‹ Une volée de merlesChapitre 11 sur 53 · UN AUTRE ÉLÈVE · texte numérisé non relu

UN AUTRE ÉLÈVE

Tel en un secret vallon.

Sur le bord d'une onde pure.

Croît, à l'abri de l'aquilon.

Un jeune lis, l'amour de la nature.

Loin du monde élevé, de tous les dons des cicux 11 est orné dès sa naissance; Et du méchant l'abord contagieux N'altère point son innocence.

Les anciens représentaient l'Écho sous les traits d'une jeune sylphide rêveuse et mélancolique; c'est en eiïet un piètre métier que le sien : il lui faut répéter tant de sottises ! Protestations menteuses, faux serments, elle doit tout redire; aussi ses apartés, j'en suis convaincu, sont entachés de pessimisme. La pauvre martyre doit être bien lasse de sa position de confidente! Que dis-je, confidente? Entretenir l'amoureuse envie de Phèdre, c'est là le modeste emploi d'OEnone; mais son expiation finale la relève dans l'opinion.

J'ai pris le sort de l'Écho en pitié; l'ambition m'est venue dé relever son rôle passif à la hauteur de

'l'i ARMAND DE PONTMARTIN.

celui plus noble de raisonneur. Tholozan, Rodolphe, de Jaiin, serrez les rangs!

Tâtons l'aptitude de notre protégée. Le héros de sa pièce de début est M. de Pontmartin.

Écoutons d'abord les mécontents. La parole estau Jules Favre de la troupe :

LE CONTRE

M. de Pontmartin, c'est un acharné démolisseur l 11 a entravé la marche de bon nombre de jeunes écrivains d'avenir; on commençait à les suivre avec intérêt, mais sa parole éloquente...

l'ÉCUOj railleur.

Sa parole éloquente...

LE CONTRE

...les a, à tout jamais, privés de la faveur publi(iue. Hugo, Balzac, Lamartine, George Sand, Béranger, avaient l'auteur des Contes d'un planteur de choux pour adversaire...

l'écho, ironique.

Pour adversaire...

LE CONTRE

...ils n'ont pu sortir de leur obscurité.

l'écho, lugubre.

Requiescant in pace !

LE contre.

Quand il jette des pierres dans les jambes de ses mai-

1res, il prend cœur à la besogne ; le bruit de ses gros mots l'étourdit et le grise.

l'écho, sentencieux.

C'est lorsqu'on n'y voit déjà plus qu'on commence à y voir double.

LE CONTRE

C'est dans un de ces moments-là qu'il a écrit : « Le sens critique est, avec le sens commun, celui qui a le plus manqué à Balzac. » Il est vrai que Balzac, lui, n'eût point trouvé les Filles de marbre « plates et niaises. »

L ÉCHO, imitant la voix de l'acteur Félix*

Plates et niaises ! Sapristi !

LE CONTRE

M. de Pontmartin est doué du sens critique, — lui ; — voyons s'il n'est pas moins bien partagé du côté du sens commun, et d'abord dans cet extrait :

« La diplomatie de Cromwell est peu honorable pour la dignité humaiue, peu flatteuse pour la vanité nationale. Mais on est tenté de la lui pardonner en faveur du tableau admirable qu'elle a fourni à l'historien. »

Pourrons-nous dorénavant prendre à partie l'Inquisition ? Non, certes, ses scènes d'intérieur ont si bien inspiré le pinceau de Robert Fleury!... Rendons également grâce à Glocester ! IN'est-ce point au meurtre des enfants d'Edouard IV que nous devons le dramatique effet de lumière qui a fait le succès du tableau de Paul Delà-

roche? (Corateur s'arrête pour jouir de son efTet; il acquiert la convietion qu'il est grand temps pour lui — pour nous — de mettre un point &nal.)

46 AHMAND DE PONTMARTIN.

LE CONTRE

Au moment de porter le dernier coup à M. de Pontmartin, une réflexion m'arrête : est-il bien nécessaire de

le pousser pour qu'il tombe ? (Lc KELUERde la partie adverse cu-

laine la réplique.)

