LES ÉTUDES
En passant du dehors au dedans, nous nous trouvons en présence de changements d'un autre ordre, mais non moins considérables.
Tout ce que nous venons de décrire, transformations et créations, les constructions, les laboratoires, les collections, l'outillage scientifique, les bibliothèques, les nouveaux enseignements, l'accroissement du personnel, l'augmentation des budgets, tout cela n'était qu'un ensemble de moyens. Le but. c'était la vie nouvelle qu'on attendait de ces nouveaux organes.
Cette vie, elle s'est produite; elle se développe chaque jour avec plus d'intensité et plus de variété, et bien qu'elle soit encore loin d'avoir donné tous ses effets, nous avons d'elle.
à cette heure, des manifestations assez nombreuses et assez sures, pour pouvoir affirmer qu'elle est aujourcriiui agissante et durable.
Elle s'est produite dans des conditions qui en rendaient particulièrement difficiles rdclosion et Fépanouissement. Sans doute elle avait pour elle cette force interne et idéale, qui crée et dirige, et qui finit presque toujours par susciter et organiser les moyens de sa propre réalisation. Mais elle avait contre elle, en grande partie du moins, le milieu môme, où ses germes étaient épars, milieu depuis longtemps préexistant, aux manières d'être anciennes et résistantes, partant peu favorable aux cultures nouvelles.
D'autres causes augmentaient encore la difficulté de la formation. 11 n'y avait pas à modifier que les mœurs des Facultés; il fallait changer aussi celles de l'administration. S'il fallait ici réagir contre des habitudes tellement invétérées qu'elles avaient fini par faire considérer comme la forme naturelle et normale de renseignement supérieur ce qui n'en est qu'une déviation, il fallait là rompre avec des pratiques tellement étroites que Guizot avait pu dire dans la commission de 1870 : « L'enseignement supérieur a toujours été asservi tantôt à l'Eglise, tantôt à
l'Etat. » Avant toute autre chose, il s'agissait d'habituer l'administration et le corps enseignant à se considérer non comme deux forces antagonistes, mais comme les coordonnées d'un même dessein.
Toutes ces difficultés ont été aplanies ou vaincues.
Le mérite et Flionneur en reviennent à quiconque a pris part à cette œuvre, au corps enseignant tout entier, même à ceux qui d'abord se déliaient et résistaient, et forçaient ainsi les autres à avoir deux fois raison ; aux ministres de l'Instruction publique, dont pas un n'a considéré comme la moindre cette partie de sa tache; aux pouvoirs publics qui ont eu confiance et se sont montrés généreux ; au Conseil supérieur de rinstruction publique, où pour la première fois tous les ordres d'enseignement avaient desreprésentantsélus; aux inspecteurs généraux de renseignement supérieur, qui furent, dans ces années, les missionnaires infatigables de l'esprit nouveau ; à la Société de l enseignement supérieur, qui depuis dix ans est à l'avant-garde de tous les progrès ; à son secrétaire-général, M. Lavisse, un maître parmi les maîtres, qui aura été le Fichte de nos Facultés régénérées.
LiAHD. — Universités et Faculiés. 7
Mais dans ce concours, une place à part est due à ceux qui eurent alors la charge de diriger l'enseignement supérieur, à M. du Mesnil, d'abord, pour qui c'est une récompense méritée que d'assister à la réalisation d'idées dont il fut des premiers à voir l'importance scientifique et la portée sociale ; puis à son successeur Albert Dumont, enlevé prématurément, en plein travail, la moisson commençant. Ce fut une bonne fortune pour les Facultés d'avoir, à ce moment précis, Albert Dumont à leur tête. A tout autre moment, en toute autre fonction, ses rares qualités eussent rendu des services de premier ordre. A la direction de l'enseignement supérieur, entre les années 1879 et 1884, elles en rendirent d'uniques. Albert Dumont fut de tout point l'homme de l'œuvre à laquelle il se trouva préposé, et son nom en est inséparable.
Cette vie nouvelle des Facultés, dont je vais essayer de tracer à larges traits les phases principales, ne s'est pas manifestée et ne pouvait se manifester partout par des signes et par des effets identiques.
Rien de plus dissemblable, il y a vingt ans, que nos divers ordres de Facultés, le droit, la
médecine, les sciences et les lettres. Chacun avait ses origines propres et gardait ses affinités particulières, le droit avec le barreau et la magistrature, la médecine avec l'Assistance publique, les lettres et les sciences avec l'ancienne Université et l'Ecole normale. Par suite, chacun avait sa conception spéciale de l'enseignement supérieur, ses habitudes, ses traditions, ses idées, ses préjugés.
Il ne s'agissait pas d'efTacer entre eux toute différence; — il en est d'essentielles et qui doivent subsister ; — mais de leur inspirer à tous, sur le nMe et la fonction de renseignement supérieur, une pensée commune, assez large pour comprendre toutes les variétés nécessaires, assez haute pour les dominer toutes. En un mot, il s'agissait de faire de chaque Faculté, prise à part, une véritable école de haut enseignement, au sens plein du mot. et de chaque groupe de Facultés, un corps pénétré du même esprit, et vivant tout entier pour la science.
Le point de départ fut et ne pouvait être qu'une réforme des programmes.
L'idéal, pour l'enseignement supérieur, serait l'absence de tout programme officiel. On
ne canalise pas la science en des règlements. Elle surgit où elle veut ; elle va où elle veut, par les chemins qu'elle veut; qui veut la suivre la suit. En France, cet idéal semblerait encore aujourd'hui une chimère dangereuse. Cela tient à l'idée qu'on se fit à l'origine du but des Facultés. Créées dans un dessein plus pratique que scientifique, on leur assigna une double destination d'inégale importance, l'une sociale, l'autre savante : premièrement, et avant tout, la collation des grades exigés par la loi pour l'exercice de certaines professions, puis, l'enseignement des sciences approfondies.
