POURQUOI IL FAUT DES UNIVERSITÉS RAISONS SCIENTIFIQUES
La pliase décisive et dernière qu'ont encore à traverser les Facultés est la constitution d'un certain nombre d'Universités. Là est l'aboutissant organique et nécessaire de leur évolution.
Ce quêtons les ouvriers de leurs progrès, en elles-mêmes et hors d'elles-mêmes, n'ont cessé de A'oir au bout de leurs efforts, avec une clarté croissante, à mesure que se développait cette épigenèse que nous avons décrite, ce sont ces communautés savantes oii s'enseigne, se cultive, se perfectionne et s'accroît la science dans son ensemble, ateliers divers, sans doute, appliqués à des besognes différentes, mais largement ouverts les uns sur les autres, coordonnés les uns aux autres, desservis par le même arbre de
couche et recevant tous la même impulsion de la même force motrice.
Il y a bien des raisons pour que la France, elle aussi, ait enfm des écoles de ce genre. J'indiquerai seulement les principales.
La première est d'ordre international. Partout, renseignement supérieur a pris la forme universitaire. Il y a des Universités dans les pays de toute race ; chez les plus petits peuples comme chez les plus grandes nations, dans le nouveau monde, comme dans l'ancien; il y en a même au Japon, partout, en un mot, où a pénétré la civilisation occidentale, partout, sauf dans le pays où elles ont pris naissance et où la formule en a été renouvelée à la fm du xvnf siècle.
Aussi quand de l'étranger on nous dit : Université, nous répondons : Académie; et l'on ne nous comprend pas; et nous faisons l'effet de gens qui auraient inventé le système métrique et seraient les seuls à ne pas s'en servir.
Ou bien, il nous faut employer un vocable illégal et dire : l'Université de Paris ou l'Université de Lyon, alors qu'il n'y a d'Université ni à Lyon, ni à Paris. Et c'est une nécessité si
impérieuse qu'elle s'impose même dans les harangues les plus offieielles. Ainsi, à l'inauguration de la nouvelle Sorbonne, M. Gréard n'a pu s'y soustraire, et pour désigner, sans périphrase obscure, cet être complexe formé de cinq Facultés, à la tête duquel il est placé et à la cohésion duquel il contribue si puissamment tous les jours, il lui a bien fallu dire, en dépit de la loi : l'Université de Paris.
Non seulement on ne nous comprend pas à l'étranger, quand nous parlons de nos Académies et de nos Facultés isolées, mais comme ces noms n'ont pas cours hors de chez nous, on les ignore. On connaît dans toute l'Europe savante et dans tout le monde civilisé, la Sorbonne, l'Ecole de médecine et l'École de droit de Paris, l'Ecole normale et l'Ecole polytechnique. On ne sait pas, ou l'on sait rarement qu'il y a des écoles de haut enseignement ailleurs qu'à Paris. Un étudiant suisse arrivait il y a quelque temps à Paris. On lui demande pourquoi il n'est pas allé de préférence à Lyon, à deux pas de chez lui. « A Lyon? répondit-il, mais il n'y a pas d'Université. »
Il avait raison. A Lyon, il n'y a que des Facultés, admirablement installées, comptant
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ensemble cent dix maîtres et dix-sept cents élèves, c'est-à-dire plus que n'en ont les trois quarts des Universités allemandes.
Ce n'est pas par simple esprit d'imitation que, Tune après l'autre, toutes les nations civilisées se sont donné des Universités, et ne se sont pas contentées, comme nous, depuis un siècle, de Facultés isolées et d'écoles spéciales. 11 y a à ce phénomène général des raisons plus profondes, les unes d'ordre scientifique, les autres d'ordre public.
La forme universitaire qui unit en un même faisceau toutes les branches du savoir humain, comme sont unies en fait toutes les puissances de l'esprit et tous les phénomènes de la nature, est pour le développement et le progrès de la science, un milieu autrement favorable que des Facultés séparées.
La Faculté isolée ne s'ouvre que sur un côté de la science et des choses. Dans le savoir total, elle ne voit que le fragment qui est sien. Du reste, elle ne prend ou ne reçoit que ce qui peut contribuer à son objet. Il en résulte fatalement qu'elle est spécialiste et professionnelle et que la rigidité est pour elle un état inévitable, et souvent aussi la stérilité.
Fréquemment, en effet, sauf dans les mathématiques, ce n'est pas du dedans d'une science constituée que sortent les germes par lesquels elle se développe et se renouvelle, mais des alentours, des sciences circonvoisines. Voyez la médecine. C'est d'elle-même qu'elle a tiré l'auscultation. Mais, c'est d'ailleurs, de la chimie, de la physique, de la biologie que lui sont venues les méthodes expérimentales, qui pénétrant en elle, souvent malgré elle, en ont changé la face. Voyez aussi le droit. Longtemps la méthode en avait paru fixée d'une façon immuable, sur un type géométrique. Il s'y fait cependant, depuis un certain temps, de notables transformations sous l'influence de l'esprit historique. Mais, ce n'est pas du droit lui-même, c'est d'ailleurs qu'a souftlé cet esprit.
Et puis, n'est-il pas dans le savoir humain des parties aux frontières indécises, comme la géographie, l'histoire, la philosophie elle-même, qu'on peut traiter tantôt comme une section des lettres, tantôt comme un chaînon des sciences?
Les placer à demeure fixe, en vertu d'une organisation conventionnelle, soit à la Faculté des lettres, soit à la Faculté des sciences, n'est-
LuRi). — Universités et Facultés. 13
H G UNIVERSITES ET FACULTES
ce pas les condamner à irinévitables arrêts de développement?
Enfin, sur les confins des sciences se rencontrent parfois les coins les plus fertiles. C'est là que se forme, comme dans la dépression des vallées, l'humus le plus fécond. C'est là souvent que germe et que pousse avec le plus de vigueur la moisson nouvelle. Dans le régime des Facultés isolées, il n'y a pas, il ne peut pas y avoir de ces coins-là.
Tout autre est la forme universitaire. L'idéal serait qu'elle fût modelée sur la classification naturelle des sciences. Nulle part il n'en est ainsi, parce que partout elle s'est développée historiquement. En France, pas plus qu'ailleurs, il n'en sera ainsi, parce que les facteurs dont se feront les Universités sont donnés depuis longtemps.
Mais dans l'Université, les Facultés, tout en restant individuelles, ne sont plus compartiments étanches et impénétrables. Comme ceux des fruits cloisonnés, ces compartiments distincts ont des parois communes et perméables, et tous s'ouvrent sur le même cœur. Aussi estce de l'un et à l'autre un échange perpétuel,
une exosmose et une endosmose incessantes. Tout ce qui se passe dans l'un retentit dans les autres; rien de ce qui surgit de nouveau dans l'un n'est perdu pour les autres. Ainsi agencées, toutes les parties réagissent les unes sur les autres, les mathématiques sur la physique, la physique sur la chimie, la chimie sur la biologie, les sciences de la nature sur les sciences de l'esprit, les sciences proprement dites sur l'art et la littérature.
Les milieux les plus propres à l'éclosion et à la diffusion des idées nouvelles sont sans contredit ces studia generalia^ comme nos anciens appelaient leurs Universités, d'où n'est absent rien de ce qui peut être objet de savoir et de recherche, et d'où se dégage l'esprit complet et vivant de la science.
?sul milieu également qui soit plus propre à la culture des esprits.
Sans doute, plus nous allons, plus le travail se divise et se subdivise. Le temps de l'éducation encyclopédique est passé, et l'éducation intégrale est une chimère. Mais si la division du travail s'impose chaque jour davantage, avec elle s'impose aussi de plus en plus la nécessité
d'ouvrir aux jeunes esprits, avant l'heure de la spécialisation inévitable, le spectacle total de la science, si l'on veut qu'ils soient autre chose que des manœuvres intellectuels, et qu'ils comprennent la dignité de leur œuvre particulière, en sachant par quels liens elle se rattache au tout, et de quel esprit général elle procède.
Personne ne le contestera pour les apprentis savants, pour ceux dont ce sera la mission d'ajouter quelque chose à la science. Ce n'est pas plus contestable pour ceux qui ne demandent à l'enseignement supérieur que les connaissances nécessaires à l'exercice d'une profession déterminée.
Il faut qu'ils reçoivent la dose de savoir dont ils auront pratiquement besoin. Mais il faut aussi qu'ils emportent de l'école cette conviction qu'au-dessus de ces savoirs spéciaux et particuliers, il y a un esprit commun auquel tout aboutit et duquel tout dérive. Or cela, la Faculté isolée ne peut le fournir sûrement. Elle enseigne le droit, la médecine, les sciences et les lettres ; mais elle tient les esprits comme entre deux murs et ne leur laisse apercevoir qu'un segment de la réalité. Seule, l'Université qui enseigne tout, peut, sans cependant appeler
les esprits à tout apprendre, leur donner la vision de la science entière, et leur faire sentir, au-dessus des divers départements du savoir, leur coordination et leur unité.
L'Université est pour le progrès de la science et pour la culture supérieure de l'esprit l'appareil le plus parfait, parce qu'elle est, comme la science et comme l'esprit, une et multiple tout ensemble.
