‹ Une voix de l'exilChapitre 82 sur 86 · A MON AMI P · texte numérisé non relu

A MON AMI P

Genève.

Là-bas mourut la mère ; ici s’éteint l’enfant.

Après la fleur, l’épi tombe sous la faucille...

Le proscrit sème ainsi les os de sa famille;

Sous le vent du malheur , ce simoun étouffant.

Et le père et l’époux deux fois atteint dans l’âme Pleure, en jetant au ciel les plus sombres défis, La femme dont le sein avait conçu son fils ,

Et le fils dont les traits lui rappelaient sa femme.

UN VAURIEN

Darilagny (près de Genève).

« Eh! comment vivront-ils? # me disais-je un matin... « Nous voilà rejetés encor dans l’incertain.

« Se peut-il que, marquant au front la bienfaisance « Et des souscriptions condamnant l’innocence « On menace là-bas l’homme qui va quêtant « L’obole du pays que le proscrit attend !

« Nul ne sait où porter la dette fraternelle ,

« Les polices sans cœur la trouvent criminelle « Et détournent le cours de ces nombreux ruisseaux « Qui venaient déverser leurs bienfaisantes eaux « Dans des centrcscommuns... Bientôt leur pure source « S'arrêtera craintive... Et rm-i qui tiens la bourse — « Je n’ose dire, hélas ! la caisse des proscrits —

« J’en vois déjà beaucoup sans pain et sans abris ! »

El je restais, les yeux fixés sur mon registre , Sombre, silencieux comme un pauvre ministre

UN VAURIEN

Oui, par un Parlement, ennemi sans pitié.

Vient de voir son budget amoindri de moitié.

IJn homme entre... un proscrit... Pourquoi donc à sa vue D’un instinct répulsif mon ûme est-elle émue ?

C’est que ses compagnons se détournent de lui;

De son pays natal, pas un qui ne l'ait fui Depuis qu’il est tombé , fâcheux aérolithe ,

Dans leurs limpides eaux qu’il trouble et qu’il agite.

Cet homme est ouvrier... ou du moins il le fut,

Car la paresse a mis ses outils au rebut ;

Ce jeu brûlant, l’amour des verres pleins et vides Sur son front jeune encore ont ciselé des rides;

Ses mèches de cheveux, durs, incultes et roux,

De son feutre râpé s’échappent en courroux;

Son habit est tigré de teintes variées;

Ses bottes sans talons, toutes avariées Se distinguent surtout, dans leur fraternité,

Par des solutions de continuité;

Un parfum de Faro lui sort par chaque pore;

Le tabac, par flocons, de ses doigts s’évapore ,

Car il conserve encor — charme de son chemin —

Le hideux brûle-gueule allumé dans sa main.

De cet homme toujours j’abrégeai la visite...

Je lui tends son subside... à le prendre il hésite,

Il avance son bras... puis le retire... enfin:

* Non ! * 'dit-il, « plus jamais! Dussé-je par la faim

UN VAURIEN

« Seu tir mon estomac tiraillé vingt journées » Sur trente... A qui, voyons, sont-elles destinées ’ Ces sommes par paquets rangés sur ce bureau?

“ ^ ^es républicains bon teint, bon numéro?

“ ~~ Eh bien ? — Eh bien, Monsieur, ce titre, je le vole,

“ Car je ne fus jamais, j’en donne ma parole,

“ Un homme politique... et je devins l’objet 11 Des rigueurs de l’exil comme mauvais sujet;

" On marqua le vaurien d’une belle estampille ;

« C’est ainsi qu’on purgea ma ville et ma famille;

<• Le coup de vent qui vint emporter le bon grain,

« De quelques grains pourris balaya le terrain :

« C’était un bon moyen , une adroite tactique « Pour déconsidérer le parti politique « Qu’aux pays étrangers on envoyait en bloc.

« Nous sommes ce qu’étaient ces diables sous le froc “ Qui des couvents perdaient les pures renommées ;

« Ces sacripans mélés aux vaillantes armées « Qui brûlaient, saccageaient, rafflaient tous les écus, « Et rendaient la conquête odieuse aux vaincus.

« Je ne veux plus aider à ce lâche manège.

« C’est un poids dont mon cœur demande qu’on l’allège. « Du jour de mon exil , voilà déjà cinq fois « Que, sans le mériter, je viens aux fins de mois...

