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Règne humain.
Nous pouvons aborder maintenant le problème qui a motivé les développements contenus dans le chapitre précédent. Maintenant que nous savons ce que sont un minéral, un végétal, un animal, et à quel caractère on reconnaît un règne, nous pouvons nous demander si l’homme a réellement une place dans l’un des trois que nous connaissons, ou, pour parler plus simplement, dans le dernier.
L'homme est-il un animal, et, s’il en estainsi, quelle place lui revient dans nos cadres zoologiques? — Les réponses à cette double question ont été nombreuses et bien diverses. « Le tableau des contradictions de l'esprit humain est ici complet, a dit M. Isidore Geoffroy; pas une case n’y reste vide.» Et ce jugement sévère n’est que trop justifié. Tour à tour on a fait de l’homme un règne spécial, un embranchement du règne animal, une classe, un ordre, un sous-ordre, une
famille, une sous-famille, un genre, une simple espèce d'un genre dans lequel il se trouvait accolé à -un singe. Je n’ai pas à discuter toutes ces opinions, parmi lesquelles il en est de si étranges. Il suffira de justifier celle que j’ai embrassée depuis bien des années, et que chaque jour davantage je regarde comme la seule vraie‘, — Pour moi, l’homme diffère de l’animal tout autant et au même titre que celui-ci diffère du végétal ; à lui seul, il doit former un règne, le règne homminal ou règne humain, et ce règne est caractérisé tout aussi nettement et par des caractères de même ordre que ceux qui séparent les uns des autres les groupes primordiaux que je viens d’énumérer. Pour justifier ces propositions, il faut montrer qu'il existe dans l’homme un ensemble de faits ou de phénomènes complétement étrangers à l'animal. Où chercherons-nous ces phénomènes ? — Sera-ce dans l’organisation , dans la structure et le jeu des appareils? L’anatomie, la physiologie comparées ont depuis longtemps répondu négativement. La première a retrouvé jusque dans les types inférieurs les organes essentiels de l’homme, et chez les mammifères, chez les singes surtout, elle a démontré une identité à peu près absolue de composition anatomique, os par os, muscle par muscle, vaisseau par vaisseau, nerf par nerf. Quelques variations de volume, de dimension, de proportion, de disposition, en harmonie
1. J'ai nettement exprimé mon opinion relative à l’existence d’un règne formé par la seule espèce humaine dans une note placée au début d’un ouvrage publié d’abord dans la Revue des Deux Mondes (Souvenirs d'un naturaliste, 1854). Dès 1838, j'avais motivé cette manière de voir dans un cours public fait à Toulouse.
avec les formes extérieures, constituent presque les seules différences. À mesure que les moyens d’investigation sont devenus plus nombreux et plus puissants, le rapprochement est devenu plus intime. La micrographie a démontré entre les éléments de l’organisme animal et ceux de l’organisme humain des ressemblances tout aussi frappantes que l’avait fait l’anatomie; la chimie a conduit au même résultat.
Comme il était facile de le prévoir, des organes presque identiques remplissent les mêmes fonctions, et de la même manière. Après s'être assurée de ce fait général, la physiologie l’a mis à profit, et voilà pourquoi tous les jours les physiologistes éclairent l’histoire de l’homme par des expériences qu’ils pratiquent sur les chiens, sur les lapins, et jusque sur les grenouilles; voilà pourquoi l’anthropologiste peut aussi avec toute raison conclure de l’animal à l’homme tant qu’il s’agit uniquement de phénomènes relevant de l’organisation.
Quelques naturalistes, et parmi eux des hommes éminents, ont adopté et cherché à justifier par des considérations scientifiques l'opinion si poétiquement exprimée par Ovide. La station verticale sur deux pieds et le os sublime ont été regardés comme les attributs extérieurs du règne humain. — Il est cependant difficile de partager cette manière de voir. Déjà M. Isidore Geoffroy, faisant pour la première fois une objection qui, par une singulière inadvertance, avait échappé à tous ses prédécesseurs, a fait observer que plusieurs oiseaux se tiennent naturellement tout droits. Les pingouins et même une simple race de nos canards domestiques présentent cette particularité.
