‹ Une volée de merlesChapitre 12 sur 53 · LE CHOEUR · texte numérisé non relu

LE CHOEUR

Et si nous voulons être battus I

L'homme est, en général, Irritable à l'excès; pour excuser ce fâcheux travers, que de bonnes raisons à alléguer! La chaleur est-elle étouffante, on nous défend les boissons froides; c'estjustementlemets qui flatte le plus le palais que refuse notre estomac : ne se passionnât-on qu'une seule fois en toute la vie, soyez persuadé que ce serait pour la femme du meilleur des amis.

Regardons autour de nous : l'accord n'est pas parfait, ce me semble. La prima donna détonne; vienne le plus prochain lundi, et le critique, terreur des vieilles lunes, se fera le champion des oreilles écorchées. Le créancier traite son débiteur de fripon; il est qualifié par lui d'usurier; le plus souvent ils ont raison tous deux. Gorgias, ventre plein, cerveau vide, veut transmettre sa face immonde à la postérité ; mais il léëine pour quelques louis, et l'artiste se venge en

faisant le portrait ressemblant. Ici et là on se pique et s'égratigne; coups de bec et d'ongle vont leur train. Le jeune imberbe au franc parler est un sot s'il remet au lendemain sa première leçon d'escrime.

Seul, M. Théophile Gautier se tient en dehors de tout cela; il voudrait « que le genre humain n'eût qu'une seule tête, » et lui donner un fraternel baiser. Seul entre tous ses confrères, il est parvenu à ne pas blesser l'amour-propre des artistes. Encore un peu, et ce bienveillant juge éveillerait leur modestie.

M. Gautier a beaucoup d'amis, — autant que son toit de tuiles, — et quand le vent souffle, la nuée parasite volette, volette alentour du grand distributeur de mil. Nul autre n'y pourrait résister, mais lui fait bonne contenance. Pour contenter tout le monde, il est indépendant au besoin, classique par boutade, et romantique quand l'occasion s'en présente. Il appelle la froideur, sérénité; la ligne sèche, simplicité de la force; l'uniformité, harmonie. Le païen, amoureux de la forme, traite l'incorrection de la ligne de noble insouciance du génie...

Entretient-il ses lecteurs d'une simple nature morte, le peu de poésie du sujet ne glace pas son inspiration : ce malheureux lièvre tout sanglant, c'est un père de famille enlevé brusquement à toutes les affections; il voit l'épouse éplorée, les enfants en

larmes, le terrier en deuil; il compte un à un les grains du plomb meurtrier. Hélas ! . . .

C'est une belle mission que la sienne!

Pour consoler la vieille coquette, ce grand cœur fait l'apologie de la ride; à l'amoureux obèse, il dit que le ventre sied bien; sous forme de consolation, au chanteur enroué il fait espérer des notes graves magnifiques. Une pièce est-elle mal reçue, nul ne s'entend comme M. Gautier à faire prendre le change à l'auteur désolé; au plus fort de la tourmente, il prouve au malheureux que tout va bien.

— Mais ces chut répétés? gémit le dramaturge aux abois,

— Ils s'adressent à l'acteur.

— Ces quolibets, ces huées?

— C'est Ja part de l'actrice.

— Ah I un coup de sifflet 1

— Bah ! le machiniste qui donne un ordre sans doute.

Le réalisme ne lui sourit guère, et c'est tant mieux : son remarquable talent de styliste s'y embourberait : il n'est pas aisé de « faire sa coupe j> dans le ruisseau.

Les spectateurs, éblouis, ont quelque peine à le suivre des yeux dans le brillant tournoi où il combat avec des armes qu'il a lui-même forgées. Néolo-

gisme, soit : les écoliers indisciplinés font les grands écrivains; ce sont ces mauvais soldats-là qui gagnent les batailles.

Il faut l'entendre parler de la haute mission de l'art en cette belle langue dont il possède le secret! Encore sous le charme, on veut relire le passage préféré; mais bientôt l'illusion s'envole; le style est chaud, la couleur lumineuse ; l'orchestration abonde en détails précieux, mais la mélodie est absente.

