Voy. les Races of man du dccteur Knox
d'opinion préconçue, et se plaçant uniquement sur le terrain des sciences naturelles, devrait peut-être adopter dès à présent la doctrine de l’unité de l’espèce. — Nous ne demandons pourtant pas que le lecteur se décide encore : nous tenons à lui montrer comment le contraste, déjà si marqué, se prononce de plus en plus, et toujours dans le même sens, à mesure qu’on pénètre davantage dans l'intimité des phénonènes et dans l'application des lois de la physiologie.
Du croisement chez les plantes et les animaux. — Métissage et hybridation.-
Nous avons vu dans le chapitre vi combien est considérable le rôle joué dans la formation des races par la sélection naturelle ou artificielle; mais nous n'avons encore examiné que le cas où les deux parents sont de la même race. — Or, l’éleveur qui veut améliorer et diversifier ses produits, l’horticulteur qui cherche à perfectionner, à varier ses fruits et ses fleurs, ne se renferment ni l’un ni l’autre dans d'aussi étroites limites. Souvent ils empruntent le père et la mère à deux races différentes, souvent encore ils rapprochent et marient deux individus appartenant chacun à une espèce distincte ; ils opèrent ainsi ce qu'on à appelé des unions croisées ou des croisements. Des faits de même nature se produisent en dehors de l’action de l’homme.
L'étude des phénomènes qui se manifestent alors est pour nous d’une importance capitale, et que le lecteur doit déjà pressentir. — Dans aucun autre
ordre de fonctions, les êtres organisés ne se rapprochent autant que dans celles qui ont la reproduction pour objet. Il y a ici non plus seulement des ressemblances générales, mais de véritables identités. Or on verra que l’étude de ces fonctions, faite chez les animaux et les plantes au point de vue de la question qui nous occupe, conduit à deux résultats également importants. D'une part, elle confirme tout ce que nous avons dit de l’espèce et justifie les termes de la définition que nous avons proposée; d’autre part, elle différencie nettement l'espèce et la race, et donne le moyen de les distinguer. — Ce terme de comparaison une fois acquis, l'application à l’homme en sera facile, et le lecteur jugera mieux encore que par tout ce qui précède laquelle des deux doctrines que nous comparons l’une à l’autre concorde avec les faits, laquelle est en opposition avec eux. - Défnissons d’abord quelques termes qui vont revenir à chaque instant. — Les botanistes ont désigné depuis longtemps par le mot d'hybride le produit d’un croisement quelconque; mais, éclairés par lexpérience, ils ont distingué de bonne heure les hybrides wrais des faux hybrides. Tout a confirmé la justesse de cette distinction. D'autre part, les zoologistes ont généralement employé le nom de métis, passé aujourd'hui dans le langage des éleveurs. | En conservant ces deux termes, nous en étendrons la signification aux deux règnes. — Le métis sera l'animal ou le végétal produit par le croisement d’individus de races différentes’; l’hybride sera l’animal
1. Nos métis répondent aux hybrides faux des botanistes, aux métis homoïdes de M. Isido re Geoffroy.
ou le végétal produit par le croisement d'individus. de deux espèces différentes. Ces deux sortes de croisements seront d’ailleurs exprimés par les termes de métissage et d'hybridation. Celui-ci est consacré par un usage général chez les botanistes ; le premier est employé fréquemment par les zootechnistes. Tous deux devront d’ailleurs s'appliquer aux animaux aussi bien qu'aux végétaux.
Occupons-nous d’abord du métissage dans les deux règnes, et distinguons, comme lorsqu'il s’est agi de. la sélection, le cas où les forces naturelles agissent. seules de celui où l'intervention de l’homme joue un. rôle toujours considérable et parfois prépondérant.