Là cependant n'est pas l’objection la plus grave à Fopinion dont il s’agit. Sous le rapport du mode de station , il n’y a de l’animal à l’homme qu'une différence du plus au moins. Si la station de la plupart des mammifères est horizontale, celle des singes anthropomorphes est naturellement oblique. Ces singes prennent assez souvent et tout à fait spontanémentune attitude qui rappelle celle de l’homme. A ce point de vue, ils sont en réalité de véritables intermédiaires. Il n’y a donc ici chez l’homme qu’un pas de plus fait dans une direction déjà nettement indiquée ; il ny a qu’un progrès, mais rien d’essentiellement nouveau.
Trouverons-nous les caractères du règne humain dans les facultés de l'esprit? — Certes il ne peut entrer dans ma pensée d'identifier le développement intellectuel de l’homme avec l'intelligence rudimentaire des animaux, même les mieux doués. Entre eux et lui, la distance est tellement grande qu’on a pu croire à une dissemblance complète; mais il n’est plus permis de penser ainsi. L'animal a sa part d’intelligence ; ses facultés fondamentales, pour être moins dévoloppées que chez nous, n’en sont pas moins les mêmes au fond. L'animal sent, veut, se souvient, raisonne, et l'exactitude, la sûreté de ses jugements, ont parfois quelque chose de merveilleux, en même temps que les erreurs qu’on lui voit commettre démontrent que ces jugements ne sont pas le résultat d’une force aveugle et fatale. Parmi les animaux d’ailleurs, et d’un groupe à l’autre, on constate des inégalités très-grandes. À ne prendre que les vertébrés, nous voyons que les oiseaux, bien supérieurs aux poissons et aux reptiles, le cèdent de beaucoup
20 CHAPITRE Il.
à certains mammifères. Trouver au-dessus de ces derniers un autre animal d’une intelligence très-supérieure n’aurait en réalité rien d’étrange. Il n’y aurait là qu’une différence du moins au plus; il n’y aurait pas de phénomène radicalement nouveau.
Ce que nous venons de dire de l'intelligence en général s'applique également à sa manifestation la plus haute, au langage. — L'homme seul, il est vrai, possède la parole, c’est-à-dire la voix articulée; mais deux classes d'animaux ont la voix. Chez eux comme chez nous, il y a production de sons traduisant des impressions, des idées, et compris non-seulement par les individus de même espèce, mais encore par l’homme lui-même. Le chasseur apprend bien vite ce qu’on à appelé d’une manière figurée le langage des oiseaux et des mammifères. Sans être bien expérimenté, il distingue sûrement les accents de la colère, de l’amour, du plaisir, de la douleur, le cri d'appel, le signal d'alarme. Ce langage est bien rudimentaire sans doute; on pourrait dire qu’il se compose uniquement d’interjections. Soit, mais il suffit aux besoins des êtres qui l’emploient et à leurs rapports réciproques. Au fond, diffère-t-il des langages humains soit par le mécanisme de la production, soit par le but, soit par les résultats? L’anatomie, la physiologie, l'expérience, nous apprennent que non. Encore ici il y a doncun progrès, un perfectionnement immense, mais il n’y a rien d’essentiellement nouveau.
1. En m'exprimant comme je viens de le faire, je n’ai pas à craindre, je pense, que l’on rapproche mes opinions de celles
Enfin ce que nous appelons les facultés du cœur, facultés qui tiennent à la fois de l'instinct et de l’intelligence, se manifeste chez les animaux tout aussi bien que chez l’homme. — L’animal aime et hait. On sait jusqu'où queiques espèces poussent le dévouement à leurs petits; on sait comment entre certaines autres il existe une répulsion instinctive qui se traduit, à chaque occasion favorable, par des luttes acharnées et mortelles; on sait comment l'éducation développe ces germes et nous fait découvrir dans nos animaux domestiques des différences individuelles vraiment comparables à celles qui nous frappent dans l'humanité. Tous, nous connaissons des chiens affectueux, caressants, aimants, peut-on dire; tous nous en avons rencontré qui étaient colères, hargneux, jaloux, haineux... C’est peut-être par le caractère que l’homme et l’animal se rapprochent le plus.
