‹ Universités et facultés. --Chapitre 1 sur 25 · décembre 1889, 15 février el 15 mai · texte numérisé non relu

décembre 1889, 15 février el 15 mai

AVANT-PROPOS vu

ime portée plus étendue. Elles sont un des honneurs du gouvernement de la République et une des forces nouvelles de la patrie française.

Paris, le 31 mai 1890.

C'est une évolution que je vais essayer de décrire. Pour la faire comprendre, il ne suffirait pas d'en indiquer les germes, les idées directrices et les phases. Il faut encore dire, et avant toute autre chose, ce qui Fa rendue nécessaire et à quel état elle a succédé. Cet état lui-même s'explique par des causes historiques. Je me trouve ainsi conduit, voulant dire ce que sont aujourd'hui nos Facultés et ce qu'elles semblent devoir être demain, à montrer d'abord, en quelques mots, ce qu'elles ont été au cours du siècle.

Avant la Révolution, on ne distinguait pas

LiARD. — Universités et Facultés. 1

entre ce que nous appelons aujourd'hui renseignement secondaire et renseignement supérieur. Toute rinstruction se donnait à FUniversité : l'instruction préparatoire, latin, grec, rhétorique, philosophie et éléments des sciences, à la Faculté des arts ; l'instruction professionnelle, théologie, droit et médecine, aux Facultés de théologie, de droit et de médecine.

Cristallisées dans cette forme depuis des siècles, il n'y avait en elles aucune place pour un haut enseignement des lettres et des sciences , encore moins pour les recherches savantes. Aussi toute la science du xvni" siècle fut-elle faite en dehors d'elles, souvent en dépit d'elles.

Ce fut la principale raison de leur décadence et plus tard de leur suppression. Sans doute, avec la Révolution, elles auraient été atteintes, comme le furent toutes les autres institutions de l'ancien régime, dans leur constitution et dans leurs privilèges ; mais peut-être n'auraientelles pas disparu, sans leur torpeur scientifique et sans leur antagonisme à l'esprit de la science, où le nouvel esprit public ne devait pas tarder à voir un dissentiment irréductible avec le nouvel état politique et social.

La Révolution supprima les Universités. Mais

olle ne songea pas à supprimer l'enseignement supérieur. Elle y songea si peu, qu'elle a laissé de lui la plus belle théorie, et la définition la plus complète qu'on en ait jamais données. Ce sont des utopies, sans doute, si l'on songe aux ressources alors disponibles, que les plans de Talleyrandet de Condorcet sur l'instruction publique ; mais ces utopies sont en même temps un idéal, et c'est bien l'idéal de la Révolution, en fait de haut enseignement, idéal conforme à la philosophie du xvm® siècle, d'oii elle était sortie, que cet immense Institut enseignant où Talleyrand voulait réunir, au milieu de tout ce que réclame le travail intellectuel, bibliothèques, musées, collections, laboratoires, les sciences, les lettres et les arts. C'est bien encore cet idéal, que ces Lycées, rêvés par Condorcet, où tout ce qui est science et libre recherche, mathématiques, sciences physiques, sciences de la nature vivante, sciences de l'homme moral, sciences des sociétés, langues et littératures, tout, jusqu'aux beaux-arts et aux arts mécaniques, eût eu des professeurs, des chercheurs et des instruments. A vrai dire, dès le début de la Révolution, il fut émis d'autres idées sur l'organisation du haut enseignement. Au lieu d'écoles encyclo

pédiques où toutes les sciences eussent été groupées d'après leurs affinités naturelles, s'aidant les unes les autres et poursuivant en commun la vérité, quelques-uns, songeant moins à la science en elle-même qu'à ses applications, et d'ailleurs soucieux d'économies, avait proposé pour chaque science particulière des écoles spéciales et fermées. Ce furent môme leurs idées qui triomphèrent.

Il n'en est pas moins certain que le programme de Condorcet, un instant voté par la Convention, repris par Daunou et Roger Martin sous le Directoire, est bien l'expression de ce que les théoriciens de la Révolution conçurent comme le type de renseignement supérieur.

Ce que firent les hommes d'action, au hasard des circonstances, et sous la pression des événements, fut juste le contraire de cet idéal. Les anciens officiers du Jardin du Roi avaient, dès le début de la Constituante, préparé une refonte révolutionnaire de cet établissement. On adopta ce projet et le Jardin du Roi, devint le Muséum, c'est-à-dire l'école spéciale des sciences de la nature. Le Comité de Salut public s'inquiétait de la pénurie des ingénieurs militaires. Il improvisa l'Ecole polytechnique. On criait

de toutes parts contre l'incapacité des médecins et les méfaits des charlatans. Fourcroy lit décréter les Ecoles de santé. Le succès de ces divers établissements, la ruine successive de la Gironde et de la Montagne, qui l'une après l'autre avaient épousé et soutenu les idées de Condorcet, laissèrent le champ libre aux partisans des écoles spéciales et leur permirent d'enlever à la volée^ l'a vant-dernier jour de la Convention, une loi de principe qui faisait de ces écoles le mode général de tout le haut enseignement. L'Institut de France, créé en même temps, devait pourvoir à l'avancement des sciences.

Le Consulat continua l'œuvre de la Convention, en créant, suivant l'esprit de la loi qu'il avait reçue d'elle, de nouvelles écoles spéciales pour le droit et pour la pharmacie. Il fit œuvre propre en soumettant toutes les écoles spéciales à une organisation qui devait plus tard entraver nos Facultés et qui les entrave encore.

Pour les philosophes de la Révolution, la science était le but de l'enseignement supérieur. Pour les administrateurs du Consulat, ce but fut la poursuite des grades professionnels. On avait été conduit, par mesure de sécurité

sociale, à réglcmonter des professions, comme la médecine et le barreau, où la liberté n'avait produit que des abus et des maux. En posant des conditions à l'exercice de ces professions, on devait au public des garanties. On les chercha, non dans le savoir en lui-même, mais dans la constatation officielle du savoir. On rétablit donc les anciens degrés, et on en fit des grades d'état, sans souci de savoir si la poursuite des parchemins ne nuirait pas à la recherche de la science et n'abaisserait pas les hautes études en modifiant leur destination.