Le métissage naturel chez les végétaux semble, d’abord assez difficile à comprendre. — Les plantes, les arbres sont fixés au sol, les pistils et les étamines. soudés à demeure et protégés d'ordinaire par une: double enveloppe ?. Il semble impossible que le mélange des races s'opère. — Mais des étrangers pénètrent dans ces asiles si bien clos en apparence. Le vent par exemple secoue les anthères ouvertes, se, charge du pollen qu’elles laissent échapper, et vient. le déposer sur des stigmates* auxquels il n’était pas destiné. Les insectes, surtout ceux qui vivent de butin
1. Nos hybrides répondent aux hybrides vrais desbotanistes, aux métis hybrides de M. Isidore Geoffroy.
2. Par les feuilles du calice et de la corolle. On sait que l’un des deux manque souvent. |
3. L’anthère est un petit sac membraneux porté à l’extrémité du filet de l’étamine (organe mâle), et dans lequel se développe le pollen ou poussière fécondante des végétaux.
k. Le stigmate est l’extrémité du pistil (organe femelle) sur lequel le pollen se dépose lors de la fécondation.
et pénètrent jusqu’au fond des corolles pour y trouver leur propre vie, sont encore des agents très-actifs de croisement. Leur corps se couvre de poussière fécondante ; ils la transportent avec eux, la secouent pour ainsi dire de fleur en fleur, et si la fécondation est possible, il est clair qu’elle doit s’accomplir. — Or, de race à race, elle n’est pas seulement possible, elle est extrêmement facile et se EE journellement Sous nos YEUX.
La constatation de ce fait suivit de près la découverte de l’existence des sexes chez les végétaux. Dès 1744, Linné attribua au croisement l’apparition des tulipes flambées ou panachées qui se montraient au milieu des semis de graines provenant de fleurs unicolores. Cette observation a été cent fois confirmée, non pas seulement sur la tulipe, mais sur une foule d’autres plantes. En même temps, on reconnut qu’à la suite de ces unions croisées toutes les parties de l'organisme végétal pouvaient présenter un mélange de caractères analogue à celui qu'avait trahi la coloration des tulipes. — Parmi tous les exemples que nous pourrions citer ici, nous en choisirons un dû à M. Naudin, aide-naturaliste au Muséum , et qui s’est occupé depuis plusieurs années avec un remarquable succès de toutes les questions se rattachant à celle que nous traitons nous-même. Dans une seule année, cet observateur suivit avec soin le développement de plus de douze cents courges; il vit les graines extraites d’un même fruit reproduire toutes les races que renfermait le jardin livré à ses études. Or, on sait combien les courges diffèrent entre elles sous le rapport de la forme, du volume, de la qua-
lité, etc..— Certes aucun fait ne peut mieux démon-
trer légalité de l’action exercée par les poussières fécondantes de ces individus, si différents en appa-
rence; rien ne peut mieux démontrer que de race à
race, quelque disparates que soient les caractères ac-
quis, la fécondation s’opère avec la même facilité
qu'entre les individus le plus entièrement semblables
entre eux.
Nous retrouvons exactement les mêmes circonstances dans le métissage naturel et spontané des animaux. Bien plus, facilité par la locomotion dont jouissent ces derniers, il s’aceomplit journellement dans nos fermes, dans nos maisons, dans nos bassescours, dans nos chenils, malgré les efforts et la sur veillance du maître. — Tous les éleveurs savent par expérience que la difficulté n’est pas de croiser les races, mais bien de les maintenir pures en empéchant le sang étranger de venir se mêler à celui que l’on préfère. — [Là aussi se constate bien souvent chez les mères mal gardées cette égalité d’action dont les végétaux nous ont fourni un exemple si frappant. On a vu des chiennes courtisées successivement par des mâles de diverses races mettre bas des petits qui accusaient le mélange de trois souches différentes. '— Tout s'était passé chez elles comme dans les courges de M. Naudin.
Il est presque inutile d'ajouter maintenant que le métissage artificiel ne présente aucune difficulté, et que les unions croisées de cette espèce, accomplies sous le contrôle de la volonté de l’homme, sont aussi sûrement fécondes que celles qu’il peut former entre individus de même race. Aussi nous bornerons-nous
à rappeler qu’elles sont depuis longtemps entrées: dans la pratique journalière et qu’elles constituent un des procédés le plus fréquemment employés pour améliorer, modifier, diversifier les végétaux aussi bien que les animaux sur lesquels s'exerce l’industrie humaine. :
Nous n’ajouterons qu'une seule remarque, dont l'importance ressortira de la comparaison avec d’autres faits. Nous avons dit dans une autre étude comment, à force de perfectionner une race animale ou végétale, on arrivait souvent à diminuer d’une manière sensible, parfois à éteindre complétement chez elle les facultés de reproduction. Dans ce cas, le eroisement avec une race moins modifiée ravive en quelque sorte ces facultés. — Par exemple, des porcs de race anglaise, importés en France, où ils avaient cessé de se reproduire après quelques générations, redevinrent féconds dès qu’on les croisa avec la race: locale, plus maigre-et moins précoce, mais plus robuste et moins éloignée du type primitif’. La vigueur de l’une vint évidemment en aide à la faiblesse de l’autre. — Ici encore le règne végétal présente des faits tout semblables. | Ea résumé, le métissage, c’est-à-dire le croisement entre individus de races difJérentes, est toujours facile, et les résultats en sont aussi certains que ceux de Punion des individus appartenant à la même race. Bien plus, dans certains cas, la fécondité s’accroît ou reparaît sous l'influence de ce croisement. — L’hy-
