‹ Universités transatlantiques [microforme]Chapitre 9 sur 31 · LEZ · texte numérisé non relu

LEZ

gina donc de créer un club avec la clause qu’à

de certaines heures le club appartiendrait à

EEE

ses élèves. À New York, tout le monde est

occupé dans le milieu de la journée; c’est alors

que le magnifique gymnase, les douches, la

piscine, les bowling alleys sont envahis par la

jeunesse; puis, vers six heures, les membres viennent à leur tour faire du trapèze et nager. Actionnaires du club, ils se trouvent en mème temps interessés à la prospérité de l'école... C'est très malin! Le plus curieux c’est que la société des administrateurs vient de s'adjoindre

re

AUTOUR DE NEW YORK. If He]

un club athlétique pour les femmes; c’est le seul dont j'aie encore entendu parler. Une entrée séparée donne accès à un gymnase dont les appareils sont appropriés aux besoins du beau sexe, si tant est que le beau sexe ait besoin d'autre chose que de plein air et d’exercices naturels. L'édifice contient encore une superbe salle de spectacle où les élèves donnent leurs séances de déclamation et qui, louée le reste du temps pour des concerts et des conférences, rapporte un très joli revenu.

Le boat house est situé sur les bords pittoresques de l'Harlem River, à 20 minutes de New York; il est gentil et meublé d'excellents bateaux. Le D' While est venu au secours d'une société nautique qui sombrait.. en lui achetant tout son matériel, dont elle peut maintenant continuer à se servir en retour d’une colüisation modérée. Toujours la même organisation : les élèves d’abord, les membres ensuite. Sur une colline, dominant la rivière, se trouve le terrain de jeu connu sous le nom de «Berkeley Oval ». C'est une pelouse de grandes dimensions, entourée d’une piste en parabole,

ce qui assure aux mouvements des coureurs

(il

a es —

SE

une grande régularité (?). Des tribunes s'élèvent sur un‘côté; ailleurs, un espace s'inonde aisément pour être transformé en patinoire; plus loin éncore, des écuries où les joueurs qui viennent à cheval de New York peuvent faire attendre leurs montures.

Les leçons de gymnastique sont données le jeudi et le mardi pendant une heure, mais les enfants ont, en outre, la permission de fréanenter le gymnase les autres jours, et tout à leur guise. On les examine soigneusement deux fois par an. Ils vont au « Berkeley Oval » le lundi et le vendredi dans laprèsmidi.

Les lundi, mercredi et vendredi, de dix à onze heures du matin, il y à exercice militaire obligatoire pour tous. Ces jours-là, les élèves portent un uniforme de drap bleu foncé avec des galons correspondant à leurs grades. Le petit régiment du collège est absolument indépendant. Il y à un colonel, un adjudant, un sergent-major el six compagnies. On leur apprend un peu de théorie, ainsi que le maniement du sabre et de la lance. Le D' White,

qui à servi pendant la guerre, dirige lTui-

Na

pa

sol

mème, avec le plus grand soin et le plus grand sérieux, sa troupe, où figurent des soldats de six ans; assurément, c'est l’un des côtés les plus typiques des Américains, ce militarisme un peu puéril qui semble leur tenir au cœur. En Angleterre, 1l n'est jamais question de mettre un fusil dans les mains d’un enfant et de le faire pirouelter au commandement à droite et à gauche; mais, quand les jeunes gens se transforment en hommes, on aime bien qu'ils s’'enrôlent parmi les volontaires, et, avant même de quitter le collège, beaucoup le font. L'idée de constituer dans le collège un corps spécial que ne dirige ou ne surveille aucun officier de l'armée régulière, et dont les chefs sont eux-mêmes des élèves, me parail originale, pour ne pas dire davantage. Cela tourne au joujou.

