M. Prcca, Recherches sur l'hybridité animale
mènes ont pu être différents de ceux qui caractérisent notre époque, s’ensuit-il que ce qui est démontré exister aujourd’hui puisse être mis en doute? Évidemment non, pas plus que les divergences d’opinion entre naturalistes sur la période embryogénique du monde ne détruit leur accord unanime sur la manière de concevoir l'espèce au point de vue taxonomique dans le temps présent. ù
Or quel est le but de ces études? — Il s’agit, ne l'oublions pas, de savoir si les groupes humains actuellement répandus sur la surface du globe sont des espèces distinctes ou les races d’une seule espèce. La question est donc tout entière du is présent et tout entière de taxonomie.
L'accord qu'avec M. Geoffroy nous signalions entre les diverses écoles a donc toute sa valeur; et, fort de ce témoignage unanime, nous pouvons répéter avec plus de confiance encore : l'espèce est quelque chose de très-réel: elle est telle que nous la comprenons, telle que l’ont comprise Lamarck et Cuvier.
1. La taxonomie est cette branche des sciences naturelles qui s'occupe de la détermination et de la classification des espèces.
Ets
Examen des objections faites à la doctrine monogéniste. — Définition et caractères de l’espèce d’après quelques polygénistes. — Prétendue difficulté du croisement entre certains groupes humains,
De tout ce qui précède, il résulte qu'avant d’aborder la question anthropologique, il est absolument nécessaire de s'être fait une idée nette de l'espèce et de la race. Tout au moins est-il indispensable de définir ces mots, sur lesquels roule toute la controverse.
Les polygénistes s’astreignent-ils à ces conditions élémentaires de toute discussion sérieuse? Nullement. — L'immense majorité d’entre eux se bornent à critiquer la définition de l'espèce telle qu’elle a été proposée ou telle qu'ils pensent qu’elle a été formulée par ceux qu'ils attaquent; mais ils ne donnent pas la leur, ils ne parlent pas de la race. Plusieurs confondent manifestement les deux choses, comme le fait par exemple M. Pouchet, qui s'exprime ainsi dans sa préface : « La conclusion à laquelle nous arrivons, la
pluralité de races originelles, autrement dit la pluralité des espèces du genre homme, pourra paraître violente...» — Il en est même, comme Knox, qui déelarent nettement qu'à leurs yeux les mots espèce, race, variélé n’ont aucune importance, et qu'on les comprend sans pouvoir les définir.
Comment s'entendre, ou, pour mieux dire, comment discuter avec de semblables adversaires, qui ne vous disent même pas le sens attaché par eux aux mots qu'ils emploient, qui ne définissent pas les choses dont il s’agit, qui confondent ainsi deux ordres de faits distingués par tous les naturalistes, et ne vous en déclarent pas moins battus au nom de la science et de la philosophie t ?
Sans mériter au même degré un reproche dont le lecteur peut maintenant comprendre toute la gravité, les chefs de l’école polygéniste américaine sont loin d'avoir mis dans l’exposé de leur doctrine toute la clarté qu’exige une discussion scientifique. — Morton, Nott, Gliddon ne disent rien de la race, et se bornent à définir l’espèce. Or ces définitions sont tellement vagues qu'il est bien difficile d’en faire des applications précises. Voici celle de Morton : — « l’espèce est une forme organique primordiale. » — Pour Nott, l’espèce est « un type ou une forme organique permanente, où qui n’a subi aucun changement pendant des siècles sous des influences opposées de climat. »
On voit que ces définitions ne tiennent compte que
1. Le mot de philosophie est un de ceux qui reviennent le plus fréquemment dans les ouvrages polygénistes. De la manière dont
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de la forme, des caractères matériels. — L'idée physiologique de filiation n’y entre pour rien, si bien qu’en se plaçant à ce point de vue, les mauchamps, les ancons, si différents de leur père et de leur mère, constitueraient des espèces distinctes de celle d’où ils sont sortis, et que le durham serait une espèce nouvelle qu'on devrait ajouter au genre bœuf.