Les Universités ne sont pas seulement des foyers de science. Elles sont aussi des écoles d'esprit public. De tout temps, les politiques les ont tenues pour telles. Yers la fin de la guerre de Cent ans, il était fondé des Universités, par les Anglais, à Bordeaux et à Caen, pour combattre l'influence française. Plus tard, il en était fondé une, à Douai, par Philippe II d'Espagne, pour un semblable objet. De nos jours, l'Allemagne n'a pas eu de souci plus pressant, à peine les remparts de Strasbourg agrandis, que d'élever derrière eux une vaste Université, comme une forteresse avancée contre l'esprit de la France. Elle savait par expérience ce que peuvent les Universités sur les esprits, et comment elles
conti'ibuGiil à former Fàme des nations. C'est depuis longtemps, dans ce pays, une opinion populaire que « TUniversiLe fait partie du génie de l'Allemagne, et que partout où la vie allemande réussit à s'organiser, elle porte avec elle ses hautes écoles. »
Les manifestations de cet office national varient sans doute, suivant les pays et suivant les époques ; mais toujours elles consistent à mettre dans la jeunesse un idéal commun, à lui inspirer collectivement des façons de penser et de sentir qui soient à la fois un lien et une force.
Cela, on ne saurait l'attendre au même degré des Ecoles spéciales et des Facultés solitaires. Quand elles créent un esprit collectif, c'est l'esprit de corps, et l'esprit de corps, si large qu'il puisse être, est exclusif et incomplet. Si l'Ecole normale fait exception, cela lient précisément à ce quelle est un microcosme scientifique, où vivent mêlés des philosophes, des historiens, des littérateurs et des savants. Mais il n'y a pas en France que ses cent trente élèves. Il y a les seize mille jeunes gens qui s'ouvrent à la vie d'homme dans les Facultés. Pour ceuxlà, qui seront en majorité les cadres de demain,
il importe au plus haut degré, surtout par ce temps de démocratie, d'être élevés au large, dans la vive atmosphère de la science, et non dans Tair confiné d'un compartiment du savoir.
« L'organisation de notre haut enseignement est vicieuse, a écrit le père Didon dans son livre sur 7^5 Allemands ; elle produit fatalement la division dans Tordre intellectuel; et, par voie de conséquence, dans l'ordre politique et social. Tant que cette organisation ne sera pas réformée, nul progrès, nul essor puissant n'entraînera le pays dans des voies nouvelles et meilleures. »
Il y a, dans ces paroles, un grand fonds de vérité. Ce n'est pas qu'il faille s'en remettre aveuglément à la science du soin de pacifier et de rapprocher les esprits. Dans cette œuvre né cessaire, la science, j'entends la science positive, celle qui est constituée d'une façon définitive, peut beaucoup; mais elle ne peut pas tout, et encore faut-il qu'on se rende un compte exact de ses effets et qu'on n'ait pour elle qu'une foi sans idolâtrie.
Une première illusion serait de croire que, par une sorte de vertu naturelle et irrésistible,
la science met l'unité' dans les esprits par cela seul qu'elle y pénètre.
Par essence, elle est unité. Elle ramène à des lois de plus en plus générales un nombre sans cesse croissant de phénomènes divers. Pour les sens, le monde est un ensemble de choses dissemblables et irréductibles. Pour la science, toutes ces choses se résolvent les unes dans les autres, la mécanique dans les mathématiques, la physique dans la mécanique, la chimie dans la physique. Partout oii elle s'étend, elle porte avec elle Tunité. Le fait qu'elle a saisi a désormais sa place, une place fixe et immuable, dans le système universel des rapports et des lois. Il peut sembler qu'en entrant dans les esprits elle doive exercer sur eux son office naturel, et de plusieurs et divers qu'ils sont, les faire concordance et unité.
Mais cette unité qu'elle semble mettre partout, elle ne la crée pas; elle la trouve. Elle en est la conséquence et l'expression, non le principe et l'origine. Si elle fait rentrer dans des lois communes les phénomènes les plus divers, c'est qu'au fond ces phénomènes sont semblables et dépendent des mêmes lois. Les esprits, au con-
ire, et par esprits j'entends surtout les vo-
lontés, ont ceci de particulier qu'ils n'obéissent qu'aux lois qu'ils se donnent eux-mêmes ou qu'ils acceptent, et qu'ils sont à leur gré discordants ou concordants. Leur intégration scientifique, si elle était possible, serait leur anéantissement.
Ce serait une autre illusion que d'attendre des doctrines scientifiques l'idéal national et social qui seul pourrait, au-dessus des formules desséchées du passé, dont il n "y a plus qu'à secouer la poussière, rallier les esprits et les volontés dans une formule supérieure et plus large.
Il faut soigneusement distinguer entre les doctrines et Tesprit de la science. Les doctrines, ce sont des conceptions générales où se résume à un instant donné, et pour un temps donné, une masse donnée d'observations et de connaissances de détail. Il y a un ou deux siècles, c'étaient les tourbillons, le phlogistique, les créations successives. Aujourd'hui, c'est le déterminisme universel, l'unité des phénomènes, l'évolution du cosmos et la transformation des êtres particuliers; c'est enfin la concurrence vitale, avec la défaite et la disparition des faibles, la victoire et la survivance des forts.
Appliquées aux choses morales et sociales.
ces doctrines aboutissent fatalement à une conception de ces choses, où les actes se lient et s'enchaînent dans un déterminisme aussi rigide que paraît Fètrc celui de la nature, où tout ce qui apparaît sort, qu'on le sache ou non,, d'antécédents déterminés, où Fhomme n'a que le jeu ([ue lui mesurent sa force musculaire et sa force cérébrale, où tout s'évalue en travail mécanique, où, partant, la force remplace le droit comme raison des événements, où le faible est vaincu d'avance et par défaut originel, où il n'y a ni liberté, ni vertu, ni justice, ni pitié.
Ce n'est pas à cette école du laisser-faire et du laisser-passer moral qu'il faut élever notre jeunesse, si nous voulons qu'elle vive et qu'elle agisse.
C'est pour cela, précisément, qu'il faut l'élever dans la pleine clarté de la science, car seule la science peut redresser les mirages qu'elle occasionne. Elle connaît ses pouvoirs, mais aussi ses liaiites. Elle sait que ses théories générales sont des conceptions provisoires, non des axiomes ou des dogmes, et, qu'en dehors d'un certain domaine, elles ne peuvent qu'égarer. Elle sait aussi qu'elle n'atteint que des faits
et des lois, c'est-à-dire des faits encore, mais que le fond des clioses lui échappe. Elle sait encore que dans les faits eux-mêmes il en est, ceux qui nous importent et nous touchent le plus, les faits de l'ordre moral et de l'ordre social, qui ont de tout autres lois que les phénomènes mécaniques. Elle ne confond pas la nécessité qui s'impose avec d'obligation qui s'accepte, et, se connaissant elle-même, elle n'entreprend pas sur la conscience.
Aussi plus notre esprit public paraît enclin à s'imprégner d'idées aux apparences scientifiques, plus on s'inspire dans les choses de la politique et de la société d'analogies ou de métaphores tirées des choses de la science, plus il importe, à l'âge oii la jeunesse fait ses convictions, qu elle vive dans des milieux où circulent librement tous les courants de la science.
C'est là, en effet, que les esprits s'affranchissent avec le plus de facilité, qu'ils se forment le mieux à la réflexion personnelle et s'habituent le plus sûrement à ne pas prendre " la paille des mots pour le grain des choses ». C'est là qu'ils peuvent le mieux acquérir les méthodes précises, et, avec elles, cette information générale et cette droiture de jugement qui dépouil-
lent les réalités des apparences; là encore que, s'appliqiiant chacun à un ordre particulier de travaux, mais vivant tous au même air, dans un air oii se mêlent aux connaissances positives les idées et les sentiments qui viennent de la philosophie, de l'histoire, des lettres et des arts, ils peuvent, plus facilement que dans la demi-claustration et dans le demi-jour des écoles particulières, échapper aux préjugés d'origine, de classe et de métier, et se faire en commun une conception des hommes, des choses et de la vie. Tout les y excite et rien n'y fait obstacle. Tout les excite aussi, et la science, et l'histoire, et la philosophie, à ces énergies intérieures qui sont dans les individus le support des personnes, et dans les peuples celui des patries. Dans ces libres milieux où tout se reflète, le passé et le présent, le vrai et le beau, la patrie et l'humanité, où flottent aussi les germes de l'avenir, tout leur présente aux yeux les divers aspects de la dignité de l'homme, ses devoirs et ses responsabilités.
La belle charte intellectuelle et morale qu'on pourrait écrire pour nos Universités futures !
Aux Universités, les jeunes Français pren-
(Iront les connaissances nécessaires à chacun d'eux pour exercer avec compétence et dignité la profession qu'il aura choisie ; mais ils apprendront aussi que ces connaissances ne sont que le fragment d'un tout, et qu'au-dessus d'elles il y a des idées générales auxquelles il faut s'élever pour penser par soi-même et librement.
Ils seront jeunes, parce qu'il est contre nature d'être vieux à vingt ans. Ils seront gais, parce que la gaieté est saine et parce qu'elle est française. Ils aimeront la vie, parce que la vie est bonne, et que le pessimisme n'est pas de leur race.