L'Empire créa l'Université . Mais comme il la créait pour être une fabrique d'esprit public à son usage, il n'eut garde d'y faire une place sérieuse à la science, qui est un foyer d'esprit de liberté. Sans doute il devait y avoir dans l'Université impériale, une et indivisible comme l'Empire, un compartiment spécial pour l'enseignement supérieur, et, dans ce compartiment, jusqu'à cinq ordres de Facultés : théologie, droit, médecine, sciences et lettres. ]Mais sous ces mots, que de mensonges ; dans ce cadre, que de fantômes!

Au fond, les Facultés nouvelles n'étaient qu'un nouveau nom des anciennes écoles spé-

ciales, et, en leur donnant ce nom, on ne leur avait pas donné ce qu'il implique d'essentiel, à savoir une âme commune, de laquelle elles eussent été les diverses puissances. Entre elles, pas de liens, pas de rapports, parfois même pas de contacts. Tantôt dispersées, tantôt juxtaposées au hasard d'une distribution absolument empirique, elles devaient vivre sans s'aider, sans même toujours se connaître les unes les autres, appliquées chacune à sa besogne particulière, faisant ici des licenciés en droit, là des docteurs en médecine, ailleurs des bacheliers. Conférer des grades était leur grosse et même leur unique affaire.

Aux Facultés des sciences et aux Facultés des lettres, qui sont pourtant les FacuUés savantes par excellence, on n'assignait pas, sauf à Paris pour les besoins de l'Ecole normale, d'autre destination et d'autre tâche. On ne leur donnait, aux sciences, que quatre ou cinq professeurs pour toutes les provinces des mathématiques, des sciences physiques et des sciences naturelles; aux lettres, que trois ou quatre, pour le domaine immense de la philosophie, de l'histoire, des langues et des littératures, et encore de ces professeurs la plupart avaient-ils double

emploi, professeurs au lycée, juges à la Faculté. Aussi l'enseignement, quand il exista, ne fut-il qu'un intermède entre les sessions d'examen, et comme il manquait des instruments nécessaires et d'une clientèle assurée, il demeura sans portée et sans fruits.

On comprend la hâte de la Restauration à supprimer ces ombres coûteuses. L'Enipire lui laissait vingt-trois Facultés des lettres; elle n'en conserva que six. Un instant, tout à fait au début, elle parut disposée à donner à l'enseignement supérieur une organisation plus conforme à sa destination véritable. Elle en fut vite détournée par le cours que prit sa politique. L'ordonnance de 1814, qui créait des Universités régionales, douées chacune d'une certaine autonomie, resta lettre morte, et l'Université impériale, devenue l'Université royale, continua, malgré une suspicion aiguë et des attaques constantes, de pourvoir à la fonction publique de l'enseignement.

Pendant cette période, il fut peu fait par le pouvoir pour l'enseignement supérieur. L'organisation générale n'en fut pas modifiée; les ressources n'en furent pas sensiblement accrues. On le tolérait; on le subissait, faute de pouvoir

le remplacer, et souvent la politique s'y faisait sentir avec brutalité aux hommes et aux institutions.

C'est pourtant à cette époque que notre enseignement supérieur, dépourvu d'institutions qui l'eussent modelé dans une forme adéquate à sa fonction, s'en donna de lui-même une autre où il devait briller dun rayonnant éclat. A ce moment, soutenu et excité par le libéralisme de l'opinion, l'enseignement de la Sorbonne devint tout à coup, avec Guizot, Cousin et Villemain, une des manifestations les plus retentissantes de l'esprit français. Du coup fut arrêté, pour de longues années, par le succès de ces modèles, l'idéal du professeur français de Faculté.

Des trois ordres d'enseignement, ce n'est pas à l'enseignement supérieur que le Gouvernement de juillet appliqua son principal effort. Il ne fut pourtant pas sans y réaliser de notables améliorations, et même certains de ses hommes d'Etat y méditèrent des transformations radicales.

Il n'y a que deux types d'enseignement supérieur, les écoles spéciales et les Universités : les unes vouées à la culture d'une science

particulière, ot n'admettant des autres que ce qui peut servir à celle-là; les autres ouvertes à toutes les sciences, à toutes les branches des lettres, faisant mieux que les recevoir, les unissant toutes ensemble, dans une harmonie comparable à celles des facultés de l'esprit humain et des lois de la nature.

Les Facultés de l'Empire étaient, malgré leur nom, des écoles spéciales. A ces Facultés éparpillées, isolées les unes des autres, pauvrement dotées, dépourvues presque toutes des premiers instruments du travail intellectuel et de la recherche scientifique, Guizot, dans ses projets de la première heure, rêva de substituer quelques Universités complètes, « grands foyers d'étude et de vie intellectuelle. »

Un peu plus tard, le rapporteur du budget de l'instruction publique, M. Dubois, un universitaire distingué, réclama la même réforme, et Victor Cousin, dans son court passage au ministère, essaya d'en commencer l'exécution.

