‹ Une volée de merlesChapitre 4 sur 53 · ALPHONSE KA.RR · texte numérisé non relu

ALPHONSE KA.RR

M. Alphonse Karr est doué, don rare, d'une franchise cassante qui ne plaît point à tout le monde. Il faut prononcer bien bas le nom de l'auteur des Guêpes, pour ne pas éveiller quelque sourde rancune; ajoutons que cet insouciant prodigue jette son esprit par les fenêtres, sans s'inquiéter de l'agrément des passants. Les combats à la plume ne sont souvent, au début, que de brillants divertissements, mais parfois le jeu tourne au tragique. Lorsqu'on se sert d'une arme bien affilée, peut-on être certain de ne faire que des égratignures?

Alphonse Karr a le bonheur de posséder pour ami un artiste, un homme de cœur, M. Léon Gatayes, et c'est assez pour faire naître l'envie. Celui-ci possède un assez joli talent de harpiste; eh bien, de

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mauvais plaisants prétendent que là ne se borne pas le mérite du fidèle second de l'écrivain aimé, et que La Béotie , de première force sur la grosse caisse, exécute sur cet ingrat instrument de brillantes variations au bénéfice de Montaigne.

Ce n'est pas chose aisée de préciser à quelle école il appartient; il méprise les mièvreries du détail, les chatoiements de la phrase, et son tempérament artistique l'a heureusement éloigné de la préciosité ordurière : l'inspiration est une belle fille des plus accortes et point prude, mais aimant les bonnes façons et le beau langage; elle tient rigueur à qui chiffonne sa collerette.

Nul, plus que M. Karr, n'a étudié les instincts perplexes de la femme; les premiers soupirs de la jeune vierge lui ont inspiré de délicieuses pages ; le livre ne lui a pas fait négliger la préface. Il possède à un haut degré l'art de donner de l'attr-iit au sujet le plus aride, il rend par là un réel service aux bonnes mœurs : j'ai vu femme de vingt-cinq ans quitter, à la page commencée, un adorable roman d'épouse incomprise, annoté par un éloquent cousin, et causer économie domestique avec M. Karr; cependant, on le sait, madame a vingt-cinq ans : c'est l'âge critique — pour le mari.

On a souvent et très-vivement reproché à l'auteur

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de Sous les Tilieuis de se mellre personnellemeot en scène. Ce blâme m'a toujours surpris. Un personnage original, plein de verve et de puissance comique, n'est-il point la fortune d'un livre? Pourquoi chercher bien loin cet idéal, quand on a nom Alphonse Karr, et qu'on sait se présenter? Mais il en a été ainsi de tout temps. L'artiste qui a créé tel tableau admiré de tous, l'écrivain qui a écrit telle pièce applaudie, se sont réservé une place dans leurs œuvres.

Paul Yéronèse assiste aux Noces de Cana en costume de fantaisie. Molière a jeté au parterre plus d'une dure vérité sous la coiffe ou derrière l'éventail. Dans la fameuse scène de Tartufe et d'Elmire, on ne peut le nier, c'est Molière en personne qui épie le faux dévot. Éludiez la Marâtre ; ne reconnait-on point l'œil investigateur de Balzac sous les lunettes d'or du procureur du roi? Qu'on se souvienne de l'admirable apostrophe de Triboulet aux seigneurs courtisans : le poêle irrité ne prend-il point la place du bouffon?

M. Karr fréquente peu les théâtres, je le regrette; il crosserait d'importance plus d'une illustration contemporaine. Ah ! messieurs les dramaturges en vogue, qui promettez de nous donner, pour notre argent, de l'émotion et de la terreur, vous n'eussiez

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