Les polygénistes américains ne pouvaient évidemment se dissimuler à eux-mêmes ce que ces définitions ont d’incomplet et de peu précis. Ils ont essayé de les rendre plus rationnelles en admettant qu’il: existe plusieurs sortes d'espèces‘. Alors seulement ils ont tenu compte de la filiation; mais alors aussi la logique impérieuse des faits les a conduits si près de tous les naturalistes, qu’en faisant un pas de plus ils auraientconclu comme eux.
Morton admet trois espèces d'espèces : « les espèces éloignées (remote species), entre lesquelles il ne se produit jamais d’hybrides; les espèces alliées (allied species), qui produisent entre elles, mais dont les hybrides sont inféconds ; les espèces voisines (proximate species), qui produisent entre elles des hybrides féconds. » — Nott et Gliddon, après avoir adopté les trois sortes d'espèces de leur maître, ajoutent encore le groupe, et le définissent ainsi : « Par ce terme, nous comprenons toutes ces races où espèces voisines qui se ressemblent le plus étroitement par leur type,
il est parfois appliqué, on serait autorisé à conclure que ni Buffon, ni Geoffroy Saint-Hilaire, ni Lamarck lui-même ne méritent aux yeux des polygénistes le titre de naturalistes philosophes.
1. Il est évident que cette idée d'admettre plusieurs espèces d'espèces ne serait jamais venue à un naturaliste, qu’il se fût occupé de botanique ou de zoologie.
et dont la distribution géographique appartient à certaines provinces zoologiques, par exemple le groupe des Américains aborigènes, ceux des Mongols, des Malais, des nègres, et ainsi de suite. » — Nous avons cru devoir traduire littéralement ces deux passages : peu de mots suffiront pour montrer les conséquences qui en ressortent.
Remarquons d’abord chez MM. Nott et Gliddon l'assimilation complète des deux mots race et espèce. — En Europe, de Linné à de Candolle, de Buffon à Cuvier et à Geoffroy Saint-Hilaire, tous les botanistes, tous les zoologistes les ont employés pour désigner des choses très-différentes. Si quelques-uns ont désigné la race par l’expression de variété héréditaire, cette différence dans les mots ne touche en rien aux idées ; la distinction qui existe dans lés faits est toujours traduite par le langage.
Or c’est cette distinction que l’école américaine semble ici oublier entièrement. Pour elle, iln’y a plus dans la nature de races, de variétés; il n’y a que des espèces. — Toutefois, si homme de parti pris que l’on soit, il est des faits qu’on ne peut méconnaître. Morton s’est vu obligé d'établir des catégories d'espèces, et alors où est-il allé chercher ses moyens de distinction? Dans les croisements, dans le plus ou moins de fécondité qui les accompagne, exactement comme avaient fait ces naturalistes européens dont il oubliait les travaux quelques lignes auparavant, lorsqu'ils cherchaient à distinguer l’espèce de la race.
Une fois arrivée sur ce terrain, que l’Europe scientifique ‘explore avec tant de soin depuis les temps de Linné et de Buffon, l’école américaine va-t-elle s’in-
quiéter, soit pour les adopter, soit pour les combattre, des résultats déjà obtenus? Non.— Elle distingue bien les groupes entre lesquels tout croisement est impossible de ceux qui ne donnent que des hybrides inféconds, mais elle confond dans la même catégorie tous ceux dont le croisement donne un produit fécond à un degré quelconque.—Aïnsi la fécondité, limitée à deux ou trois générations, s’éteignant d'elle-même, ou ramenant par des phénomènes de retour les descendants aux types des ancêtres, est assimilée par Morton et ses disciples à cette fécondité indéfinie, absolue, qui relie et fusionne par des intermédiaires sans nombre les groupes les plus disparates à l’œil! Toutes les expériences si précises des Kælreuter, des Gærtner, des Knight, des Wiegmann, sur les végétaux; toutes celles des Buffon, des Frédéric Cuvier, des Geoffroy Saint-Hilaire, des Flourens, des Isidore Geoffroy, sur les animaux; tous ces faits, si faciles à recueillir dans nos jardins, dans nos volières, dans nos ménageries, sont regardés par eux comme non avenus!
