J. BARBEY D'AUREVILLY
Il y a deux hommes en cet écrivain, le critique et le romancier. Si le premier de ces Jeux hommes avait à rendre compte des livres du second, il apporterait dans son analyse, j'en suis convaincu, sa rigidité ordinaire.
Une vieille Maîtresse le mettrait surtout hors de lui, il n'en pourrait supporter la teinte mi-sacrée, mi-profane, et ce ne serait certainement pas lA mour impossible qui lui ferait prendre goût à la psychologie.
Barbey d'Aurevilly, le critique, ne s'étant pas fait faute de crossg: les maîlres, ne pourrait décemment ménagerie romancier Barbey d'Aurevilly.
94 J. BARBEY D'ALUEVILLY.
L'austère publiciste se trouverait alors dans la position du héros d'un vieux mélodrame : exécuteur des hautes œuvres de son métier, il se trouvait fatalement ÎOTcé d'exercer sur la personne de son frère. Consommer au nom de l'art le terrible sacrifice, ce serait le martyre pour M. Barbey! Mais cela ne devrait pas l'arrêter, il aurait d'illustres modèles. C'est à tort qu'on a représenté saint Louis soutenant de la main la couronne d'épines, il ne l'écartait pas de son front.
M. le feuilletoniste du. Pays serait dans l'obligation de relever les redondances verbeuses et la phrase entortillée familière à l'auteur de l'Ensorcelée. Il ne pourrait faire moins, après avoir dit du style de M. Jules Simon : « C'est du vicaire savoyard baveux! »
M. Barbey censeur traite ainsi un grand historien: « M. Michelet, cette grêle couleuvre ! » Comment devra-t-il classer le romancier d'Aurevilly, proportion gardée ?
On a voulu faire de ce dernier un millionnaire de l'espriti M. Barbey pourra-t-il accepter le compliment à la lettre, lui si diffiile sur ce chapitre? L'osera-t-il, après avoir dit que l'esprit de Voltaire lui faisait l'effet « d'un bruit de grelots mis en vibralion par les mouvements pétulants d'uQ singe? »
Il lui serait impossible de passer sous silence le
J. BAUBEY D'AUREVILLY. 95
papotage puéril et les dissertations creuses qui rendent si fatigante la lecture des œuvres de M. Barbey d'Aurevilly ; il ne pourrait, sans partialité, se taire, après n'avoir pas craint de dépeindre ainsi M. de Humboldt : < Cet immense commère du globe, cet immense bavard, qui stagnait, écumait, et qui ne s'écoulait pas. » Le critique ne devrait pas adoucir ses formes, ou sinon, qu'en penseraient les admirateurs de Stendhal, « cette crapule de génie? »
Et voyez donc quelle ingrate besogne le romancier a laillée à l'aristarque ! Celui-ci ne serait-il pas en droit de dire à celui-là : t Tandis que j'essaye, à force d'ascétisme et de macérations, de m'élever au-dessus de l'humaine faiblesse, vous entassez sans honte détails scabreux sur fond obscène ; je vous renie ! »
On connaît les usages de certains amateurs de chair fraîche : lorsqu'un des leurs tombe malade, ils s'empressent de l'égorger, de peur que la maladie ne le fasse maigrir, et de n'en pouvoir plus faire qu'un médiocre repas.
Cela rentre bien dans notre façon de voir; aussi, c'est au commentateur que nous nous adressons : il est en pleine floraison; le créateur, lui, est affecté de rachitisme. Pour quelques-uns, M. Barbey d' Aurevilly silïlo juste; pour tous, il chante faux.
Le cabinet de travail de M. d'Aurevilly prend jour
90 J. UAUBEY D'AUREVILLY.
sur l'hôtel de Rambouillet. On a beaucoup plaisanté l'hoinme sur sa tenue excentrique et prétentieuse ; l'écrivain, à propos de sa précio^té de style. A l'exemple des beautés du Directoire, il porte des pierres précieuses à tous les doigts de pied, ce qui ne contribue pas à le faire marcher droit.
C'est un quaker qui a sa stalle à l'Opéra et sa baignoire aux Bouffes. Ce qu'il y voit n'éveille point sa pruderie ; par de pareils objets » son âme n'est point blessée. » Il ne craint pas que cela lui fasse venir « une coupable pensée. »
M. Barbey d'Aurevilly est le Veuillot des salons.
Il s'est plu à énumérer les qualités d'un critique anglais en termes qui méritent d'être cités :
< Il avait l'étendue, l'étendue, qui devient de la profondeur en se concentrant; car, dans la géométrie de la pensée, la profondeur c'est de l'étendue du haut en bas, comme l'étendue c'est de la profondeur de long en large; il avait de plus la sensibilité gouvernée, la force comparante, etc. »
Est-ce clair?
La plume dont se sert M. Barbey pour rendre compte des livres de ses confrères est taillée en forme de fer de lance; il s'en sert avec beaucoup d'habiietô contre ces pauvres philosophes! Dès l'âge le plus tondre, l'ardent polémiste s'exerç;iil à toucher ces
J. DARBEY D'AUREVILLY. 91
maîtres de l'ironie ; il cassait des poupées en attendant de pouvoir trouer des poitrines ; histoire de se faire la main!