Ils apprendront que la science n'est pas la conscience, que l'esprit n'est pas la volonté, et que la volonté ne se règle pas de la même façon que l'esprit.
Ils apprendront qu'ils ont des devoirs envers leur patrie, le devoir militaire d'abord, puis le devoir civique.
Ils apprendront que leur patrie est un être vivant, qui ne peut vivre que par eux comme elle a vécu par leurs pères, qu'elle sera ce qu'ils voudront (pi'elle soit, ce qu'ils seront eux-mêmes, faible s'ils sont faibles,
IGO UNIVERSITES ET FACULTES
forte s'ils sont forts ; qu'elle cesserait d'être s'ils venaient à s'abandonner; et qu'au contraire elle continuera dans le monde sa mission de justice, de liberté et d'humanité, s'ils ont eux-mêmes la claire conscience de cette destinée et les énergies nécessaires pour en assurer le développement.
Ils apprendront aussi qu'ils ont des devoirs envers la démocratie, qu'ils doivent l'aimer, l'éclairer, la servir, sans défaillance et sans bassesse, et que, s'ils sont les plus instruits, c'est pour être les meilleurs, et que les meilleurs sont les plus obligés.
Ils apprendront encore qu'il y a des devoirs sociaux; que, dans la société, la nature et l'histoire n'ont pas fait à tous les parts égales, mais que les mieux partagés doivent aux autres bienveillance, allégement et justice.
Yoilà ce qu'ont mis dans ce mot. Universités, tous ceux qui l'ont pris pour mot de ralliement. C'est beaucoup d'idéal. Je n'en disconviens pas, car de l'idéal il en faut, et il en faut beaucoup, en tout pays, dans l'éducation de la jeunesse. Mais c'est moins d'utopie qu'on ne serait peut-être tenté de croire.
Qu'on se reporte aux précédents chapitres, que Ton compare Fétat passé de nos Facultés à leur état présent. Entre ce qu'elles étaient il y a quinze ans et ce qu'elles sont aujourd'hui, le contraste est saisissant.
Elles ne vivent plus isolées ; elles font corps. En elles est né le sentiment de la solidarité intellectuelle et scientifique. Les décrets de 1885 ont été le produit de ce sentiment à sa naissance, et ils Font fortifié. Nos conseils généraux des Facultés ne diffèrent que par le nom des sénats des Universités étrangères. Comme ceux-ci, ils sont des organes d'unité. En fait, les Universités existent, et quand la loi interviendra, ce sera non pour créer, mais pour confirmer et sanctionner.
Toute cette affaire aura été menée avec méthode et esprit de suite. Pour peu qu'on eût été aventureux, on pouvait tenter de faire les Universités beaucoup plus tôt. On le pouvait au lendemain de la loi de 187o. La loi venait d'accorder aux Facultés libres le droit de prendre ce nom d'Universités, à la seule condition qu'elles fussent trois ensemble. Il eût paru tout naturel que l'État fît à ses propres établissements le même privilège. On eut la sagesse d'attendre.
Un projet do loi prépare par M. W'addinglon, et qui constituait sept Universités, ne fut môme jkTs déposé. Il sembla que ni l'opinion, ni les Facultés elles-mêmes n'étaient encore prêtes à cette transformation. On le pouvait en 1885, après cette enquête qui avait révélé chez beaucoup de Facultés, chez les plus vivantes et les plus agissantes, un vif désir de la constitution universitaire et un sens exact de ce qu'elle commande et de ce qu'elle peut donner. On attendit encore. On crut qu'il valait mieux mettre les Facultés à même de faire les preuves de leur vocation universitaire. On leur donna, poulies faire, une liberté qu'elles n'avaient jamais connue, des organes de vie commune entièrement nouveaux, et on leur dit : Vivez et agissez. Les Universités seront lafin, et elles seront la récompense.
Yoilà cinq ans déjà que dure l'expérience, et sur plus d'un point elle a réussi au delà des espérances les plus optimistes. Le moment de la consécration ne saurait tarder beaucoup. Peu à peu, nous sommes arrivés à ce point qu'indiquait Paul Bert en 1874 : «...Si bien qu'un jour puisse venir enfin où il suffira de quelques articles de loi, ou même de quelques règlements
pour donner à ces Facultés d'une même ville une cohésion plus intime entre elles, une autorité plus efficace dans la gestion de leurs affaires, pour constituer en un mot ces centres universitaires dont tant d'esprits libéraux ont signalé les avantages et réclamé la création. )>
Il faut donc au fait surajouter le droit. Ce n'est pas, qu'on veuille bien le remarquer, simple alïaire de mots ou vanités locales.
Il ne faudrait pas dire : Telles qu'elles sont aujourd'hui, avec leurs conseils généraux, nos Facultés ont un mode de vie comparable à celui des Universités de l'étranger. Elles n'auraient qu'un nom de plus le jour où elles deviendraient des Universités.
Non; aux groupes qu'elles forment aujourd'hui, il manque deux choses essentielles : l'unité et la personnalité. Ces groupements se soutiennent sans doute, car ils reposent sur la bonne volonté et sur une espérance ; mais ils ne constituent qu'un état transitoire et non pas un état définitif. Chacun des éléments qui les constituent est plus fort que le tout, ce qui est une contradiction. Il a l'unité légale; le groupe ne l'a pas. Il a la personnalité civile; le groupe ne l'a pas davantage. Pour être un système
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solide et durable, il manque à ces différents corps une môme force de gravitation, capable de les tenir en ordre. Qu'elle ne leur soit pas donnée, et ce peut-être, à plus ou moins brève échéance, de nouveau la dispersion, et avec la dispersion, Taffaiblissement. On n'est fort qu'à la condition de relever de quelque chose de plus fort que soi-même.
Quant à Tamour-propre des villes qui veulent avoir des Universités, il faut, non pas le dédaigner ouïe railler, mais s'en réjouir. Il faut se réjouir surtout que les plus animées à en vouloir soient précisément celles qui, dans le passé, ont porté le moins d'intérêt à leurs Facultés, et n'ont vu longtemps en elles que des campements de fonctionnaires. C'est une preuve qu'elles attendent des Universités autre chose que ce à quoi les avaient habituées autrefois les Facultés, quelque chose qui leur serve et qui vaille pour elles la peine de nouveaux sacrifices. C'est aussi un symptôme de cette décentralisation intellectuelle qu'on célèbre et qu'on réclame depuis cent ans, et pour laquelle il serait temps vraiment de faire enfin œuvre efficace.
Du reste, à certains signes, on peut prévoir que le moment de la constitution des Univer-
POURQUOI IL FAUT DES UNIVERSITES ICÔ
sites ne saurait tarder bien longtemps. Par ces signes, je n'entends pas ici les changements intérieurs accomplis dans les Facultés, et leur nouvelle façon d'être et de vivre. C'est la preuve expérimentale de leur maturité pour une réforme plus complète. Mais ce ne serait pas un indice qu'en dehors du public très spécial des professeurs, on y prît intérêt. J'entends d'abord l'opinion publique.
Il n'est pas douteux que partout elle s'intéresse aux Universités de demain. A Lyon, par exemple, dans la presse, dans la société, et jusque dans le peuple des travailleurs, on parle couramment de l'Université lyonnaise ; on a foi dans son avenir, dans ses services. A Montpellier, on vient de fêter avec un grand éclat le sixième centenaire de la vieille Université d'autrefois. C'était la commémoration de quelque chose qui n'est plus. Mais on s'était bien proposé d'en faire aussi une préparation à quelque chose qui n'est pas encore et l'on a certainement réussi.
J'enlends aussi les sentiments maintes fois exprimés des ministres, leurs paroles, leurs actes. Comment oublier M. Jules Ferry posant aux Facultés, en 1883. la question des Uni-
UG UNIVERSITES ET FACULTES
versités; M. Goblet, deux ans plus tard, présontant les décrets de 188.'), comme la voie la sùrepour y atteindre ; M. IJerthelotet M. SpuUer, portant à Lille, où les appelaient les Facultés des sciences et de médecine, les Facultés de droit et des lettres de Douai; M. Fallières, constatant, en tête de la Statistique de 1888, que « déjà sur plus d'un point, se nouent, à n'en pas douter, de ces corps qui deviendront à un instant donné des Universités ; » le même ministre encore, l'an dernier, à l'inauguration de la nouvelle Sorbonne, donnant bien haut Tassurance que « la constitution universitaire ne serait pas refusée, avec tout ce qu'elle comporte, aux mieux faisantes et aux mieux agissantes » d'entre les Facultés?
Enfin, à ces signes précurseurs, vient de s'ajouter le signe décisif. Nous avons entendu hier, à Montpellier, aux fêtes du Centenaire, le Ministre de l'Instruction publique, M. Bourgeois, annoncer solennellement, en présence du chef de l'Etat, en présence et aux acclamations des Facultés françaises et des délégués des Universités des deux mondes <( sa résolution de soumettre aux Chambres un projet de loi sur les Universités. »
On dira : « C'est aller contre noire tradition. » — On le dira faussement. C'est y revenir.
i\on pas que j'évoque ici le souvenir de Tantique Université de Paris, qui fut si longtemps la grande clarté du moyen âge, ni celui de ces autres Universités moins brillantes, qui s'éteignirent toutes ensemble il y aura bientôt cent ans. Je ne remonte pas au delà de la Révolution ; mais, je dis et les faits m'autorisent à dire, que les conceptions qu'il s'agit aujourd'luii de réaliser viennent en droite ligne de la Révolution et que, dans tout le cours du siècle, jamais, sauf aux périodes de despotisme, elles n'ont cessé d'être un idéal pour les penseurs et pour les politiques.