LE POUR

Que reprocbc-t-on à noire célèbre client? De protég:er les opprimes? nous l'on félicitons ! Do prôner les médiocrités? c'est ce qui fait sa gloire! (avcc dan.) Soutenir le faible, mais n'est-ce point la mission de l'homme de

cœur!... (L'Écho, touché, manque la réplique.) LE POUR.

Les sentiments haineux qu'on lui prête sont fictifs; je donnerais au besoin dix exemples flagrants de sa magnanimité. En s'escrimant pour la bonne cause, il assène un tel coup de poing sur la tête de son adversaire, que celui-ci reste sur place : le grand pugiliste a frappé si fort, qu'il s'est cassé les ongles. Eh bien, il est sans rancune. Croira-t-on qu'il se trouve des hommes intelligents auxquels les livres de ce grand écrivain sont inconnus? C'est invraisemblable, je le sais, mais les années sont si courtes souvent !

L ÉCHO, suppliant.

Elles heures si longues parfois!

LE POUR

N'est-il pas profondément douloureux de voir la prose 'e M. de Pontmartin cotée, comme celle du commun des immortels, à tant la ligne ?

l'ÉCHO, courtois.

A tant la h'gne ? — Le diamant s'achète au poids.

LE POUR

Argument décisif : ses ennemis littéraires, eux-mêmes, reconnaissent que ses études critiques sont œuvre do haut goût : mauvaise partie, disent-ils, mais jeu de maître.

l'écho, sentencieux.

Dieu n'a pas fait tous les poisons amers.

--tt^^. J-V*i>—

Notre aille est tellemenl lice au corps, que, malgré son essence divine, elle se laisse toujours atteindre par les impressions de la matière. (Erhest CuBsneio.)

C'est dans le professorat que M. Jules Janin a fait son stage de critique. Tel il était et tel il est resté; il exerce sur une autre scène, voilà tout. Ses cours sont d'ailleurs très-suivis; il ne trouve plus cependant en ses élèves la même docilité qu'autrefois. Alors, il lui suffisait, pour les dompter, de leur faire les gros yeux et d'administrer paternellement quelques coups de férule aux plus mutins. Tout est bien changé! L'exmaître d'étude, de son ancien métier a conservé quel-

qucs faiblesses; il n'est pas insensible aux gentillesses et aux. douceurs : on s'en aperçoit lors de la distribution des couronnes.

Il rend œillade pour œillade, sourire pour sourire; on n'achète pas un honnête homme comme M. Janin : on le gagne.

De sa propre autorité, le feuilletoniste des Débats s'est sacré prince de la critique. Aurait-il voulu démontrer le néant des royautés de la terre? Après avoir rançonné Horace et Virgile, il s'enquit d'un autre idiome; le compte rendu du Louis XI, de M. Jules Lacroix, est un premier essai en cette langue nouvelle : ce n'est plus du latin, ce n'est pas encore du français. Recueillons les principaux traits.

Et d'abord cette définition :

€ Ce qui fait le théâtre et ce qui l'agrandit outre mesure, il n'y a rien de plus facile à dire. (Voyons !) Il n'y faut guère qu'un peu d'honnête invention, un peu de talent sérieux, un brin de poésie, un drame honnête, une joie, un orgueil, une inspiration...

€ Ainsi, pas plus tard qu'hier, la passion, la colère et les vengeances d'un vrai poëte, à propos de Louis XI jeune homme, ont rempli d'éloquence et d'intérêt, de sympathie et de curiosité, tous les abîmes du théâtre de la Porte-Saint-Martin. »

M. Jules Lacroix est exigeant s'il n'est pas satis-

fait; au dire de M. Janin, « il a composé un drame intéressant, curieux, pathétique, éloquent... Le même auteur nous donnait naguère, avec une verve, une énergie, une pitié digne de tous nos respects , rCEdipe roi du poëtegrcc. »

Et cet exorde :

t La nouvelle tragédie est une œuvre abondante en forces, en colère, en douleurs, en pitié ; voyez cependant que d'obstacles! que d'oppositions I que de mépris! que de refus cruels! quelle incroyable répulsion de la comédie et des comédiens cette belle œuvre a rencontrée ! Comme ils ont traité sans pitié, sans respect, ce vrai poëte! Ils ont préféré à ce beau langage, à ces pressentiments, à cette émotion sincère, à ce mérite, à ce talent, à cet esprit, etc. »

La part des acteurs maintenant :

c Chacun d'eux, remplissant sa tâche avec zèle, a donné à son rôle une grâce, un accent, une force, une valeur... »

Reprenons haleine. J'allais dire : le Journal des Débats est le Calvaire de M. Jules Janin, mais la comparaison n'eût pas été juste : c'est le lecteur qui porte la croix.