Fatalement, de ces deux fms, la première devait promptement devenir la mesure de la seconde, et la science ne pouvait prétendre, sauf exception, à monter plus haut que le grade. Il n'est pas possible d'éviter que là où des grades publics sont le but des études, les programmes des examens ne soient les régulateurs de l'enseignement. Un remède héroïque et radical eût été la suppression des grades d'état et la création à leur place, hors des Facultés, d'examens d'état pour l'exercice des professions auxquelles l'Etat croit de son devoir d'attacher des garanties, et, dans les Facultés,
de grades purement académiques et savants, relevant des Facultés seules et laissant à la science toute liberté d'essor et de direction.
On s'était demandé, en 1870, au moment où s'agitaient les problèmes qui se rattachent à la liberté de l'enseignement supérieur, si là n'était pas la solution du plus épineux: de tous : la conciliation des droits de l'Etat et de la liberté même de renseignement et de la science. Mais on avait reculé devant la perturbation qu'on en redoutait dans nos mœurs publiques et devant la crainte d'enlever à l'Etat une de ses prérogatives essentielles.
A plus forte raison devait-on s'arrêter devant les mèaies scrupules et devant d'autres encore, une fois qu'eut été proclamée la liberté de l'enseignement supérieur. Mais du moins si Ton maintenait aux Facultés la charge de conférer, au nom de l'Etat, des grades professionnels, fallait-il alléger le poids dont ils avaient pesé sur elles et relâcher les contraintes qu'ils leur avaient imposées. Pour cela, il n'y avait qu'un moyen : mettre dans les grades plus de science que par le passé. C'est ce qu'on fit partout où il sembla nécessaire. Peut-être cette transfusion n'a-t-elle été ni assez complète ni assez hardie ;
mais comme elle a réussi, nul doute qu'on ne soit encouragé à la renouveler le jour oii elle paraîtrait de nouveau nécessaire.
C'est par la médecine que l'on commença.
Nulle part n'était plus sensible la discordance entre les programmes d'études et d'examens et l'état de la science. On en était toujours aux règlements de la Révolution et du Consulat. Rien de meilleur, pour le temps oii ils parurent, que ces règlements. Par eux s'était accomplie une révolution radicale et féconde dans cet ordre d'enseignement. A la tradition, à Fempii'isme, à la routine, à l'enseignement par le livre, ils avaient substitué la clinique et l'observation.
Mais depuis lors, dans la science, à l'observation avait succédé l'expérience. Peu à peu le champ de la médecine s'était élargi ; peu à peu ses procédés d'investigation s'étaient transformés; peu à peu s'étaient infiltrées en elle des sciences qui d'abord paraissaient sans rappor avec elle, et une révolution totale s'y était achevée le jour où, à la suite de travaux mémorables, Claude Bernard avait formulé ces conclusions : La médecine, pour être une science
positive, doit devenir une science expérimentale. Il ne suffit pas qu'elle établisse, par l'observation, les caractères des phénomène* morbides ; il faut qu'elle en détermine, par l'expérience, les raisons et les lois. Il ne suffit pas qu'elle constate empiriquement l'action des médicaments ; il faut qu'elle l'explique rationnellement, comme fait la chimie des phénomènes chimiques, comme fait la physique des phénomènes physiques.
Cette révolution, bientôt confirmée avec tant d'éclat par les découvertes et les doctrines de Pasteur, appelait, sous peine de déchéance, une transformation dans les méthodes et dans le contenu de l'enseignement.
Il n'était plus possible de borner l'éducation, même l'éducation professionnelle du futur médecin, à l'anatomie, aux trois cliniques, à la médecine opératoire et à la thérapeutique. Il fallait envelopper toutes ces études, autrefois indépendantes, d'un milieu de science pure. A la clinique et à l'observation proprement dite, il fallait ajouter le laboratoire et l'expérience.
C'est ce qu'ont fait les nouveaux règlements du doctorat en médecine. On y a conservé toutes les anciennes études, celles qui font le
praticien. On y a ajouté colles qui font le savant, l'histologie normale et l'histologie pathologique, la physique et la chimie, l'étude de l'organisme à l'état sain et l'étude expérimentale de ses altérations. Dans les hôpitaux, partout les salles d'examen clinique se sont llanquées de laboratoires; dans les Facultés, partout autour des salles de dissection et de médecine opératoire, se sont ouvertes d'autres salles pour d'autres travaux pratiques, travaux de chimie, travaux de physique, travaux de physiologie, travaux d'histologie, travaux d'anatomie pathologique, travaux de bactériologie, travaux de thérapeutique expérimentale. L'enseignement, qui naguère encore se donnait tout entier dans la chaire et au lit du malade, a maintenant un troisième siège, le laboratoire, et ce n'est pas là qu'il est le moins actif. Il ne suffit plus à l'étudiant en médecine de savoir manier le bistouri, le scalpel et le stéthoscope. Le microscope, les réactifs, les bouillons de culture sont devenus pour lui choses d'usage courant et de première nécessité.
11 y avait aussi bien des ouvertures à pratiquer dans les Facultés de droit. Elles étaient
closes de toutes parts, sauf du côté du barreau et de la magistrature. C'étaient des écoles, mais des écoles qui tenaient un peu du sanctuaire.