Washinglon à laissé derrière lui une armée naissante qui ne s'est guère développée numériquement, parce que la nécessité ne s’en faisait pas sentir, mais qui à conservé dans toute sa vigueur l'esprit militaire dont il l'avait animée. Demain nous irons lui faire visite, dans cette

sohtude de West Point qui est à la fois son

berceau el son quartier général... Mais à côté de cette armée, aussi solide que restreinte, du moins quant aux officiers, le militarisme vulgaire s'est répandu de tous côtés. IT faut en chercher la cause dans l’émigration allemande et dans les souvenirs de la guerre de Sécession, cette interminable et terrible lutte pleine de prodiges d'énergie, de dévouement et de sloïcisme antique. Américains de naissance et Allemands américanisés par l'émigration sont tout à [a paix, au commerce, aux audaces financières, aux rivalités mercantiles ;…. mais ce passé sanglant agit sur les premiers el les seconds ne peuvent oublier que Bismarck est leur compatriote; ils loublient d’autant moins qu'ils se sentent hors de son atteinte, plus portés, par conséquent, à l'admirer. Îl en résulte que ce peuple, une fois ses affaires terminées, ses opérations suspendues, joue au soldat avec un vif plaisir. Cela les amuse énormément de boutonner leurs vêtements, de marcher en rang et d’obéir à quelqu'un... D'ailleurs la pédagogie allemande leur persuade que la discipline militaire est le meilleur instrument d'éducation; et ils en

font consciencieusement l'essai, après avoir d'ailleurs donné libre carrière à leurs instincts d'Anglo-Saxons.

Mais nous voici loin du Berkeley et, avant de le quitter, je voudrais noter un fait caractéristique. Quand un garçon se présente pour y être reçu, on lui demande la promesse écrite qu'il ne fumera pas tant qu'il fera partie du collège; or, lorsque les paquebots débarquent leurs passagers, on fait signer à ceux-ci la déclaration qu'ils n’ont dans leurs malles aucun objet susceptible d’être taxé à la douane; ensuite, on fouille les malles exactement comme si nulle déclaration n'avait été signée. Agit-on de même ici vis-à-vis des garcons, ou s'en rapporte-t-on à leur parole?

Quand je quittai le D' White, il me remit aimablement une brochure renfermant les divers discours prononcés l'an dernier à l’inauguration du gymnase. Cela commença, suivant la coutume, par une prière que lut l'évêque ile New York. Je n'avais encore jamais eu connaissance d’une prière composée pour l'inauguration d'un gymnase et je n'avais pas l'idée

de toutes les belles 1oses qui peuvent être

dites à cette occasion sur le rôle de la force musculaire en ce monde, sur la légitimité de la recherche d’une beauté physique qui marche de pair avec la santé et la vertu. Après la prière vinrent les speeches, gais et spirituels, et remplis de ces anecdotes insignifiantes auxquelles les Américains ont le don d'ajouter de l'intérèt et du charme par la façon ravissante dont ils les content, Où ont-ils pris ce don-là?.… ce n'est sûrement pas en Angleterre. Le premier orateur débuta en avouant que, ne sachant quoi dire, il s'élait adressé à son jeune fils, élève enthousiaste du Berkeley, et lui avait demandé quel plan il devait suivre dans son discours : « Eh bien, papa, répondit l'enfant, fais une (artine sur le collège... et de l'épate à propos du D' White... et.…, et dis-leur que le gymnase va être un grand progrès

pour le pays ».

bi bla qui

son une dra gno lanc le C dan:

de p tent des les

maje

Sur le pier, nous attendons le bateau d’Albany qui fait escale à West Point. Sa masse blanche apparaît dans les brumes ondoyantes qui roulent sur l’Hudson, et le mouvement de son lourd balancier se dessine sur le ciel. C’est une maison flottante, à plusieurs étages. Des drapeaux français, hollandais, anglais, espagnols s'agitent sur la terrasse qui forme le toit, landis qu'à l'intérieur un orchestre fait entendre le Chant du Départ. Les nègres vont et viennent dans la vaste salle à manger; des marchands de photographies et de mauvais romans apportent leurs marchandises presque sous le nez des voyageurs qui, confortablement étalés dans les rocking chairs, regardent passer les rives majestueuses du fleuve.

