CHAPITRE XI\\ — MÉTISSAGE, ETC
impossible', alors même que les espèces mises en rapport préseotent en apparence les affinités les plus prononcées. Extrêmement rare chez les individus sauvages et libres , elle n'a guère lieu entre individus, domestiques ou captifs, ^u'à l'aide de manoeuvres , de procédés qui échouent fréquemment. Sous son influence, même dans les cas les plus favorables, la fécondité, à une seule exception près, devient irrégulière et se trouve diminuée dans une proportion souvent énorme.
Tels sont les résultats généraux auxquels conduit l'étude des unions croisées, considérées en ellesmêmes et dans leurs suites immédiates. A eux seuls, ces résultats fourniraient presque les moyens de reconnaître si deux individus différant plus ou moins l'un de l'autre appartiennent à deux races d'une même espèce ou bien à deux espèces distinctes. Nous allons voir cette conséquence pratique devenir bien plus évidente par l'examen des produits des croisements.
Des produits du croisement chez les plaates et les aaimaux. — Métis et hybrides. — Caractère fondameatal de la race et de l'espèce.
La manière dont les caractères se transmettent au métis ou à Thybride dans le croisement des races et des espèces, les différences qui distinguent ces deux cas ont été très-diversement appréciées par les philosophes aussi bien que par les expérimentateurs. Nous pourrions opposer ici Kant à Maupertuis et à Burdach, M. Grodron à Girou de Buzareingues. La doctrine de Kant conduit à regarder les hybrides comme devant être nécessairement moyens entre les deux espèces^; celle de Maupertuis présente ce caractère comme devant être attribué aux métis des races les plus voisines possible, et à plus forte raison aux
1. On doit à M. Isidore Geoffroy d'aroir rappelé PatteQUon des naturalistes et des anthropologiste» sur le travail rà Kant a exprimé ses idées sur cette qoestienu — M. Prosper Lucas a discuté l'opinion de Maupertuis.
métis de variété. — Ce désaccord nous apprend à lui seul que des deux parts on s'est laissé aller à des exagérations. Sans entrer dans des détails qui nous entraîneraient beaucoup trop loin, nous dirons que Tensemble des faits très-nombreux signalés par une foule d'auteurs conduit à adopter, à peu de chose près, l'opinion de M. Lucas, qui regarde toute union croisée comme devant donner naissance à un produit mixte, et la théorie rend facilement compte de ce résultat. — En effet on sait déjà que les deux sexes tendent à se reproduire dans leur descendant chacun avec tous ses caractères* ; on sait aussi que les divers
1. Cette règle, une des plus constautes de Thérédité, est beaucoup trop généralement oubliée par un grand nombre d'éleveurs. — Si son importance était mieux connue , on ne Terrait pas surtout persister Tétrange engouement dont le cheval pur sang, le cheval de course anglais, est l'objet de la part de ceux qui veulent régénérer nos races chevalines dans un intérêt d'utililé publique. Cette race tout artificielle a été créée en vue d'un but unique qu'elle atteint admirablement. On lui demande de dépenser le plus de force possible dans le moins de temps possible. Par cela même, elle est absolument impropre à rendre les services qui exigent des efforts soutenus pendant un temps considérable. Or, rétalon pur sang ne transmet pas à son poulain sa force seule; il lui transmet aussi sa manière de dépenser cette force , sa délicatesse, son irritabilité nerveuse.... Voilà pourquoi les croisements de ce genre ont eu de si tristes résultats pour nos agriculteurs , comme l'a fort bien montré M. Richard (du Cantal). Avec l'honorable vice-président de la Société d'acclimatation, on peut dire que Tangl'. manie mal entendue des hommes qui exercent sur les questions chevalines une influence prépondérante a fait dépenser à la France plus de cent millions pour compromettre notre pro> duction. On assure que l'expérience va être tentée de nouveau. Nous ne craignons point de prédire que le résultat sera encore le même. Au reste, on sait très-bien en Angleterre tout ce que nous indiquons ici , et lorsqu'il s'agit de chevaux de service , et non de chevaux de luxe et de jeu , les Anglais viennent nous acheter des reproducteurs pris dans les excellentes races que possède la France.