Mais il en fut de ces projets comme du plan de Condorcet. Ni le public, ni le gouvernement, ni l'Université elle-même n'étaient assez empressés, assez préparés à ces réformes. « Je ne rencontrai point, dit Guizot, de forte opinion pu-

Llique,qui me pressât d'accomplir dans le haut enseignement quelque œuvre générale et nouvelle... En fait d'instruction supérieure, le public, à cette époque, ne souhaitait et ne craignait à peu près rien; il n'était préoccupé, à cet égard, d'aucune grande idée, d'aucun impatient désir... Le haut enseignement, tel qu'il était constitué et donné, suffisait aux besoins pratiques de la société, qui le considérait avec un mélange de satisfaction et d'indifférence. »

On se borna donc à améliorer ce qui existait, sans le transformer. On augmenta les traitements. On fit quelques dépenses pour les bâtiments, les laboratoires et les collections. On créa de nouvelles chaires, et, chose plus grave, on créa de nouvelles Facultés. On s'efforça d'animer les Facultés des lettres et les Facultés des sciences, et l'on se disposait à faire des études, surtout dans le droit et la médecine, une refonte générale, lorsque éclata la révolution de 1848. Le budget des Facultés était alors de 2,876,000 francs en chiffres ronds. Le Gouvernement de juillet l'avait augmenté de deux millions environ.

Sous le second Empire, les choses continuèrent d'aller du même train, sans accélération,

sans orientation nouvelle. L'opinion avait peu souci du haut enseignement, et elle se contentait des licenciés en droit et des docteurs en médecine qu'il fournissait. Comme sous le Gouvernement de juillet, les besoins pratiques avaient satisfaction, et la science, malgré de grands noms, de grands travaux et souvent d'admirables découvertes, n'excitait que rarement l'intérêt du public et celui du pouvoir. Le budget des Facultés s'accrut, dans cette période, d'environ deux autres millions ; mais, de cette somme, la plus grosse part fut absorbée par la création de nouvelles Facultés inutiles, toutes taillées sur Fétroit patron de celles qui végétaient déjà.

Misère des bâtiments, insuffisance des crédits, de'tresse des laboratoires, absence des premiers instruments de travail, torpeur des institutions, et, trop souvent, avec beaucoup de talent, langueur chez les hommes, voilà en quels termes peut se re'sumer la situation des Facultés à la fin du second Empire.

Bientôt toutes les anciennes installations auront disparu, et Fou n aura plus, pour témoins de ce qu'elles furent si longtemps, que les documents officiels des statistiques. Mais tous ces documents attestent la misère, souvent la noire misère. A la question: les bâtiments sontils appropriés à leur destination? la Statistique de 1868 répond presque partout : « Non, non, non! » Et de fait, à part quelques villes moyen-

nés OU petites, Nancy, Rennes, Cacn, Clermont, fières de leurs Facultés, qui les ont convenablement installées, les autres se sont peu souciées d'elles et les ont logées, vaille que vaille, où elles ont pu, de cette façon provisoire qui, souvent en France, dure des années et des années encore.

A Lyon, la Faculté des sciences est dans les combles du palais Saint-Pierre. A Bordeaux, dans une annexe de l'hôtel de ville ; le laboratoire de chimie, froid, humide, meurtrier, n'a jour et air que par un vestibule intérieur. A Montpellier, elle est dans une masure étayée de toutes parts. A Toulouse, dans un ancien couvent. Nulle part, môme dans les Facultés neuves, les laboratoires ne sont assez spacieux, les salles des collections assez vastes.

Aux Facultés des lettres et de droit, moins gourmandes de place, on n'a même pas donné le strictnécessaire. Presque partout, une Faculté des lettres se compose d'un grand amphithéâtre de cours, flanqué parfois d'une tribune pour les dames, d'une petite salle d'attente de quelques pieds carrés pour le professeur et d'une loge pour l'appariteur. Pas de salles de conférences, pas de salles d'études, pas de bibliothèque.

LES FACULTES A LA FIN DU SECOND EMPIRE lô

Dans l'enquête ordonnée par M. Duruy en 186o, de partout montent les mêmes doléances, les mêmes requêtes. Marseille demande « par mesure d'hygiène, l'exhaussement des laboratoires qui manquent d'air ». Dijon signale « ses amphithéâtres étroits, sombres, nus, fort inférieurs, sous tous les rapports, aux classes d'un lycée ». A Lille, ^< l'un des amphithéâtres, construit en contre-bas du sol, est sombre, humide et on ne pourrait pas y professer convenablement pendant le jour. Le laboratoire de chimie réclame une place pour les objets de collections et un magasin pour les produits. La physique demande une salle distincte où l'on puisse installer des expériences et faire des manipulations. » Et ainsi des autres.

A Paris, la situation n'est pas meilleure. La Faculté des sciences et la Faculté des lettres étouffent, depuis la Restauration, dans la vieille Sorbonne de Richelieu; depuis 1835, on a le projet de les agrandir; projet sans lendemain. Derrière la façade monumentale de Soufflot, la Faculté de droit manque d'espace pour sa bibliothèque et pour ses cours. La Faculté de médecine a des installations honteuses : « Tout Paris, écrit M. Duruy en 18G8, dans un rapport

à l'Empereur, tout Paris est renouvelé ; les bâtiments affectés à l'enseignement supérieur restent seuls dans un état de vétusté qui contraste péniblement avec la grandeur imposante d'édifices consacrés à d'autres services. »

Et, en 1873, un autre ministre, M. Jules Simon, peut encore tenir ce langage à la réunion des Sociétés savantes : « Si nous avions eu le temps, j'aurais tenu à vous faire visiter, après la séance, nos établissements scientifiques de Paris. Je ne parle pas de l'Ecole supérieure de pharmacie ; j'aurais eu quelque inquiétude à vous y conduire, car cette semaine même, nous venons d'être obligés de l'étayer. Je ne parle pas de l'Ecole de médecine, ni surtout de l'Ecole pratique que je ne veux plus montrer à personne... Sans sortir de la Sorbonne, j'aurais pu me borner à vous montrer les laboratoires delà Faculté des sciences... dans des locaux qui servaient autrefois à loger des étudiants ou de petits ménages. Toutes ces pièces étroites, mal éclairées, dont nous avons su tirer parti, l'ancienne chambre à coucher, le petit salon, la cuisine, sont nos salles d'études! Encore ne nous appartiennent-elles pas; c'est la ville de Paris qui nous les prête ; et si demain

elle nous donnait congé, notre enseignement s'arrêterait. »

