‹ Une voix de l'exilChapitre 49 sur 86 · À UN BRAVE OUVRIER PROSCRIT · texte numérisé non relu

À UN BRAVE OUVRIER PROSCRIT

Chambéry.

Je ne suis point Mathews, et de la Tempérance Je ne te prêche pas le dogme rigoureux,

Ouvrier: bois du vin... Oui, mais ma tolérance S’arrêterait devant un abus dangereux.

Sous le ciel du midi, près d’une verte treille Qui sur ton humble toit dessinait un arceau,

Tu naquis, je le sais... et la grappe vermeille, Comme un jouet d’enfant, pendait sur ton berceau.

L’eau seule nuirait donc à ta rugueuse écorce.

Mais, avec les boissons dont on use en tout lieu Si je ne prétends pas que tu fasses divorce, Entends la voix du Peuple, elle est la voix de Dieu.

Le vin de ses coteaux est nommé le Pénible Par le bon Genevois que sa vapeur endort,

A r N BRAVE OUVRIER PROSCRIT-

A Lyon où l’ivresse au Canut est terrible,

Son mâcon frehlté c’est le bleu de la mort.

L’alcool concentré, qui sous sa force écrase Ceux qui de le braver osent se faire un jeu,

Prit le nom d’Eau-de-Vie — ironique antiphrase Le Mexicain vaincu maudissait Y Eau-de-Feu .

Le Belge, assimilant à la lâche maîtresse Oui de baisers impurs fait un mortel trafic La boisson houblonnée entre toutes traîtresse, D’un mot la baptisa: c’eut la Gueuse Lambic.

Le Catalan bigot appelle Viatique

Le coup bu le matin — sombre comparaison ! —

Et le naïf enfant d’un canton helvétique,

Offrant son Kirsch-Wasser, dit: buvons un poison

Le paysan Wallon , trop enclin aux rasades Du corrosif Schydam qui lui fit plus d’un deuil, Les membres tout perclus dit à scs camarades: Venez-vous avec moi prendre un clou de cercueil

Cherche en d’autres pays... Partout la raison crie Par la voix d’un dicton un rigoureux arrêt;

Car partout une peur secrète se marie Au gai tableau d’amis trinquant au cabaret.

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Sans doute la famille eut nos grandes douleurs;

Mais la nature inerte appelle encor nos pleurs;

Et cet attachement qu’on ressent pour les Choses , Mystérieux, bien plus que l'autre dans ses causes, Dans ses effets n’est pas moins réel, moins puissant , Et ne porte pas moins la ilamme dans le sang;

Ce sont cuisants regrets, touchantes habitudes, Tyranniques liens et chères servitudes;

C’est l’aspect d’un château , d’un torrent c'est le bruit , Le parfum d’une fleur, le velouté d’un fruit,

C’est l’eau , l’eau du pays que notre soif réclame: Appétits de nos sens, pareils à ceux de l’ànie.

Oui s’augmentent toujours par la privation ;

C’est le désir strident, l’ardente attraction De l’air natal auquel nos avides narines S’ouvrent pour apaiser le feu de nos poitrines;

C’est l’invincible attrait et l’absence d’un ciel Aux horizons connus, au dôme habituel;

C’est l’incessant besoin d’un éclat de lumière Depuis nos premiers jours à nos yeux familière;

D’un degré de chaleur utile à notre corps Et sans lequel bientôt se rouillent ses ressorts.

Ah ! de l’éloignement puissances infinies !

Ah ! du pays natal divines harmonies !

Sympathiques appels ! magnétiques rayons !

Molécules des corps que nous assimilions Au nôtre, et dont au loin , nous ressentons la perte !

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Auquel il s’arrêtait de palier en palier,

11 regrette une enseigne ou l’angle d’une rue;

Paysan , c’est sa faulx, son fléau , sa charrue ;

C’est le vieux banc de bois placé sous le tilleul Où, rêvant aux moissons, venait s’asseoir l'aïeul;

Le buisson du chemin qu’au lever de l’aurore 11 cherche du regard , et que le soir encore,

Quand par un chaud couchant les sommets sont rougis Il voudrait saluer en rentrant au logis;

C’est le verger bien clos par la muraille blanche,

C’est l’antique figuier dont chaque verte branche Porte — mieux que des fruits — des souvenirs si doux Qu’on voudrait les aller cueillir à deux genoux.

Oh ! de l’étre pensant divines sympathies Pour la nature inerte, et que n’ont amorties Ni le temps un seul jour, ni l’espace un moment!

Peut-être direz- vous dans votre étonnement :

« Vos familles sont loin et n’ont pas leurs pareilles « Aux pays où l’exil vous fait de tristes veilles ;

« Je puis donc concevoir vos regrets incessants « Pour un père, une mère et pour des lils absents;

« Mais comment expliquer ce mal qui vous torture

* Pour des objets frappés de mort par la nature?

« Ce que de vos désirs d’ailleurs vous poursuivez,

« Ne se trouve-t-il pas aux lieux où vous vivez,

« Hospitaliers séjours où tout vous parait triste?

* De leurs nombreux trésors si nous dressions la liste,

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Je ne puis fuir la voix intime qui me crie Sur tous les tons plaintifs: « Vous ôtes la Patrie,

« Choses de mon pays, matériels trésors 1 »

Je voudrais admirer... En stériles efforts

Je m épuisé... Ces monts n’ont point dehautes cimes

Ces tempêtes n’ont pas au ciel d’échos sublimes;

Ces forêts ont perdu leurs mystérieux bruits;

Pas de jours éclatants, pas de paisibles nuits;

La vieille cathédrale et le castel antique Ne me chantent jamais virelai ni cantique...

Et que me fait à moi ce paysage vert,

Si partout où je vais je porte le désert!

Ce lac est sans éclat; cet air est sans espace;

Les fleurs de l'étranger, quand près d’elles je passe, Ne répandent jamais de parfums sur mes pas;

Les cailloux de l’exil ne me connaissent pas!

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