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caractères d'une race présentent, relativement les uns aux autres, une indépendance telle qu'il en estde presque indélébiles à côté de ceux qui se transforment le plus aisément. Lors donc que deux races se croisent, pour que Tune d'elles fût seule représentée dans le produit, il faudrait que tous ses caractères sans exception fussent d'une ténacité supérieure à celle des caractères correspondants de la race antagoniste. Or, si cette coïncidence n'est pas rigoureusement impossible, elle doit au moins être excessivement rare. Sans donc nier d'une manière absolue qu'il puisse se produire des faits de ressemblance unilatérale^ ^ nous croyons qu'ils doivent être beaucoup plus rares que ne semblent l'admettre la plupart des écrivains. Dans bien des cas cités comme exemples de cette sorte d'hérédité, les observateurs ne mentionnent qu'un seul caractère, la couleur par exemple, et se taisent sur tous les autres. Souvent aussi les individus dont il s'agit n'ont été observés que peu après leur naissance. — Or, chez les végétaux comme chez les animaux, qu'il s'agisse de métis ou d'hybrides, il arrive parfois que les caractères changent avec Tâge, Net que la ressemblance du produit passe pour ainsi dire d'un parent à l'autre. Girou a vu des veaux issus d'un taureau noir et d'une vache rousse présenter souvent la couleur de la mère pendant leur jeune âge et revêtir plus tard celle du père. — Parfois la nature mixte d'un hybride ne se révèle que dans ses
1. On a désigné par les mots de ressemblance unilatérale les cas où le fils reproduit les caractères d'un seul de ses parents, et par l'expression de ressemblance bilatérale ceux où le fils ressemble à la fois au père et à la mère.
propres enfants. Girou de Buzareingues a donné l'histoire d'une famille de chiens, d'où il résulte qu'un métis d'épagneul et de braque ressemblant lui-même à un braque pur, et uni à une chienne braque de race pure, a donné naissance à de véritables épagneuls, ne manifestant ainsi le croisement d'où il était sorti que dans sa descendance.
Toutefois M. Isidore Geoffroy a mis hors de doute que les hybrides sont généralement plus constants et se rapprochent d'ordinaire bien plus de la moyenne que les métis de races^ et surtout les métis de vanétés. — C'est parmi ces derniers que Ton constate le plus de cas de ressemblance unilatérale, ou paraissant telle, et que les frères diffèrent le plus entre eux. C'est ainsi que M. Geoffroy a vu le croisement du daim noir et da daim blanc produire des métis alternativement blancs, noirs, gris, ou tachés de noir et de blanc. — En revanche, les métis de races anciennement fixées se rapprochent des hybrides sous ce double rapport. La stabilité ou l'instabilité des caractères paternels et maternels se révèle ainsi dans les descendants. — Les faits de cette nature, observés entre groupes humains, peuvent donc jeter quelque lumière sur la question générale qui nous occupe, et sur quelques-unes des questions secondaires qui s'y rattachent.
La ressemblance du fils avec le père et la mère de races ou d'espèces différentes peut résulter de deux causes bien distinctes. — Les caractères propres à chacun des parents peuvent se juxtaposer sans être sensiblement altérés, ou bien ils peuvent se fondre pour ainsi dire les uns dans les autres de manière à donner au produit des caractères intermédiaires.
Y a-t-il là le moyen de distinguer le métis de Th] bride?
Un certain nombre d'auteurs ont pensé qu'il en est ainsi et ont regardé la juxtaposition des caractères comme étant la conséquence du croisement de deux races, tandis que la fusioni indiquerait le croisement de deux espèces. — L'ensemble des faits nous paraît peu propre à confirmer cette règle générale. Qu'il s'agisse d'un métissage ou d'une hybridation chez les végétaux ou chezies animaux, la même espèce fournit souvent des faits manifestement contradictoires. La plupart des races végétales qui donnent dans nos parterres des fleurs unicolores, mais de couleurs différentes 'étant croisées entre elles, engendrent des fleurs qui tantôt reproduisent la teinte d'un des parents , tantôt présentent la teinte qui résulterait du mélange sur une palette des deux couleurs primitives , tantôt enfin sont panachées par la juxtaposition de ces teintes. — - Prosper Lucas parle d'un hybride de pigeon noir et de tourterelle blanche dont le plumage était en damier noir et blanc. — Girou a vu le croisement de bœufs noirs avec des vaches blanches donner des métis tantôt pies et tantôt gris, et selon Grognier ce dernier cas serait le plus fréquent chez les chevaux dans des circonstances semblables *. — On ne saurait donc tirer de conclu-
1. Je pourrais multiplier considérablement les citations relatives aux variations nombreuses que présente l'hérédité sous le rapport du mode de transmission des caracières ; mais les quelques exemples cités suffiront, je pense. Les lecteurs curieux de connaître un plus grand nombre de faits les trouveront pour la plupart réunis dans les ouvrages de MM. Geoffroy, Godron, Prosper Lucas, et dans le Ttxtité de physiologie de Burdach.
sions bien nettes de cet ordre de considérations; mais nous verrons que, même en acceptant comme vraie jusqu'à un certain point l'opinion que je viens de rappeler, les faits observés dans l'espèce humaine s'accorderaient fort bien avec la doctrine monogéniste.