La lutte est intéressante; on en suit les péripéties avec tiint d'iiitJrèi, qu'on serait peut-être fâché que ces messieurs vinssent à s'entendre ; mais cela n'est pas à redouter. On l'a dit souvent : Plus de discussions, partant plus de bons mots, ce qui de l'esprit fait jaillir l'étincelle, c'est le choc.
La règle de conduite de ce farouche assommeur est bien simple : s'il n'a pas le mol d'ordre ullramontain, sus àThomoie de génie ! Arrière 1 vous n'êtes pas des nôtres 1 — Il n'est pas des leurs, en effet.
M. Barbey d'Aurevilly a les fe i mes pour lui : il fut au trefois un fin appréciateur de leurs charmes, elles s'en souviennent; en vain on s'efforcerait de les tourner contre leur ancien favori : il a eu de si beaux yeux, cet aveugle 1
''g^Ttgo-
LES MERLINETTES
Oq a pu dire : Les bulletins de la grande armée des artistes se rédigeât en famille, et la modestie bien CQDnue des abonnés a fort à souffrir en plus d'uœ occasion; ou a dû même ajoujver : Ils prennent leur mal en patience. S'arrêter longuement à ces infimes détails, ce serait vouloir perdre de chères iUiUsioDs; désirez-vous trouver les mets savoureux, tournez le dos à la cuisine ; M> Maillard est un jeune premier ardent et passionné, madame Emilie Guyon une tragédienne inspirée, M. Ernest Legouvé un poëte original, etc., etc..
Un critique jeunet a mlè êcrupu)euj>emeDt ses
WBUOTHECA
100 LES MERLINETTES.
impressions : « L'amoureux esl cagneux, l'innocenle est voûtée. » L'article paraît... Une transformation s'est opérée : « Lélio est un Antinous, Lélia un lis ondoyant. » Quel est donc ce mystère? Demandez-en l'explication au rédacteur en chef, un orthopédiste très-distingué.
Certes, il ne déplaît point aux artistes de s'entendre qualifier — d'admirables — comédiens, mais ne faut-il pas que peu après ils entendent dire qu'un tel, un brûleur de planches, est — inimitable, — puis ce sera au tour du voisin d'être — incomparable. — Quel supplicel
Un des chefs da corps, M. Achille Denis, se juge sévèrement cependant; il se reproche d'apporter trop de passion dans la discussion, d'être brutal par excès de franchise, enfin de pousser le paradoxe et la fantaisie au delà des limites permises. C'est, affirme-t-il, son sang bouillant qui l'entraîne, son tempérament de feu qui le domine.
Libre à M. Denis de se frapper la poitrine en cadence, mais c'est bien à tort, en vérité. Laissant loin derrière soi Salomon, il aurait eu le talent, si le cœur lui en eût dit, de garder l'enfant disputé, et de renvoyer les deux femmes satisfaites.
Encore si ce labeur aride ne nous prenait pas les meilleurs des nôtres 1 Vous souvient-il, Paul Ferry, de
LES MERLINETTKS. 4(M
ce gentil poêle de dix-huit ans, qui semait ses premières rimes avec enthousiasme? Mais c'est vousmême, ami; faut-il que j'aie besoin de vous le rappeler? S'est-elle donc enfuie, la muse qui vous souriait?
Notons l'antienne des correspondants! f Si la saison théâtrale est néfaste, à qui la faute? On dédaigne les conseils des hommes compétents; on croit pouvoir se passer de leurs lumières. Attendons la fin. L'abîme est au bout ; mais après, qu'on ne vienne pas et se plaindre et gémir, on n'aura eu que ce que l'on a mérité. »
Et le correspondant flagorneur qai essaye de cacher la répétition de ses banals éloges sous des phrases trompe-l'œil du meilleur effet ! < Disons-le hautement, M. Florival, le nouveau directeur, est un homme d'une vaste intelligence; on nous annonce une 23ri?na donna assoluta qui est... vive Dieu! osons le dire, une véritable étoile. Quant au ténor que nous attendons, à l'avance je le proclame hardiment, urbi et orbi, un phénix, etc., etc. »
Et le correspondant don Juan, qu'il faut se garder d'oublier!... Ah! malheureuses mères d'actrices, vous dont le rigorisme est devenu proverbial, veillez ; mais, hélas ! fille bien gardée : flacon cacheté, vin éventé !
102 LES MERLINETTES.
Nolro favori a-t-il à se prononcer sur le mérile d'une jeune et jolie débutante, il lui prédit un brillant avenir si elle veut bien suivre des cooscii* éclairés... Au loup!
Il m'est donné, je crois, de sonder les profondeurs de celte âme perverse... Pauvres Judithsl Vous faudra-t-il toujours, pour aller à la postérité, passer par l'alcôve d'IIoloferne I