« C’est de l’argent... surpris tout au moins...j’en ai honte ; « Peut-être à l'avenir réglerai-je mon compte « Avec vous... Aujourd’hui, je viens rompre mon bail

UN VAURIEN

« Et vous demander... — Quoi ? Parlez donc ! — Du travail. » Un noble orgueil soudain éclaire son visage.

Dans ses nouveaux projets mon regard l’encourage,

Et l’entraînant dehors, je lui dis : c’est très-bien ! L’honorant cette fois du nom de citoyen.

Le lendemain, un ordre — Emana-t-il de France? — D'un exil dans l’exil m’imposa la souffrance.

0 cher pays natal , on éprouve bien mieux

L’amour qu’on a pour toi quand on voit d’autres deux! Une chaîne invincible à ton astre nous lie...

Le front ceint des rayons du soleil d'Italie

J’ai pu, tranquille au moins, sous l’oranger en fleurs,

Non pas les oublier, mais bercer mes douleurs.

Enfin après quatre ans, par faveur spéciale,

La Belgique à mes pas rouvre sa capitale...

Pour un mois seulement. — Visite de parloir. —

Il est bien doux de voir, et plus doux de revoir!.. '

« Chers amis, reprenons nos franches causeries...

« Aux théâtres, au Parc, au Cercle, aux Galeries...

1 Et ces bons ouvriers, ces dignes travailleurs,

« Je veux les visiter, songez-y... comme ailleurs « Heureux et malheureux, je verrai tout le monde. »

Un ami — le plus cher — m’aide à faire ma ronde; Chambrettes, ateliers, mansardes et salons,

Avec le même cœur en tous lieux nous allons.

Le second jour, mon guide, en consultant sa liste.

Médit: « Entrons ici; d’un honnête ébéniste

UN VAURIEN

* L l’atelier. Avec sa femme et deux marmots,

* ^otids et frais tous lesdeux,par leur beauté jumeaux,

* content, heureux... si le proscrit peut l’être! » ^ étais impatient déjà de le connaître...

Nous entrons... Quel tableau ! Greuze l’eût crayonné: Autour d’un établi, d’ouvrage environné,

Pendant qu’à ses côtés, âme de la famille,

Sa femme se livrait aux travaux de l’aiguille, Joyeusement chargé du plus doux des fardeaux.

Un enfant dans ses bras, et l’autre sur son dos,

Le père fièrement courait à perdre haleine En chantant ces refrains qu’un souvenir amène,

Chers échos du pays qui nous portent l’espoir Et qu’aux petits proscrits on enseigne le soir.

En nous voyant entrer notre ouvrier s’arrête Et pose ses enfants... A parler je m’apprête,

Car je l’ai reconnu... c’est mon ancien Vaurien !

Je lui tends les deux mains en répétant: * très-hien ! » — « Vous qui dans mon regard découvrîtes mon âme, « Voici mes chers enfants, voilà ma chère femme, »

Me répond-il alors avec simplicité.

« Mon passé, grâce à vous, est réhabilité:

« Ces êtres que jadis ma dévorante ulcère,

« La paresse, plongeait au sein de la misère « Et que j’ai rappelés du pays vous diront « Si, dès le jour naissant, au travail je suis prompt.

« L’homme qui dans ces lieux est venu vous conduire , « Peut affirmer aussi que je cherche à m’instruire

UN VAURIEN

« Aux heures de loisir, car j’ai voulu savoir « Quels sont du citoyen le droit et le devoir.

« Je vous avais promis que je ferais peau neuve ,

« Et vous n’avez pas craint de me mettre à l’épreuve : « Merci pour mes enfants, pour ma femme, pour moi , « Pour l’honneur du parti dont je nourris la foi !...

« Ce sont nos ennemis qui firent ce prodige...

« Je fus proscrit par eux... Eh bien ! Exil oblige ! »

lift P atients ;

Genève-

tarde trop à venir;

«^’t deî »' 8 '°" glen ’ PS Td»re.

* ci < " ,r °

te %u^ wCOt ê ^" 4es

;afd s .«toute , el tv àes;

1^0" s ot'« s '"°” elVon^" 1

A hors s ” oS „^' e .'“l

B fot« (aW j e \a«»W tee ““ tisoBoW”'’ s \es S»" 5 ,jioc»e « l V

4c4 W>®»;^ ie ,eUe^“V

BS at\^ s d ° AT es\>o^ c0

Page 1