Tout ce que nous venons de dire des caractères physiques est également vrai pour les facultés et les instincts chez les animaux. — Quelques voyageurs affirment que les Esquimaux cherchent à croiser les chiennes de leurs attelages avec le loup , et que les hybrides résultant de ces unions sont à la fois plus forts, plus vigoureux, mais aussi bien plus féroces que les chiens de race pure. -*- En revanche, Burdach cite , d'après MaroUes , l'exemple de semblables hybrides doux et maniables comme des chiens, et dont la souche sauvage ne se trahissait que par leur goût vorace pour la viande. — Parfois dans la même famille on rencontre les deux extrêmes , et les deux espèces que nous venons de citer fournissent encore un exemple curieux de ce mélange. Le croisement d'un chien et d'une louve produisit deux mâles semblables à la mère par la forme, par les mouvements, par l'aversion pour les hommes et les chiens. Une femelle de la même portée avait une tête de chien , se plaisait avec les individus de l'espèce paternelle , et avait pour les hommes beaucoup moins d'aversion que ses frères. Burdach, qui rapporte ce fait d'après Masch, emprunte au même auteur un fait tout semblable présenté par une famille de métis ayant pour père un sanglier et pour mère une truie. — Ces faits et bien d'autres que nous pourrions ajouter
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encore trouveront leur application à l'histoire de l'homme..
Abordons maintenant et étudions avec quelque détail la question la plus intéressante sans contredit de celles qui se rattachent à la transmission des facultés que possèdent les parents.
Les métis, les hybrides sont-ils féconds, et le sontils également ? Peuvent-ils aussi bien les uns que les autres se marier entre eux et donner ainsi naissance à des séries de générations dont une paire , métisse ou hybride, aurait été le point de départ? En d'autres termes, existe-t-il naturellement ou peut-on former artificiellement des races métisses et des races hybrides, dérivant, les premières, de deu-x races différentes d'une même espèce, les secondes de deux espèces distinctes, et dont tous les représentants possèdent à des degrés plus ou moins marqués des caractères empruntés aux deux races ou aux deux espèces?
Le doute n'est pas permis quand il s'agit des métis. — Une expérience journalière s'accomplissant sans cesse, et parfois sans l'intervention de l'homme, prouve que les produits du premier croisement entre races végétales sont aussi féconds que les parents. — Nos parterres, nos potagers, nos jardins fruitiers présentent un grand nombre de races qui se sont fixées et caractérisées après avoir été obtenues par • l'intervention soit de deux races préexistantes, soit de deux variétés. Le chiffre en serait certainement bien plus élevé encore sans les facilités que les procédés généagénétiques fournissent à l'agriculteur pour abréger sa tâche. Excepté lorsqu'il s'agit de végétaux annuels se reproduisant exclusivement par graines, le
jardinier se donne rarement la peine de constituer une race nouvelle, dont l'établissement exige toujours des soins plus ou moins prolongés. Il préfère employer les tubercules, les ognons, la greffe, le marcottage, etc., pour multiplier les variétés qui ont a un titre quelconque attiré son attention, et le métissage n'est bien souvent employé qu'à produire ces variétés.
Toutefois ces dernières même ont fourni à M. Godron une observation importante qui doit trouver sa place ici. Chez les métis, on ne remarque jamais une prédominance marquée des organes de la végétation sur les appareils floraux, organes de la reproduction. — Ce fait seul atteste l'intégrité des fonctions reproductrices. Il indique que l'équilibre existant naturellement entre celles-ci et les autres fonctions de l'organisme a été respecté par le métissage. Nous verrons qu'il en est tout autrement dans les cas d'hybridation.
