherche dans la rue Un de ccs magasins tout de sucre et de miel,

Où l’enfance, en entrant, croit entrer dans le ciel:

« Tout està toi, Cécile... Oh ! prends, pas de contrainte. » Et l’enfant qui déjà me regardait sans crainte, Obéissant soudain à ma chère leçon,

De ses petites mains fait une ample moisson Dans ce champ de douceurs que j’ouvre devant elle...

ILLUSION

Et le Proscrit, alors, fut emporté sur l’aile U’une aimable sylphide au visage vermeil Qui lui versa l’oubli plus doux que le sommeil, Et mieux que l’espérance aux couleurs captieuses, Peupla son horizon d’erreurs délicieuses; Sylphide, dont la main, sur la froide Albion Du soleil de Paris fit tomber un rayon,

Et de ses jours flétris vint redorer la trame... C’était l’Illusion, ce mirage de l’Ame ! —

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LES MESSAGES DU TOMBEAl .

SIU.VC5IR DES M(Kl’R3 HUD3SILI.OS5AISES.

Londres.

Quand la mort abat de son aile Un habitant du Roussillon,

Autour de la fosse nouvelle ,

Profond et douloureux sillon ,

Tout le village se transporte,

Pauvres, riches, amis, parents,

Et cette funèbre cohorte Remplit Pair de cris déchirants.

Et lorsqu'on va vers laCcrdague,

Où, même en été, Pair est frais,

On trouve, au sein de la montagne Que visite peu le progrès,

Une coutume bien touchante Et qui se perd presque déjà...

Quand tout passe et se désenchante.

Béui soit qui la protégea.

1<< LES MESSAGES DU TOMBEAU

Tant que le prêtre est là qui prie Sur la fosse où toujours il vient,

La foule qui gémit et crie,

Humble, derrière lui se tient;

Mais lorsque la croix est partie, Lorsque, son livre sous le bras,

Pour rentrera la sacristie,

Le prêtre s’en retourne au pas;

De la fosse chacun s’approche, Marche à la file en gémissant,

Et tire un papier de sa poche Qu’il a l’air de lire en passant:

Ce sont des lettres; il en tombe Autant que de neige en hiver,

Le cercueil semble dans la tombe D’un blanc suaire tout couvert.

Chaque lettre porte une adresse;

Le mort, dit-on , va s’en charger,

Et, dans sa naïve tendresse,

Ainsi l’on parle au messager :

— « Toi qui pars, entends ma prière; * Ce papier, de larmes est plein;

« Là-haut, vers ma famille entière,

« Porte l’espoir de l’orphelin. »

LES MESSAGES DU TOMBEAU

— « Au ciel, où son étoile brille,

« Grâce à cette lettre, demain

« Ma femme saura qu’à sa fille « Je fais suivre le droit chemin. »

— « De Jeanne, par mon fils trompée « Et qui mourut dans l’abandon ,

« Fleur des champs par la faulx coupée, « Ces mots implorent le pardon. »

— « Enfants, au dernier incendie,

« Vous le savez, deux hommes forts,

« Ouvriers à l’àmc hardie,

« En sauvant deux vieillards, sont morts.

« Moi, magistrat de ce village,

« J’ai tracé ces mots, et je viens « Pour leur envoyer cet hommage « Au nom de leurs concitoyens. »

— « Toi qui sus aimer dans ta vie, « Porte, sur son trône d’azur,

« A celle qui me fut ravie,

« L’écho de mon amour si pur. »

— « Tu sais que j’étais fiancée

« A Paul, quand Dieu nous sépara ;

« Dis— lui que vierge il m’a laissée,

« Et que vierge il me reverra. »

LES MESSAGES DU TOMBEAU

— « Mon fermier, voyant sous la glace « S’engouffrer mon fils tout petit,

« Court, le sauve, mais à sa place « Lui-méme, hélas! il s’engloutit...

« Qu’au ciel ma lettre lui parvienne ■< Pour lui dire ce que je fis:

« Sa femme est la sœur de la mienne, « Son fils le frère de mon fils. »

— « Mes doigts tremblants, pour ma compagne « Ont écrit ces mots hier soir:

« Dis— lui bien que le froid me gagne « Et que demain j’irai la voir. »

— - - « Dis mon fils ma peine amère

« Dont le temps n’est jamais vainqueur. *

— « Toi qui t’en vas, porte à ma mère « Cette lettre où j’ai mis mon cœur. »

IV’est-elle pas sainte et féconde Cette foi qui, trompant la mort.

Rattache un monde à l’autre monde Par un tendre et pieux accord ?

Quand du temps l’haleine glacée D’une âme souffle le flambeau,

Je vois une grande pensée Dans ces messages du tombeau.

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