A la veille de la Révolution, les Universités de l'ancien régime agonisaient. L'esprit de la
théologie, autrefois leur force et leur vie. ne les animait plus, et, à sa place, Fesprit nouveau, Tesprit de Descartes et de Newton, Tesprit de la science, qui aurait été pour elles un principe de renouvellement et de durée, n'avait pu pénétrer en elles.
La Révolution les supprima, et ce ne fut pas un grand vide. Ce qu'elle mit en leur lieu, ce furent, au premier degré, les Ecoles centrales, et, au degré supérieur, des Ecoles spéciales vouées chacune à l'enseignement d'une science particulière, le Muséum d'histoire naturelle, FEcole polytechnique, les Ecoles de santé.
Or, je l'ai déjà dit, mais il n'est pas inutile de le répéter, rien de plus contraire à ses desseins et à ses projets que ces Ecoles spéciales. Mais souvent, surtout par les temps de révolution, les hommes proposent et les événements disposent. Ce que les hommes avaient proposé était juste le contraire de ce que disposèrent les événements.
Qu'on lise les projets de Talleyrand à FAssemhlée constituante, de Condorcet à l'Assemblée législative, certaines séances de la Convention, les rapports de Briot (du Doubs), de Roger Martin et de Daunou au Conseil des
Cinq-Cents, partout la môme idée, la môme conception générale de renseignement supérieur, conception qui sortait droit de la philosophie encyclopédique et dont la formule était entièrement nouvelle. Sans doute le mot université ne s'y rencontre pas. On était à la veille ou au lendemain de la disparition des Universités de l'ancien régime, et ce mot eût été pour les choses si nouvelles qu'on méditait un mauvais passeport. Mais à défaut de mot, la chose y est. Elle y est pleine et entière, si pleine et si entière qu'aucune des Universités qui existaient alors à l'étranger n'en avait fourni le modèle et n'en pouvait présenter l'équivalent.
C'est bien, au nom près, l'Université moderne, fille et mère à la fois de la science, que cet Institut national où Talleyrand proposait de réunir, organiquement coordonnés, tous les départements du savoir, ce corps « où se trouvera, disait-il, tout ce que la raison comprend, tout ce que l'imagination sait embellir, tout ce que le génie peut atteindre, qui puisse être considéré comme un tribunal où le bon goût préside, soit comme un foyer où les vérités se rassemblent ;... qui, par un commerce non interrompu d'essais et de recherches, donne et
reçoive. répande et recueille toujours: qui, fort du concert de tant de volontés, riche de tant de découvertes et d'applications nouvelles, offre à toutes les parties des sciences et des lettres, de Féconomic et des arts, des perfectionnements journaliers; qui, réunissant tous les hommes d'un talent supérieur en une seule et respectée famille, par des correspondances multipliées, par des dépendances hien entendues, attache tous les laboratoires, toutes les bibliothèques publiques, toutes les collections, soit des merveilles de la nature, soit des chefs-d'œuvre de l'art, soit des monuments de l'histoire à un point central, et qui, de tant de matériaux épars, de tant d'édifices isolés, forme un ensemble imposant, unique, propre à faire connaître au monde et ce que la philosophie peut pour la liberté, et ce que la liberté reconnaissante rend d'hommages à la philosophie... »
Ce sont bien encore les Universités, toujours au nom près, que ces Lycées où Condorcet, pénétré autant qu'homme de son temps de l'unité organique des sciences et sachant leurs divisions et leurs rapports, les groupait en un faisceau et autour d'un même centre, les distribuait en quatre classes : les sciences mathé-
OBJECTIONS Eï REPONSES 171
matiques et physiques, les sciences morales et politiques, les sciences appliquées aux arts, entin les Leaux-arts et les belles-lettres, et traçait pour chacune de ces classes un programme rationnel (l'une telle ampleur scientifique qu'aucune nation ne peut, même à Theure qu'il est, dire qu'elle l'a pleinement réalisé.
Sans doute à l'époque de la Révolution, les L'niversités allemandes valaient mieux que les Universités françaises, et l'esprit de la science y régnait. Mais leur grand éclat date surtout du XIX- siècle. Ce n'est pas de leur exemple que s'inspiraient Talleyrand et Condorcet. Ils construisaient a priori, comme les hommes de leur temps, et, il n'y a pas à dire, ce qu'ils ont construit, c'est de tout point la théorie des Universités modernes.
Ainsi la Révolution, sur ce terrain comme sur d'autres, nous a légué des faits et des idées en désaccord. Les faits ont duré; les Ecoles spéciales de la Convention sont devenues, en se multipliant, les Facultés de l'Empire. Mais en face des faits, les idées aussi ont duré; et plus d'une fois, au cours du siècle, nous les voyons reparaître en ce qu'elles ont de général et d'essentiel, et bien qu'alors leurs origines
historiques soient oubliées ou ignorées, même de ceux qui les remettent en avant, à n'en pas douter, c'est toujours la mémo filiation doctrinale.
La première fois qu'il on reparaît quelque chose, c'est en 1815, avec la première Restauration. Une ordonnance, préparée par Royer- Collard, supprimait l'Université impériale, cette corporation d'Etat, une et totale comme l'Empire, qui englobait tout l'enseignement de France, et elle mettait à la place dix-sept Universités régionales qui eussent porté le nom de leurs chefs-lieux et eussent eu chacune son chef et son conseil.
Il y avait à cette mesure une fin plus politique que scientifique. On voulait avant tout réagir contre l'absolutisme impérial et contre une institution faite à son image et pour être son instrument. Mais à ce dessein hautement avoué, se mêlait aussi, c'est Guizot, un collaborateur de Royer-C.oUard, qui le dit, « le désir de créer hors de Paris, dans les départements, de grands foyers d'étude et d'activité intellectuelle. »
Plus tard, sous le Gouvernement de juillet, l'idée revient au jour avec deux ministres qui
avaient été deux gloires de la Sorbonne, avec Guizot d'abord, puis avec Victor Cousin, et cette fois, c'est bien sans conteste, l'idée des Universités, claire, adulte et dépouillée de tout alliage de soucis politiques.
Ni Guizot ni Cousin ne Ta réalisée. Le temps leur a manqué et aussi une certaine faveur de l'opinion. Mais l'un et l'autre l'ont également tenue avec la même conviction, avec la même hauteur de vues, avec la même préoccupation de décentraliser la science, pour l'idée vraie, seule capable de fournir à l'enseignement supérieur sa forme naturelle.
Il y aurait à citer de l'un et de l'autre plus d'une page excellente sur ce sujet. J'en détache quelques fragments pour Fédification des gens bien informés qui répètent encore que l'idée des Universités est de semence germanique, et qu'elle n'aurait jamais germé ni levé dans des cerveaux constitués à la française.
« Paris attire et absorbe moralement la France... de tous les remèdes à employer en pareil cas, la création de quelques Universités est l'un des plus praticables et des plus efficaces. Qu'il y ait sur divers points de la France de grands fovers d'étude et de vie intellectuelle,
174 UXnnERSITES ET FACULTÉS
OÙ les lettres et les sciences, dans toute leur variété et leur richesse, offrent à leurs adeptes de solides leçons, les instruments du travail, d'honorables carrières, les satisfactions de l'amour-propre, les plaisirs d'une société cultivée ; à coup sûr, les maîtres éminents et les jeunes gens distingués se fixeront volontiers là où ils trouveront réunis et à leur portée de tels avantages; ils y attireront et y formeront peu à peu un public animé des mêmes goûts, sensible aux mêmes plaisirs; et Paris, sans cesser d'être, parmi nous, le théâtre de l'activité littéraire et savante, cessera d'être le gouffre où viennent s'engloutir tant d'esprits capables d'une vie plus utile et dignes d'un meilleur sort. »
(( Mais pour répondre à leur destination, de tels établissements veulent être complets et un peu éclatants ; si la parcimonie scientifique ou économique s'en mêle, elle les tuera au moment même de leur naissance. Il faut que dans les nouvelles Universités et dans leurs diverses Facultés, Lettres, Sciences, Droit, Médecine, Théologie (si l'Eglise s'y prête), le nombre et l'objet des chaires soient en harmonie avec l'état actuel des connaissances humaines et que la condition des professeurs y
soit assurée, commode, digne. » (Guizot, Mémoires pour servir à P histoire de mon temps.)