Où trouverons-nous donc ces faits jusqu'ici sans précédents, ce quelque chose complétement étranger à l’animal, appartenant exclusivement à l’homme, et motivant ainsi pour lui seul établissement d’un règne à part? Pour résoudre cette difficulté, faisons comme les naturalistes : rendons-nous compte de tous les
qu'ont émises récemment quelques naturalistes et anthropol:gistes américains, en particulier M. Agassiz. Ce savant naturaliste a assimilé les cris des animaux aux langues humaines au point d’affirmer qu'il serait facile de faire dériver les grognements des diverses espèces d'ours les uns des autres de la même manière et par les mêmes procédés que les linguistes emploient pour démontrer les rapports du grec avec le sanscrit. Je reviendrai plus tard avecquelques détails sur cette opinion en examinant les doctrines de mon savant confrère.
caractères de l’être qu’il s’agit de déterminer. Nous ne nous sommes encore occupé que des caractères organiques, physiologiques et intellectuels ; il nous reste à parler des caractères moraux. — Ici apparaissent tout de suite deux faits fondamentaux dont rien encore n’avait pu nous donner une idée.
Dans toute société où il existe un langage assez parfait pour exprimer les idées générales et abstraites, nous trouvons des mots destinés à rendre les idées de vertu et de vice, d'homme de bien et de scélérat. — Là où la langue fait défaut, nous rencontrons des croyances, des usages prouvant clairement que, pour ne pas être rendues par le vocabulaire, ces idées n’en existent pas moins. — Chez les nations les plus sauvages, jusque dans les peuplades que d’un commun accord on place aux derniers rangs de l'humanité, des actes publics ou privés nous forcent à reconnaître que partout l’homme a su voir à côté et au-dessus du bien et du mal physiques quelque chose de plus élevé; chez les nations les plus ‘avancées, des institutions entières reposent sur ce fondement.
La notion abstraite du bien et du mal moral se retrouve ainsi dans tous les groupes d'hommes. Rien ne peut faire supposer qu’elle existe chez les animaux. — Elle constitue donc un premier caractère du règne humain. — Pour éviter le mot de conscience, pris souvent dans un sens trop précis et trop restreint, j’appellerai moralité la faculté qui donne à l’homme cette notion, comme on a nommé sensibilité la propriété de percevoir des sensations. ;
Il est d’autres notions, se attachant généralement les unes aux autres, et que l’on retrouve dans les so-
ciétés humaines même les plus restreintes ou les plus dégradées.— Partout on croit à un monde autre que celui qui nous entoure, à certains êtres mystérieux d’une nature supérieure qu’on doit redouter ou vénérer, à une existence future qui attend une partie de notre être après la destruction du corps. En d’autres termes, la notion de la Divinité et celle d’une autre vie sont tout aussi généralement répandues que celle du bien et du mal. Quelque vagues qu’elles soient parfois, elles n’en enfantent pas moins partout un certain nombre de faits significatifs. C’est à elles que se rattachent une foule de coutumes, de pratiques signalées par les voyageurs, et qui, chez les tribus les plus barbares, sont les équivalents bien modestes des grandes manifestations de même nature dues aux peuples civilisés.
Jamais chez un animal quelconque on n’a rien constaté ni de semblable, ni même d’analogue. — Nous trouverons donc dans l’existence de ces notions générales un second caractère du règne humain, et nous désignerons par le mot de religiosité la faculté ou l’ensemble de facultés auxquelles il les doit.