On y interprétait la loi écrite ; mais on y croyait aussi avoir charge de la garder, et la façon même dont on l'interprétait témoignait de cette préoccupation. C'était toujours, en effet, la façon des géomètres, qui partent de principes immuables et en déroulent les conséquences, et non celles des historiens pour qui la loi sort des faits, s'explique par un ensemble donné défaits et se modifie avec les faits. La critique historique, avec ses investigations, ses inductions, ses hardiesses, ses incertitudes, ses hypothèses, son mouvement et sa vie, n'y pénétrait pas.
La faute n'en était pas aux Facultés, mais à leurs origines. Elle n'étaient pas, en effet, ce que la Révolution avait rêvé qu'elles fussent, des écoles de sciences sociales et politiques, où à côté du droit proprement dit eût trouvé place tout ce qui a rapport aux sociétés et à leurs phénomènes, leur histoire et leur philosophie. Elles étaient restées ce que le Consulat avait fait d'elles, des écoles pratiques de jurisprudence, chargées de fournir à ]a société des
hommes de loi, et non de rechercher les lois des sociétés.
Elles s'acquittaient admirablement de cette tâche, formant d'excellents juristes, par des méthodes d'une rigueur et d'une précision sans égales, mais se confinant dans une tâche trop étroite, et finissant par se croire investies, comme la loi elle-même, d'une sorte d'immutabilité. Leur enseignement, limité à l'origine au code civil, au code pénal et à la procédure, avec quelques éléments de droit romain, s'était agrandi peu à peu par l'addition du code de commerce, du droit administratif, et, en certains endroits et à certaines époques, du droit constitutionnel. Mais l'esprit était demeuré le même ; et, avec l'esprit, les méthodes, l'allure et les résultats de l'enseignement.
Un instant, sous le Gouvernement de juillet, M. de Salvandy s'était préparé à les remanier de fond en comble. Il voulait en étendre le champ jusqu'aux limites mêmes des sciences sociales, y introduire tout ce qui peut tenir sous les termes génériques de loi et de droit, entendus dans le sens le plus large, le droit naturel aussi bien que la loi écrite, toutes les branches du droit public aussi bien que le droit privé,
les lois économiques aussi Lien que les règlements administratifs, Fhistoire et la philosophie des institutions aussi bien que Tapplication des règles qui leur sont propres.
Ainsi élargies, ainsi pourvues, les Facultés de droit à coté des juristes, eussent formé des administrateurs, des politiques, des diplomates et des savants. La méthode historique et critique et la méthode interprétative et géométrique y eussent régné de pair, corrigeant lune par Tautre ce que l'une et l'autre a d'exclusif et de dangereux quand elle est appliquée seule à l'éducation des esprits. Une révolution dans la politique arrêta net cette révolution dans les études, au moment même où elle paraissait sur le point d'aboutir.
Depuis lors, on n'a pas repris dans son ensemble le plan de M. de Salvandy , qui reste toujours un idéal. Mais divers fragments en ont été réalisés successivement, et, pour qui les a connues il y avingtans seulement, il est incontestable qu'un grand changement s'est accompli dans le moral des Facultés de droit.
Un point à noter tout d'abord, c'est la diminution croissante du nombre des professeurs inscrits en même temps au barreau. LesFacul-
tés y ont gagné de n'être plus considérées comme l'antichambre du prétoire, mais comme des institutions ayant leur fm en elles-mêmes, et, sans rien négliger de leurs devoirs professionnels, elles ont pris une conscience chaque jour plus nette et plus agissante de leurs devoirs envers la science.
Xous en avons depuis quelques années des signes indubitables. Enpremierlieu, les œuvres des maîtres. Autrefois, c'étaient presque toujours des traités sur les codes ou des manuels à l'usage des étudiants. Ce sont aujourd'hui lé plus souvent des œuvres savantes dont l'objet n'est pas limité aux matières mêmes de l'enseignement, mais s'étend au domaine entier des sciences juridiques et sociales.
En second lieu, le caractère et la méthode de certains enseignements. Il fut un temps où le droit romain par exemple était exclusivement tenu pour un instrument d'éducation, pour une discipline et une gymnastique, pour un moyen de former les esprits à l'art d'appliquer à des espèces particulières des règles abstraites et générales. Nous avons aujourd'hui dans les Facultés de droit une très savante école de romanistes qui l'envisage d'une toute autre
façon. Elle y voit moins un monument de logique juridique, qu'un produit de l'histoire ; elle s'applique moins à en démontrer la structure qu'à en expliquer la vie. Elle le traite en luimême, historiquement, dans son évolution, comme ailleurs on étudie en elle-même l'évolution des langues et des littératures.
Un dernier signe enfin, c'est l'introduction dans les Facultés de droit d'enseignements nouveaux auxquels elles étaient longtemps demeurées volontairement étrangères : l'économie politique, l'histoire du droit, le droit constitutionnel, le droit international privé et public, la législation financière, la législation coloniale et les législations comparées. Il y a là, parfois à trop petite dose, des ferments qui ne demeureront pas inactifs, mais qui seront, qui sont déjà, pour les Facultés de droit, des principes de renouvellement et de vie.
Dans les autres Facultés, un seul grade, la licence es lettres, appelait des modifications.
C'était, par définition, comme tous les grades supérieurs, une épreuve à la fois savante et professionnelle ; mais elle était organisée de façon à ne prouver assez ni la science, ni les
connaissances professionnelles. Tout ce qu'on y demandait, dissertation française, dissertation latine, vers latins, thème grec, explications d'auteurs classiques, on pouvait le savoir au sortir du collège, sans en avoir rien pris à la Faculté môme. Aussi n'était-il pas rare d'y voii' réussir d'emblée de bons rhétoriciens.