« Conformément à tout ce que j'avais dit et répété dans mes ouvrages, je me proposais de substituer peu à peu aux Facultés isolées, éparpillées et languissantes sur une multitude de points, un système de grands centres scientiliques où toutes les Facultés fussent réunies, selon la pratique du monde entier Oui, je ne le cache pas, si j'admire profondément l'unité de la France, je ne crois pas que cette précieuse unité fût en péril parce qu'il y aurait de la vie ailleurs qu'à Paris... Je suis convaincu qu'il est possible d'établir dans un certain nombre de villes des foyers de lumières, qui, en projetant leurs rayons autour d'eux, éclaireraient et vivifieraient de grandes provinces, au profit de la civilisation de la France entière. » (Y. Cousin, Y Instruction publiqup en France sous le Gouvernement de juillet. )
« L'intention du gouvernement est de créer sur quelques points de la France un certain nombre de grands centres d'instruction supérieure qui puissent devenir des foyers de lumières pour les provinces où ils seront placés. Des Facultés isolées peuvent avoir leur
avantage; mais la plus grande force de ces établissements se tire de leur réunion. Une Faculté de droit ne peut guère se passer du voisinage dune Faculté des lettres, et une Faculté des sciences est à la fois le fondement et le couronnement d'une Faculté de médecine. C'est ainsi que toutes les connaissances humaines se lient et se soutiennent Tune l'autre et communiquent à ceux qui les cultivent une instruction solide et étendue, de véritables lumières. Il n'est pas non plus sans quelque intérêt social et politique de retenir dans nos provinces une foule de jeunes gens, dont les talents, mûris dans les grandes écoles de leur pays, peuvent tourner à son profit et concourir à former ou à fortifier cette vie provinciale, jadis si animée, aujourd'hui si languissante, et dont le retour serait un bienfait sans aucun danger dans la puissante unité de la France. » (Victor Cousin, Exposé des motifs du projet de loi portant création d' une Faculté de médecine à Rennes.)
S'il faut des ancèti'es, en voilà.
Et ce ne sont pas les seuls.
Lorsque le second Empire, près de finir, se montra disposé à concéder la liberté de renseignement supérieur, on s'aperçut que les Facultés faisaient eau par plus d\m point et Ton sentit quVjn ne pouvait vraiment pas les livrer à la concurrence en cet état de délabrement.
J'ai déjà parlé de cette commission qu'on avait chargée, sous la présidence de Guizot, de préparer un projet de loi, et où furent entendues les voix les plus diverses: MM. Renan, Boissier, Bréaî, Dumas, Prévost-Paradol. Laboulaye, le P. Captier, le duc de Broglie. Elle conclut à la liberté de l'enseignement supérieur. Mais à cette liberté, elle mit comme condition la réforme préalable des Facultés de l'Etat.
Or, que proposa -t- elle? Justement ce qu'avaient déjà voulu Guizot. Victor Cousin, Dubois (de la Loire-Inférieure ). et Duvergier de Ilauranne, ce dont nous poursuivons aujourd'hui la réalisation, à savoir : « l'organisation dans quelques-unes des principales villes de l'Etat, et avec leur concours, d'un enseignement supérieur complet, réunissant toutes les Facultés avec leurs dépendances nécessaires. » Traduisez la périphrase. C'est bien des Universités qu'il s'agit.
Ainsi, tout le long du siècle, alors que les faits multiplient et dispersent les Facultés empiriquement, sans raison, sans mesure, sans relation à une conception d'ensemble, en face d'eux ridée subsiste , et périodiquement elle reparaît pour indiquer la route, comme les feux de ces phares qui brillent et s'éclipsent tour à tour dans Fobscurité des nuits. Elle est aujourd'hui dans sa période de plus grand éclat. Cette fois, on s'est laissé guider par elle. Encore un peu, et bientôt on sera dans le port.
(Suite)
On dira sans doute aussi : C'est rompre l'unité de r Université de France, de ce corps public fait à rimage de la nation, un et indivisible, et fait ainsi pour maintenir par une éducation commune, inspirée du même esprit, Tunité nationale.
Je n'affaiblis pas l'objection. — Mais immédiatement cette remarque vient à l'esprit, que si l'Université de France était vraiment indispensable à l'unité de la patrie, il y a longtemps déjà que la patrie serait en péril de morcellement.
Voilà longtemps,, en effet, au juste quarante ans sonnés d'hier, que l'Université de France, qui fut tour à tour impériale et royale, a légalement disparu. C'était à l'origine, telle que la
liront la loi de 1806 et les décrets de 1808, une corporation laïque , vouée à renseignement, investie du monopole de renseignement, ayant SCS biens propres, son budget indépendant, sa juridiction spéciale, son conseil et son grandmaître. La Restauration fit brèche en elle en transformant son grand-maître en ministre. Le Gouvernement de juillet élargit la brèche, en fondant son budget dans le budget de l'Etat. Enfin la loi du lo mars 1850 la démantela complètement. Son monopole fut supprimé; sa dotation fut biffée du grand-livre; ses biens furent incorporés au domaine public ; son nom môme fut rayé de la loi.
Lisez cette loi de 1850 : pas une fois vous n'y rencontrerez le nom d'Université. Ce qu'elle crée et ce qu'elle organise, c'est un double régime d'enseignement, d'un côté l'enseignement privé, de l'autre, l'enseignement de l'État. Celui-ci, elle l'appelle l'Instruction publique et non plus l'Université ; son chef, ce n'est plus le grand-maître, c'est le ministre de l'Instruction publique ; son conseil suprême, ce n'est plus le Conseil de l'Université, c'est le Conseil de l'Instruction publique, et. pour la première fois, il y entre des membres étran-
gers à renseignement. Et tout cela de propos réfléchi, de dessein délibéré.
A partir de 1850, c'en est donc fini de la corporation impériale. Elle a fait place à une hiérarchie administrative, et il ne reste plus d'elle qu'un nom, expression courante, dont on se servira désormais pour désigner l'enseignement de l'État par opposition à l'enseignement privé.
Mais eût-elle continué d'exister, qu'il n'y aurait ni contradiction, ni péril à ce que, tout en restant l'Université de France, elle comprit les Universités de Paris, de Lyon, de Bordeaux, de Montpellier, d'autres encore, comme la France comprend Paris, Lyon, Bordeaux, Montpellier. Il ne s'agit pas ici de l'unité absolue des philosophes, laquelle n'est pas de ce monde, mais bien de l'une de ces unités concrètes et changeantes, toujours relatives, qui ne sont autre chose qu'un groupement d'éléments multiples et divers. Or, il n'y a pas pour ces groupements de type absolument immuable ; ils se font de façons fort différentes, suivant les temps, suivant les lieux, et de ces façons, la meilleure est toujours celle qui sort
LiAfiD. — Universités et Facultés. '16
1S2 UNIVERSITES ET FACULTES
de la réalité même et du développement organique des choses.
Fait remarquable, en 1807, ce fut tout d'abord en Universités régionales que Ton proposa de subdiviser l'Université impériale, dont la loi venait de décréter Tunité et Findivisibililé. Et plus tard, lorsque Guizot et Cousin songèrent sérieusement à créer des Universités provinciales, ce n'était pas, je pense, pour ruiner rUniversité, eux qui furent les derniers sur la brèche pour la défendre.
On dira peut-être encore : les Universités sont incompatibles avec les principes généraux de notre droit public.
Ce serait mal entendre ce qu'elles peuvent être, ce qu'elles doivent être, ce qu'elles demandent à être. Outre qu'elles n'auront que la constitution que le législateur voudra bien leur donner, que redouterait-on de leur venue ? Un retour à l'ancien régime? Mais nul ne s'est avisé et nul ne s'avisera de réclamer pour elles les privilèges qui furent ceux des Universités d'autrefois.
Les professeurs paient et paieront les taxes comme tous les citoyens. Les étudiants ne font
pas et ne feront pas, comme jadis, entrer en franchise le vin de leurs récoltes. Maîtres et élèves sont et resteront justiciables du droit commun ; n'ont et n'auront de juridiction spéciale que pour les fautes contre la discipline. Je ne crois pas non plus qu'ils soient disposés, comme autrefois, à en appeler au pape contre le prince. Ils sont hommes de leur temps et citoyens français.
Et si ce mot d'Universités remis en circulation a çà et là éveillé d'antiques réminiscences et provoqué de singuliers anachronismes, ce n'ef:t pas chez eux, c'est à côté d'eux. Mais cela ne tire pas à conséquence. Qu'importe, par exemple, que le jour de Pâques dernières, un évêque ait dit en chaire : « Je garde mon titre de chancelier de l'Université, on ne peut pas me l'ôter ? » Ce n'est pas à lui pour cela que le recteur fera signer les diplômes.
Les droits de l'État ne sont pas davantage en péril ou en question. Les futures Universités ne demandent pas la séparation, et je crois qu'elles auraient de bonnes raisons pour la refuser si, par impossible, elle leur était offerte. C'est pour l'État et à ses frais qu'elles cultiveront la science. C'est en son nom qu'elles l'enseigne-
lont. Par suite, oUes seront naturellement soumises à son contrôle, à sa tutelle. Elles n'auront pas Fimpertinence de dire ou de penser : De tous vos fonctionnaires, je ne puis connaître qu'un, celui qui paie. Elles lui rendront donc compte, non seulement de l'emploi de ses deniers, mais encore de leurs travaux, de leur vie, de leurs progrès. Elles ne se recruteront pas sans lui et contre lui.
De son côté, FEtatne se dépouillera d'aucune prérogative en leur donnant la personnalité civile, comme l'ont déjà les Facultés, en les laissant maîtresses de leurs biens, comme les Facultés le sont déjà, en leur permettant de recevoir de toute main, comme font déjà les Facultés, en leur donnant la pleine indépendance scientifique et tout ce qu'elle entraîne de franchises administratives et en les laissant, à leur gré, avec des traits communs à toutes, prendre des physionomies propres, en rapport avec les coins de France où elles seront placées.