La moralité, la religiosité sont-elles aussi universellement départies à tous les groupes humains que je viens de l’admettre? — Ce fait a été nié. On s’est appuyé sur les dires d’un certain nombre de voyageurs pour affirmer que quelques peuplades et parfois des races entières étaient dépourvues de l’un ou de l’autre de ces caractères. Toutefois on a peu insisté sur l’absence de moralité. La nécessité de liens : moraux dans toute société composée d'êtres humains, quelque minime qu'on la suppose, est trop évidente
pour que l'existence même de ces sociétés ne démontrât pas le fait général. Ici d’ailleurs les difficultés ont généralement été bien vite levées, soit par des informations plus précises, soit par des observations fort simples. Par exemple les langues australiennes n’ont aucun mot qui traduise ceux d’honnéteté, justice, péché, crime; mais conclure de là que les tribus qui les parlent sont étrangères aux notions exprimées par ces termes du vocabulaire serait une grave erreur. Les actes prouvent le contraire. Il n’y a là qu'une pauvreté de langage qui s'applique aux faits physiques tout aussi bien qu'aux faits de l’ordre moral. Dans ces mêmes langues, il n’existe pas non plus de mots génériques tels que arbre, oiseau, poisson, et certes personne n’en conclura que l’Australien confond tous ces êtres!.
On a beaucoup plus insisté sur l’absence de religiosité. À en croire bon nombre de voyageurs et d’anthropologistes, cette faculté manquerait nonseulement à certaines peuplades isolées, mais encore à des nations nombreuses répandues sur de vastes espaces. — Les faits démontrent chaque jour avec quelle légèreté ont été souvent émises et accueillies ces assertions si graves. Il n’est rien moins qu'’aisé à l’Européen , alors même qu’il séjourne au milieu de peuples sauvages et qu’il en possède plus ou moins parfaitement la langue, d'obtenir des révélations sur
1. J'emprunte ces détails de linguistique, ainsi que ceux de même nature que je donnerai plus tard sur les mêmes peuples, à une note manuscrite qu’a bien voulu me remettre M. Pruner-Bey, qui a profité de son long séjour en Égypte comme médecin du vice-roi pour se livrer à des études de philologie comparée apprefondies.
les croyances qui touchent à ce que l’homme a de plus intime et de plus secret. Sans sortir de France, on peut se faire une idée des difficultés qui entourent les investigations de cette nature en essayant de faire dire à un paysan de nos montagnes, à un Basque, à un Bas-Breton, ce qu’il pense des revenants ou du sabbat. J'ai, pour mon compte, bien souvent échoué auprès de gens avec qui je vivais dans les termes de la familiarité la plus grande. Qu'on juge des obstacles que doit rencontrer le voyageur qui apparaît au milieu de populations barbares comme un être supérieur, souvent comme un ennemi redouté, ou le missionnaire dont la bouche ne s'ouvre que pour bafouer et flétrir ce que son interlocuteur a respecté ou craint depuis l’enfance! Le zèle religieux même qui anime ces derniers informateurs nuit souvent à Pexactitude des renseignements qu’ils nous transmettent. Ils dédaignent ou méprisent trop les croyances placées en dehors de leur propre foi pour s’en informer sérieusement, et ainsi s'expliquent les contradictions étranges, les affirmations manifestement inexactes, qu'on rencontre trop souvent dans les écrits des plus dévoués propagateurs des diverses doctrines chrétiennes. — Heureusement d’autres savent joindre aux mêmes vertus un désir réel de s’éclairer eux-mêmes et d'éclairer les autres sur l’histoire morale des populations qu’ils s’efforcent de rapprocher de nous, et les résultats de leurs investigations rectifient do jour nos idées sur bien des points importants.
Deux races entre toutes ont eu le triste privilége d'être l’objet d'attaques de toute sorte, et l'absence
chez elles de toute religiosité est une des plus douces imputations qu'on leur ait adressées. Ce sont les races hottentote et australienne. Je reviendrai plus tard avec détail sur cette dernière. Ici je me bornerai à dire que ces populations prétendues athées ont toutes une mythologie rudimentaire.