SE

L'Hudson, par un beau jour comme celuici, constitue un des très rares paysages devant lesquels le touriste européen qui ne franchit pas le Mississipi doit s'incliner; partout ailleurs, les souvenirs de son vieux monde font pàlir pour lui les tableaux qu'il contemple. A la longue, il se fait aux charmes mystérieux de la plaine immense, des forèts sombres, des savanes et des marais, mais l'impression première a été décevante et il faut lo: gtemps pour qu'elle s'efface. Au contraire, les rives de l'Hudson, la masse du Niagara tombant à ses pieds, le panorama de Québec et celui de Montréal, le Potomac vu du Capitole de Washington et les étincelants couchers de soleil de la Floride restent pour to‘jours présents à sa mémoire.

New York est déjà loin, silhouette fantastique surmontée par une réclame dont les letltres géantes sont accrochées en l'air sur un lreillis de métal; le mouvement diminue; plus de ferries, plus de barques. L’Hudson, puissant et calme, est bordé à droite -par des collines

“erdoyantes semées de villas; à gauche, ce sont

les fameuses Palissades, longue suite de falaises

no ä l'É r'OoC cul inst s'ar uni

sant

qui tombent à pic dans le fleuve; taillées avec une incroyable symétrie, bordées en haut et en bas d'une épaisse couche de végétation, ces murailles ont l'aspect farouche des grandes excentricités naturelles: elles s'en viennent, l'une derrière l’autre, un peu en biais, comme des vagues formidables, soudainement pétriliées, et c'est ainsi pendant des lieues et des lieues. Notre paquebot les suit d'assez loin et nous les voyons disparaitre à l'horizon dans un brouillard irisé. La solitude est complète à présent et l'orchestre joue un hymne triomphal, qui transforme notre promenade en une expédilion de conte de fée sur une route enchantée...

Ensuite le paysage se modifie rapidement ; nous entrons dans les « Highlands ». Là, tout à un nom écossais el tout, à la vérité, rappelle l'Écosse; voici de belles montagnes où le rocher alterne avec les sapins. Le fleuve circule dans un labyrinthe prenant, à chaque instant, des aspects de lacs. Enfin le bateau s'arrète et, sur l’estacade, nous apercevons des uniformes dorés, des aiguillettes resplendis-

santes, des toilettes printanières. A quelques

encablures chauffe une canonnière à trois mâts, toute blanche... Ce sont les délégués des trois Amériques qui sont venus visiter West Point et qui repartent, Il y à eu une revue en leur honneur el le « superintendant », comme on appelle iei le commandant de l’école, est venu les reconduire. Le congrès s’est réuni à Washington l’autre jour; après avoir entendu le discours de M. Blaine et avoir présenté leurs hommages au chef de l'Étai, les invités de la République ont été priés de s’ajourner à six semair®s; un train spécial, dont les wagons ont été aménagés avec un luxe inouï, va les promener à travers les États-Unis: on leur montrera le Niagara et les abattoirs de Chicago, West Point et Annapolis ', Boston et San Francisco: c'est la préface ingénieuse qu'a imaginée le « Bismarck américain ».