En outre, comme elle conférait la licentia docendi pour toutes les classes indilïéremment, et qu'elle ne contenait rien de l'histoire, rien de la philosophie, rien des langues et des littératures étrangères, et fort peu de la grammaire et de la philologie, elle n'offrait quelques garanties de savoir professionnel que pour les classes de lettres.
Cependant apte à tout faire, de par son diplôme, le licencié es lettres était chargé, suivant les besoins du service, d'une classe de lettres ou d'une classe de philosophie, d'une classe de grammaire ou d'une classe d'histoire, parfois de toutes l'une après l'autre.
Pour remédier à ces défauts, à ces inconvénients, on tailla, dans la licence es lettres, sur le fond commun des études classiques, autant de circonscriptions qu'il y a de groupes naturels dans l'enseignement complet d'une Faculté des
lettres et d'espèces de classes dans l'enseignement secondaire : les lettres proprement dites, la philosophie, l'histoire et les langues vivantes.
. Il n'y avait pas à toucher à la licence es sciences. De tout temps, avec ses trois branches, sciences mathématiques, sciences physico-chimiques, sciences naturelles, elle avait répondu à la division théorique de la science. Il n'y avait rien non plus à modifier au doctorat es sciences et au doctorat es lettres. C'étaient des épreuves d'une haute valeur et d'un haut prix, tenues beaucoup plus haut qu'elles n'ont jamais été dans aucune des Universités de l'étranger, et auxquelles nul ne pouvait prétendre sans avoir fait œuvre personnelle et savante.
Aussi, dans ces deux ordres de Facultés, le plus urgent était-il moins d'appareiller les grades à la science que l'enseignement aux grades.
On a vu plus haut ce qu'étaient d'ordinaire les cadres d'une Faculté des sciences et d'une Faculté des lettres; ils étaient loin de répondre à l'ampleur et à la variété de la science. On a vu aussi quelle sorte d'enseignement s'y donnait.
Avec une dépense considérable de talent et d'efforts, il était loin d'avoir les caractères et les efFcts de l'enseignement scientifique.
Il fallait donc tout à la fois l'élargir et le modifier. On l'élargit en créant de nouvelles chaires, de nouveaux cours complémentaires, en instituant les maîtrises de conférences. On le modifia en organisant, à côté des cours publics, des cours fermés et en mettant dans ces cours de véritables élèves.
Gréer de nouvelles chaires, de nouveaux enseignements, c'était alors chose relativement facile. Que fallait-il? De nouveaux crédits; on les obtenait sans peine. De nouveaux maîtres; on en avait déjeunes, formés aux bonnes méthodes, qui ne demandaient qu'à faire leurs preuves, et à prendre part à cette rénovation de l'enseignement supérieur.
Le reste, je veux dire la transformation des méthodes et la formation de ces deux nouvelles espèces d'étudiants, inconnues jusque-là, l'étudiant en lettres et l'étudiant en sciences, présentait plus de difficulté.
Il fallut, pour aboutir, tout le prosélytisme patient et persuasif d'Albert Dumont.
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Son dessein n'a jamais été, comme on l'a dit, la suppression absolue des cours publics. Il aimait trop tout ce qui touche à la France pour dédaigner celte manifestation si particulière de Tesprit français. Ce qu'il voulait, c'est que les cours publics ne fussent plus le tout, ni même l'essentiel de l'enseignement supérieur. Il n'interdisait pas aux Facultés de vulgariser avec talent, dans un ceriain nombre de leçons publiques, les résultats de la science ; il le recommandait même, parce qu'il voyait là une partie de leur tâche et un moyen pour elles de se tenir en rapport avec l'opinion. Mais il leur demandait de ne pas nuire par cette tache extérieure à leur tâche interne*et de ne pas faire passer la préoccupation de l'auditeur avant les soins dus à l'élève. .
L'événement lui a donné raison. Ce serait une curieuse histoire à suivre dans le détail, que la métamorphose des Facultés des sciences et des lettres.
On la verrait commencer très modestement, d'abord en province, à Lyon, à Douai, à Bordeaux, puis à Paris, à la Sorbonne, non dans les grands amphithéâtres qui restent ouverts à tout venant, mais dans des baraquements en
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planches, construits et aménagés tout exprès. On la verrait, à l'origine, dédaignée et raillée, puis quand elle s'accentue, dénoncée comme un danger pour le talent qui, disait-on, a tout à perdre à s'enfermer en lieu clos, et ne peut s'épanouir qu'au plein air du cours public. On la verrait triompher peu à peu, à force de raison, à force de succès, de toutes les attaques, de toutes les résistances, et finir par porter de tels fruits que les plus prévenus ne peuvent contester qu'elle ait été féconde.
Tout d'abord, on invita les Facultés à préparer à Ja licence. M. Duruy l'avait tenté en 1868 ; mais il n'avait pu vain(?l'e la force des habitudes, et ses Écoles normales secondaires n'avaient pas survécu à son ministère.
On renouvela la tentative et l'on fut plus heureux. Nombre de professeurs, les plus jeunes surtout, furent ravis de ce changement dans l'application de leurs efforts, et ils se mirent à la besogne d'un tel cœur qu ils entraînèrent les autres. On n'eut d'abord pour élèves que les maîtres répétiteurs et les maîtres auxiliaires des lycées. Puis on s'adressa aux professeurs des collèges, bacheliers pour la
plupart, et on leur offrit des facilités de pre'paration à la licence ; on entra en correspondance avec eux: on leur corrigea des travaux; on fit pour eux le jeudi des conférences spéciales. Enfin, h ces premières recrues, s'ajouta bientôt la phalange délite des boursiers de licence.
Après la licence, nouvelle étape, l'agrégation.