Quant aux Hottentots et aux Cafres, qu’on leur assimile à cet égard, on a dit, on répète encore aujourd’hui sur tous les tons dans quelques écrits, que la notion de Dieu et de la vie future leur manque absolument. — Ceux qui parlent oublient ainsi tous les renseignements recueillis à diverses époques, et qui prouvent si manifestement le contraire. Pour ne citer que les plus récents, rappelons que, dès son premier voyage‘, Campbell avait découvert jusque chez les Boschismen ce qu’il appelle la notion confuse d’un être supérieur; qu’à son second voyage *? il obtint, non sans peine, de Makoun, chef des Boschismen du Malalarin, des détails précis sur Goha, le dieu mâle placé au-dessus des hommes, sur Ko, le dieu femelle qui est placé au-dessous. — Si la réponse du même Makoun, évidemment dictée par sa répugnance à s’entretenir de pareils sujets, semble indiquer que pour son compte il ne croyait à rien au delà de cette vie, on sait que ses compatriotes enterrent le mort avec son arc et ses flèches pour qu’il puisse chasser, et que pour eux le paradis est un lieu où ils trouveront sans cesse du gibier en abondance. — Chez les Hottentots proprement dits, on a reconnu la croyance à un bon et à un mauvais prin-
cipe, tous deux personnifiés et portant des noms particuliers ; on a recueilli des traditions sur l’origine de l’homme; on a constaté maintes fois la croyance à une autre vie, démontrée par les prières adressées aux grands hommes, par la crainte qu’inspirent les esprits des morts, etc. — Soutenir la thèse que je combats est donc en réalité impossible.
Si quelque auteur, s’appuyant sur des négations hasardées , refusait encore la religiosité aux races de l'Afrique méridionale, il suffirait de répondre par les paroles si explicites du plus intrépide explorateur moderne de ces régions. Voici ce que dit à ce sujet le docteur Livingstone : « Quelque dégradées que soient ces populations, il n’est pas besoin de les entretenir de l’existence de Dieu, ni de leur parler de la vie future : ces deux vérités sont universellement reconnues en Afrique. » Le voyageur entre à cet égard dans quelques détails précis, puis il ajoute : « L'absence d’idoles, de culte public, de sacrifice quelconque chez les Cafres et chez les Béchuanas fait croire tout. d’abord que ces En una professent l’athéisme le plus absolu. »
On le voit, après avoir rectifié l'erreur ,; Livingstone l’explique, et cette explication s’appliquerait bien probablement aux quelques cas analogues signalés chez les peuplades de l’Amérique méridionale. Ici encore, aux assertions parfois contradictoires de certains voyageurs, on peut opposer le témoignage de celui qui s’est le plus occupé de l’Aomme
1. Un peu plus loin, Livingstone ajoute: « Plus on avance vers le nord, plus les idées religieuses des naturels sont développées. »
américain, et a publié sous ce titre même un ouvrage à bon droit devenu classique. « Quoique plusieurs auteurs, dit A. d’Orbigny, aient refusé toute religion aux Américains, il est évident pour nous que toutes les nations, même les plus sauvages, en avaient une quelconque. » Ces paroles se justifient chaque jour, et jusqu’au sein des forêts cent fois séculaires de l’Amazone, chez ces tribus dont les mœurs atroces nous révoltent le plus, la notion d'un monde et d'êtres supérieurs, celle de la persistance après la mort physique d’une partie de notre être, se constatent davantage à mesure que nous parvenons à pénétrer quelque peu le secret de ces solitudes !.
Quant aux populations de l’Asie, on leur a toujours reconnu des tendances religieuses. Ici on trouve partout au moins le chaman et son tambourin magique. C’est de superstition, et non d’athéisme , que l'on a accusé les barbares asiatiques. — Enfin les navigateurs ont vu des idoles et des moraïs chez tous les insulaires de la Polynésie.
L'idée religieuse se retrouve donc sur tout le globe, chez tous les êtres humains. Pour être parfois mal définie, elle n’en existe pas moins. Tout au plus ce vague peut-il laisser quelque incertitude relativement à quelque groupe toujours excessivement restreint, constituant toujours un simple fragment d’une race plus nombreuse où l’existence de la religiosité est certaine. Comment mettre des doutes, motivés
i. Voyez en particulier l'Histoire abrégée du Brésil, par M. Ferdinand Denis, qui a résumé les documents recueillis sur les peuples originaires de ces contrées.
seulement par notre ignorance, en balance avec le fait général, si grand, si frappant?