Le colonel Michie nous attend; il n’a pas mis d’aiguillettes pour nous, ni revêtu sa grande tenue, mais il a une provision de bonne volonté qu'il met à notre service. Ensemble, nous gravissons la colline et pénétrons dans le manège

1, École navale des États-Unis.

et dans les écuries; de là, nous passons à un pavillon carré qui renferme les bureaux et l'administration. Le superintendant, assisté de son aide de camp, nous fait un parfait accueil ; sa physionomie est claire: il a une attitude très militaire et une politesse de grand seieneur. De la fenêtre où il se tenait, une lorgnette à la main, au moment où nous sommes entrés, on découvre l'Hudson encadré dans les montagnes. avec un premier plan de sapins et de pentes abruptes. Faisant point de vue au centre du tableau, la canonnière fédérale apparait dans un nuage de fumée. Elle envoie le salut de 21 coups de canon que répercutent les échos de West Point, cependant que le pavillon étoilé s’abaisse et se relève lentement. C'est le rève de Blaine qui passe, c'est l'avenir de l'Amérique, ce sont les aspirations ardentes el confuses du nouveau monde, auxquelles il à donné une forme et créé une légende!

Le Mess Hall est un grand réfectoire orné de trophées et de trois beaux portraits représentant Grant, Shéridan et Sherman : on les a inaugurés hier en présence du dernier survi-

vant des trois, Sherman. Le menu parait bon

et substantiel; à côté, se trouve la table des jeunes officiers célibataires; les murs du fumoir sont couverts de souvenirs de Napoléon I‘ et un moulage de sa figure est sur la cheminée. On le vénère ici et il semble, d’ailleurs, que le régime soit en partie calqué sur celui de nos écoles militaires. Au point de vue matériel, les saint-cyriens gagneraient au change, mais par ailleurs ils auraient peine à se faire aux sévérités du règlement. Cela n’a aucun rapport avec la vie que mènent les élèves de Woolwich et de Sandhurst. Ici tout est réglementé; les « cadets » sont occupés toute la journée; 1ls n'ont pas un instant dont ils puissent disposer pour le sport ou la promenade; le samedi seulement, dans l'après-midi, ils ont droit de s'échapper pendant quelques heures. Le cours dure quatre années, avec huit semaines de vacances en une seule fois, entre la deuxième et la troisième année. Les parents qui viennent voir leurs fils ne peuvent même pas les avoir à diner.

Nous entrons dans le gymnase, dans les casernements, un peu partout. Les cadets sont deux dans une chambre. Le mobilier est d’une

[el

simplicité spartiate ; mais, du moins, il y a de la place, de l'air et de l’eau; ce n’est pas la chambrée. Les voici qui descendent au mess, fifre et tambour en tête, bien alignés et d’une allure très martiale; ils ont leur petite tenue : pantalon et dolman très collants en drap gris bordés de galon noir. Les cadets sont nommés par le président des États-Unis, qui a le droit d'en choisir dix sans désignation d'État et ensuite un dans chaque État ou territoire représenté au Congrès. En pratique, c’est le député de l'État qui désigne au président celui des candidats qu'il convient de choisir et, chose singulière, ce système a donné de bons résullats. Pourtant, différents États ont établi des concours préliminaires, afin d'éliminer les médiocrités et de laisser moins de place à la prolection. Une fois admis, les cadets ont encore à passer un examen d'entrée : examen physique dans lequel on se montre assez sévère; examen intellectuel qui porte sur la grammaire, l’arithmétique, l’histoire et la géographie des États-Unis: il est impossible d'en moins demander et beaucoup d'Américains estiment, avec raison, que ce n'est pas suffisant.

Chaque année, le président nomme un comité de « visiteurs » chargés d'inspecter l'Académie (c’est ainsi qu’on appelle l’école), et de rendre compte aux Chambres des résultats de leur enquête. Tout leur est révélé; ils examinent les comptes, l’état des toitures et la qualité de la viande, aussi bien que l’enseignement et la discipline. Cette commission civile est au reste fort bien reçue à West Point, où sa venue ne parait pas exciter de jalousies.

À un certain moment, malgré le respect profond que les Américains portent à toute institution dont Washington a été l'inspirateur, l'opinion publique s’émut de certaines critiques; on représentait l’Académie comme un centre aristocratique qui devenait un danger pour la démocratie républicaine. La commission d'enquête, par les statistiques qu'elle publia, fit disparaître ces accusations mal fondées .