De bonne foi, est-ce là procéder d’une manière sérieuse, eten agissant ainsi l’école américaine a-t-elle mérité ces éloges bruyants que lui prodiguent quelques anthropologistes au dire desquels la science, encore courbée en Europe, et particulièrement en France, sous le joug de préjugés déplorables, ne serait qu'une sorte d’esclave qui aurait trouvé en Amérique seulement la liberté dont elle a besoin ‘?
Du moins, grâce à cet oubli des travaux de leurs
1. Ces assertions de quelqu:s polygénistes sont d'autant plus singulières, surtout sous la plume d'écrivains français, que, sans remonter jusqu’à la Peyrère,toutesleursthéories ont pris naissanceen France.
prédécesseurs, les anthropologistes américains parviennent-ils à des conclusions véritablement diftérentes? Non. — Nous ne pouvons que le répéter encore : les faits parlent trop haut, et quiconque en pousse un peu loin l'étude et l'analyse, est inévitablement conduit à se rencontrer avec les monogénistes, füt-ce même sans s’en douter.
Après avoir adopté, dans un premier travail fait en commun avec Gliddon, toutes les idées de son maître, Nott a consacré un chapitre qui lui est propre à l'étude de l’hybridité animale, considérée dans ses rapports avec l’étude de l’homme. Morton avait admis plusieurs espèces d'espèces ; il admet plusieurs degrés d'hybridité caractérisés par le plus ou moins de fécondité des hybrides. — Or, dans son quatrième et dernier degré, cette fécondité est limitée (unlimited); on ne l’observe qu'entre espèces extrêmement voisines (closely proximate species). — N'’est-il pas évident que ces espèces si voisines qu’elles donnent par le croisement des produits indéfiniment féconds, ne sont autre chose que nos races, les races de tous les botanistes et zoologistes européens ? — Cela est si vrai que l’auteur voulant citer des exemples d'espèces chez lesquelles s’observerait cette sorte d’hybridité, ne rencontre sous sa plume que les mêmes groupes tant de fois signalés par nous comme présentant les phénomènes du métissage, les animaux domestiques et l’homme lui-même.
N'y a-t-il pas aussi, dans ce rapprochement bien significatif, une preuve de plus qu’en arrivant par une voie quelconque, et même sans s’en apercevoir, à la notion de la race, il est impossible de ne pas con-
sidérer comme tels les groupes humains? — Mais le disciple de Morton s’est bien gardé d'employer les mots de race et de métissage, ou les équivalents ; il a conservé les-mots d'espèce et d’hybridüé, et grâce à la confusion de langage qui en résulte, il continue la discussion, et la soutient d'autant plus aisément qu’il ne se préoccupe plüs guère de sa propre classifica- , tion des degrés d’hybridité.
Tant qu'il s’agit des animaux, Nott exagère au point de les dénaturer, et toujours dans le sens de Ja fécondité, la signification des faits le plus facilement admissibles par les monogénistes les plus décidés. — C’est ainsi qu'après avoir rapporté l'expérience à la fois incomplète et douteuse d’'Hellénius, il conclut en disant : « [l est clair qu'on. peut obtenir promptement et perpétuer une race mixte de mouton et de chevreuil en croisant ensemble plusieurs paires!.v— Au contraire, dès qu’il s’agit de l’homme, tous ses efforts tendent à démontrer qu'entre certains groupes les unions sont difficiles, peu ou point fécondes, et que les produits ne se perpétuent pas; et ici l’auteur américain cite quelques faits d'autant plus dignes d’un examen détaillé qu'ils ont été acceptés par certains polygénistes d'Europe avec toute la signification qu'a cherché à leur donner l’auteur américain.