Dans renseignement, que de lacunes ! « Vous le savez comme moi, disait encore M. Jules Simon aux Sociétés savantes, dans nos Facultés des lettres, il n'y a qu'une chaire de littérature ancienne ; les études latines et les études grecques sont confiées à un seul professeur. Pour rhistoire, c'est encore pis : le même professeur est chargé d'enseigner toute l'histoire, et, de plus, la géographie, ce qui veut dire que la géographie n'est pas enseignée. C'est à Paris seulement qu'il y a un professeur spécial de géographie. Malgré l'importance que l'étude des littératures étrangères a prise dans notre siècle, nous n'avons qu'une chaire de littératures étrangères par Faculté. »

A Paris même, il n'y avait pas alors de chaires spéciales pour des objets de première importance, pour l'histoire et pour la littérature du moyen âge, pour le sanscrit, pour la grammaire comparée, pour l'archéologie.

Dans les sciences, sauf à Paris, le plus souvent le même homme portait le triple fardeau de la zoologie, de la botanique et delà géologie. Dans le droit, nulle part on n'enseignait Je

droit conslitutionnel, l'histoire du droit, le droit maritime, et il n'y avait qu'une seule chaire d'économie politique, celle de la Faculté de Paris.

Partout les instruments de travail sont insuffisants. Chose à peine croyable : dans aucune Faculté des départements, il n'y a de bibliothèque. On achète bien, de-ci dc-là, quelques livres sur l'argent non employé de l'année. Mais qu'est-ce au prix de la production scientifique du monde entier ? Et puis, ces livres, on n'a ni salle pour les ranger, ni bibliothécaire pour les conserver.

Les collections sont pauvres, incomplètes, dépareillées. Les laboratoires manquent d'instruments; les professeurs n'ont pas d'argent, ou ils en ont si peu, qu'une fois payés le chauffage et l'éclairage, il ne reste à peu près rien pour les expériences des cours et pour les recherches personnelles.

Aussi faut-il entendre les plaintes de l'enquête de 1885 : <( Le crédit de 400 francs alloué aux collections ne permet pas de les maintenir au niveau du progrès de la science. » (Faculté des sciences de Bordeaux.) — « La Faculté manque absolument des instruments, des mo-

dèles et mêmes des dessins nécessaires aux démonstrations des cours de mécanique et de machines. Les collections font également défaut pour le cours de dessin appliqué aux arts industriels, et jusqu'ici le professeur en a supporté les frais. Le crédit alloué pour l'acquisition et l'entretien des instruments de physique (3o0 francs) est insuffisant. » (Faculté des sciences de Lille.) — « Les instruments nécessaires aux expériences d'astronomie et de physique sont peu nombreux et insuffisants... Les crédits ouverts pour les frais de cours, l'entretien et l'accroissement des collections sont également insuffisants... Les moyens de démonstration manquent presque complètement. » (Faculté de Paris.)

Toutes ces plaintes sont fondées; les budgets d'alors ne permettent pas d'en douter. Presque partout, les frais de cours et les crédits des collections sont restés ce qu'ils étaient en 1847 ; en quelques endroits même, ils ont été diminués. Voici quelques chiffres relevés dans les budgets des Facultés pour l'année 1869-1870. Facultés de droit: Paris, bibliothèque, 1,000 fr. ; la Faculté est abonnée à vingt recueils périodiques, dont pas un seul étranger. — Caen, abon-

nemenis : 600 francs, six périodiques, tous français. — Facultés des sciences : Paris, frais de cours et de laboratoires, 8,930 francs; collections, 1,500; abonnements, 100. — Marseille, cours et laboratoires, 1,800 francs; collections, 750 ; bibliothèque, néant. — Lyon, cours et laboratoires, 1,800 francs; collections, 950; abonnements et livres, néant. — Montpellier, cours et laboratoires, 1,800 francs; collections, 200; livres, 500.

Que faire avec de si maigres ressources? Que faire souvent sans préparateurs, sans garçons de laboratoires? C'est vraiment merveille qu'outillées et dotées de la sorte, nos Facultés n'aient pas encore été plus languissantes.

Languissantes, elles le sont, et elles ne peuvent pas ne pas l'être. Sauf à Paris, où de tout temps les talents ont été nombreux et la vie intellectuelle intense, l'excitant manque, et rien dans les institutions, rien dans les habitudes n'est de nature à le susciter.

Dans une môme ville, nuls rapports entre les Facultés de différents ordres; nulle communauté d'intérêts, nul échange de vues; nulle collaboration, parfois même nul voisinage. On se rencontre une fois l'an, au début

de Tannée, à la messe du Saint-Esprit; on se range suivant des préséances jalousement gardées, les robes rouges devant, les robes jaunes derrière, et en voilà pour Tannée entière. Dans chaque Faculté, à part les relations personnelles ou mondaines, quand elles existent, les professeurs ne sont pas moins isolés entre eux. Ils ne se rencontrent à la Faculté que les jours d'examen. Hors de là, chacun reste chez soi, travaille solitairement, vient faire son cours à sonjour, à son heure, à sa guise, pour son public. Aucune œuvre à poursuivre en commun ; partant, aucun besoin de se coordonner ; aucune excitation réciproque, aucune émulation. C'est le triomphe de l'individualisme.

Des quatre Facultés, seules la médecine et le droit ont des étudiants. Les lettres et les sciences n'en ont pas. Elles les remplacent, quand elles peuvent, par le grand public. Souvent les professeurs de sciences le dédaignent ou ne peuvent l'attirer. Ils se renferment alors chez eux ou dans leurs laboratoires, vaquant solitairement à des travaux personnels, qu'ils n'interrompent que pour venir enseigner, à la Faculté, quelques maîtres d'études, la plupart du temps mal préparés. Mais pour le professeur de lettres.

le public, c'est le tout de renseignement, le but, la récompense. 11 faut le conquérir, et une fois conquis, le conserver. Et combien il en coûte, pour cette conquête hebdomadaire, d'elTorts, d'esprit, d'art, de talent, parfois de manèges et de diplomatie!