L'agrégation n'est pas un grade, mais un concours, le concours d'où sortent les professeurs titulaires des lycées. Elle a autant de branches qu'il y a de circonscriptions dans l'encyclopédie scientifique et de groupes de classes dans l'enseignement secondaire, la philosophie, les lettres, la grammaire, l'histoire, les langues vivantes, les mathématiques, les sciences physiques et les sciences naturelles. Jusqu'alors, l'Ecole normale y avait seule préparé.
On demanda aux Facultés d'y préparer aussi. Rien n'était plus conforme à leur double destination savante et professionnelle. On eut alors dans les Facultés des sciences et des lettres, dans celles du moins dont le personnel était assez nombreux, deux ordres superposés d'études et de conférences, les conférences de
licence et les conférences cFagrégation *.
^lais Tagrégation elle-même n'était qu'un acheminement vers un but plus élevé. La tâche professionnelle des Facultés n'est pas la seule, (y est beaucoup déjà qu'elles forment pour renseignement secondaire des maîtres instruits. Mais là n'est pas la limite de leur devoir. Audessus, elles ont à contribuer aux progrès de la science, et cela de deux façons, d'abord par les travaux et les découvertes des maîtres, puis par l'initiation d'une élite d'élèves aux méthodes scientifu^ues.
De ces deux contributions, olles avaient, à toutes les époques, largement payé la première. Très rarement, dans le passé, elles avaient fourni la seconde. On leur demanda d'y voir désormais un devoir essentiel.
C'était d'autant plus nécessaire que trop souvent jusqu'alors, les jeunes professeurs se considéraient comme en règle avec la science
1. Des 1874, M. G. Monod avait réclamé, comme mesures initiales de la réforme des Facultés, la suppression du stage dans les lycées, un séjour de trois ans dans les Facultés de rÉtat pour tous ceux qui se destinent à renseignement, puis la création des bourses d'enseignement supérieur. Ceci donné, disait-il, le reste suivra. L'événement a montré combien ces vues étaient justes.
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quand ils avaient franchi les défilcb de l'agrégation. Combien nous en avons connu, je dis des meilleurs et des mieux doues, qui se sont stérilisés vers la vingt-cinquième année, uniquement par ignorance des bonnes méthodes de travail , ou par dédain des œuvres qui sont utiles sans être éclatantes! Dans les lettres surtout, notre culture trop exclusivement esthétique faisait des délicats, des difficiles ; mais elle énervait par avance un effort qu'on sentait ne pouvoir aboutir à des œuvres parfaites. Là était une de nos infériorités vis-à-vis de l'étranger. En aucun temps, les hommes de talent, ni même les hommes de génie n'ont fait défaut à notre enseignement supérieur; mais une fois découvert le filon de métal précieux il faut l'exploiter, le monnayer, et cela n'est possible qu'avec des équipes nombreuses de travailleurs, sachant manier l'outil, et ne dédaignant pas les besognes modestes, mais utiles.
C'était la préoccupation dominante d'Albert Dumont. Il y revenait sans cesse, dans ses conversations, dans ses instructions, dans ses discours.
« Tout en enseignant les connaissance nécessaires pour la licence et l'agrégation, écrivait-il
en 1883, les Facultés doivent choisir des jeunes hommes d'avenir qu'elles prépareront et armeront de telle sorte qu'ils deviennent des maîtres. Il faut voir au delà de la simple préparation aux examens, considérer le temps où l'étudiant affranchi de la poursuite des titres professionnels voudra travailler par lui et par lui seul. Il doit se former entre les maîtres et les élèves une association qui ne se rompe pas par l'obtention des grades, mais qui se continue durant toute la carrière. Chaque Faculté n'eût-elle chaque année que quatre ou cinq élèves de cet ordre, le résultat serait déjà très heureux. »
Quelques années auparavant, il avait dit à Grenoble : « Les Facultés ont pour mission principale le progrès de la science. L'enseignement régulier que donnent leurs professeurs expose l'état actuel de nos connaissances ; ils ont le devoir de les augmenter. Ils ne peuvent être satisfaits que s'ils comptent, non seulement en France, mais hors de France, dans cette élite d'hommes distingués qui, par la force de la pensée, le nombre et la valeur des travaux, représentent le progrès. »
Ainsi, dans cette large conception de l'enseignement supérieur, la science, la science une
comme l'esprit humain, multiple comme le monde, devait être l'âme commune de toutes les Facultés et l'anneau terminal oii, de progrès en progrès, elles viendraient se relier et s'unir.
Ylll
Telle fut la doctrine et telle fut la méthode \ La doctrine de'rivait de ce qui, par ce temps de science, est, en tout pays civilisé, l'idéal de l'enseignement supérieur, grouper la jeunesse en de larges foyers d'études, de science et d'esprit national, et l'y élever librement dans le culte de la vérité et de la patrie. La méthode, au contraire, s'inspirait des besoins propres de la France, de ses mœurs et des conditions spéciales de temps et de lieu qui lui étaient particulières, et c'est par laque, d'une conception générale qui n'est personnelle à aucune nation, elle devait faire sortir une œuvre éminemment française.
1 . Voir les Noies et Discours d'Albert Diimont, le troisième volume de l'ouvrage de M. Gréard, intitulé : Educalion et Instruction, \t?, Questions iTenseirjnement national ti les Études et Étudiants de M. Lavisse.
Là est le trait essentiel de l'entreprise. Cette entreprise, on Ta parfois présentée, avec plus d'ignorance encore que d'injustice, comme une germanisation artificielle de"nos Facultés. Estce la peine de relever ce'reproclie? Tout ce que j'ai déjà dit, tout ce qui me reste à dire montre surabondamment combien il est vain.