1. Ce fait n’a été communiqué par M. le marquis de Ginéstous, président du comice agricole du Vigan.
bridation, c’est-à-dire le croisement entre individus d'espèces différentes, va nous montrer des faits diamétralement opposés.
Voyons d’abord ce qu’elle est chez les végétaux qui se reproduisent sans l’intervention de l’homme.
Dans les champs comme dans nos-jardins, les conditions générales de l’hybridation ne différent pas de celles du métissage. Dans les champs mêmes, les chances de croisement semblent être bien plus multipliées entre espèces qu'entre races, car le nombre des premières qui fleurissent en même temps est infiniment supérieur à celui des races sauvages provenant d’une seule d’entre elles, et les agents de fécondation sont les mêmes. Les abeilles et les co-" léoptères volent indifféremment de l’une à l’autre; pour les espèces comme pour les races, les vents secouent le pollen avec la même énergie, le répandent avec la même profusion. — Par conséquent, si tout se passait d'espèce à espèce comme de race à race, les hybrides devraient être au moins aussi communs que les métis. Eh bien ! en est-il ainsi? Entrons ici dans quelques détails, et le lecteur jugera par lui-même.
Sous l'influence de la magnifique découverte de l'existence des sexes dans la fleur, Linné crut voir des hybrides dans la majorité des espèces végétales : il crut en outre avoir confirmé ses idées à ce sujet par l’observation directe, et décrivit, comme autant d’hybrides résultant du croisement d’espèces actuelles, dix-sept individus. Mais de Candolle, soumettant au contrôle d’une science plus avancée les faits signalés par le père de la botanique moderne, les regarda tous comme erronés, et lui-même, après
avoir fait l'inventaire de tous les cas qu’il pouvait croire bien avérés et qu’avaient recueillis les botanistes de tous pays, n’en comptait qu'environ quarante. Mais bon nombre des observations acceptées par l’illustre auteur de la Physiologie végétale ont - été regardées à leur tour comme inexactes ou trèsdouteuses. Bien que l'attention, de plus en plus éveillée , ait amené des recherches plus actives, le nombre des cas de cette nature bien constatés ne s’est pas accru d’une manière très-sensible. À mesure qu’on y regarde de plus près, il semble au contraire décroître! ; et en définitive ce nombre est demeuré tellement restreint, que des botanistes éminents semblent admettre l’hybridation naturelle plutôt à titre de théorie que de fait expérimental. Évidemment on ne peut tirer de ce court historique qu’une seule eonclusion : c’est que les hybrides naturels sont chez les végétaux d’une rareté extrême. Que serait même une quarantaine de cas recueillis dans l’espace de plus d’un siècle, si l’on songe à la multitude des espèces qui tous les ans fleurissent pêle-mèêle et dans les conditions les plus propres à favoriser le croisement? Que devient ce chiffre, surtout si on le met en regard de ces milliers de métis qui se forment constamment sous nos yeux? — Constatons d’ailleurs, avec tous les botanistes, que l’hybridation naturelle n’est pas plus fréquente entre les plantes cultivées qu'entre les plantes sauvages, en sorte que nos jardins, surtout nos jardins de bo-
1. M. Decaisne pense que le chiffre des hybrides végétaux sérieusement constatés s'élève tout au plus à une vingtaine,
tanique, offrent un champ de comparaisons rigoureuses, lorsque nous opposons la fréquence des métissages à la rareté des hybridations.
