‹ Une volée de merlesChapitre 27 sur 53 · LE GRAND CRITIQUE · texte numérisé non relu

LE GRAND CRITIQUE

1 G'esfqaelquefois un public spirituel, celui-là môme qui n'est composé que d'imbéciles. Un mot de critique parti du cintre est repris en sous-œuvre par un loustic; le Irait piquant fait le tour de la salle; il avait au départ un goût de terroir très-prononcé , arrivé à l'orchestre, il n'est plus reconnaissable. L'auteur n'évite pas le soufflet cependant, mais c'est une main gantée qui le donne.

Chaque spectateur a une compétence, restreinte parfois, mais sérieuse le plus souvent. Ce père a perdu son fils; il trouve bien bruyante et peu profonde la douleur de ce comédien qui pleure un enfant adoré.

N'essayez pas de faire croire, madame, à la clairvoyance des maris ; ne tentez pas de persuader monsieur, de la fidélité des femmes, ce serait peine perdue! Le feu de la rampe éclaire deux combattants sur le terrain ; les sympathies de l'assemblée sont pour l'homme de cœur; mais Grisier, qui l'examine de sa stalle, se retient à grand'peine d'applaudir le coquin d'adversaire, un très-brillant tireur.

Dans une touchante scène de drame lyrique, la voix du chanteur laisse-t-elle à désirer, cela n'empêche pas le public de crier bravo 1 s'il est ému. Il est vrai que le feuilletoniste, lui, tout en reconnaissant que le ténor souffre le martyre, prétend que ce n'est pas une raison pour chanter faux.

El ce public impressionnable qui grouille aux dernières places 1 C'est là un critique redoutable. Sa façon ironique d'applaudir bruyamment au milieu d'un récit est bien faite pour troubler les artistes les plus braves; il a aussi la passion de ces rappels moqueurs qui vont souffleter les comparses prétentieux.

11 ne se rend pas esclave des convenances : lorsque

les personnages de la pièce lui semblent causer trop longuement, il se mt^le à la conversation.

Le criti.jue tout le monde n'est pas cependant sans avoir ses jours de défaillance : il a laissé passer bien des énormilés sans crier holà! applaudi à bien des redites, et, ce qui est plus grave, sifflé hien des tentatives.

Les musiciens de l'orchestre, eux aussi, ont leurs préférences et leurs antipathies. Écoutez la cacophonie de l'enlr'acte; ne vous dit-elle rien? Ces mille voix, qui nous semblent discordantes, sont mi-îux appréciées de l'autre côté du rideau. Le hautbois soupire pour vous, mignonne 1 Le flageolet babille à votre oreille, coquette 1 C'est en votre honneur que chante la flûte, la belle! Si le violoncelle sanglote, c'est dans l'espoir de vous attendrir, inhumaine !

Leur voisin le souffleur, c'est le philosophe de l'endroit. Le pauvre diable en sait long, s'il parle peu; ordinairement, c'est le contraire qui arrive.

Après avoir soufflé de bonnes pensées à la vertu hésitante, il doit, — cruelle nécessité! — souffler aussi le mauvais génie qui reste court; il tend la perche au perfide Méphisto, et fait, au besoin, la courte échelle au séducteur éhonté Avec celui-là, il ment avec aplomb ; il se parjure avec cet autre. Complice, malgré lui, de tant d'afïreux scélérats, il se

voit forcé de leur prêter un concours actif. Aussi, qui pourra jamais étouffer les cris lamentables de sa eoiiscience troublée?

Détournans les yeux de cet affligeant tableau.

Dieu vous garde des égralignures de la spectatrice désœuvrée 1 Venue dans l'espoir de pleurer, ei les larmes lui faisant défaut, elle essaye du rire.

— Ah 1 voilà le banquier W qui nous lorgne.

— Ce n'est pas un sot ; seulement. . .

— Seulement?...

— 11 loge ses bons mots dans sa bourse mêm^, et il n'en délie pas souvent les cordons.

[Un cri rauque de V acteur en vedette suspend le dialogue.)

Reprise des hostilités.

M. de Saint-X... entre dans sa loge. Salue, ma chère, un célèbre homme d'État qui se plaît, entre deux séances, à jouer du flageolet — en public.

— lia son cortège de fanatiques.

— Il s'entend si bien à jeter de la poudre aux yeux des gens, de la poudre d'or !

[Les lazzis obscènes des deux 7iiais en vogue pro^ vocpient le rire de la partie chauve des ce'lh bataires.)

UN MARI, entre ses dents.

Diable 1 ces messieurs sont en veine d'esprit !... Si j'éloignais ces dames?

{De nouvelles victimes font leur apparition.)

— Eh mais I c'est le vieux baron et sa jeune femme !

— Le cher homme est soucieux ; il montre ses craintes, l'imprudent!

— C'est tracer au front de la baronne un mot affriolant...

— Et ce mot, c'est?

— Fragile.

On n'est pas généreux quand on s'ennuie.

EMILE MONTÉGUT

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