‹ Universités transatlantiques [microforme]Chapitre 1 sur 31 · MA PR CUT · texte numérisé non relu

MA PR CUT

LR

A Marc de Villiers du Terrage.

Les impressions de voyage en Amérique débutent toujours par quelques lignes consacrées à l'Océan, à la traversée, au bateau; c’est un hommage payé à l'élément perfide et capricieux qui, rarement, consent à vous porter d'une rive à l’autre sans vous donner quelque preuve de sa formidable puissance.

Je ferai comme tout le monde, cher ami, afin d’avoir l'occasion de placer votre nom en tête de ce livre que nous avons vécu ensemble. La Zretagne nous emporta; c'est votre pays; la Normandie nous rapporta; c'est le mien. Le hasard ne pouvait mieux choisir!

En mettant les deux traversées bout à bout, cela fait seize jours pendant lesquels nous

fümes prisonniers de la vague et du vent; vous souvenez-vous avec quelle anxiété nous venions, à chaque m'!li, contrôler sur la carte la marche du navire? Un petit drapeau de carton indiquait sa position dans l’immensité et, peu à peu, les petits drapeaux formaient une ligne, la ligne audacieuse tracée jadis par Colomb. Avez-vous encore dans l'oreille la voix de la lugubre sirène perçant le brouillard? ou le son de la cloche guillerette qui, cinq fois par vingt-quatre heures, nous appelait à des repas dignes de Gargantua? Entendezvous, dans la nuit, sur les flots calmés qu'irise la lune, les chants poétiques des émigrants, encore tout pleins d'illusions et d’espérances folles, bientôt décues, hélas! Nous aussi, nous rèvions de pays merveilleux et de paysages enchantés, dans ces interminables assoupissements de l'après-midi, sur le pont, avec l'horizon libre, l'atmosphère indéfinie et le rythme des lames.

Nos siestes étaient troublées par une famille anglaise qui passait son existence dans huit fauteuils à l'abri du canot du commandant, Elle semblait terrassée par le mal de mer et ses

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plaids, ses édredons, ses boas lui donnaient l'aspect d'un vaste effondrement. Toutes les quinze minutes néanmoins, une voix languissante s'échappait de cet amas de matières plucheuses et disait, en s'adressant au garçon qui passait avec des assiettes et des verres plein les mains : « Gââçon, oune cottelette; gââcon, du poulette froide! » Cela me rassu- ‘ait singulièrement sur leur sort!

« Commandant, quel temps fera-t-il demain”?

Commandant, le vent nous pousse-t-il?... » Cette chanson-là se chantait à diner dans la grande salle à manger somptueuse et brillante avec ses dorures, ses colonnes, ses tapis et ses lampes électriques; là-haut, dans le salon, les organisateurs du concert pour les « veuves des marins naufragés » répétaient leurs morceaux malgré le roulis, lequel, par instants, troublait méchamment les accords.

Ah! mon Dieu! voici un petit triangle blanc à l'horizon! Un iceberg! Combien a-t-il de long? à quelle distance se trouve-t-il?... Le commandant est rentré chez lui. Alors on s'adresse au coiffeur, qui est cerrtainement, après le commandant, l’homme le mieux

renseigné du bord!... Peut-être mème l'est-il davantage, en ce sens qu'il se trouve toujours parfaitement au courant des intentions de l'Océan.

De l’iceberg la conversation glisse aux chances de prochaine arrivée. Arriver! ils ne pensent tous qu'à cela! même ceux qui ont le pied marin, mangent comme quatre et dorment à poings fermés, hument l'air salé et accomplissent chaque matin sur le pont leur constitutional walk. Aussi leur allure change et leurs yeux brillent quand les phares de Terre-Neuve ou du Land's End percent les ténèbres rt qu'à tribord ou à bâbord s’enflamme le triple feu du Bengale aux couleurs françaises, signalant à la terre le passage des êtres humains qu'elle attend.

Le lendemain, le pilote apparait; à quelques encablures se balance la jolie goélette qui l'a amené. Penchés sur les bastingages, les passagers regardent avidement son canot accroché aux flancs de leur navire; le long de l'échelle un homme grimpe lestement et, à côté de lui, monte, au bout d’une corde, un

petit paquet blane : ... ce sont les journaux !

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Vieux ou neufs, intéressants ou ennuyeux, qu'importe! Ils ont été pensés par des hommes, écrits par des hommes, imprimés par des hommes; toute l'humanité tient dans ces quelques chiffons de papier! Et le dernier soir a lieu le diner du commandant. La « bonne Compagnie » offre du champagne à ses prisonniers et toute une architecture de nougats. Au dessert, on passe des pétards contenant moult coiffures en papier; philosophiquement, c’est très bète, tous ces gens ornés de casques ou de bonnets de coton et bavardant comme des cacatois. Mais il s’agit bien de philosophie, en vérité!

La terre d'Amérique est là tout près; la verdure éclate sur la côte; le ciel est bleu. La baie de New York resplendit et là-bas, tout au centre, se détachant sur l'horizon des trois cités assises sur les bords, nos regards qui le cherchent aperçoivent le colossal objet d'art que la France a placé sur un rocher solitaire pour symboliser les nobles souvenirs du passé. La statue est saisissante; le bras qui tient la

torche monte vers le ciel tout droit, avec une évidente volonté d'atteindre au plus haut pour

éclairer le plus loin possible. Je ne sais pas |A si cela représente la Liberté, mais, à coup sûr, | A cela représente le génie enthousiaste, ardent,

généreux et parfois un peu échevelé de notre patrie adorée.

La carte, d’abord! Étalons sur la table les 42 États de l'Union. “.rtons de New York, montons jusqu'à Québec, rejoignons Chicago et descendons le Mississipi jusqu’à son embouchure. Telle est la portion du sol américain que nous allons parcourir ensemble. Ce n'est même pas la moitié, à peine le tiers de la grande République et pourtant, dans cet espace restreint, elle tient presque tout entière. C'est là que sont les champs de bataille d’où sortit son indépendance, c’est là qu’eut lieu cette guerre fratricide dont le résultat inespéré fut de consolider à jamais l'œuvre de Washington. C'est là que se trouvent Baltimore, le centre catholique; New York, le centre commercial; Boston, le centre littéraire; c'est là qu'est l'Est

encore puissant, mais déjà raffiné et peut-être sur son déclin, le Sud qui réagit courageusement et refait son avenir, l'Ouest enfin débordant de vie, de force et d’entêtement; non pas ce Far West, maintenant reculé jusqu’au pied des Montagnes Rocheuses, où vivent les cowboys de M. de Grancey, mais l'Ouest, organisé et policé, dont Chicago est la capitale et la vivante représentation. Ce pays n'est pas beau, pris dans l’ensemble; d'un bout à l'autre, il est plat; vous y ferez deux mille lieues en chemin de fer sans passer sous un tunnel. Il ne donne pas davantage une impression d’immensité. Tant de fois en Europe on vous a parlé de ses proportions colossales que les fleuves vous paraissent étroits, les cités mesquines, les distances peu considérables; il faut quelque temps pour vous convaincre des dimensions réelles de toutes choses. Et je sais des Américains qui, venant en Europe, et s’imaginant arriver dans le pays de Lilliput, ont éprouvé l'impression inverse et l’avouent sincèrement.

Mais si le cadre est moins grandiose et moins saisissant que vous ne vous y attendez, quel n’est pas votre étonnement d'y trouver

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