Les cadets recoivent, dès leur admission, une paye de 2700 franes par an; ils sortent avec le titre de second lieutenant; mais souvent aussi, ils restent en route, tant pour insuffisance de travail que pour infractions au règlement. On

est très sévère et il est indubitable que le corps (d'officiers des États-Unis est un Corps d'élite; les soldats, recrutés à la vieille mode anglaise, ne sont peut-être pas dignes d’être si bien commandés.

Les dépenses annuelles sont de 775 975 francs; les Américains calculent qu'un régiment d'infanterie coûte à peu près quatre fois plus par an et que l'État de Pensvylvanie dépense le double de cette somme pour subvenir aux frais de sa garde nationale *. La commission de 1879 avait indiqué, parmi les améliorations désirables, une réforme de l’enseignement des langues vivantes; il s'agissait de remplacer l'espagnol par l'allemand. Les commissaires de 1887 ont été mieux avisés en soulignant l'importance de l'espagnol sur un continent où cette langue est si répandue.

1. Les charges inscrites au budget de la Grande-Bretagne pour les écoles de Woolwich et de Sandhurst s'élèvent à environ 1 280 900 francs,

LA

Avez-vous remarqué parfois, dans nos chemins de fer, ces femmes aimables et sémillantes qui viennent occuper dans un compartiment déjà habité la place voisine de la vôtre? D’un sourire, elles vous remercient parce que vous vous effacez poliment, et ce sourire semble marquer qu’elles se trouvent très à l'aise et n'ont pas besoin de plus d'espace. Puis, peu à peu, elles empiètent sur leurs voisins : celui de droite est envahi par des châles; celui de wauche disparait sous des journaux et celui d'en face loge deux ou trois sacs sur ses wenoux, et personne ne se plaint, parce que l'encombrante visiteuse est jolie et qu’elle

continue de sourire.

Telle est Boston : elle s'installa, il y a bien longtemps, sur une petite colline qu'environnaient une large rivière el des plaines marécageuses, et au pied de laquelle la mer venait pousser ses pointes à travers une magnifique rade semée d'ilots. Du haut de sa petite colline, Boston sourit aux alentours; la coupole dorée de sa State House étincelle au soleil, des arbres déjà séculaires élèvent leurs dômes de verdure au-dessus des maisons et de petites rues tortueuses s'enchevêtrent gentiment avec des aspects antiques et des prétentions de vétusté. Aussi les Bostoniens sont-ils très fiers de leur cité, à laquelle ils trouvent des mines de vieille dame et des grâces de jeune fille tout à la fois. La vieille dame reste auprès de la coupole dorée; la jeune fille descend dans la plaine marécageuse qu'elle dessèche, el jusque dans la rivière qu’elle rétrécit, et sur ces terrains conquis s'élèvent de grands et beaux édifices; là où l'élément liquide se refuse à disparaître, on bâtit sur pilotis. L'air est salubre d’ailleurs, le climat sec, et cette humidité du sol ne parait nullement fié-

vreuse.

Comme la ville, les habitants aussi ont deux faces : ils font de” affaires et s’enrichissent peut-être plus lentement, mais sans doute plus sûrement que les New Yorkais; ils s'agitent, remuent, boivent de l’eau glacée pour éteindre le feu qu'ils rallument avec des cocktails ; d'autre part ils ont des goûts raffinés, et se retirent pour les satisfaire; les New Yorkais demeurent sur la brèche jusqu'à ce que la mort vienne les trouver : les Bostoniens l’attendent à l'Union Club. C'est là qu'après avoir beaucoup parcouru le monde, doué d'une largeur de vues qui frise le sceplicisme, causeur charmant, fin critique, homme correct et affable, le Bostonien célibataire, veuf ou un peu marié, établit son dernier quartier général. La presse de l'univers entier lui apporte les échus des pays qu'il a parcourus, les paroles des hommes politiques qu’il a rencontrés; Berlin, Pétersbourg et Paris lui sont connus comme Buenos Avres et Santiago et lorsque, sur le tard, il lui prend fantaisie de changer d'air à la suite de quelque névralgie ou d'une attaque de rhumatisme, 1l s'en va passer trois semaines au Caire!