La moralité, la religiosité, sont universelles chez l’homme, et manquent chez tous les animaux : toutes deux, agissant comme causes premières, donnent naissance à des phénomènes secondaires que nous appelons les croyances religieuses ou morales ; à leur tour, celles-ci jouent dans la vie sociale et politique des nations un rôle dont il est superflu de rappeler l'importance : toutes deux par conséquent agissent sur l’homme à la manière de ces forces, de ces propriétés, de ces facultés fondamentales que l’on a vues caractériser successivement les différents empires, les différents règnes naturels.
Ces facultés méritent-elles pour cela le titre de caractère ou mieux d’attribut dans le sens scientifique du mot? — Non, disent ceux qui veulent qu’un caractère repose toujours sur une particularité organique pouvant s'exprimer par la parole ou se reprcduire par des figures. — Oui, répondront avec nous tous ceux qui, en dehors de toute préoccupation systématique, s’en tiendront purement et simplement à la méthode, aux procédés suivis par les naturalistes. Pour ne citer qu’un des plus illustres, celui dont le nom a le plus d'autorité quand il s’agit des bases de la nomenclature, et dont nous sommes tous les disciples à ce point de vue, qu'a fait Linné quand il a voulu caractériser les végétaux, les animaux? Il a défini les premiers des corps organisés vivants non sentants; la vie est donc pour lui un caractère, un attribut. Eh bien! décrit-on, représente-t-on la vie? Passant aux animaux, Linné les appelle des corps
organisés vivants, sentant et se mouvant spontanément. Voilà la sensibilité, la spontanéité devenues à leur tour des caractères, des attributs. Tombent-elles pour cela sous nos sens? — A vouloir suivre Linné pas à pas, la définition de l’homme, sa caractéristique, dirait-on en zoologie, est donc celle-ci : l’homme est un corps , Ou mieux un être organisé, vivant, sentant, se mouvant spontanément, doué de moralité et de religiosité.
Qu'on me permette d’insister sur ces considérations, ce sera répondre à la plupart des objections faites à la manière dont je viens d’envisager l’homme et ses relations naturelles avec le reste de la création ‘. La principale, celle qui m'a été présentée sous bien des formes, peut se formuler ainsi : « La moralité, la religiosité ne sont pas des facultés spéciales ; elles relèvent de l'intelligence et ne sont que les conséquences d’un raisonnement juste. » On a dit encore: « Ces facultés sont bien distinctes des facultés intellectuelles, mais elles n’en forment, à proprement parler, qu’une seule; on ne comprend pas de religion sans morale ou de morale sans religion. »
À ces objections, à celles qui s’en rapprochent, j'aurais bien des choses à répondre, mais ce serait sortir du champ dont je tiens à ne pas franchir les limites. Je ne veux être ici ni métaphysicien ni philosophe ; je veux et dois rester naturaliste.—Or, en se.
1. Cet ouvrage est le résumé des leçons que j'ai faites au Muséum en 1856 et 1860, et j'ai eu parfois à répondre aux objections que m’adressaient mes auditeurs. Les doctrines que j’expose ici ont donc subi déjà jusqu’à un certain point l'épreuve de la discussion publique.