Heureux encore quand cet auditoire exigeant, que mettraient en déroute la science et l'érudition, que seuls réussissent à capter le charme, Témotion ou le piquant de la parole, qui veut chez le professeur un renouvellement perpétuel, chaque année une matière nouvelle, chaque semaine une leçon montée, ne se compose que de gens instruits et bien élevés! Mais parfois à quelles mésaventures le maître n'est-il pas exposé avec ces auditeurs de passage et de hasard, qu'il ne connaît pas plus qu'ils ne le connaissent, et qui sont sans respect pour la dignité de la science et de l'enseignement.

Jamais je n'oublierai celle qui m'advint, il y a quinze ans, à mes débuts à la Faculté de Bordeaux. Suivant l'usage du lieu, je dus faire mon cours, le soir, à huit heures. L'hiver, tout alla bien ; les auditeurs étaient nombreux et semblaient attentifs. Au printemps, ils ne diminuèrent pas trop. Mais avec l'été, presque tous

disparurent. Et voici pour quelle cause. Avec Tété reparaissait, dans la rue. la retraite militaire. Elle passait devant la Faculté, une fois la leçon commencée. A peine clairons et lambours résonnaient-ils au loin, que l'auditoire sortait à la file, suivait la musique et ne reparaissait plus. A peine restait-il quelques fidèles. Pour ceux-là, l'année suivante, pour ceux-là seuls, je fis mon cours toujours à huit heures, mais à huit heures du matin.

De cet enseignement, il ne sort pas d'élèves, pas d'apprentis savants. La parole une fois évaporée, il n'en resterait rien, si parfois les leçons ne se condensaient en des livres remarquables, par exemple /a Cité antique^ de M. Fustel de Coulanges, la Famille, de M. Paul Janet, à Strasbourg; les Moralistes fj^ançais, de Prévost- Paradol; les Empereurs romains, de M. Zeller, à Aix ; les Moralistes sous l'Empire romain, de M. Martha, à Douai. La plupart du temps, et c'est le meilleur emploi du talent et du travail, le livre à faire est le but secret de l'enseignement, et le but du livre, un titre pour venir à Paris.

A Paris, ce sera sur un plus vaste théâtre, le môme public, plus nombreux peut-être, mais

encore plus inconnu, plus composite et plus bizarre. Qui n'a vu, dans ce temps, à la Sorbonne, ces auditeurs permanents, ces constantes^ comme on les appelait, qui passaient avec une suprême indifférence d'un cours de littérature à un cours de théologie, d'un cours de théologie à une leçon de physique, cherchant d'une Faculté à l'autre un lieu couvert et chaud ? — Ceux qui restent en province finissent par se désintéresser, s'alanguir et se stériliser.

Dressé en face de ce tableau, Fétat présent des choses mettrait en une large saillie la grandeur de l'œuvre accomplie. Mais il y aurait de lïnjustice à chercher ce contraste. Cette œuvre, en effet, n*a pas été le fruit soudain d'une génération spontanée. Avant les ouvriers d"hier, avant ceux d'aujourd'hui, il y a eu les ouvriers de la première heure, de l'heure la plus difficile. Ce qu'ils ont fait doit être dit.

Les vices et les dangers de la situation n'étaient pas sans être vivement sentis de quelques-uns et dans les Facultés et en dehors d'elles. On le vit bien le jour où M. Duruy, faisant succéder l'action à l'inertie, essaya de secouer la torpeur. On prit confiance, et les langues se délièrent.

On dit tout haut la misère de nos Facultés,

rinsiiffisance de leurs enseignements, les vices de leur organisation. On chercha des remèdes; on proposa des réformes. Il se produisit alors un mouvement d'idées où l'on trouverait en germes hon nomhre des choses qui se sont faites depuis lors. Si Ton veut s'en rendre compte, il faut lire, entre autres, le rapport de M. Wûrtz, au retour de sa première mission aux Universités de langue allemande, les Qurstions contemporaines de M. Renan, les articles de M. Gaston Boissier, dans la Reloue des Deux Mondes^ et la première Statistique de F enseignement supérieur .

11 faudrait lire aussi les documents inédits de l'enquête qui précéda la statistique. C'est là qu'on verrait le mieux l'état d'âme des Facultés. Beaucoup de ces documents témoigneraient sans doute d'une quiétude et d'un manque de clairvoyance qui étonnent aujourd'hui. Mais d'autres sont moins optimistes, et signalent avec force les défauts, les lacunes, les besoins.

Nous ne pouvons les résumer ici. Citons du moins, comme échantillon, quelques fragments d'un franc et hardi rapport du recteur de Strasbourg, M. Chéruel.

(^ L'esprit universitaire, dit-il, s'est éteint partout... Une école est un faisceau de doctrines

que relie un esprit commun, unité féconde qui se prête à la variété des recherches et des résultats. La France a-t-elle bien conservé la religion des hautes études ? A-t-on retrouvé chez nous la filiation des doctrines, leurs fécondes alliances, leur homogène épanouissement?.. Le voyageur qui visite nos centres académiques y admire surtout l'absence de vingt chaires magistrales qui font la renommée des Universités étrangères. Après avoir lu nos programmes, il nous demande ce que nous entendons par académie, et nous prie de lui donner une définition qui s'applique également à Strasbourg, à Douai et à Glermont. . . Le savoir, fractionné comme une monnaie courante, a été répandu par petites sommes, et les écoles restreintes pullulent au détriment des grandes... L'intention qui dota Aix et Douai du droit et des lettres, Marseille et Lille des sciences, a réparti les denrées au gré des consommateurs. »

De ce mouvement d'idées, il sortit une institution et un programme.