Un beau jour, il reparaît dans la salle à manger du club et William, qui est au courant de ses habitudes, lui apporte son plat favori... Un type, ce William ; 1l n’est pas nègre, il tient à sa livrée, il vous répond poliment et, n’était sa main qui tremble fort en versant le thé, le vieux monde ne pourrait lui opposer de serviteur plus fidèle et plus exact; on devrait le mettre sous verre, en ce pays où l’on est si mal servi, si ce n'est par les nègres et Pélec- Lricité.

Du sommet de celte fameuse coupole dorée qui, par sa hauteur et ses reflets, attire constamment les regards, on voit un amas de choses charmantes : le pare d'aberd, avec ses parterres, ses corbeilles de fleurs, ses allées d'ormes el un cimetière vénérable où l'on enterrait du temps de S. M. George IIL. Cela, c’est le vieux Boston, pimpant et gai. ‘u delà s'étend un océan de maisons; on en à mis partout:

les sinuosités de la rivière en sont bordées; on dirait des fjords. Au delà encore, la campagne et le port où d° gros navires sont à l'ancre. C'est la nouvelle escadre qui va partir pour un long voyage en Europe, La marine

fédérale, ruinée par la guerre de Sécession, vient de rena'tre et, comme les coffres de l'État regorgent de richesses qu'on ne sait comment employer, il est à croire qu'une flotte formidable sera rapidement construite. En voici l'avant-garde. Les Européens pourront admirer tout à leur aise le cuirassé Chicago et ses collègues pendant le séjour que ces beaux navires feront dans leurs eaux.

ee

Cambridge touche à Boston comme Eton à Windsor : on passe de l’une à l'autre presque sans s'en douter. Seulement, au lieu d'un simple pont sur la Tamise, il faut ici suivre une interminable chaussée; la ri,ière Charles, peu profonde à cet endroit, à des largeurs infinies et, dans ses eaux dormantes, la ville qui se reflète rappelle les tranquilles cités hollardaises se mirant dans les canaux. Sur la chaussée, supportée par de lourds pilotis, d'aspect incorrect, les tramways électriques circulent, tressautant dans leur marche rapide sur les rails mal joints. De petites étincelles bleuâtres s'échappent des roues, et un feu follet incessant suit le bras métallique qui surmonte le véhicule et glisse sur un fil tendu en l'air.

pre ren sen par l'es uni pos doc!

pas

Le Cambridge américain n'a rien de l'extrème beauté et du charme majestueux du Cambridge anglais. Il v a bien quelques réminiscences pourtant dans les clochetons ajourés et dans le Memorial Hall, cet immense édifice, élevé par les alumni (anciens élèves) à la mémoire de leurs frères morts pour la patrie. L'intérieur comprend un vaste réfectoire, un vestibule où, sur des plaques de marbre, sont gravés les noms des nobles victimes, el un amphithéâtre. C'est grand et beau, mais cela manque un peu de parfum. Il n°v a pas de vieux lambris et les murs ne sont pas imprégnés de cette essence d’âmes qui embaume les Halls semblables, dans le « vieux pays ». Les étudiants qui viennent là trois fois par jour prendre leurs repas se sont groupés volontairement; ils s'administrent eux-mèmes, choisissent leurs cuisiniers et leurs domestiques et se partagent les dépenses. On ne voit point sur l'estrade de places réservées aux autorités universitaires et, les jours de fète, on ne dépose point des pièces d'argenterie devant des docteurs en robes rouges. Ce n'est pourtant