Les mots de régénération , de grand art s'épanouissent sur ses lèvres, mais... — Je m'explique :

La musique d'un régiment exécutait un air patriotique, et les badauds battaient des mains. Un passant s'arrête et siffle; on l'entoure, on s'indigne, les mots conspiration, complot, résonnent à son oreille.

— Que me reproche-t-on ?

— De siffler l'air national !

— Ehl pardieu! les musiciens le jouent faux.

« Le char de l'état littéraire » roule vers l'abîme, pense M. Gautier. Le maître a le cœur sensible, si sensible, en effet, que pour n'être pas témoin de notre culbute finale, il se détourne en soupirant. Mieux eût valu se jeter à la tête des chevaux; un écrivain doit être maître de ses nerfs, que diable!

Il peut devenir religieux (on a bien fait un Saint- Pierre à Rome du Jupiter Capitolin) ; mais il ne s'a-

genouillera jamais devant une sainte image grossièrement ébauchée.

Un sage a écrit : « Heureux l'homme qui n'a qu'un ennemi. » Eh bien, admettons que M, Gautier soit cet heureux-là; lorsqu'ilira, dans une cinquantaine d'années, régler les danses des houris, l'ouverture de son testament désappointera plus d'un intéressé.

Brisons à l'avance le sombre cachet :

t De tous les individus intelligents qui m'ont approché, je me suis fait d'enthousiastes admirateurs : ceux-là conserveront de toute façon un bon souvenir de moi.

« Un seul homme, cependant, resta sourd à mes avances; je l'attache à ma cause par la reconnaissance, en lui léguant la collection complète des toiles créées par mon pinceau ; si je possédais quelque objet plus précieux, je n'hésiterais pas à lui en faire don. « Th. Gavtier pinxit . »

« Chères lectrices et chers lecteurs,

« M. Jules de Prémaray, assez gravement malade, est dans la nécessité de prendre du repos. M. Edouard Fournier, qui a bien voulu se charger de le suppléer, sollicite toute votre indulgence. » (Quelques légers murmures bientôt étouffés par de raisonnables bravos.)

On connaît le beau livre de Balzac : une Fausse Maîtresse. Un honnête homme, regardé d'un œil complaisant par la femme de son ami, use d'un sublime stratagème pour éteindre cette passion naissante : il dissimule son éclatant mérite et ses facultés rares. Tel est le rôle que joue M. Fournier, et non pas sans succès, vraiment.

Le résultat des efforts du critique par intérim de la Patrie ne sera tout à fait satisfaisant qu'autant que M. Jules de Prémaray sera salué au retour

66 EDOUARD FOURNIKR.

par des vivat enthousiastes; sinon, rien de fait. Mais, objectera-t-on, tant de grandeur d'âme ne peut être comprise du vulgaire. Il est en effet profondément affligeant de donner au monde un tel exenaple de vertu et d'être incompris. On dit môme que M. Fournier se désole.

— Àh ! cher critique, seriez-vous homme à vous inquiéter de quelques méchants propos ?

— Les maîtres du genre, ne devinant pas le noble motif qui me fait agir, me raillent sans pitié.

— Eh quoil pouvez- vous le penser? Des barbons!

— Parce qu'ils n'ont pas de dents, est-ce à dire qu'ils ne mordent plus?

— Euhl

— Et les jeunes gens, qu'aucun sacrifice n'a don d'émouvoir, ne manquent pas de s'écrier : Pourquoi s'être jeté pieds et poings liés au milieu du courant? Il se serait bien noyé sans cela.

Parfois il disparaît. Ses amis inquiets parlent à sa recherche ; sa passion dominante leur étant connue, ils entreprennent avec ardeur des fouilles dans les bouquins, et bientôt le ramènent dans le monde des vivants, sain et sauf, mais quelque peu poudreux.

Autrefois, pas de bibliophile qui ne fût bibliomane.

EDOUARD FOUUNIKR. 67

Le type primitif a Iraver.sô plusieurs siècles sans s'altérer; le bibliophile était un être fantastique; il n'était pas plus chrétien que musulman, il était autant Chinois que Français. Il s'isolait de tout contact humain, n'avait pas d'ami et mourait vierge: l'amilié et l'amour nous volent des heures studieuses. Il n'avait pas d'amour, mais il dépouillait son front pour des mortes adorées : une mèche pour madame de Sévigné, une boucle pour madame de Tencin. Il était sourd et muet : à quoi bon parler? Écouter, à quoi bon ?