Quand il s’agit des animaux, il y a plus d'intérêt à distinguer les espèces sauvages des espèces domestiques. L’hybridation des premières a été longtemps niée, et l’est peut-être encore, par certains naturalistes. Toutefois M. Isidore Geoffroy, qui a cité et discuté sévèrement dans son ouvrage tous les exemples rapportés par divers auteurs, en admet un certain nombre comme bien démontrés. Or il résulte de cette discussion que la classe des-oiseaux seule peutêtre présente quelques cas de croisement fécond entre individus d'espèces différentes vivant en pleine liberté. — M. Geoffroy, dont la parole emprunte ici une double autorité à ses études spéciales et à la tendance philosophique de ses doctrines, ne regarde comme authentique aucun des faits de cette nature signalés par divers auteurs chez les mammifères; et quant aux prétendus hybrides naturels de poissons décrits par les anciens zoologistes, ils ne sont aux . yeux de M. Valenciennes que des espèces distinctes, mais qu’on n’avait pas encore su caractériser. Peutêtre quelques-uns de ceux qu’on a cru trouver, en très-petit nombre, chez les insectes, méritent-ils de prendre place dans la science; mais M. Isidore Geoffroy regarde comme plus que douteux tout ce qui a été dit à ce sujet des mollusquest. — Aucun autre
1. A part toute autre considération, le témoignage de M. Isidore Geoffroy, lorsqu'il est contraire à des assertions émises au sujet de prétendus hybrides sauvages, doit avoir d’autant plus de poids, que ce savant, en rejetant les faits dont il s’agit, s’en-
groupe du règne animal n’est indiqué comme ayant fourni des hybrides sauvages, si bien qu’en somme le chiffre des cas authentiques constatés chez les animaux est tout au plus égal à celui qu'ont présenté les végétaux.
Dès que la domestication intervient, les croisements entre espèces différentes deviennent plus fréquents. Nous avons vu comment l'instinct et les fonctions de la reproduction étaient exaltés chez quelques-unes des races soumises par l’homme. Il n’est donc pas étrange de voir deux espèces voisines » se croiser parfois, alors même que l’une d’elles scu- . lement a subi l’action exercée par l’esclavage. — C'est ainsi que nos chiens s’unissent de temps à autre au loup, nos chats à diverses espèces de chats sauvages!, et ces unions sont fécondes. Des faits de même nature ont été maintes fois signalés chez d’autres mammifères et chez les oiseaux, mais ils se sont passés entre individus maintenus en captivité dans des ménageries, dans des volières, et rentrent par conséquent dans les cas d’hybridation artificielle, qui vont maintenant nous occuper.
De tout ce qui précède on peut conclure que, chez les espèces animales ou végétales livrées à ellesmêmes, l’hybridation est excessivement rare. L’intervention active de l’homme a considérablement
lève en quelque sorte des armes à lui-même. Il est vrai qu’il lui en reste assez, et de bien meilleures, pour combattre les exagérations de l’école positive, contre laquelle il lutte dans cette portion de son livre.
1. M. Isidore Geoffroy, en rappelant les faits de cette nature consiznés dans les ouvrages de divers auteurs, en fait connaître de nouveaux.
multiplié ces unions; mais, chose bien remarquable, elle n’en a presque pas reculé les limites
Linné avait cru au croisement entre espèces de. familles différentes. On reconnut bientôt qu’il était allé beaucoup trop loin. — Dès 1761, Kælreuter fit connaître les premiers résultats des belles recherches qu'il continua pendant vingt-sept ans, et posa les règles qu'ont de plus en plus confirmées toutes les recherches entreprises depuis lors. Or, parmi les lois découvertes par Kælreuter, il en est une qui ne souffre pas d'exception. Jamais on ne parvient à croiser des espèces appartenant à deux familles diffé-# rentes'. Entre genres différents même, l’hybridation est très-rare, toujours difficile, ou même impossible dans certaines familles. Enfin il est des familles entières qui paraissent se refuser d’une manière absolue au croisement des espèces; nous citerons surtout celle des cucurbitacées, si bien étudiée par M. Naudin, et où nous avons constaté un croisement de races si facile, si universel.