Elles . ne seront donc ni des Etats dans l'Etat, ni des églises dans l'Etat. Elles seront des organes de l'Etat, constitués par l'Etat luimême, pour remplir, avec toute l'indépendance qu'elle exige , une des fonctions morales de l'Etat .
Ici se pose une question à laquelle je ne puis éviter de répondre. Nous avons quinze groupes de Facultés, sans compter les Ecoles d'Alger. Faudra-t-il, d'un coup de baguette, en faire autant d'Universités? — Je n'hésite pas à répondre : Non, cent fois non. Tout, plutôt que cette faute; tout, le statu qiio et même, s'il le fallait, le retour en arrière. L'avenir, du moins, ne serait pas compromis.
Considérez chacun de ces groupes. Dans six seulement, vous trouverez les quatre Facultés ; des autres, sept n'en ont que trois, et deux sont encore plus mal nantis, n'ayant que les sciences et les lettres. Or, comme l'Université est, par définition, Fécole universelle, celle où se cultivent, où s'enseignent toutes les parties du savoir, pour avoir rien que les matériaux, je
dis les matériaux bruts, do quinze Universités, il faudrait d'un seul coup improviser douze Facultés nouvelles, deux de droit et dix de médecine. A moins qu'on n'inventât des trois quarts d'Université. — ^lais de ces quinze Universités, complètes ou incomplètes, combien seraient des touts artificiels et combien des touts naturels?
Je ne sais si l'idée de quinze Universités hante sérieusement les esprits. Dans ce cas, il y aurait lieu de la décourager au plus vite. Il ne faudrait pas, en effet, que l'expérience de ces trois quarts de siècle fût entièrement perdue, et que, par oubli de l'histoire de nos Facultés, par méconnaissance des conditions particulières qui sont faites en France à l'enseignement supéiieur, et que j'indiquerai plus loin, on fût, une fois de plus, victime de cette fatalité qui, sous tous les gouvernements, a fait créer, multiplier, disperser les Facultés à l'aventure, sans proportion, sans suite, sans vue d'ensemble, et le plus souvent pour des exigences qui n'avaient rien à voir avec les intérêts de la science et de l'enseignement supérieur.
Ce serait une curieuse histoire à suivre depuis
le commencement du siècle. J'en indiquerai seulement quelques épisodes. C'est TEmpire qui, changeant le nom des Ecoles spéciales de la Convention, créa les Facultés. Il lit douze Facultés de droit et cinq Facultés de médecine. Ce n'était pas excessif. Mais il décréta vingtsept Facultés des sciences et vingt-sept Facultés des lettres. Il en mit une paire au chef-lieu de chaque académie. Et pourquoi les semait-il sur tout le territoire avec cette profusion? Pour Tunique raison que c'étaient, non pas des écoles de haut enseignement, mais des jurys de baccalauréat.
Dans cette surabondance, la Restauration tailla et abattit. De ces cinquante-quatre Facultés des lettres et des sciences, dont quelquesunes n'avaient d'ailleurs existé que sur le papier, elle n'en laissa debout que .six pour les lettres et sept pour les sciences; mais elle le fit arbitrairement, à l'aveugle, sans souci de l'avenir, sans trace de système, fauchant Lyon, Nancy, Montpellier, Rennes, Bordeaux, mais ne touchant pas, on se demande pourquoi, à Besançon et à Dijon.
De 1830 à 1848, on créa bon nombre de Facultés nouvelles. Il en était de nécessaires,
qui répondaient à des besoins de l'enseignement et de la science. Par malheur, ce ne fut jjas le cas pour toutes. Le procès-verbal d'une séance de la Chambre des Pairs, en 1844, en dit long sur cette affaire. On proposait d'abolir les jurys de baccalauréat, par lesquels la Restauration avait remplacé les Facultés supprimées. Un pair, son nom n'importe pas, combattait la mesure et demandait comment on s'y prendrait pour recevoir les bacheliers. « Soyez sans inquiétude, interrompit le ministre, M. de Salvandy, on multipliera les Facultés 1 » — u C'est fort grave, cela, monsieur le ministre, » riposta Victor Cousin. — C'était grave, en effet. Ce fut fait cependant.
Ce fut fait encore sous l'Empire, en 18o4. D'une seule fournée, on institua huit Facultés nouvelles, cinq pour les sciences, trois pour les lettres, et voilà comment, jusqu'à ces dix dernières années, un si grand nombre de nos Facultés étaient points morts ou languissants ; comment aussi, malgré tant d'efforts pour les animer, plusieurs manquent encore de vigueur et d'élan.
La République elle-même, malgré un souci plus éclairé des intérêts du haut enseignement,
u'est pas sans reproche à cet endroit. Elle n'a pas fait, il est vrai, de nouvelles Facultés des lettres ou des sciences. Mais elle a fait cinq Facultés de médecine. Sur ce nombre, il en était d'absolument nécessaires. Mais les autres? Je me contente de dire : attendons l'avenir. Cependant, un fait déjà m'inquiète. Nous avons aujourd'hui trois Facultés de médecine de plus qu'en 1876, et, au total, nous ne faisons pas, bon an mal an, beaucoup plus de docteurs en médecine. Et puis, je ne vois pas que la pléthore d'étudiants qui encombrait l'Ecole de Paris se soit beaucoup écoulée sur les Facultés de province.
Ainsi, toujours la multiplication outrée, la dispersion, l'éparpillement.
Tout autres n'ont cessé d'être les vues des partisans de l'autre système, des universitaires, de ceux qui, avant tout et par-dessus tout, ont eu devant les yeux la fonction scientifique et l'office éducateur de l'enseignement supérieur. Quelques centres seulement, mais forts et bien pourvus, voilà ce que toujours ils ont proposé, réclamé. Condorcet en voulait trois, Guizot cinq, Yictor Cousin pas davantage.
Lisez et méditez ce fragment d'un discours de Cousin, perdu dans ses œuvres complètes, et qu'il eût fallu graver, sur un métal solide, dans le cabinet des Ministres de Tlnstruction publique.
« Il ne faut pas croire que l'homme éminent, M. Royer-Collard, qui, en 1816, a diminué le nombre des Facultés des lettres, ait pris cette mesure, comme l'a dit M. le rapporteur, par pure économie. L'économie a pu être un des motifs, mais elle n'a pas été le fondement de cette décision. L'expérience avait prouvé qu'il n'était pas possible de multiplier les Facultés sans mettre en péril leur haute mission, qui est l'enseignement approfondi des sciences... Ce n'est rien de créer des Facultés, il faut les faire grandes et fortes. Les éparpiller, c'est les annuler. Le principe incontestable en cette matière... c'est un petit nombre de grands foyers d'études, qui aient des professeurs éminents et beaucoup d'élèves. Multipliez les Facultés, vous abaissez l'enseignement et vous diminuez le nombre des élèves... Voulez-vous donc renouveler les Universités de Valence et d'Orange? Il vous plaira de créer une Faculté dans telle ville... Fort bien; il suffit pour cela
J'iino allocation au budget ; mais il n'y a qu'un malheur, c'est que les grands professeurs, qui sont la vie des Facultés, vous manqueront ; et puis il n'y viendra pas d'élèves. Il faudra mettre les cours le soir, afin d'attirer les dames et un certain nombre d'hommes oisifs, qui viendront y chercher un délassement aux travaux de la journée. C'est là, Messieurs, une Faculté d'agrément, c'est une sorte d'athénée où un bénévole auditoire vient écouter un frivole enseignement. Ce n'est pas là une institution sérieuse oii se forme et s'élève la jeunesse d'un grand peuple. »
Est-ce d'hier? est-ce d'aujourd'hui? Mais que ce soit d'hier ou d'aujourd'hui, hier c'était vrai, et c'est vrai aujourd'hui.
Je n'ignore pas qu'au ministère de l'Instruction publique, il n'y a pas longtemps encore, ceux-là mêmes qui ont eu le plus à cœur le relèvement de l'enseignement supérieur et qui ont voué à cette noble tâche tout ce qu'ils avaient d'intelligence, de forces et de patriotisme, ont professé d'autres maximes. Je rends hommage à leurs grands services et à l'élévation de leurs intentions. Mais cela ne m'empôche pas de dire, sans hésitation et sans eni-
barras, que, sur ce point d'importance capitale, ils ont, ce me semble, fait fausse route.
Ils s'étaient dit : l'Empire d'Allemagne a vingt et une Universités pour quarante -six millions d'habitants, et beaucoup sont prospères, .toutes sont vivantes. Est-ce avoir trop d'ambition pour la France que de vouloir pour elle quinze ou seize centres d'études supérieures? Y renoncer, avant de l'avoir tenté, ce serait avoir « peu de souci de la dignité nationale. » « Avant de nous résigner à un rôle si humble, il faudrait s'être bien assuré qu'une nécessité sans merci nous y condamne. >>
Yingt et une Universités et vingt-neuf mille étudiants en Allemagne, pour quarante-six millions d'habitants, ce serait pour la France, si l'on raisonnait du même au même, seize ou dix-sept groupes de Facultés et vingt-deux mille cinq cents étudiants. Mais ici, on ne peut raisonner de la sorte; c'est uniquement par analogie qu'il faut conclure, et l'analogie, sous peine d'erreur, doit tenir compte des différences autant que des ressemblances. Or, dans l'espèce , entre la France et l'Allemagne, nombreuses et profondes ont été de tout temps les
différences; nombreuses et profondes elles sont restées.
