M. de Blosseville
5. Cette destruction complète d’une race spéciale, dont les caractères exceptionnels avaient frappé tous les voyageurs, qui avait sa langue particulière heureusement recueillie en partie
peu surprenant que le nombre des croisements et, par suite, des métis fût peu considérable. Pourtant M. de Blosseville, l'écrivain qui a le plus étudié les colonies pénales de l’Angleterre, constate qu’à l’origine on voyait plus de métis en Tasmanie qu’à Sidney, et nous apprend que les derniers proscrits traqués par les défrichements et la levée en masse étaient encore des métis. Ge témoignage est d'autant plus probant qu’il est donné presque involontairement par un auteur que la question anthropologique ne préoccupe guère, et qui se borne à mentionner en passant ce qu’il a rencontré en s’occupant d’autre chose.
En présence de.ces faits, les polygénistes les plus décidés renonceront, je pense, à chercher en Australie et sur la terre de Van-Diémen des exemples d’unions croisées infécondes entre groupes humains.
Les métis provenant d’unions entre individus appartenant aux groupes les plus éloignés fourniront-ils du moins des arguments réels aux polygénistes? Fn particulier, les mulâtres fils du nègre africain et de l’'Européen présentent-ils les caractères que nous avons reconnus aux hybrides? Sont-ils assez peu féconds entre eux pour qu’une population mulâtre, abandonnée à elle-même, doive nécessairement disparaître en peu de temps? — Ici encore laissons parler les faits.
Les plus graves incontestablement, et ceux aussi
(Latham), est un fait bien frappant et propre à faire comprendre comment il pourrait se présenter dans l'échelle graduée des races humaines quelques lacunes appréciables soit au point de vue physique, soit au point de vue linguistique.
sur lesquels insistent le plus les polygénistes, ont été recueillis à la Jamaïque par le docteur Long, et dans quelques États du sud de l’Union américaine par Nott lui-même. D’après Long, la plupart des mariages entre mulâtres dans l’île dont il parle seraient à peu près complétement stériles , et il n’aurait jamais entendu dire que des enfants issus d’un semblable mariage eussent vécu jusqu'à l’âge adulte. Lewis nie expressément la stérilité des mulôtres, mais il semble s’accorder sur le second point avec Long, puisqu'il ajoute que leurs enfants ont peu de vitalité’. — Quant à Nott, voici quelques-unes des propositions qu’il formule au début de son travail et qu’il donne comme étant le résultat de ses recherches et de sa pratique médicale : « Les mulâtres sont de toutes les races humaines celle qui a la vie la plus courte : les mulätresses sont particulièrement délicates; elles sont mauvaises reproductrices, mauvaises nourrices, sujettes aux avortements, et leurs enfants meurent généralement en bas âge: lorsque les mulâtres se marient entre eux, ils sont moins féconds que lorsqu'on les croise avec une des souches primitives. »
Pour répondre à ces affirmations si précises, nous ‘pourrions invoquer le témoignage d’un grand nombre de voyageurs qui insistent en particulier sur la fécondité des mulâtresses. Nous choisirons celui de M. Hombron, le collaborateur de M. Jacquinot, et polygéniste aussi décidé que l’auteur améri-
1. J'emprunte ces détails au livre de M. Broca, et au grand ou-
vrage de Prichard, n'ayant pu me procurer ni l'ouvrage de Long ni celui de Lewis.
cain lui-même. — Or voici comment il s'exprime! : « Pendant les quatre années que j'ai passées au Brésil, au Chili et au Pérou, je me suis amusé à observer le singulier mélange des nègres avec les aborigènes ; ‘J'ai même tenu note exacte du nombre des enfants qui résultaient, dans un grand nombre de ménages, de l’alliance d’un blanc avec une négresse, d’un blanc et d’une Américaine, d’un nègre et d’une Chilienne ou d’une Péruvienne, d’un Américain avec sa compatriote, et enfin d’une négresse avec un nègre. Je puis affirmer que les unions des blanes avec les Américaines m'ont présenté la moyenne la plus élevée; venaient ensuite le nègre et la négresse, enfin le nègre et l’Américaine?. Dans nos colonies, les négresses et les blancs offrent une fécondité médiocre ; les mulâtresses et les blancs sont extrêment féconds, ainsi que les mulâtres et les mulâtresses. L’infériorité des Américains entre eux sous le rapport de la reproduction dépend probablement de leur peu d’ardeur mutuelle. »
Ainsi, d’après M. Hombron, bien loin d’être moins fécondes que le croisement direct du noir et du blane, les unions entre mulâtres le sont davantage. — En outre, d’après cette échelle dressée par un polygéniste, le maximum de fécondité se rencontre dans des mariages, qui, pour la doctrine que nous combattons,