: Parlons d’abord du croisement de l’Européen avec l'habitant de la Nouvelle-Hollande.
1. Dans un des chapitres précédents, j'ai montré que l’expérience d’Hellénius n’est que la répétition chez les animaux de celles que Kælreuter et tant d’autres botanistes ont faite sur l’hybridation d’espèces végétales parfaitement incapables de donner des races hybrides.
Nott reproduit textuellement le passage suivant, emprunté à l'ouvrage de M. le docteur Jacquinot, compagnon de Dumont d’Urville dans son voyage au pôle sud et polygéniste très-décidé : « Les quelques tribus qui se trouvaient aux environs de Port-Jackson vont chaque jour en décroissant, et c’est à peine si l’on cite quelques rares métis d’Australien et d’'Européen. Cette absence de métis entre deux peuples vivant en contact sur la même terre prouve bien incontestablement la différence des espècest. »
Voilà un témoignage bien précis, et, venant d’un voyageur qui semble ne présenter ici que ses observations personnelles, il doit paraître d’un grand poids; mais M. Jacquinot nous apprend un peu plus loin à quoi se réduisent ces observations. — Ici, nous reproduirons à notre tour quelques passages dont ne parlent ni Nott ni les autres polygénistes qui ont adopté ses opinions. « Nous n’avons visité les habitants de la Nouvelle-Hollande, dit M. Jacquinot, que sur un seul point, à la baie Raffles, par 9 degrés environ de latitude sud ; mais la description que nous allons en donner peut se rapporter à tous les habitants de la Nouvelle-Hollande en général, car ils sont partoutidentiques?.…. Nous vimes à la baie Raffles une vingtaine d'hommes environ... Nous n’aperçûmes pas leurs femmes, ils les tenaient cachées avec soin. »
1. Considérations générales sur l'anthropologie, suivies d’'Observations sur les races humaines de l’Amérique méridionale et de l'Océanie, par M. Honoré Jacquinot. Cet ouvrage fait partie du Voyage au pôle sud.
2. Un peu plus loin, l’auteur ajoute : « Décrire une de ces tribus, c’est les décrire toutes. » Nous avons déjà vu ce qu’il fallait penser de cette prétendue identité.
ae CHAPITRE XVIII.
C’est donc sur la vue de vingt hommes seulement que M. Jacquinot a jugé de la population d’une île grande à peu près comme toute la portion de l’Afrique placée au sud de l'équateur! Cest d’après cet échantillon qu’il affirme l'absence à peu près complète de métis et la différence des espèces! — A son tour, le lecteur jugera la valeur de ce témoignage.
Il est très-vrai toutefois qu'autour des premières colonies australiennes les métis ne pouvaient être : nombreux. — On sait comment furent fondées ces colonies et quels en furent les premiers habitants. Le rebut de la société anglaise venait chercher en Australie du sol à cultiver, des herbages pour ses troupeaux. Dès qu’il eut dépassé la zone exclusivement littorale, il se trouva en présence d’une population que la nature des productions du sol condamnait à vivre exclusivement de chasse et qu'il fallut déposséder. On sait comment se fit cette conquête : les Australiens furent détruits par le fer et le feu ; on chassa au sauvage comme chez nous à la bête féroce, et les jurys locaux trouvèrent tout simple que la torture précédât la mort quand il s'agissait de ces prétendus anthropophages'. — Est-ce là ce qu’on peut appeler « vivre en contactsur la même terre, » comme le fait M. Jacquinot?
Les conséquences de cette effroyable guerre furent l'éloignement ou la destruction des indigènes, dont un petit nombre seulement resta mêlé aux blancs, qui leur avaient appris de nombreux et tristes be-