Tout d'abord, c'est la façon dont sont organisées les études secondaires.
En Allemagne, on les tient pour une partie, non pour un tout, pour un acheminement, non pour une fin, en un mot, pour la préparation aux études supérieures qui se font à l' université.
En France , au contraire, organisées à une époque où, en dehors des études professionnelles de droit et de médecine, il n'y avait pas à proprement parler d'enseignement supérieur, on y a mis. en outre de ce qu'elles devraient normalement contenir, quantité de choses qui rentrent vraiment dans le domaine des Facultés, la philosophie, l'analyse géométrique, certaines parties élevées de la physique et de la chimie. On les y a mises, et on les y laisse, un peu par habitude, beaucoup aussi parce que, pour nombre d'élèves, ce n'est pas la Faculté, mais l'Ecole spéciale, qui est l'aboutissant naturel du lycée.
Aussi, qu'en résulte-t-il? En Allemagne, la Faculté de philosophie, sciences et lettres ensemble, est la plus peuplée de toutes. Au
sortir du gymnase, les esprits vont s'y mettre pour quelque temps au régime de la science libre. Chez nous, au contraire, le baccalauréat, avec son appareil encyclopédique, est tenu pour une quittance générale et délinitive envers les lettres et les sciences. On se spécialise aussitôt, et rarement on s'avise avant de le faire qu'il y a, au-dessus du collège, des écoles largement ouvertes, où il serait bon de passer quelque temps.
Par suite, à l'inverse de l'Allemagne, nos Facultés des lettres et des sciences, si longtemps sans élèves réguliers, n'ont encore aujourd'hui entre toutes les autres que le plus faible contingent, et composé pour la majeure partie d'aspirants professeurs, maitres-répétiteurs, boursiers et candidats aux grades. J'ai confiance que la nouvelle loi militaire, qui donne à la licence es lettres et aux licences es sciences une prime égale à celles du doctorat en médecine et du doctorat en droit, apportera à cet état de choses d'heureux changements. Mais pour longtemps encore les meilleurs recrues de ces Facultés, les plus nombreuses, les plus stables, seront les futurs professeurs.
Si encore ils passaient tous par les Facultés
T^NIVERSITÉS ET FACULTÉS 195
avant d'avoir licence d'enseigner ! Mais non, et ceci est un second trait de différence avec FAllemagne. Là, nul professeur de gymnase qui n'ait étudié à l'Université, et de ce fait résulte maint avantage.
Autres sont nos mœurs, autres nos règlements. Le tout est d'avoir le grade, licence ou agrégation, qu'on y soit parvenu par l'École normale ou par les Facultés, ou bien qu'on Tait acquis par un travail solitaire. Et encore je ne vise que l'enseignement public, celui des lycées et des collèges. Car dans l'enseignement libre, inconnu en Allemagne ou du moins fort différent du nôtre, la possession d'un diplôme n'est imposée qu'aux directeurs. On y peut enseigner, et beaucoup y enseignent, surtout dans les maisons ecclésiastiques, sans preuve universitaire d'aucune espèce. Il suffit que le gérant responsable, eût-il vingt maîtres sous ses ordres, soit bachelier. Eux peuvent se passer de l'être. Ainsi l'a permis la loi. Nouvelle cause de pauvreté pour nos Facultés des sciences et des lettres.
Et ce n'est pas la dernière. En voici une autre, des plus puissantes, qui tient à nos mœurs, et de laquelle l'Allemagne, où toute
science théorique se donne à ri'niversité, n'offre pas Fanalogue.
Je parle des Ecoles spéciales, de celles surtout au profit des(juel]es s'est constitué un monopole inflexible. Il faut louer sans réserve leur glorieux passé, leurs éclatants services. Mais il faut bien aussi constater qu'elles sont, en particulier pour les Facultés des sciences, une terrible concurrence. Quand sur les quinze cents jeunes gens qui chaque année affrontent ses concours, l'Ecole polytechnique a prélevé sa dîme, du meilleur froment, puis après elle l'Ecole centrale, puis après celle-ci l'externat de l'Ecole des ponts et chaussées et de l'Ecole des mines, que peut-il bien rester, à de rares exceptions près, pour les Facultés des sciences?
Ce ne sont pas assurément les meilleurs sujets. Et encore, voyez quelle situation leur est faite. Ils n'ont pas même l'espoir, à force de travail, à force de mérite, "de se retrouver aux prises, pour l'accès des carrières savantes, avec leurs concurrents heureux de la première heure. Pour entrer dans certains services de l'Etat, il faut avoir franchi le seuil de l'Ecole polytechnique. Une seule perspective s'ouvre devant
eux, l'enseignement, et chaque jour elle se rétrécit davantage.
Il est encore toute une catégorie d'étudiants, fort nombreuse en Allemagne, qui nous échappe, les théologiens. Ils sont six mille dans les Universités allemandes, près de cinq mille protestants et plus de douze cents catholiques, pour la plupart laborieux, instruits et appliqués aux études de philologie.
En regard, nous n'avons que la toute petite troupe des théologiens protestants de Paris et de Montauban, moins d'une centaine. Les autres, les gros bataillons, tous les catholiques, et ils sont des milliers, sont élevés en vase clos, dans des séminaires, loin du plein air de la vie scientifique, loin des Facultés, et c'est à peine si de temps en temps il en vient quelques-uns aux Facultés des lettres.
Et puis, il y a Paris, la ville unique, l'attrait et le gouffre. ]\ous avons environ seize mille étudiants de tout ordre. Bien répartis, ce serait assez pour faire vivre utilement une douzaine de centres. Mais sur ce nombre, combien sont à Paris? Près de dix mille. Allez donc persuader au trop-plein qu'il ferait bien, dans son propre intérêt, d'abandonner une ruche encom-
brée et d'essaimer vers Caen, Dijon, Besançon, Poitiers, Rennes ou Clermont? On ne peut pourtant pas parquer de force les étudiants dans telle ou telle Académie, suivant leur lieu d'origine, et leur interdire Paris, ses ressources et ses plaisirs, parce qu'ils sont de Dunkerque ou de Bayonne.
L'unique moyen d'opposer à cette force excessive d'attraction, une force centrifuge efficace, ce n'est pas d'affaiblir les contrepoids, en les subdivisant, en les éparpillant, mais d'en avoir seulement quelques-uns, places aux bons endroits, coordonnés ensemble, et tous d'une masse assez puissante pour être, sur un rayon moins étendu que Paris, des centres d'attraction. C'est le bon sens et c'est aussi l'expérience. En dehors de Paris, où voyons-nous les étudiants se porter de préférence? Là où les locaux sont les plus vastes, l'outillage le plus complet, les ressources les plus abondantes, les maîtres les plus nombreux, l'enseignement le plus varié.
Rien en Allemagne, même après l'hégémonie de la Prusse et la colossale croissance de Berlin, rien d'égal à cette aspiration centrale de Paris. L'Université de Berlin s'est beaucoup accrue depuis vingt ans, mais pas au point de
rompre tout équilibre avec les autres. Elle a 6,000 élèves et plus; mais il en reste aux autres 23.000 : plus de 3,000 à Leipzig; autant à Munich et nulle part moins de 6o0. Et cette jeunesse circule d'une ville à Tautre, passant un semestre à Berlin, un autre à Leipzig, un troisième à Heidelberg. portant de lune à l'autre sa curiosité et son mouvement.
En France, rien de semblable. On choisit sa Faculté et l'on s'y fixe à demeure, ou s'il se produit quelque mouvement, c'est un flux de la province sur Paris, jamais un reflux de Paris sur la province, jamais un échange des villes de province entre elles.
Cette immobilité a bien des causes ; d'abord nos habitudes générales qui sont peu voyageuses, puis l'uniformité de nos programmes d'examen qui impose l'uniformité des études, et partant, empêche de se créer ici ou là de ces spécialités qui seraient des attractions; enfin, l'absence de rivalité entre les Facultés des départements et la marche convergente de leurs meilleurs maîtres sur Paris, et sur Paris seulement.
Sans doute, on réagira, on a déjà réagi. Il ne parait pas impossible d'assouplir les études et de
k'ur donner plus de jevi, de spontanéité et de variété. Rien n'empêchera non plus, ce semble, une fois les Universités créées, qu'elles prennent chacune sa physionomie propre et qu'il y soit fait aux maîtres de tels avantages moraux et matériels qu'ils aiment à y rester et à y faire école. Les associations d'étudiants pourront aussi devenir quelque chose comme ce qu'étaient les mères pour les compagnons du tour de France et inviter les étudiants à être à leur façon de ces compagnons-là. Mais tout cela, c'est l'espérance, c'est l'avenir, et un avenir que l'on compromettrait d'une façon certaine et irrémédiable en multipliant outre mesure les Universités.