L'institution, ce fut l'Ecole pratique des hautes études. Pesez bien chacun de ces mots : école pratique des hautes études ; ils disent l'institution tout entière, son but, son caractère,

ses moyens (raction, et la révolution scientiri({ue qui par elle allait s'opérer dans renseignement supérieur.

L'École des hautes études, telle que la conçut M. Duruy, devait avoir cinq sections : les mathématiques, les sciences physiques, les sciences naturelles, les sciences économiques, les sciences historiques et philologiques. Ce devait être l'affiliation corporative des maîtres les plus autorisés de la science. On y vit réunis, dès le premier jour, Claude Bernard et Sainte- Claire De ville, AViirtz et Berthelot, M. Bertrand et M. Serret, M. Boissier et M. Bréal, M. Gaston Paris et M. Monod.

Elle siégeait partout, au Muséum, au Collège de France, à l'Ecole normale, à la Faculté des sciences, à la Faculté de médecine, à la Bibliothèque de l'Université, au voisinage de la Faculté des lettres, partout où il y avait des savants et des maîtres.

A ces savants, on donnait plus de ressources que par le passé pour leurs travaux personnels. A ces maîtres, on assurait des élèves, de vrais élèves, non pas des auditeurs de passage, mais des apprentis, des compagnons. Aucun programme ne leur était imposé. On leur deman-

dait simplement d'être des chefs d'atelier, et de former de bons ouvriers de la science.

Qu'on le remarque ; ce n'était pas, malgré quelques éléments fournis par elles, une transformation intime des Facultés. C'était, à côté d'elles, la constitution d'un organisme nouveau, pour une fonction dont elles n'avaient encore que vaguement conscience, et qu'elles étaient alors incapables de réaliser. Mais peu à peu, de cet organisme, au contact duquel elles allaient vivre désormais, l'esprit scientifique allait s'infiltrer en elles par une exosmose continue. La bonne et fraîche semence déposée dans le sol il y a vingt ans a fructifié, et la moisson nouvelle pousse aujourd'hui partout dans les champs d'alentour.

L'Ecole des hautes études n'était que le point central d'un plus vaste programme : pour la science, dotation moins pauvre des laboratoires, création de bibliothèques, publicationsscientifiques, recueils périodiques, missions et expéditions scientifiques, voyages de circumnavigation; pour l'enseignement, transformation des mœurs scolaires, réduction des leçons . publiques, institution de conférences intimes, création de bourses d'enseignement supérieur,

multiplication des enseignements par des cours libres faits par les agrégés.

De ce programme, il ne fut ébauché que quelques fragments. Le ministre et ses collaborateurs, au premier rang desquels il faut placer M. duMesnil, avaient la foi et la bonne volonté; mais les crédits leur étaient parcimonieusement mesurés. A grand'peine avaient-ils obtenu les 300,000 francs de FEcole des hautes études. Pour le reste, il eût fallu des millions. D'ailleurs, il faut le dire aussi, les Facultés en général manquaient d'élan, et l'opinion publique restait indifférente.

Elle avait cependant reçu une assez vive secousse lorsque, derrière de violentes accusations de matérialisme et d'impiété contre les Facultés, avait surgi tout à coup la revendication, depuis longtemps assoupie, de la liberté de renseignement supérieur. Pouvait-on vraiment ouvrir le champ, sans avoir auparavant mieux armé, pour la concurrence, les Facultés de FÉtat?

Ce ne fut pas le sentiment de la commission chargée, en 1870, de préparer, sous la présidence de Guizot, un projet de loi sur la liberté de l'enseignement supérieur. A ce projet, elle

joignit, comme corollaire ou comme préface, un programme de réformes dans les Facultés de rÉtat, programme duquel tous, les demandeurs et les autres, étaient tombés d'accord. En voici les principaux articles :

« Que pour leur régime intérieur, spécialement pour la présentation aux chaires vacantes dans leur sein, pour l'emploi des agrégés, pour Fautorisation des cours qui pourront être donnés dans les locaux affectés à leur service, pour les diverses relations et les divers modes d'enseignement qui peuvent s'établir entre les professeurs et les élèves, les Facultés instituées par l'Etat soient investies d'une large part d'autonomie et de liberté ; — qu'il soit pourvu, dans le budget de l' Etat, aux moyens personnels et matériels d'étude et de progrès dont le besoin se fait si vivement sentir dans l'enseignement supérieur, tels que l'augmentation du nombre des chaires et des professeurs titulaires ou agrégés, la formation et l'entretien des bibliothèques, des laboratoires et des divers instruments de travail intellectuel ; — que dans quelques-unes des principales villes de l'Etat, et avec leur concours, il soit organisé un enseignement supérieur complet, c'est-à-dire réunis-

sant toutes les Facultés avec leurs dépendances nécessaires, de telle sorte que, sans détruire l'unité de la grande Université nationale, ces établissements deviennent, chacun pour leur compte, de puissants foyers d'études, de science et de progrès intellectuel. »

La guerre, qui vint ajourner ces réformes, en fit sentir bien plus vivement encore Turgence et la nécessité. Déjà, en 1867, M. Renan avait écrit : « C'est l'Upiversité qui fait l'école. On a dit que ce qui a vaincu à Sadowa, c'est l'instituteur primaire. Non, ce qui a vaincu à Sadowa, c'est la science germanique. » Après Sedan, M. Renan ne fut plus seul à penser de la sorte. On s'enquit de toutes parts, avec une curiosité passionnée, des Universités allemandes, et Ton acquit la conviction que par elles s'était fait l'esprit allemand, et par cet esprit la patrie allemande.