Pour qui a étudié la philosophie des points, l'étude du genre humain est un jeu facile. Les points d'interrogation trahissent un esprit timide et irré-

solu, anxieux de donner à son affirmation un air subordonné ; les points de suspension dénoncent un prudent et habile polémiste laissant à ses lecteurs le soin d'achever sa pensée et les obligeant ainsi à se mettre de moitié dans ses insinuations. M. Jules Janin, c'est l'homme de l'apostrophe courante et de l'emphase familière; aussi les points d'exclamation, à chaque chute de phrase, à chaque détour d'alinéa, viennent-ils accentuer sa période.

Pauvre M. Janin! une ombre le gêne, un pli le blesse, un mot l'irrite. Qu'on ne se hâte pas de le blâmer, il est bien excusable. L'auteur des Gaietés champêtres était vif et pimpant, souple et agile; mais, depuis... depuis, il a pris du ventre I

A-t-il trente ans? en a-t-il soixante? avait-il hier le mot prompt et la riposte facile? Qu'importe et qui s'en souvient? — il a pris du ventre. Lui, le champion; né des Lucile et des Valère, il passe dans le camp des Géronte; la veste du gracioso lui seyait à merveille autrefois. Lui, le beau prodigue, il est devenu d'une abondante parcimonie et d'une fastueuse avarice. Qu'il s'avise de parler matinées de printemps et soirées d'automne... Suspend ta guitare, Lindor, ce n'est plus l'heure de chanter : Se il mio nome saper voi bramate.

Un auteur ne peut se complimenter soi-même, ce

n'est pas décent; aussi M. Janin, que touche un tel embarras, entreprend- il en grand l'article préface. Nul ne sait comme lui faire faire antichambre aux lecteurs. Introducteur prudent, il les prémunit contre l'ennui, en leur en donnant un léger avant-goût. Il indique le passage du livre où toute femme sensible doit pleurer, et le chapitre que trouvent plaisant les hommes d'esprit.

Une préface de M. Jules Janin, c'est un arc de triomphe sous lequel passent et l'auteur et le livre, et comme cette préface recherchée manquait à un intelligent traducteur de la Louise Miller de Schiller, M. Raoul Bravard, l'imprudent s'en est taillé une, et très-ample même, dans un feuilleton du maître. Oyez :

« M. Bravard tourne à son gré le vers tendre ou furieux; le vers terrible obéit à sa fantaisie; il ne redoute pas le vers sublime, et même il faut avouer qu'il en trouve avec une prodigalité insensée, de ces vers tout à fait sublimes. Ça sonne et ça brille, ça roucoule et ça crie, et ça vous donne un frisson irrésistible ! On dirait le tonnerre, on dirait une suite d'éclairs ! Pas un moment de répit, pas un moment de sommeil; ces vers sublimes tombent sur vous comme autant d'étincelles électriques, et vous res-

tez bouche béante à celle pluie, à celle averse de qiCil mourût ! »

Et voilà pourquoi M. Bravard est muet.

On assure qu'ils s'éclaircissent, les rangs des dévots du dieu Janin, et qu'il n'est pas satisfait de ses fidèles : c'est toujours le même temple, mais on n'y brûle plus assez d'encens.

Lorsque le critique du Pays prend la plume, c'est avec une certaine hésitation; il se reproche d'interrompre, par sa venue, des romans de la valeur des Aventures du jeune Henri ou de l'Ame du Navire^ et, qui plus est, de couper le fil de ces intéressants récits par quelques pages finement étudiées ; la transition est brusque en effet.

