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une civilisation établie, une société solidement assise, et surtout des traditions puissantes. Les choses, au premier abord, n'indiquent guère un semblable état; elus ont au contraire l'air inachevé, unfinished. C'est la sensation perpéluelle. Il en est un peu de même dans les institutions : çà et Jlà, des lois barbares, des coutumes invraisemblables, des lacunes stupéfiantes qu’on n'a pas eu le temps de combler ; on y songera plus tard. Ajoutez-y le soin que met la presse à relever toutes les excentricités, toutes les bizarreries, toutes les nouvelles à sensation pour un public qui s'en montre très friand; et vous comprendrez comment ceux qui font des livres avec des coupures de journaux ont pu vous donner l'idée d’un peuple moralement en enfance et s’éveillant à peine aux grandes pensées et aux jouissances de l'esprit. Ils vous ont représenté le Yankee comme un cavalier tenant sur sa monture ardente par un effet d’énergique volonté et de merveilleux équilibre; ils ne vous l'ont pas représenté domptant peu à peu cette monture par une science consommée de l'équitation, .… en quoi, ils se sont trompés:
Ce matin, nous avons ouvert la série des cocktails. Il y en a au whiskey! Il y en a au gin! Il y en à au vermout! Puis ce sont des bols d’eau glacée, des huîtres arrachées à leur coquille et cuites comme de vulgaires légumes, ou frites comme des salsifis: du raisin de Californie sentant le musc; de l'outmeal, sorte de bouillie d'avoine servant d’apéritif au premier déjeuner. Quand on est fait à ces ingrédients divers, que les bLootblacks vous ont ciré vos chaussures au coin des rues et que les locomotives de l'£levated vous ont promené dans New York, au premier étage des maisons, on se trouve suffisamment américanisé pour passer l'Hudson et entrer dans l'État de New
Jersey.
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AUTOUR DE NEW YORK. 15 L'Hudson ne se laisse pas traverser par des ponts, mais 1l permet aux ferries de le sillonner en tous sens. Ce sont des bacs gigantesques où s’entassent piétons, voitures et bagages.
On aperçoit de tous côtés des ceintures de sauvetage et cette mesure de rassérènement tranquillise chacun. La machine, alors, se met en route doucement; elle offre une vague ressemblance avec un monstre antédiluvien. D'autres viennent à sa rencontre. La nuit, des feux mullicolores les signalent; un son rauque s'échappe de leurs entrailles. Elles s’'emboîitent à destination dans des sortes de quais formés de palissades élastiques ; un pont est jeté; les voyageurs reprennent leur marche; ceux-ci pour pénétrer dans la ville de New Jersey, qui fait sur l’'Hudson vis-à-vis à New York, ceux-là pour monter dans les longs wagons peuplés de cinquante sièges où le nègre, l'ouvrier et le banquier s’assoient côte à côte. Une seule classe, c’est plus démocratique. Il est vrai qu'il y à, le jour, les parlors, la nuit, les sleepers, où, moyennant un faible supplément, on jouit d’un plus grand confort et d’un voisinage plus choisi.
Des constructions, çà et là, sont ruinées ou abandonnées, mais ces ruines n’ont rien de pittoresque, elles sont faites de matériaux tout neufs. Un désordre complet dans l’arrangement des choses; maisons de bois, édifices sans architecture, cultures irrégulières, enclos de pacotilles, jardins naiïssants; et, au milieu de tout cela, des fils télégraphiques innombrables, des railways en tous sens et, dans les petits villages que l'on traverse, des foyers électriques qui jettent, le soir, des lueurs de clair de lune sur cette campagne si bizarre, On dirait tout un peuple arrivé la veille avec un chargement colossal de marchandises, et commencant à s'installer. La peinture fait partout défaut, le bois est mal équarri, tout semble provisoire;
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il n’y a que la volonté de l’homme qui se montre dans sa force et son audace.
Tout en regardant par les fenêtres, nous devisions, le professeur Sloane et moi, de la pluie et du beau temps, des Mormons, du congrès des « Trois Amériques » qui va se réunir à Washington, des salaires des professeurs, qui sont moins bien traités ici qu’en Angleterre... Et Princeton apparaît dans la nuit noire... de grands édifices au penchant d’une colline, jetant du feu par les innombrables fenètres de leurs façades.
Le lendemain, nous parcourons toute l’Université. La journée commence par une « lecture »; le professeur fait un cours de science politique et sociale et étudie les diverses phases de la formation des États; une cinquantaine d'étudiants l’écoutent avec attention; sur leurs visages apparaît le même caractère d’inachèvement que je remarquais hier dans les villes et sur le bord des routes. La race n'est pas marquée; elle ne semble pas définitive et n’a pas encore de type. Quelques chevelures blondes, une paire d'yeux bleu pâle révèlent, çà et là,
l'origine britannique, mais la plupart de ces | 2
jeunes hommes ont des physionomies qui, pour être intelligentes et énergiques, n’en sont pas moins dépourvues de toute trace de nationalité. A la fin, le professeur retient l'un d’eux, un grand, fort garçon, aux cheveux noirs frisés, l’air un peu brutal, revêtu d’une espèce de houppelande jaunâtre, sous laquelle on devine un déshabillé sans gène. C'est le football captain et il se met aussitôt à notre disposition avec une parfaite amabilité. Devant le perron s'est arrêtée une voiture américaine, une de ces petites voitures où les roues semblent faites avec des allumettes et les harnais avec des ficelles, et un troisième cicerone en descend.
Autour de nous s'étend un beau jardin; tranchant sur l'herbe verte, les allées semées de cailloux bieuâtres dessinent les mouvements
de terrain, entourent les grands arbres dorés par l’automne et se dirigent vers de luxueux bâtiments en pierres rougeâtres ou grises; ils sont flanqués de tours et de clochetons, de colonnes et de rosaces, de vitraux et de créneaux. L'ensemble est beau; tout cela sent la fortune et l'avenir et on se prend à oublier de