Dès lors, la réforme de nos Facultés ne fut plus seulement affaire de science ; elle devint question de patriotisme. On comprit que par elle se formerait une des pièces maîtresses de notre nouveau système de défense. Aussi de quel cœur, à partir de ce moment, la réforme est-elle prêchée! C'est M. Bréal publiant, sous

un titre modeste, un livre tout plein d'idées et de directions nouvelles sur notre enseignement public ^ ; c'est Paul Bert, tout à la science et à la patrie, esquissant de son laboratoire de la Sorbonne un projet de loi sur l'enseignement supérieur; c'est un groupe d'hommes, toujours ardents au progrès, entre autres MM. Berthelot, Renan, Boissier. Boutmy, Bréal, Liouvilie, Hérold, Gaston Paris, se réunissant au Collège de France pour préparer un plan général de réformation ; c'est l'un d'eux, M. Gabriel Monod, écrivant sur la Possibilité d'une réforme de r enseignement supérieur des pages vraiment prophétiques ; c'est au moment même où s'achève la libération du territoire, M. Jules Simon étalant, à la Sorbonne, devant les Sociétés savantes, les misères persistantes de notre enseignement, avec le ferme propos d'y porter promptement remède : c'est enfin une foule d'anonymes qui partout s'animent d'un esprit nouveau, et s'entraînent pour l'œuvre à laquelle ils devront concourir.

Ce fut la dernière période de l'incubation. L'éclosion tarda quelque temps encore. Pour

I . Quelques mois sur l'instruction putdiffue en France, 1872.

faire œuvre sérieuse, il fallait des millions, et ceux qu'on avait allaient au plus pressé, à la rançon de guerre, à la libération du territoire, à la réfection du matériel militaire.

En 1871, le budget des Facultés était de 4,300,000 francs. En 1873, il n'était encore que de 4,444,921. Le gouvernement y avait demandé, pour 1874, une augmentation de 1,100, OOOfrancs.il n'en fut accordé que 400,000. C'est seulement à partir de 1877 que la marche en avant s'accélère. Le budget des Facultés avait été de 5,12*4,581 francs en 1875. II passa tout à coup à 7,799,180, en 1877.

Dans l'intervalle, la loi de 1875, proclamant la liberté de l'enseignement supérieur, avait enjoint au gouvernement de présenter, dans le délai d'un an, un projet de loi « ayant pour objet d'introduire dans l'enseignement supérieur de l'Etat les améliorations reconnues nécessaires. »

La lettre de cette prescription fut lettre morte. M. AVaddington prépara bien le projet de loi; mais il ne le soumit pas aux Chambres. Il parut hasardeux de procéder par reconstruction totale. Les idées qui avaient cours sur les points essentiels de la réforme formaient bien

une sorte de protoplasma où flottaient des germes, mais des germes encore épars et dans Tensemble desquels le futur édifice ne se laissait pas voir encore avec assez de netteté.

On se dit aussi que la loi ne crée pas les mœurs, mais qu'elle doit les suivre. Or si Ton était d'accord pour souhaiter dans les Facultés des mœurs nouvelles, on Fêtait également pour reconnaître que ces mœurs commençantes n'étaient encore ni assez générales, ni assez fermes, pour mériter la consécration de la loi. Aune révolution subite, brusquant toutes choses, on préféra une évolution graduelle, les engendrant l'une après l'autre, les asseyant l'une sur l'autre, et permettant au besoin de les reprendre et de les corriger. On ne se traça pas un plan définitif et immuable. Mais on se réserva de développer l'œuvre d'après la loi d'évolution qui ne pouvait manquer, si vraiment c'était œuvre vivante, de se dégager d'elle, et l'on attaqua l'entreprise sur plusieurs points à la fois, du dehors et du dedans tout ensemble. *

Commençons par le dehors, c'est-à-dire par les bâtiments. Nous avons dit leur état presque partout lamentable. Qu'il fallût les refaire, c'était chose entendue, depuis longtemps, depuis le Gouvernement de juillet. Pendant toute la durée de l'Empire, on avait élaboré des plans ^ Un instant même, on avait fait mine de vouloir les exécuter, en posant la première pierre, la première pierre seulement, de la nouvelle Sorbonne. Mais la campagne ne fut sérieusement entreprise que de nos jours, par le Gouvernement de la République. Elle commença, en 1 876, avec la reconstruction des Facultés de Grenoble. Elle a été poursuivie, sans un jour de relâche, par tous les ministres de l'Ins-

1 . Voir dans l'ouvrage Je M. Gréard intitulé Éducation et Instruction, le volume consacré à l'enseignement supérieur.

LiARD. — Universités et Facultés. 4

truc lion publique. Elle s'achèvera demain par la construction des nouvelles Facultés de Lille.

Voici, en un sommaire, les résultats de la campagne.

Paris : construction de la nouvelle Sorbonne, Facultés des sciences et des lettres; reconstruction de FEcole de pharmacie ; agrandissement de la Faculté de droit; agrandissement de la Faculté de médecine ; reconstruction de FEcole pratique.

Besançon : création d'un Observatoire :

Bordeaux : construction d'une Faculté de droit, d'une Faculté de médecine, d'un Observatoire, d'une Faculté des sciences et d'une Faculté des lettres.

Caen: agrandissement des Facultés.

Clermont : création de laboratoires pour la Faculté des sciences.

Dijon: agrandissement des anciens locaux.

Grenoble : construction de locaux neufs pour les trois Facultés de droit, des sciences et des lettres.

Lille : création d'une Faculté de médecine, d'une Faculté de droit et d'une Faculté des lettres ; construction d'instituts pour la Faculté des sciences.

Lyon : construction d'une Faculté de médecine, d'une Faculté des sciences, d'une Faculté de droit et d'une Faculté des lettres ; création d\m Observatoire.

Montpellier : agrandissement de la Faculté de médecine, création d'une Faculté de droit, construction d'instituts de botanique, de chimie, de physique et des sciences biologiques.

Rennes : construction d'une Faculté des sciences.

Toulouse : agrandissement de la Faculté de droit, reconstruction de la Faculté des sciences et de la Faculté des lettres, constructions pour la médecine.

Alger : création d'Ecoles supérieures pour le droi4, la médecine, les sciences et les lettres, et d'un Observatoire.