pas l'ancienneté qui fait défaut; tout près du

Memorial Hall, John Harvard, le fondateur de l'université, à sa statue; il y est représenté sous des traits fantaisistes, car nul portrait n’a été retrouvé. On sait seulement que, sorti des universités anglaises en 1631, il émigra à Cha“lestown et qu'il y mournt le 24 septembre 1638, laissant 300 volumes recueillis par lui et une somme d'environ 20 000 francs destinée à la fondation d'un collège. Le collège prit le nom de son fondateur et délivra en 1642 ses premiers diplômes. Une charte, en date de 1650, en fit une corporation reconnue.

On aimerait à en savoir plus long sur les origines de la plus ancienne université du nouveau monde, sur la vie de cet audacieux, venu semer la science dans un coin du continent immense. Eut-il le pressentiment des destinées réservées à sa fondation? Put-il entrevoir la plaine de Cambridge couverte d'édifices et peuplée de 1 800 étudiants? Devina-l-il le rôle futur de ce centre intellectuel au sein de la république émancipée?

L'université commença par s'appuyer sur l'État de Massachusetts, qui la soutint morale-

ment et financièrement, puis elle prit son vol

et il ne resta qu'un lien nominal définitivement brisé en 1865. Les générosités particulières ont plus contribué à l’enrichir que les largesses gouvernementales. La faculté des sciences fut établie avec les 300 000 francs donnés par Abbott Laurence. George Peabody, le bienfaiteur des ouvriers, donna près d’un million pour établir un musée qui porte son nom. Le legs le plus récent a une étrange destination : on a dü, de par la volonté du testateur, en employer le montant à la construction d’une grille monumentale. |

L'administration de l'université appartient à la Corporation et au Board of overseers. La corporation comprend le président et 5 membres, lesquels se recrutent eux-mêmes avec l'approbation du board. Ce second conseil comprend 30 membres, élus pour six ans par les anciens élèves diplomés et sortis de l’université depuis cinq ans au moins. Le board n'a que le pouvoir de ratifier les nominations de professeurs faites par la corporation. Il ÿ à en plus le conseil académique, composé des professeurs et des professeurs-adjoints et qui règle les questions

générales de discipline et décerne les diplômes.

Le diplôme n’est pas le résultat d’un examen, mais le résultat de l’ensemble des examens qui terminent les différents cours.

Oxford et Cambridge sont des républiques littéraires en pays monarchique; les universités américaines au contraire ont des rois qui exercent le pouvoir avec une autorité indiscutée. Leur influence dépasse même les limites de leurs royaumes; on leur demande de poser des premières pierres, on leur offre des bouquets, on boit leurs discours et, comme on les désigne par ces mots « le président un tel », l'étranger, qui n'est pas au courant de l'histoire parlementaire des États-Unis, se demande toujours s'il à affaire à l'un des prédécesseurs du chef actuel de l'État. Le président Eliot ne changerait pas, je pense, son petit cottage de Cambridge contre le séjour peu durable de la Maison-Blanche. A peine se trouve-t-on installé dans ce dernier édifice qu'il faut faire ses malles pour en sortir, et d’ailleurs la tranquillité y est chose inconnue. À Cambridge, au contraire, la fortune n'est pas si changeante; on peut se permettre les projets à longue échéance, on peut tabler sur le lendemain et nulle préoccupation électorale

ne vous vient détourner de la voie que vous suivez. Quand on est, en plus, populaire et aimé, on peut se vanter d'avoir pris un bon billet à la loterie humaine, et j'imagine que tel

est le cas du président Eliot,

C'est lui-même qui se charge de me faire faire connaissance avec Cambridge et on n'a pas eu le temps de lui expliquer ce que je viens faire en Amérique, qu'il à déjà son chapeau sur sa tête et un plan à me proposer, C'est convenu! nous allons voir la bibliothèque, les terrains de jeux, des laboratoires, des collections,.… et nous finirons par le gymnase, Entre-temps nous saluerons l'arbre fameux au pied duquel Washington prit, en 1775, le commandement de l’armée!