Dans jes genres où l’hybridation est le plus facile, lorsqu'on opère sur les espèces qui se prêtent le mieux à l'expérience, de grandes et très-minutieuses précautions sont toujours nécessaires pour accroître les chances de succès. — Il faut isoler absolument la fleur qui doit jouer le rôle de mère ; enlever avec soin toutes les étamines avant que le pollen ne soit
1. Je crois devoir rappeler aux lecteurs peu familiers avec le langage des naturalistes que les mots famille et genre sont pris ici dans un sens technique, et désignent des groupes de valeur différente dans la classification des végélaux et des animaux. Ung famille renferme plusieurs genres.
développé ; déposer sur le pistil avec un pinceau le pollen emprunté au père, et maintenir l'isolement jusqu'à ce que la réussite de l’opération soit hors de doute. En dépit de toutes ces précautions, on échoue souvent, tant il est vrai que l’hybridation, sans être complétement en dehors des lois de la nature actuelle, ne semble pouvoir se montrer qu’à titre d’exception.
Deux faits généraux, bien propres à faire sentir la différence qui existe entre le croisement des espèces et le croisement des races, ressortent d’ailleurs de toutes les recherches poursuivies dans cette direction. — Kœælreuter et tous ses successeurs déclarent que toute fleur ayant subi, même le moins possible, l’action du pollen de sa propre espèce devient absolument incapable d’être fécondée par un pollen étranger. Quelle différence avec l'égalité d’action que nous ont si bien
montrée les pollens des racesles plus éloignées ! — En
outre tous les expérimentateurs s accordent à reconnaître que, dans l’hybridation, la fécondité est toujours remarquablement diminuée, et parfois dans d'énormes proportions. Ici encore il y a opposition complète entre elle et le métissage, qui ne diminue . pas, qui au contraire accroît souvent cette même fé- condité.
Le croisement artiticiel des espèces présente chez les animaux exactement les mêmes phénomènes que chez les végétaux. — Chez eux aussi les faits se sont multipliés, le nombre des espèces croisées a augmenté par suite de l'intervention de l’homme, et ce résultat s'explique aisément. Ici, comme dans bien d’autres
cas, l’homme n’a fait que détourner un instinct pré-
existant et le diriger vers le but qu'il se propose. Pour obtenir ces croisements, on sépare les individus de même espèce et on les rapproche d’individus d’espèces différentes. Quand l’instinct de la reproduction s’éveille, il parle haut, et ce n’est pas sans raison que nos campagnards désignent par le mot significatif de folie l’état dans lequel se trouvent alors les animaux. Ne trouvant pas à se satisfaire normalement, cet instinct, destiné à assurer la durée des espèces, s'égare, et transforme en époux de simpies compagnons de captivité. — Voilà comment on a vu s’unir, par exemple, le lion et le tigre, qui, libres dans leurs déserts, n’eussent certes jamais songé à de pareils embrassements!. Entre espèces depuis longtemps domestiquées, entre individus élevés et nourris ensemble , la communauté d’habitudes, la familiarité journalière, favorisent la déviation. Ainsi s'expliquent certaines amours bizarres signalées par divers auteurs, et que nous avons pu nous-même constater dans un cas fort peu d'accord avec le proverbe qu fait du chien et du chat des ennemis irréconciliables.
Mais ces dernières unions sont-elles fécondes? Non, pas plus que celles que l’homme pratique entre végétaux trop éloignés. — Ici comme dans le règne végttal, son intervention multiplie les cas d’hybridation,
1. Ces unions ont été fécondes. On cite surtout l’exemple d'un lion et d’une tigresse appartenant à une ménagerie ambulante et qui produisirent successivement cinq portées. Le père était né lui-même en captivité, et était fils d’un lion de Barbarie et d’une lionne du Sénégal. La mère était originaire de Calcutta. (Histoire vaturelle des mammifères, par M. Paul Gervais, professeur à la aculté des sciences de Montpellier.)
sans pour cela reculer les limites fort étroites audelà desquelles cesse ce phénomène. M. Isidore Geoffroy a montré ce qu’il fallait penser de certains faits cités comme preuve d’un croisement entre espèces de familles différentes. Pas plus pour les animaux que pour les plantes, l’hybridation n’est encore allée jusque-là.