plaçant à ce point de vue, j'ai le droit de dire à mes contradicteurs : « En cherchant à rattacher les faits exceptionnels que présente l'étude de l’homme aux faits constatés chez les animaux et aux causes qui les produisent, vous agissez comme les physiciens et les chimistes qui, sans nier l'existence des êtres vivants et des phénomènes spéciaux dont ils sont le siége, veulent expliquer la vie par le jeu des forces physicochimiques; vous agissez comme Descartes, qui ne voyait dans tous les actes de l’animal qu’une application des lois de la mécanique. Moi, j'agis à la manière de Linné. Celui-ci, rencontrant chez l'animal deux faits généraux, fondamentaux, étrangers au végétal, les proclama caractères, attributs de règne, en dehors de toute explication, de toute théorie. Par là il assit sa division sur une base inattaquable tout en réservant les droits de l'avenir et des progrès scientifiques. Je me suis efforcé de faire comme lui ; puissé-je avoir atteint le même résultat! »
Quiconque restera fidèle à la méthode, aux procédés des sciences naturelles, nous suivra forcément
1. Parmi les objections qui m'ont été faites au sujet de la manière dont j'envisage le règne humain, je dois mentionner celle qui repose sur la prétendue existence, chez les animaux qui vivent en société, de manifestations accusant au moins une moralité rudimentaire. Sans entrer dans une discussion détaillée de ces faits que ne comporte pas le cadre de mon travail, il suffira de dire qu'on peut rendre compte de ces exceptions apparentes plus facilement qu’on ne rend compte en botanique des mouvements de la sensitive ou de la dionée attrape-mouches. La spontanéité apparente encore inexpliquée de ces mouvements n’a jamais empêché les naturalistes d'accepter la caractéristique du règne animal donnée par Linné, pas plus qu’elle n’a fait considérer ces : plantes comme des animaux. Il me serait en tout cas permis d’invoquer ce précédent en ma faveur.
jusqu’au point où nous sommes parvenu. Sans dépasser les bornes du raisonnement, des inductions scientifiques, à propos de l’homme comme à propos des animaux, il est permis de faire un pas de plus.
En voyant la moralité, la religiosité se prêter un concours à peu près constant dans leurs manifestations, en songeant aux rapports étroits qui les unissent et qui ont pu faire croire à des relations de cause : à effet, il me paraît impossible de ne pas les rattacher à une cause unique. En reportant notre attention sur notre for intérieur, en constatant les faits de conscience que chacun de nous trouve en lui-même, il est également impossible de ne pas admettre que cette cause est en harmonie avec l’être entier, qu’elle a son individualité propre, comme le corps dont elle règle les actes. — Voilà comment les sciences naturelles, la zoologie conduisent à reconnaître l’existence de ce principe, de ce quelque chose qu’on a désigné sous le nom d'âme humaine. Mais elles ne sauraient nous mener plus loin. Au delà, l’expérience et l’observation nous feraient défaut. Nous laissons donc à qui de droit le soin de rechercher quelles peuvent être la nature de cette âme, son origine ou sa destinée, et à chacun la liberté de choisir, parmi les nombreuses solutions proposées pour ces difficiles questions, celle qui s’accorde le mieux avec son cœur ou sa raison.
En résumé, l’homme est pesant et soumis aux forces physico-chimiques comme les corps bruts; il est organisé comme les végétaux et les animaux; comme ces derniers, ilsentet se meut volontairement. Dans son être matériel, il n’est donc autre chose
qu’un animal perfectionné à certains égards, moins parfait sous d’autres rapports que beaucoup d’espèces animales. Son intelligence, bien plus complète et incomparablement plus développée, l'élève infiniment au-dessus de tous les anfmaux, mais ne suffit pas à l'en séparer. S’il est un être à part, s’il doit former un règne, c’est que des facultés d’un ordre tout nouveau se manifestent en lui. Cette conclusion ressort de l'examen de tous les autres règnes, examen fait exclusivement au point de vue scientifique, et sans abandonner un seul instant la méthode et les procédés des naturalistes. — Si je ne me trompe, il y a dans ce résultat, indépendamment des conséquences scientifiques qui en découlent, quelque chose qui répond à nos plus nobles aspirations. L'homme s’attribue volontiers la domination; il aime à se proclamer souverain légitime de toutes choses à la surface de ce globe. Et, de fait, aucune créature ne saurait lui disputer un empire qui chaque jour s'étend et grandit. Eh bien! n'est-il pas satisfaisant de voir les caractères anthropologiques sanctionner, ennoblir cet empire en plaçant à côté de la notion de droit, qui ressort de la supériorité intellectuelle, la notion de devoir, qui découle de la moralité et de la religiosité?
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