Une seule remarque cependant : il n'est au pouvoir de personne d'imprimer à volonté une marque étrangère à des institutions qui, pour vivre, doivent être adaptées au sol qui les porte et à l'atmosphère qui les enveloppe, ou bien en voulant le faire on les tue. Or nos Facultés sont vivantes, beaucoup plus vivantes qu'elles n'ont jamais été. Quelle meilleure preuve que, tout en se modifiant, elles sont restées françaises?
Doctrine et méthode ont agi au dedans de tous les ordres de Facultés et y ont porté plus haut qu'auparavant les études et la science. On l'a vu plus haut pour les Facultés de médecine et de droit. Mais nulle part cette action n'a eu d'effets plus rapides et plus entiers que dans les Facultés des lettres et des sciences.
Là, ce n'était pas simplement de modilica tions, mais d'un changement complet de front
qu'il s'agissait. A Finverse de ce qui se passe actuellement en x^ngleterre et en Ecosse, où les Universite's sortent de leur enceinte traditionnelle, élargissent le cercle de leur action et envoient même dans les villes voisines des colonies d'enseignement supérieur, nos Facultés avaient à se replier sur elles-mêmes, à former en elles des foyers intérieurs, à y concentrer des efforts qui, trop dispersés au dehors, se perdaient souvent dans le vide. C'était pour elles une crise organique. Les pessimistes, ceux qui ne pouvaient se résoudre à ces changements, disaient qu'elles y succomberaient. Elles en sont sorties transformées et régénérées.
Rouvrons les statistiques. Dans celle de 1868, dans celle même de 1878, nous trouvons inscrits des auditeurs, mais pas un seul élève. En 1879, commencent à se montrer les premiers noyaux d'étudiants, à Paris, à Lyon, à Bordeaux, à Montpellier. L'année suivante, il en apparaît d'autres à Poitiers, à Douai, à Toulouse, ailleurs encore, et en moins de trois ans il nest pas un seul point où il ne s'en soit formé.
Rapidement ces noyaux s'affermissent et se développent, et ce sont aujourd'hui de solides
formations. En 1888, la dernière année enregistrée par les statistiques, il y a eu dans les Facultés des sciences et des lettres 3,693 étudiants, 1 ,620 à Paris, 2,073 en province ; 1,33^) dans les sciences, 2,338 dans les lettres.
Et ce n est pas une population fictive, inscrite seulement sur les registres, que cette population nouvelle. Dans ce gros chiffre de 3,700, chaque unité est réelle et vivante.
Allez à la Sorbonne, et sans vous arrêter aux premiers plans, aux cours publics, pénétrez plus avant, dans les conférences, dans les salles d'études, dans les bibliothèques, dans les laboratoires, partout vous trouverez autant d'élèves que de places. Pas une cellule de la ruche qui ne soit occupée. Vous verriez semblable chose à Bordeaux, à Lyon, à Lille, à Montpellier, à Nancy, et jusque dans les Facultés des plus petites villes.
Ces nouvelles familles d'étudiants, nées avec tant de spontanéité et si rapidement constituées, se composent, en majeure partie, d'apprentis professeurs de l'un et l'autre sexe.
Rien d'étonnant à cette composition. Jusqu'ici aucun courant ne portait la jeunesse aux Facultés des sciences et des lettres. Ceux qui
voulaient pousser leurs études littéraires ou scientifiques plus loin que le lycée, allaient aux écoles spéciales, à l'École normale, à FEcolc polytechnique, à l'École des chartes. Les autres faisaient leur droit ou leur médecine. Mais nul ne s'avisait qu'on pût faire également ses lettres ou ses sciences. Toute tentative pour dériver vers les Facultés des lettres ou des sciences une partie de l'alluvion qui se portait chaque année aux écoles spéciales et aux Facultés de droit et de médecine était condamnée d'avance. Il fallait donc faire de ces Facultés des écoles spéciales et professionnelles à leur manière, et y appeler d'abord ceux dont ce sera le métier d'enseigner les lettres et les sciences.
On ne pouvait d'ailleurs trouver pour elles meilleurs élèves et plus laborieux. Mais on espérait bien qu'ils ne seraient pas longtemps les seuls, et qu'ils ne tarderaient pas à en attirer d'autres, de ceux qui étudient pour étudier, sans aucun souci de carrière. Là encore on ne s'était pas trompé, et dans quelques Facultés, sinon dans toutes, à la couche primitive des étudiants professionnels s'est ajoutée celle des étudiants libres, de ceux qui ne visent
pas aux fonctions de l'enseignement. Sur les 1,000 élèves de la Faculté des lettres de Paris, en 1888, ils étaient 300 de cette espèce.
Il est sorti de cette renaissance autant d'effets qu'on en pouvait attendre. D'abord ce bénélice diffus que tire toujours un pays d'une extension nouvelle des hautes études; puis, pour les collèges et les lycées, plus de licenciés, plus d'agrégés que par le passé ; enfin une intensité plus grande du travail scientifique.
Il n'y avait en 187o que 573 licenciés dans les collèges communaux et 802 agrégés dans les lycées. Le plupart des classes étaient faites ici par des bacheliers, là par des licenciés.
Les collèges ont aujourd'hui 1,150 licenciés, et les lycées 1,450 agrégés. A l'exception des élèves de l'Ecole normale, ils sont tous venus des Facultés.