De l’ensemble des faits réunis et discutés par le juge si compétent que je viens de citer, il résulte en outre que si les unions fécondes entre espèces de genre différent sont incontestables, elles sont néanmoins bien plus rares que les croisements entre espèces congénères. Celles-ci elles-mêmes sont loin d’être nombreuses, surtout dans les groupes élevés. — Il y a donc, sous tous les rapports, identité entre les deux règnes. Ge fait est d'autant plus remarquable que l’hybridation artificielle des animaux remonte à la plus haute antiquité, au moins pour quelquesunes de nos espèces domestiques. Le mulet était connu des Hébreux avant l’époque du roi David, des Grecs dès le temps d'Homère, et les hybrides qu’enfante le croisement du bouc avec la brebis, du bélier avec la chèvre, avaient reçu des Romains des noms différents. |
Un autre point de ressemblance se manifeste entre les hybridations animales et végétales dans l’incertitude des résultats, dans la diminution de la fécondité. — A la ménagerie du Muséum, des singes d’espèces parfois très-voisines s'unissent fréquemment entre eux, et pourtant M. Geoffroy ne compte que trois cas d’unions fécondes. — On a tenté au Muséum, à diverses reprises, de reproduire ces éitires et ces
musmons! que connaissaient si bien les éleveurs romains : Buffon et Daubenton en obtinrent deux exemples; M. Isidore Geoffroy a été moins heureux, tandis que ces mêmes hybrides sont dans l'Amérique du Sud l’objet d’une industrie sur laquelle nous reviendrons. — Le croisement du lièvre et du lapin, tenté des milliers de fois, et probablement sur tous les points du globe où se rencontrent ces deux espèces, par des éleveurs aussi bien que par des savants, a constamment échoué, excepté dans deux ou trois cas, sans que rien permette de juger des con- ditions qui ont amené ces succès exceptionnels*?.
Tous les amateurs d’oiseaux savent combien sont irrégulières les couvées, d’ailleurs faciles à obtenir, du canari marié à notre cini ou à notre chardonneret, etc. — Üne oie ordinaire croisée avec le cygne chanteur ne donna à Frédéric Cuvier qu’un seul œuf fécond sur neuf qu’elle avait pondus. — Enfin, en tenant compte de tous les faits connus, on voit qu'il n'existe peut-être que deux espèces, l’âne et le che-
1. Le premier est le fils du bouc et de la brebis, le second descend du bélier et de la chèvre.
2. On trouvera tous les détails relatifs aux léporides issus de ce croisement dans une brochure où M. Broca, secrétaire général de la Société d'anthropologie, aborde avec beaucoup de savoir et d'esprit, mais dans un sens tout opposé, plusieurs des questions que nous avons traitées ici. (Recherches sur l’hybridité en général et sur l'hybridité humaine en particulier.) M. Broca donne en particulier des details 1rès-circonstanciés sur les léporides obtenus par M. Roux, président de la Société d'agriculture de Ja Charente, qui a fondé sur le croisement dont nous parlons une véritable exploitation. M. Broca, qui a fait deux fois le voyage d’Angoulème pour étudier les procédés d’élevage de M. Roux, n'a d’ailleurs pas été plus heureux que la presque totalité de ses devanciers, malgré de nombreuses tentatives.
val, dont le croisement soit à peu près toujours et partout fécond. Ici, quelle que soit l’espèce qui fournisse le père ou la mère, le succès paraît être également assuré. Si le bardot fils du cheval et de l’ânesse est plus rare que le mulet issu de l’âne et de la jument, le fait ne doit être attribué qu’au choix de l’homme, qui ne saurait tirer du premier, toujours plus petit et plus faible, d’aussi bons services que du second.
Nous venons d’examiner, succinctement il est * vrai, ce que sont chez les végétaux et les animaux le métissage et l'hybridation accomplis soit sous la seule influence des conditions normales, soit sous la direction imprimée par la volonté et l'intelligence de l’homme. — Ce que nous avons dit suffit, pensonsnous, pour mettre hors de doute une grande vérité générale, à savoir que, naturel ou artificiel, chacun de ces phénomènes présente ses caractères propres et que, dans les deux règnes ces caractères sont identiques et ressortent des mêmes lois.
Or il existe entre les ordres de faits embrassés par le métissage et l’hybridation des différences profondes qu'il ne sera pas inutile de résumer. — Le métissage, C'est-à-dire le croisement de race à race, est partout et toujours facile, quelque différentes que soient les races; il s’effectue journellement entre individus entièrement livrés à eux-mêmes, et l’homme a souvent plus de peine à l'empêcher qu’äle produire. Sous son influence, la fécondité demeure régulière; elle est égale et parfois supérieure à celle qui se manifesterait dans l’union de deux individus de même race. — L’hybridation, c’est-à-dire le croisement d’espèce à espèce, est dans l'immense majorité des cas