1. De l’homme dans ses rapports avec la création. (Voyage au pôle sud.)
2. Ainsi, sur les trois sortes d’unions fournissant la moyenne la plus élevée, deux seraient des hybridations dans la doctrine des polygénistes, et l’union entre individus de même espèce, l'espèce nègre, serait moins féconde que celle d’individus appartenant aux deux espèces blanche et rouge.
seraient autant d’hybridations; le minimum dans l'union entre individus de même espèce. N’est-il pas évident que ces prétendues hybridations ne sont que des métissages?
Mais ce qui est bien plus remarquable, c’est que la fécondité d’un groupe naturellement peu productif est relevée par son croisement avec un autre groupe. L’Américaine en s’unissant au blanc ou au nègre voit croître ses facultésreproductrices. Dans ce faitconstaté par M. Hombron, nous trouvons exactement l'opposé de ce que présente le croisement des espèces et la répétition exacte d’un des phénomènes les plus frappants que présente le croisement des races. — A elle seule cette observation, faite par un auteur qui n’a pu en comprendre toute la portée, faute d’être naturaliste, suffirait pour réfuter toute doctrine tendant à admettre entre le blane, le nègre et l’Américain des différences spécifiques.
Au reste, pour réfuter l’assertion de Nott, il n’est pas nécessaire d'aller chercher des faits ailleurs que dans son propre travail. — On a vu combien sont générales et absolues ses propositions. Eh bien! quelques lignes plus loin, tout ce qu’il vient de dire ne s'applique plus d’après lui-même qu’à la Caroline du sud. — Dans le courant de son mémoire, il reconnaît qu’à la Nouvelle-Orléans, à Mobile, à Pensacola, c’est-à-dire dans la Louisiane, la Floride et l’Alabama, on trouve des mulâtres robustes qui vivent fort longtemps, des mulâtresses très-fécondes et fort bonnes nourrices, etc. Alors il croit se rappeler que les États du Sud ont été peuplés uniquement par des Français, des Espagnols, tous plus ou moins mélangés
de sang basque. Or, comme nous le verrons plus tard, tous ces peuples sont pour lui des espèces distinctes entre elles, et surtout très-différentes du seul vrai blanc, du Teuton ou Anglo-Saxont. Il trouve donc tout simple que ces espèces à peau brune, et par conséquent moins éloignées du nègre, se croisent plus aisément avec celui-ci, et donnent des produits plus robustes et plus féconds. — M. Broca, avec un peu plus de réserve que l’auteur américain, arrive sur toutes ces questions à des conclusions exactement pareilles, et admet de même que la race anglosaxonne produit par son croisement avec le nègre des métis inférieurs en fécondité à ceux des races caucasiques à teint plus ou moins foncé.
Quand tous ces faits seraient vrais, quel argument les polygénistes pourraient-ils en tirer en faveur de leur doctrine ? Ne voyons-nous pas chaque jour que les races d’une même espèce domestique ne se croisent pas entre elles avec la même facilité; ne donnent pas naissance à des produits également bons? Ce fait est connu de tous les éleveurs, et il ressort d’ailleurs des principes généraux qui président à la formation des races. — Alors même que le nègre serait plus apte à se croiser avec l'Espagnol ou le Français qu'avec l’Anglo-Saxon, il ne s’ensuivrait donc nullement que les trois groupes formassent trois espèces.
Mais ce fait n’est même point exact, et, dans des conditions favorables, l'Anglais procrée des mulâtres robustes et vivaces tout aussi bien que les peuples