A mesure que s'y accroissait le nombre des élèves, s'y accroissait aussi le nombre des grades. Elles n'avaient reçu de 1868 à i878 que 1,108 licenciés es sciences et 1,318 licenciés es lettres. De 1879 à 1888, elles en ont fourni 2,1)70 dans les sciences et 2,412 dans les let-
1res \ En même temps, elles ont formé un contingent considérable d'agrégés. C'est seulement en 1880 qu'elles se mirent à préparer d'une façon régulière et complète aux concours d'agrégation. Leurs succès en 1881 furent modestes. Sur 92 agrégés, elles n'en comptaient que 30. Mais depuis lors, chaque année, le nombre s'est accru, et en 1888, sur. 119 agrégés, 89 étaient de leurs élèves. Voilà des résultats qui sont des jugements.
On ne les eût pas obtenus sans les bourses de licence et d'agrégation. A l'origine, on a raillé cette institution : « Les Facultés n'avaient pas d'élèves; pour qu'elles en eussent, on en paya. » Puis on a affecté d'y voir une prime au déclassement et par suite un danger social.
Railleries et craintes sont tombées devant les faits, et aujourd'hui les bourses de l'enseignement supérieur sont jugées et confirmées par leurs résultats mêmes.
1. Pour s'expliquer comment le chitfre des licenciés es sciences est supérieur à celui des licenciés es lettres, il faut savoir que, dans les Facultés des sciences, la plupart des candidats prennent successivement deux licences : la licence mathématique et la licence physique, ou la licence physique ît la licence es sciences natui cation auquel ils se destinent.
104 UNIVERSITES ET FxVCULTES
On eut raison de les créer parce qu'il n'est pas admissible que dans un pays démocratique les libéralités de l'Etat s'arrêtent à mi-chemin, et qu'il y a contradiction à avoir, comme on en avait depuis le commencement du siècle, des centaines de boursiers dans les lycées et dans les collèges, et à n'en pas avoir un seul au degré supérieur de l'enseignement. La société est intéressée à ce que les mises en valeur commencées par elle soient poussées jusqu'au bout.
C'était la doctrine de la Révolution. C'est la pratique fort ancienne de pays qui ne se piquent pas d'esprit démocratique. Ainsi en Allemagne, il y a, sous des formes diverses, plus de bourses que nous n'en avons d'inscrites au budget de l'Etat; par exemple, dans la petite Université de Gœttingue, la neuvième, par le nombre des étudiants, des Universités de l'Empire, sur 1,000 étudiants en moyenne, 200 ont la table gratuite par fondations du gouvernement, des cantons, des villes et des particuliers, et 200 autres reçoivent des subsides en argent.
Outre cet intérêt d'ordre général, la création des bourses d'enseignement supérieur répondait à des besoins particuliers et précis. On
voulait, par elles, constituer au sein de chaque Faculté un premier groupe crélèves sérieux, un de ces noyaux de cristallisation qui attirent et qui lixent. et de ces élèves former, pour les lycées et surtout pour les collèges qui en manquaient, des agrégés et des licenciés.
Aucune de ces espérances n'a été déçue. C'est par centaines, on l'a vu. que se comptent les nouveaux agrégés et les nouveaux licenciés en exercice dans l'enseignement secondaire. C'est par centaines aussi quil faut chiffrer les étudiants qui sont venus de toutes parts s'ajouter aux boursiers. Presque partout, le noyau de cristallisation a fait son office. Il a attiré: il a fixé. Sur les 3.700 étudiants que nous avons dénombrés, en 1888, dans les Facultés des sciences et des lettres, 620 seulement jouissaient d'une bourse ou d'une portion de bourse.
Il est donc faux de dire que les boursiers soient l'unique population des Facultés des lettres et des sciences, et que c'est une population d'origine artificielle, qui s'évanouirait tout entière le jour où l'Etat retirerait ses libéralités. Sans doute, en plus d'une Faculté, les boursiers constituent la majorité des étudiants ; mais dans beaucoup d'autres, dans celles pré-
cisément où la vie a le plus (rintensilo, ils n'en sont que la minorité. A Paris, Tan dernier, sur les 1,100 étudiants de la Faculté des lettres, il n'y avait en tout que 6() boursiers, 50 pour Tagrégation, et 16 pour la licence.
Désormais les boursiers font partie intégrante des Facultés. Ils en sont Télément le plus actif et le plus vivant. En les supprimant, on leur ferait une profonde blessure organique. Sans eux, elles auraient encore des élèves, et même beaucoup d'élèves. Mais avec eux elles perdraient les meilleurs, ceux qui ont été, sont et seront le bon levain.
Sans doute il y aurait de sérieux inconvénients à donner aujourd'hui autant de bourses professorales que par le passé. Les besoins extraordinaires auxquels il fallait pourvoir il y a dix ans, bacheliers à remplacer par des licenciés, licenciés à remplacer par des agrégés, chaires nouvelles dans les collèges, lycées nouveaux à Paris et dans les départements, sont en grande partie satisfaits. Il suffit maintenant qu'avec l'Ecole normale les Facultés produisent autant de professeurs qu'il en faut pour les besoins courants et réguliers.
Mais rinstitution ne devient pas pour cela
inutile, grâce à la plasticité dont elle a déjà fait preuve. Elle a suivi phase par phase révolution de^ Facultés et elle continuera de la suivre. On a commencé par des bourses de licence, parce qu'il fallait alors beaucoup de licenciés pour les collèges : on a continué par des bourses d'agrégation, parce qu'il fallait aussi beaucoup d'agrégés pour les lycées. Maintenant qu'il en faut moins, on a diminué le nombre des bourses de licence et d'agrégation et l'on a créé des bourses d'études. Elles répondent absolument à la destination supérieure des Facultés, je veux dire à la culture libre et désintéressée de la science.
Cette culture, les Facultés ne l'ont pas négligée depuis vingt ans. Elles ne se sont pas bornées à faire des licenciés et des agrégés. Elles ont, dans cette période, largement contribué aux progrès de la science.