Ce jour-là, nous vimes en effet beaucoup de jeunes gens se livrant au foot-ball, au tennis, s'entrainant pour les courses, et nous vimes aussi des carcasses antédiluviennes et des coquillages innombrables. L'arbre de Washington

se montra sous l'aspect vénérable qui convient à son âge, avec des emplâtres de fer-blane sur son écorce et la propreté minulieuse des vieillards qui se soignent. Quant au gymnase, un spectacle assez pittoresque nous y attendait. Onlenomme enenway Gymnastum, du nom de lPancien étudiant qui a donné 500 000 francs pour le construire, L'intérieur est bondé de cordages et d’agrès. Le jour commençait déjà à baisser et la lumière électrique ne tombait pas encore du plafond. Dans ce demi-crépuscule on apercevait des jeunes gens vètus de jerseys sans manche et se livrant sur place à des contorsions inexplicables; en mème temps des grincements de poulies, des bruits de ferraille el de roues insuffisamment graissées s'échappaient des encoignures. Au centre seulement quelques sauteurs s’exercaient à franchir une barre de plus en plus haute; mais que faisaient les autres? impossible de le dire au premier coup d'œil. Je m'en rendis compte peu à peu.

Ils tiraient avec leurs bas ou leurs jambes, soulevaient avec leurs tètes ou leurs épaules, poussaient avec leurs genoux ou leurs... tout

ce que vous voudrez, des poids savamment

uradués qui glissaient entre des rainures.

C'était le triomphe de la gymnastique locale. A lun on avait indiqué un projet de déformation qu'avait sa hanche gauche, l'autre savait depuis la veille que le diamètre du petit doigt de sa main droite était d'un demi-millimètre supérieur à celui du petit doigt de sa main gauche, et un troisième avait recu des révélations désastreuses sur les dimensions de son avant-bras: alors ils travaillaient consclencieusement, le premier à convaincre sa hanche, le second à rétablir l'équilibre entre ses petits doigts et le troisième à faire grossir son avant-bras! Tout cela dans quel but?

Pour en arriver lout simplement à ressembler à l'homme normal. Je demandait donc à voir l'homme normal et nous primes un petit escalier en colimaçon qui mène aux bureaux du D' Sargent.

Pour le coup, je me crus au conseil de revision, Un magnifique cabinet de travail s'ouvrait devant moi, tout rempli de statuettes antiques, de gravures, de photographies, de livres et de papiers, et sur le seuil de la porte trois ou quatre jeunes gens absolument nus atten-

daient, les bras croisés, que leur nom fût appelé, Le D' Sargent se leva de son bureau et nous tendit gracieusement la main. Un de ses aides procédait à un examen; il l'interrompit et lui fit tout recommencer, afin de me donner une idée exacle de sa méthode el de ses principes. L'étudiant essava d'abord ses forces sur une manière de dynamomètre, puis on détermina la puissance de son souffle à l'aide d'un spiromètre, et ensuite on lui posa sur le cœur un petit instrument rond dont le tuyau de caoutchouc alla se perdre dans l'orsille du doeleur. 58 mesures furent alors prises sur son corps, depuis la plante des pieds jusqu’au sommet de la tête, et les 58 chiffres annoncés

à haute voix et répétés par un scribe — tout comme chez le tailleur — prirent place dans

les 58 cases d’une feuille imprimée qui me fut remise en souvenir. Ce n'était pas tout : on demanda à l’examiné ce qu’étaient son père et sa mère, ses grands-pères et grand'mères, de quelles maladies ils étaient morts, auquel d'entre eux il ressemblait le plus. On inserivit sur les tablettes des indications relatives aux battements de son cœur, au développement de

Page 1