Après le sommaire, le bilan de l'entreprise.

Les dépenses soldées ou engagées s'élèvent à 99,073,387 francs, y compris 3,200,000 francs pour la construction desEcolesd'Alger, lesquels proviennent de la vente de biens domaniaux en Algérie. Sur ce total, les villes ont fourni 51,318,625 francs, les départements 665,000, et l'État 47.089,762.

On le voit, et il faut le faire remarquer à

rhonneiir des villes, leur contribiilion dépasse sensiblement celle de TÉtat. A l'origine, dans la première période de la campagne, elle la dépassait bien plus encore. Ainsi Bordeaux a dépensé pour ses Facultés environ 3 millions, et a reçu moins de 1 million de subvention. Lyon en aura dépensé bien plus de 7, et n'aura reçu que 2 millions. C'est seulement depuis la loi de 188o, loi présentée par M. Fallières, votée sous l'impulsion de M. Bertbelot, et qui a mis à la disposition de l'Etat les ressources nécessaires pour l'achèvement des établissements d'enseignement supérieur, que les dépenses sont partagées également entre l'Etat et les villes. Ainsi, sans le concours des villes, l'entreprise n'eût pu se faire ou elle eût indéfiniment duré. Heureusement que, dès le début, les villes, grandes et petites, Paris en tête, ont compris qu'elles avaient des devoirs envers la science. On vient de voir les sacrifices consentis par Lyon et Bordeaux. Ceux de Paris s'élèvent, à cette heure, à plus de 27 millions. D'autres chifTres, plus petits, sont plus édifiants encore : Grenoble a donné pour ses Facultés 720,000 francs, Caen près de 900,000.

Ainsi, au total, près de 100 millions. La

LES BATBIENTS 41

somme est forte, et l'on ne reprochera pas à la République d'avoir, dans ce domaine, trop peu bâti. Avant elle, on avait bâti si peu ! Mais il ne serait pas impossible que plus tard on trouvât qu'elle a trop bien bâti.

Certes, il est bon que la science ait façade et pignon sur rue. Il y va de sa dignité et de son crédit sur l'opinion. A cet égard, nos nouvelles Facultés sont parfaites. La nouvelle Sorbonne est un des plus beaux monuments de Paris, et elle n'aura de rivale qu'à Tienne et à Strasbourg. Les Facultés de Lyon sont admirables; celles de Bordeaux vont de pair avec les plus beaux monuments modernes de cette élégante cité.

Pourtant, quand je vois, en plein Paris, dans un quartier des plus denses, les masses puissantes de l'Ecole de médecine et la longue enfilade de la Sorbonne, je ne puis me défendre d'une inquiétude et d'un regret.

Je me demande si ces grands monuments inextensibles, faits pour durer des siècles et des siècles, répondront toujours aux exigences de la science. Qui sait ce que deviendront un jour son outillage et ses engins, et si, au lieu de ces palais durables, mieux n'eussent pas valu de

simples ateliers légèrement construits, partant faciles à remplacer, le jour où la science y aurait avantage? Et alors je me prends à regretter que, laissant la Faculté des lettres à la Sorbonne on ne se soit pas avisé, quand il en était temps, d'élever sur de vastes espaces, à la Halle aux vin>. par exemple, au flanc du Muséum, une trentaine do pavillons et d'instituts distincts pour le service de la Faculté de médecine et de la Faculté des sciences.

En Allemagne, une Université n'est pas un monument; c'est tout un quartier, parfois même une cité entière, la cité ouvrière de la science, où tous les services sont à la fois chacun chez soi et groupés tous ensemble, comme les pièces organiques d'un même appareil. Tout autre a été presque partout le type de nos Facultés nouvelles. A l'ordre dispersé, nous avons préféré la concentration derrière la même façade, sous le même toit, de services dissemblables peu faits pour cohabiter ensemble. C'est un peu la faute de nos professeurs qui, dans les débuts, n'étaient pas assez au courant des installations de l'étranger, et qui, jugeant de ce qu'on leur offrait par ce qu'ils avaient, se montraient facilement satisfaits. Mais c'est aussi celle des

architectes, qui plus d'une fois, dans une Faculté' à construire, ont vu moins des services à pourvoir d'organes appropriés qu'un monument à édifier.

Soyons justes cependant, et n'exagérons rien. Ils nous ont donné presque partout de beaux monuments et plus d'une fois ils ont su concilier les exigences de la science et celles de Tart. Ainsi dans la nouvelle Sorbonne, la Faculté des sciences, bien que formant un tout et faisant corps avec la Faculté des lettres, aura pour chaque ordre de science des installations complètes et indépendantes. Il en est de même à la Faculté de médecine de Lyon. Le monument est un et multiple tout ensemble ; chaque gro;yipe de sciences, les sciences physico-chimiques, les sciences anatomiques, les sciences biologiques, y occupe des édifices distincts. De même aussi, quoique à un moindre degré, à la Faculté de médecine de Bordeaux.

Dans ces derniers temps, on a fait, et avec succès, quelques essais d'un autre type. On vient d'inaugurer à Nancy un institut de chimie, et on y projette un institut d'anatomie qui, dans leur simplicité, seront des modèles du genre. A Montpellier, on a installé, au cours de Tannée

dernière, sans trop grosses dépenses, un institut de botanique, un institut de chimie, un institut de physique et un institut de zoologie, où sont réunis et solidarisés les enseignements similaires des divers établissements. C'est enfm le type adopté pour les nouvelles Facultés de Lille. Là, pour la première fois en France, nous aurons la cité universitaire : au centre, la bibliothèque ; sur ses flancs, les laboratoires de la Faculté de médecine, la Faculté des lettres, la Faculté de droit, la galerie d'archéologie classique ; en arrière, l'institut de physique ; en avant, celui des sciences naturelles ; plus loin, celui de la chimie.

Page 1