Nous l'avons déjà dit, ce qui dans le passé leur avait fait le plus défaut, ce n'étaient pas les grands talents, mais cette masse de travailleurs de second rang qui extrait le contenu ] des grandes découvertes, ou qui les prépare par des contributions patientes et utiles.
C'était aussi le travail collectif, d'abord des
maîtres entre eux, puis des maîtres et des élèves. Les choses ont changé de face.
Après la guerre de 1870, la science française ^ elle aussi, s'est recueillie et a fait son examen de conscience. Elle a dû reconnaître qu'en dehors des grandes initiations, comme celle de Lavoisier, de Champollion, d'Abel Rémusat, de Burnouf, d'Ampère, de Claude Bernard, pour ne parler que des morts, elle avait souvent péché par légèreté, par ignorance, par dédain des longs et patients travaux, et sans perdre aucune de ses vieilles qualités, qui sont des qualités de race, elle en a pris de nouvelles, de celles qu'on se donne par la volonté et par Teffort, et qui sont en partie des vertus.
Elle aussi, elle a compris la nécessité de se refaire et de s'agrandir, et elle s'est refaite et agrandie. Lors de l'Exposition de 1867, M. Duruy avait fait dresser, par les hommes les plus compétents, un tableau du progrès des sciences et des lettres, dans notre pays, depuis le commencement du siècle. Je regrette qu'à propos de l'Exposition du Centenaire on n'ait pas poussé jusqu'à nos jours les lignes de ce tableau.
On aurait vu quelle a été depuis vingt ans, dans tous les ordres de recherches, histoire,.
LES RÉSULTATS SCIENTIFIQUES lOi»
érudition, archéologie, études orientales, philologie ancienne et moderne, sciences mathématiques, sciences physico-chimiques, sciences biologiques, la part de la France dans l'accroissement des sciences. Et au milieu des merveilles du Champ de Mars, c'eût été pour notre pays un titre d'honneur de premier ordre. On peut le croire à l'estime que l'Europe savante témoigne aujourd'hui pour les travaux de la science française.
Dans ce mouvement, dans ce progrès, une grande part revient aux Facultés.
Nous avons aujourd'hui à la Sorbonne la première école mathématique du monde ; nous y avons aussi des écoles de naturalistes, de physiciens et de chimistes qui nous font grand honneur ; il s'y forme une école d'historiens dont nous ne tarderons pas à voir la fécontlité et la portée.
De Paris, les bonnes méthodes se sont propagées partout, et partout maîtres et élèves rivalisent d'ardeur pour la science. Partout, en outre de travaux individuels souvent considérables et marquants, naissent des publications collectives qui attestent la vie des Facultés,
LiARD. — Universités et Facultés, 10
La Faculté des lettres de Bordeaux a commence, il y a douze ans, avec ses Annales, auxquelles s'est promptement affiliée la Faculté de Toulouse. Sont venues ensuite Xa Bibliothèque de la Faculté des lettres de Lyon, qui vient de s'élargir et de s'étendre à toutes les Facultés du groupe lyonnais ; puis les Annales de l'Est, à Nancy ; puis celles de Bretagne, à Rennes ; puis les Annales de la Faculté des sciences de Toulouse, et d'autres encore, àCaen, à Poitiers, à Clermont, à Grenoble.
Un des fruits les meilleurs de cette action scientifique des Facultés sera l'organisation du travail.
Pour certaines œuvres, pour celles qui relèvent du génie, elle n'est pas nécessaire. Un mathématicien inspiré trouvera toujours des vérités nouvelles, fut-il seul au monde. Mais là où la science est le fruit de longues investigations, de recherches étendues, un homme eûtil le génie, ne peut suffire à la tâche. Il faut que les matériaux soient préparés, appareillés chacun en son lieu, chacun en son temps, pour (}ue de leur réunion sorte plus tard l'édifice.
Jusqu'ici cette organisation, cette distribution
du travail nous avait fait défaut. Chacun travaillait pour son compte, à sa guise, sans souci du travail d'autrui etdes œuvres d'ensemble. Maintenant les travailleurs d'un même ordre commencent à s'affilier et à coordonner leurs travaux.
11 y a juste huit ans, en ouvrant son cours d'histoire à la Sorbonne, M. Lavisse traçait, comme une espérance, un plan d'organisation du travail pour les historiens de la France.
« Cette organisation du travail, disait-il, se fera sans contrarier les goûts, ni gêner la liberté' de personne. Les uns, se plaisant aux grandes questions générales, étudieront une période de l'histoire de la royauté française; les juristes, les difficiles questions de l'état des choses et des personnes aux différents moments de notre histoire. Rennes, Toulouse, Montpellier, Dijon. Lyon, Bordeaux, toutes nos vieilles capitales où siègent aujourd'hui nos Facultés, rajeuniront et compléteront nos annales provinciales: nous aurons des histoires d'institutions, de personnages, de villes; et ainsi par l'usage des documents connus et des travaux déjà faits, ce qui méritera de revivre revivra, ce qui n'est pas impénétrable sera pénétré. Chacun de nous sera
fortifié en pensant qn'il fait partie d'une légion. »
La légion s'est formée ; elle a pris pour chef celui qui parlait ainsi, et de toutes les Facultés, elle se dispose à publier, sous sa direction, cette histoire de France complètement informée qui nous manquait encore.
A côté de la légion des historiens, il s'en est formé, il s'en formera d'autres. Nous avons déjà celle des romanistes, celle des celtisants. Nous en aurons pour les diverses périodes de notre littérature nationale, et bien des lacunes seront ainsi comblées dans l'érudition française.