A MON FRÈRE FRANÇOIS
Bruxelles.
Par une route ouverte au-delà de la nue Et dont chaque jalon est une étoile d’or.
Route mystérieuse à toi si bien connue,
Viens m'affirmer un bruit dont je tressaille encor. O toi, frère, de qui la palme académique Illustra les vingt ans à peine révolus,
Viens me dire aujourd’hui si le chêne civique Couvre ton vaste front d’une branche de plus.
Mais je sais tout déjà, grâce à ce fil magique Qui te doit la parole... Un clin d'œil a suffi ;
Sur ses ailes de feu le fluide énergique M’apporta ton refus, audacieux défi.
Je sais que ta vertu , de tous les tiens bénie ,
Quand des nobles pudeurs notre époque est eu deuil. Comme un phare-tournant, œuvre de ton génie, Dans l’orage d’hier t’a sauvé de l’écueil.
84 LE REFUS DE SERMENT
« Le vieillard » disaient-ils, en te faisant injure,
•< A perdu sa verdeur et sa virilité;
« Le serment sortira de sa bouche parjure. »
Ils mesuraient ton àme à leur servilité.
Le sapin qui des monts couvre les cimes blanches Brave, le front levé, les hivers orageux;
Tandis qu’au moindre vent qui souffle dans les branches Se courbent humblement les joncs marécageux.
tjuand le soldat d’Arcole aspirait à l’Empire,
Toi qui, bien jeune encore, osas répondre: Non! Par ton second refus qui du premier s’inspire,
Tu doubles aujourd'hui ton glorieux renom.
Beau début, qu’une fin non moins belle couronne! Vie, où rien ne se doit cacher sous le manteau ! Monument d’un seul bloc! Magnifique colonne, Dont la base attendait un pareil chapiteau !
Tu t’es inquiété, dans ta sphère sublime Où des mondes lointains tu calcules la loi,
Si je serais heureux et si ma haute estime Grandirait dans mon cœur plein de respect pour to Lorsque, pour m’observer, de là haut tu détaches Ton œil toujours fixé sur le dème étoilé,
Du soleil dont tu sus nous expliquer les taches S'échappe un doux rayon qui charme l’exilé.
LE REFUS DE SERMENT
Oseras-tu, Fortoul, aux regards de l’ Europe Que fatiguent déjà tes actes outrageants,
D’une insolente main briser le télescope Devant l’œil qu’ont brûlé ses verres convergents? Chasse le Professeur qui de son auditoire Eclaire la pensée, agrandit l’horizon;
Enlève l’Astronome à son observatoire,
Repousse le Vieillard du seuil de sa maison...
.Von; le ministre a peur. Devant toi qu’il contemple, 11 se courbe et renonce à ses lâches desseins.
Tel un brigand de nuit qui, profanant un temple, Vole le tronc du pauvre et les châsses des saints, Redoutant tout-à-coup un terrible miracle,
Sacrilège timide et bandit circonspect,
N’ose porter la main au divin tabernacle,
S’arrête, s’agenouille et passe avec respect.
Bayard de la science, alors qu’à l'Industrie Ton savoir prodigua les procédés nouveaux,
Tu refusas, sans faste et sans forfanterie,
Une part dans son gain que doublaient tes travaux. Oui, tu fus sam reproche en ce siècle d’usure,
Et , soldat du Progrès , tu fus aussi sam peur, Quand du Méridien tu cherchais la mesure ,
Et quand ta forte main soumettait la Vapeur
LE REFUS I)E SERMENT
La versatilité tient l’époque asservie;
C’est la lèpre du jour, le ver contemporain.
Heureux qui peut montrer aux deux bouts de sa vie La trace de ses pieds sur le même terrain !
De ton passé celui qui soulève le voile Te retrouve aujourd’hui ce que toujours tu fus; Aussi, de la hauteur et du poids d’une étoile,
Sur le front du ministre est tombé ton refus.
Ouand chacun parle haut, seul devrais-je me taire. Seul devrais-je en ce jour voiler ce que tu fis,
Parce qu’en t’écrivant, au nom si doux de frère Je puis unir encor le nom sacré de fils?...
Laurier au vaste ombrage, orgueil de ma famille,
Toi dont la gloire arrive aux plus petits hameaux , Permets qu’aux yeux de tous mon laurier de charmille Incline ses bourgeons devant tes fiers rameaux.