La fécondité des métis est peut-être plus universellement démontrée chez les animaux. Ici il n'existe plus ni greffes, ni marcottages pouvant reproduire à volonté l'individu résultant d'une seule union croisée. C'est seulement par la répétition des mariages qu'on peut établir et fixer une race mixte. — Or, que dit ici l'expérience ? Ne nous apprend-elle pas qu'à quelque degré qu'on les prenne, ces mariages sont* partout et toujours féconds , à moins qu'il n'existe quelque circonstance locale contraire? Nos métairies, nos champs sont remplis de races métisses, et si ces races se maintiennent, ce n'est que grâce à la surveillance. Dès que celle-ci se relâche, l'instinct de la
reproduction, agissant sans contrôle^ confond et mêle tous les sangs avec une promptitude qui atteste mieux que toute autre chose la parfaite fécondité des métis à n'importe quel degré. — Demandez au premier éducateur venu ce qui arriverait, si on lâchait dans le plus pur troupeau de mérinos cinq ou six béliers de races différentes. Il vous répondra en vous montrant nos chiens de rues et nos chats de gouttières. Là se fait en effet une expérience en grand et journalière; là les races livrées à elles-mêmes et s'alliant en tout sens ont produit cette multitude d'animaux qui n'ont plus de place précise dans nos cadres, mais qui , examinés avec soin et rapprochés méthodiquement, conduiraient par nuances insensibles et graduées à toutes nos races de chiens et de chats les mieux caractérisées*. — Chez les animaux comme chez les végétaux, la fécondité facile, continue, indéfinie, soit entre eux, soit avec les races mères, est donc un des caractères des métis.
Nous allons constater, en arrivant aux hybrides^ le contraste le plus complet.
Remarquons d'abord avec M. Godron, que dans l'hybride végétal, les organes servant à la nutrition, àVentretiende l'individu, comme la tige et les feuilles, l'emportent souvent d'une manière très-marquée sur ceux qui se rattachent à la vie de V espèce, c'est-à-dire
1. Ce fait qui se passe sous nos yeux entre individus domestiques de races différentes, mais de même espèce, justifie Tapprédation portée par les naturalistes, lorsqu'il s*agit des races sau^ rages. Le lecteur doit comprendre à présent toute la valeur qu'ont en botanique et en zoologie ces séries naturelles graduées dont nous parlions dans un de nos précédents chapitres.
s 60 CHAPITRE XV.
sur les fleurs. De là résulte dans la plante plus de robusticité et de vigueur. — L'hybride animal le plus commun^ le mulets fils de l'âne et de la jument, présente des faits analogues. Voilà pourquoi cet animal est si éminemment propre à rendre les services qui exigent une grande résistance à des fatigues longtemps soutenues. Mais cette circonstance à elle seule annonce que l'équilibre entre les deux ordres de fonctions a été rompu au détriment des fonctions de reproduction, et en effet celles-ci sont tellement réduites, que certains naturalistes^ même des plus éminents, les ont considérées comme devant toujours disparaître.
C'est là une exagération. L'infécondité absolue des hybrides, professée par certains auteurs, attaquée ou défendue au nom de la religion dans les temps du moyen âge et de la renaissance, ne saurait être admise en présence des faits précis enregistrés par la science. —.En revanche, Ton a récemment exagéré d'une manière étrange et parfois présenté d'une manière inexacte ces mêmes faits. Une courte discussion pernàettra au lecteur de juger par lui-même, et le convaincra que la fécondité chez les hybrides, nulle dans l'immense majorité des cas, se renferme toujours dans des limites extrêmement restreintes, et a même pour résultat de faire disparaître les traces du croisement.
Parlons d'abord des hybrides végétaux.
Kœlreuter, à qui l'on doit toujours remonter lorsqu'il s'agit de l'hybridation chez les plantes, n'a pas seulement constaté le fait général de l'infécondité des hybrides ; il a de plus rendu compte de ce phéno-
mène en soumettant à Texamen microscopique le contenu des organes reproducteurs de ces êtres mixtes. De nombreux observateurs Tout suivi dans cette voie, et de leurs travaux réunis il résulte que, dans Timmense msgorité des cas, les anthères ne renferment plus de pollen proprement dit, mais seulement dès granulations irrégulières et sans caractère. — L'élément paternel a donc disparu. — Les ovaires contiennent un peu moins rarement des ovules en bon état. — L'élément maternel est donc moins rudement atteint que Télénient paternel. — Kœlreuter pensa qu'il pourrait suppléer à l'absence de celui-ci, et dans cet espoir il féconda artificiellement des fleurs hybrides avec du pollen emprunté à la plante père. Il obtint ainsi un végétal quarteron^ c'est-à-dire tenant pour un quart à l'espèce qui avait fourni la mère, et pour trois quarts à l'espèce dont faisait partie la plante père. Parfois la fécondité se réveilla en partie dans ces plantes quarteronnes. En continuant ainsi, Kœlreuter ramena promptement au type paternel les descendants du premier hybride. D'autres expérimentateurs, employant le pollen de l'espèce maternelle, arrivèrent au môme résultat. Dans les deux cas, par conséquent, il ne reste plus de traces de la première hybridation.
Les hybrides de première génération, avons-nous dit, ne sont pas toujours absolument inféconds. Leur faculté de reproduction est seulement constamment amoindrie, et d'ordinaire dans d'énormes proportions* ; mais leurs graines ne reproduisent pas in-