Ge serait donc mal raisonner que de conclure, en cette matière, du même au même, entre deux pays où subsistent tant de dissemblances. Il a été légitime de s'inspirer de l'Allemagne d'une façon générale. Il serait dangereux de transformer les analogies en identités. Il sera bon d'avoir des Universités comme l'Allemagne en a. Il serait mauvais d'en vouloir en proportion de ce qu'elle en a. Il faut tenir compte des conditions de temps et de lieu, des mœurs et de l'expérience, et pas un de tous ces
faits qui n'aboutisse droit à cette conclusion : pour être vivantes, pour être viables, les Universités françaises ne devront pas se faire par la transformation subite et géne'rale de tous les groupes de Facultés, mais graduellement, successivement, et là seulement où se seront formés d'eux-mêmes des corps dignes de ce nom et des avantages qu'il comporte.
Mais de cette conclusion sort aussitôt une grosse difficulté. Nous avons quinze groupes de Facultés. S'ils ne peuvent tous prétendre à devenir des Universités, que deviendront les autres ? Une solution logique et facile serait d'en supprimer quelques-uns. Mais elle n'a qu'un défaut, c'est d'être impraticable. Je ne parle pas des résistances qu'y opposerait le régime parlementaire, de la coalition qui ne manquerait pas d'unir contre elle les représentants des centres menacés. Rien que pour transférer à Lille les Facultés de Douai, il a fallu tout le courage de M. Berthelot et de M. Spul- 1er. Que ne faudrait-il pas le jour où il s'agirait de supprimer sur plusieurs points à la fois ? Mais, encore un coup, je ne parle pas de cela. Je parle seulement de la probité de l'Etat.
L'Etat doit être honnête homme. Le serait-il le jour où. au mépris des sacrifices faits par certaines villes pour leurs Facultés, il viendrait les leur enlever. (3n eût pu tenter de réduire sensiblement le nombre des Facultés il y a quinze ou vingt ans, alors que l'enseignement supérieur, mal logé, mal outillé, languissait à peu près partout dans les départements. On pouvait alors, si Ton avait eu un plan d'ensemble bien arrêté, et si l'on s'était proposé de constituer sur certains points d'élection quelques Universités bien pourvues et bien dotées, tirer argument des charges de l'Etat et de la nécessité de n'éparpiller ni les ressources ni les forces. Qu'avaient fait alors la plupart des villes pour leurs Facultés ? Si peu qu'elles n'eussent pu sans invraisemblance crier à la spoliation.
Mais aujourd'hui, c'est autre chose. On a pendant dix ans soufflé l'émulation entre elles; on leur a demandé beaucoup pour l'enseignement supérieur et elles ont donné beaucoup, les petites proportionnellement plus que les grandes, parce que, pressentant qu'un jour elles pourraient être menacées, elles sentaient bien aussi que leurs sacrifices seraient ce jour-là leur plus forte défense. Voilà des villes comme
Grenoble, comme Caen, comme Rennes, pour n'en pas citer d'autres, qui ont dépensé des millions à bâtir des palais ou des ateliers à la science. Elles Font fait à la demande de l'Etat, avec l'aide de l'Etat. Entre ellles et l'Etat, il y a contrat tacite et, pour le rompre, il faudrait d'autres nécessités.
Sans compter que le jour où l'Etat viendrait à retirer ses Facultés de tel ou tel lieu, immédiatement y surgiraient des Facultés catholiques, les seules qu'ait enfantées jusqu'à présent la liberté de l'enseignement supérieur.
Il faudra donc une autre solution. M. Waddington, après la loi de 1875, en avait imaginé une qui avait le mérite de ne rien détruire, de ne rien supprimer.
On eût fait de tous les établissements d'enseignement supérieur. Facultés et Écoles préparatoires, disséminées sur tout le territoire, un certain nombre, assez limité, de groupes. Chaque groupe se fût appelé Université. Chaque Université eût eu comme un siège métropolitain et des sièges suffragants. C'eût été une sorte de système sidéral, avec un astre central et des satellites. Ainsi, l'Université de Paris eût
compris autour des Facultés do Paris, les Facultés de Caen, l'Ecole de médecine <le Rouen et celle de Reims ; l'Université de Lyon eût englobé, autour des Facultés de Lyon, celles de Grenoble, celles de Dijon, celles de Clermont; l'Université de Montpellier eût fait graviter, autour des Facultés de Montpellier, celles de Toulouse, celle de Montauban, celles d'Aix, celle de Marseille, et jusqu'aux Ecoles d'Alger. Au centre de chaque Université, un chancelier, un curateur et un conseil, un conseil oii eussent siégé, deux fois l'an, des représentants de tous les établissements compris dans l'Université. De la sorte, tout était conservé et tout s'ordonnait autour de quelques points.
Mais était-ce bien là l'ordonnance universitaire? — L'Université est un être vivant. Toutes les parties doivent en être disposées comme des organes, se toucher, s'unir, vivre ensemble, se compléter l'une par l'autre, réagir l'une sur l'autre et concourir harmoniquement à une résultante commune. Est-ce à cela qu'eussent .conduit les idées que je viens d'esquisser? N'auraient-elles pas plutôt constitué, sous le nom d'Universités, des simples juridictions, des circonscriptions géographiques et administratives,
UNIVERSITES ET FACULTES 20ô
quelque chose comme les garnisons de nos corps d'armée?
Il ne m'appartient pas d'indiquerde solution. Mais peut-être, quand le moment sera venu, songera-t-on oue s'il n'est pas possible de supprimer nombre de nos Facultés, il n'est pas nécessaire qu'elles soient toutes constituées et organisées sur le même plan.
A la lin de l'ancien régime, il y avait en France vingt-deux Universités. C'était trop pour qu'elles fussent prospères. Dès le milieu du xwf siècle, on avait réclamé contre cet excès : « Ce grand nombre d'Universités, avait dit, en 1645, François le Maire, conseiller au présidial d'Orléans, ce grand nombre d'Universités, en 'France, n'apporte que désordre, trouble et mépris des bonnes lettres. » Cent ans plus tard, Guyton de Morveau, disait de même : « La multiplicité des Facultés... serait peu favorable, peut-être même inutile et souvent pernicieuse aux progrès des sciences. »
Tl parut alors à un réformateur, sage et prudent entre tous, au président Rolland, que le meilleur remède serait d'avoir deux sortes d'Universités, les unes complètes et les autres incomplètes, celles-ci pourvues des
enseignements fondamentaux et essentiels, mais de ceux-là seulement, les autres, « réunissant dans leur sein l'enseignement de toutes les sciences ». « Les Universités qui seraient complètes devraient être très rares, et placées seulement dans les villes principales, que leur grandeur, leur opulence, leur position semblent destiner au dépôt des sciences. »
N'y aurait-il pas là les éléments d'une solution?
L'enseignement supérieur a une double fonction, l'une professionnelle, l'autre savante. Il faut que l'éducation professionnelle soit dirigée d'après des principes et des méthodes scientifiques ; mais il ne s'ensuit pas que partout oii elle se donne doive être aussi tout le vaste appareil des enseignements savants et des recherches scientifiques. Il suffit que les maîtres chargés de la donner aient été formés à l'école de la science et soient imbus de son esprit.
Partant de cette distinction, serait-il déraisonnable d'avoir deux sortes de Facultés, et comme le doctorat est le grade scientifique par excellence, d'en faire le privilège des Facultés d'universités? A celles-ci, outre les enseignements relativement élémentaires et profession-
nels qui doivent être partout, on donnerait avec toute l'ampleur et toute la multiplicitt5 qu'exige la science, les enseignements purement scientifiques, ceux qu'on ne doit pas disséminer, faute de ressources et de sujets.
Y aurait-il donc si grand mal à ce qu'un étudiant commençât ses études à Poitiers ou à Clermont, et, une fois sa vocation affermie et éclairée, allât les compléter ailleurs? Cette pratique n'aurait-elle pas au contraire toutes sortes d'avantages? Ne permettrait-elle pas de constituer fortement quelques centres savants, de les mieux doter, de les pourvoir de ce luxe qui est le nécessaire, de la science, d'en faire pour la carrière des maîtres un degré et un intermédiaire entre les autres Facultés et Paris, de susciter de l'un à l'autre de ces rivalités qui tournent au profit du pays tout entier, et de provoquer d'un point à l'autre, au lieu de l'immobilité quasi-générale d'aujourd'hui, une circulation incessante des étudiants?
Serait-ce d'ailleurs bien autre chose que la confirmation et l'extension de faits déjà existants? Toutes nos Facultés des lettres et des sciences sont-elles également pourvues? N'en est-il pas qui ont deux fois plus d'enseigne-
ments que les autres? N'en est -il pas qui n'ont jamais fait un docteur? N'en est-il pas qui ont le privilège, parce qu'elles ont plus (le ressources, de préparer à l'agrégation? Ne prend-on pas soin, depuis quelques années, de leur envoyer, à elles seules, les boursiers de cet ordre? Ne reçoivent-elles pas, des Facultés voisines, moins complètement outillées, des licenciés dont elles font des agrégés? N'en est-il pas de même dans la médecine ? Des centaines d'étudiants ne commencent-ils pas leurs études dans les écoles, pour aller les compléter ensuite auprès des Facultés?
Il n'y aurait là rien d'impossible, puisque déjà c'est fait, et, en somme, rien ne serait plus conforme à la fois aux intérêts de la science et aux exigences des faits accomplis.