‹ Une volée de merlesChapitre 3 sur 53 · A MONSIEUR · texte numérisé non relu

A MONSIEUR

UE l'académie française

LETTRE DE CONDOLEANCE AU ïlJET DE LA FIN MALHEUREUSE DU POÈTE JOSEPH DELOKME.

Copernic a montré que les (ilanètes touroenl; Kepler, comnu'iit elles totirnenl ; NoviloM, pourquoi elles touiiienl.

Monsieur rAcadémicien ,

Je n'ai pas eu l'honneur de connaître personnellement ce pauvre Joseph Delorme. Cela dit, peutêtre serez-vous tenté de me refuser le droit de mêler mes larmes aux vôtres; ma grande crainte est surtout de vous voir taxer de zèle indiscret ce qui n'est qu'un mouvement spontané du cœur.

Apprenez d'abord comment la sympathie m'est venue pour ce sincère écrivain.

Je n'ai lu son œuvre, pour la première fois, que tout récemment. Je m'en souciais peu à l'avance; — j'avais tort. On ne peut lire le livre de Joseph sans être profondément touché; non que le gentil poëte possédât un talent vraiment original : "Werther occupait une très-grande place dans ses rêves. Quoique vous le considériez avec les yeux prévenus de l'amitié, vous me passerez, je l'espère , cette légère critique.

Vous avez pris la suite des affaires du juvénil désenchanté : vos Causeries dit lundi sont très-recherchées et méritent de l'être; vos arrêts font sentence et sont respectueusement recueillis; mais êtes- V0U3 bien heureux lorsqu'il s'agit d'appliquer vos propres idées?

Je me rappelle qu'entre autres sages remarques, vous placez quelque part celle-ci :

« Nous sommes d'une nation où, tôt ou tard, les gens de talent, s'ils veulent produire tout leur effet et toute leur action utile , doivent se résoudre à plaire. > C'est fort juste; mais étiez-vous bien pénétré de la vérité de cet axiome en écrivant Vohipte'?

Ce labeur littéraire a dû vous sembler aride, si j'en juge par les détails légèrement erotiques que vous avez semés sur le fond sérieux de cette élude ana-

lytique. N'élait-ce pas agir comme les écoliers émancipés? En punition de quelques fredaines, un travail rebutant leur est imposé , mais ils s'en consolent en dessinant des obscénités en marge. La portée de vos appréciations est sujette à controverse. Vous avez le talent, il est vrai, de vous faire écouter, tout en plaidant en faveur d'une école qui subissait hier vos attaques. Ce brillant tour de force ne me fait point battre des mains ; le Pour et le Contre est une comédie de mon goût, mais il me plaît qu'elle ne soit pas jouée sérieusement.

Ce jeune Joseph faisait aimer en lui jusqu'à ses erreurs ; lors même qu'il se laissait aller à de plaisants écarts d'imagination, on le voyait si convaincu, que l'on se fût reproché une raillerie à son adresse.

Est -il besoin de vous rappeler le sonnet où se trouve ce vers à jamais fameux :

Moi j'aime en deus beauxyeux un sourire un peu louche?

On ricana sous le manteau, et cependant Eugène Sue n'a-t-il point poétisé mademoiselle de Cardoville la Rousse? — Eugénie Grandet, il faut l'écrire en toutes lettres, Eugénie Grandet est... grêlée. Trèsfranchement cependant, je vousl'avouerai, employant une expression familière à M. de Biéville : je doute que la Péri de Joseph ait été « tout plein jolie. »

Le jeune poëte a quitté la partie: il n'était pas

hoQime à faire des concessions; eùt-il tenu plus encore qu'il ne promeltait, je crois que les rangs des immorlels ne se fussent jamais ouverts devant lui. Vous avez pleinement réussi, il eût très-certainement échoué ; quelques inolïensives épigranimes n'ont pu troubler votre joie : il n'est tel qu'un habit neuf pour attirer les taches!

L'Académie, vous ne l'ignorez pas, est une grande dame très-courtisée, ce qui la rend un peu fière ; elle aime avant tout qu'on se prête à ses caprices.

Alfred de Musset s'était à ce point identifié avec les personnages de ses fictions, dites- vous avec raison, qu'il ressentait les tourments qu'il dépeignait. Ahl vous avez bien compris le danger de tels entraînements I En parcourant vos estimables œuvres poétiques, on est bien persuade qu'à l'instant delà conception, votre pouls n'était pas plus agité, votre sang plus enflammé qu'aux heures oisives.

Il vous arrive de dire aux. jeunes hommes : Donnez-vous corps et âme à l'école vers laquelle votre tempérament littéraire vous porte. -^ On a lieu d'être étonné d'entendre un homme de votre expérience formuler un semblable conseil ; ne savez-vous point combien est nuisible à qui veut parvenir une opinion bien arrêtée? Eh! que si, vous le savez bien!... Mais alors, pourquoi ne le dites-vous pas ?

Vous avez bien fait de vous vouer au célibat, si j'en juge par vos goûts volages; je vous ai accompagné dans toutes vos pérégrinalions, et je reconnais volontiers, quoiqu'il m'ait fallu nombre de fois prendre un peu de repos, que le chemin ne m'a pas semblé long en votre compagnie.

Je vous ai vu errer du classique au romantisme, puis du romantisme au classique; j'ai noté vos stations dans le champ inculte du réalisme , vous suivant toujours, mais à distance: — je n'aime pas les orgies de vin bleu !

Vous avez l'âme tendre et les sens inflammables. Je ne m'étonnai donc point qu'il suffit à Madame Bovary d'un seul coup d'œil pour vous captiver; mais ce qui me saisit désagréablement, ce fut de vous voir plonger effrontément un regard scrutateur dans l'alcôve même de cette Fanmj si scandaleusement à la mode.

C'est en vain que, pour vous excuser, vous direz qu'un vrai philosophe doit savoir le pourquoi et le comment de toutes choses; je voudrais bien avoir l'avis de Joseph Delorme.

Veuillez agréer, monsieur l'Académicien, la respectueuse expression de mes sentiments distingués.

Page 1