Le dernier chapitre du feuilleton si goûté finissait par un irrésistible : « Ernestine, m'aimez-vous?... » Et, par le bon plaisir de M. Thierry, l'infortuné Ernest attendra quarante-huit heures l'aveu de la bouche bien-aimée. N'est-ce point affreux?

Aussi, le coupable ne se dissimule-t-il pas la faus-

(1) M. Edouard Thierry a — momentanément— quitté la plume de critique pour le sceptre d'administrateur du Théâtre-Français.

seté de sa position. Tout en taillant sa plume, il se prononce le discours suivant : « J'ai contre moi les brunes sentimentales et les blondes vaporeuses dont j'ai réduit au silence le héros de prédilection, — héros que je ne remplace qu'imparfaitement, il faut bien l'avouer. Pour me faire pardonner ma présence inopportune, qu'ai-je à leur narrer de bien curieux? Par exemple : La comédie qui vous a tant fait bâiller est une œuvre de premier ordre? je serais bien reçu ; — ou bien : Le mélodrame qui vous a tant fait pleurer est des plus niais? le bon moyen pour rentrer en grâce! »

11 a trop de savoir-vivre pour se faire remarquer dans la critique contemporaine. C'est un des forts, certes; il ne sera jamais un des puissants. M. Thierry n'a pas de ces mots tranchants, de ces jugements tout d'une pièce qui font bondir l'artiste de rage, et se gravent dans la mémoire du lecteur.

J'estime les délicatesses de langage ce qu'elles valent; mais un peu de verdeur n'est pas à dédaigner. Le public, avec justice, n'aime pas les circonlocutions. La pensée doit se montrer visage découvert. Je déteste le voile : si la femme est laide, il ne la cache pas assez; il la cache trop, si elle est jolie.

Les médecins chinois, craignant d'éveiller la susceptibilité jalouse d'un mari ombrageux, passent

ÉDOUAUD THIERRY. 57

un fil de soie autour du poignet de la malade; ils jugent à dislance de l'état du pouls. C'est, je crois, à l'ombre de la grande muraille que M. Thierry choisit ses modèles. .

Homme d'étude et de réflexion, il s'efforce de corriger sa nature. Le feu du génie lui fait défaut; mais il y supplée par la conscience et le talent. Avoir les jambes faibles, c'est un malheur; boiter, c'est une maladresse.

Quelle que soit l'idée qu'il combat, jamais ce critique réservé ne dépasse les bornes de la bienséance; c'est un lettré, et il n'est pas pédant : avec quelle joie on lui aurait fait payer sa science !

Gomment ! ma jolie lectrice, dont le mari a Biaise pour patron, vous brodez une paire de pantoufles pour la Saint-Léandre, et M. Thierry vous vient parler morale! Gomment I un jeune marié octogénaire apprend avec rage qu'il va goûter les douceurs de la paternité ! — Un mari qui n'a pas d'ongles prend mal de telles égratignures, — et M. Thierry lui vient prêcher le pardon des injures 1

Il nous arrive, ô confession pénible! de nous trouver, sous la table , dans la lugubre compagnie des bouteilles vides, et M. Thierry, je le jurerais, ne se permet pas une pointe au désert!

Olez de devant nos yeux ce modèle de toutes les perfections.

Les applaudissements ne sont pas en effet pour ce critique modiiré : les étincelanls paradoxes de ses confrères passionnent les spectateurs. — Que faitesvous, imprudents? Les entendez -vous battre des mains à chaque jet hardi de ce brillant feu d'artifice?

Bravo! vivat! bravo!

Les soleils!... le bouquet!... (lisez l'esprit, le style) Quand, imprévu mécompte, un traître projeciile Change en cris de douleur les hourras commencés. Leur verve et leurs bons mots sont par tous encensés; Mais pour ceux-là qu'atteint celle verve indiscrète, Chacun de ces bons mois recèle sa baguette. Vrai Dieu ! j'en sais plus d'un, des maîtres, s'il vous plaît: L'oreille rouge cncor d'un vigoureux soufflet. Du bon côté, de plus, on doit prendre la chose (Se fâcher est d'un sot), cacher mine morose. Et d'un air gracieux, dût-on — bien bas — pester, 11 faut baiser la main qui vient de nous fouetter.

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