Il commentait, annotait, compilait; il recevait les confidences des morts vénérés, et jamais ne donnait œuvre de son cerveau; improducteur fécond, il se complaisait dans une laborieuse immobilité. Il prenait le suc des fleurs et ne produisait pas de miel. Eùt-il seulement connu de nom les Michelet, les Renan, les Quinet? Ah! s'ils étaient ceints de bandelettes, ou si leurs cendres reposaient dans l'urne funéraire, à la bonne heure !

Et quand passait cet érudit d'un autre âge, les groupes s'ouvraient devant lui. On contemplait avec une curiosité mêlée de superstitieuse terreur ce bonhomme au dos courbé, au front déprimé, à la démarche lente et silencieuse. Son pourpoint fané s'harmonisait avec la reliure de ses vieux livres, et

son visage , touchante flatterie , avait le ton jaune des anciens parchemins. Pilate, il aurait fait du lavement de mains un simulacre.

Mais le bibliophile a perdu sa couleur légendaire, son originalité personnelle; maintenant c'est un homme ! Et c'est là le mal, il vit, il aime, il rit, il pleure, il souffre, il est des nôtres. Il a l'ongle net et la joue en fleur; à des bien vivantes, il fait le sacrifice de sa toison : Vénus tonsure les siens. Philologue dégénéré, les vieux idiomes lui échappent, depuis qu'il parle le jargon d'aujourd'hui, qui sera la langue de demain. Elles sont loin les heures de calme! Oîi est-elle la retraite inaccessible? ïl valse dans le monde, il dit son mot sur la question romaine et griffonne des vers langoureux sur l'album de mademoiselle Fiocre. Que l'on ne trouble pas le studieux têteà-lôte, si l'on veut que le savant procrée. Il a voulu avoir un pied dans le vieux monde et un pied dans le monde nouveau; mais le grand écart n'est pas un acte héroïque, aussi ses deux maîtresses le raillent-elles de la belle façon.

M. Edouard Fournier n'a pas de répit : aujourd'hui, deux drames et trois vaudevilles le réclament; hier trois revues et deux comédies l'appelaient. Malgré les douces promesses des affiches, le feuilletoniste malgré lui ne quitte ses maîtres qu'avec cha-

grin ; il ignore ce qui l'attend, cependant ; s'en douterait-il par hasard? Il achève en ce moment une grande histoire de Paris; on compte sur une œuvre : un savant naturaliste de mes amis compare M. Fournier au ficus Indica, arbrisseau qui, paraît-il , ne croît que parmi les ruines.

On annonce le retour de M. de Prémaray comme très-prochain ; sa rentrée ne manquera pas d'intérêt. Voici, sauf quelques variantes, de quelle façon se passera la cérémonie de réinstallation :

M. Edouard Fournier, critique sortant.

« Au moment de céder la plume à M. Jules de Prémaray, je considère comme un devoir, cher à mon cœur, de remercier le lecteur de la bienveillance qu'il a daigné me témoigner; je ne me suis point dissimulé combien ma mission était périlleuse, aussi n'est-ce pas sans hésitation que je me suis décidé à la remplir. Comment, en effet, se déterminer à succéder au critique si judicieux, qui sut toujours allier à la logique inexorable l'urbanité du gentilhomme? Quel orgueilleux tenterait de se mesurer avec cet esprit si prime-sautier, avec ce conteur si ingénieux, si... enfin, si... »

M. Jules de Prémaray, critique rentrant,

t Au moment de ressaisir la plume, je ne puis me

70 EDOUARD FOURNIBR.

défendre d'une terrible appréhension. A celle môuic place que M. Edouard Fournier illumina de tout l'éclat de ses brillantes dissertations, est-il prudent da s'aventurer? Cet élincelant écrivain n'a-t-il point entièrement captivé les lecteurs par le charme irrésistible de son style ? Comment oser prendre la parole, après ce fin critique qui sut être savant sans sécheresse? Que dire après ce chercheur qui... après ce profond penseur qui... que... >

Page 1