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son foie, à la durée de la respiration; on s'enquit s'il s'enrhumait facilement et s'il saignait du nez. Ensuite il se rhabilla et, avant de s'en aller, acquitta le montant des « droits d’examen ».
Alors le docteur me fit voir les gros registres où sont enfermés les débuts d’une science nouvelle, l'anthropométrie, et je pensai à la joie des antiquaires de l'an 2000 fouillant dans ces bouquins; quant aux portraits de famille, ils seront alors remplacés par les feuilles anthropométriques des ancêtres et on arrèlera ses amis devant une tablette jaunie, couverte de chiffres et encadrée d'or : « Voici mon arrière-grand-oncle, dira-t-on.... Voyez comme son biceps était puissant! » Le D' Sargent a reconstitué l'homme normal, un peu au hasard bien entendu, et il vous trace au moyen d'un dessin graphique la courbe de vos déformations, c'est-à-dire ce que vous ètes par rapport à l’homme normal. Nous voyons là des courbes célèbres! celles de Hanlan, le rameur, de Sullivan, le boxeur célèbre... Tout à l'heure, sur le corps de l'étudiant examiné, nous avons constaté la « dépression produite par le pupitre ».
Après une nouvelle visite du gymnase dont un employé fait manœuvrer les appareils pendant que le docteur m'en explique le mécanisme, nous pénétrons dans la salle des trophées, toute débordante de bannières, de coupes, de médailles conquises sur les divers collèges. Il y à aussi le portrait des athlètes avec les dates de leurs victoires! Mais comme c'est réglementé, tout cela! ces jeux sont entre les mains de directeurs qui les organisent despotiquement;.... on dirait une écurie de course; il y a l'éleveur qui passe les belles bètes à l'entraineur.
Du jour où les Américains se sont adonnés aux jeux anglais, ils y ont apporté cette ardeur excessive qui les caractérise et l’exagération s'est produite aussitôt. Pour l’équipe de joueurs qui, à telle date, doit lutter contre telle autre équipe en présence d'une foule immense et enthousiaste, il n'y a pas de sacrifices qu’il ne faille accepter; tout est organisé en vue de l'entrainement de ces hommes sur lesquels New York, Albany, Boston, elc., vont placer des sommes fabuleuses; les autres étudiants sont mis dehors; on les renvoie du champ de
foot-ball, on les renvoie du boat-house; ils gèneraient les champions. C’est alors que se développèrent les gymnases : on les établit en manière de compensation pour ceux qui ne peuvent prétendre à soutenir l'honneur de leur université dans un des tournois athlétiques; eten même temps on s’en servit pour fortifier systématiquement et former d’une manière irréprochable les corps des champions. Ce travail de gymnastique et ces examens périodiques ne sont pas encore obligatoires ici; ils le sont dans un grand nombre d’autres universités.
En sortant, ce soir-là, du Hemenway Gymnasium, mes idées étaient très confuses. J'avais vu, certainement, des choses curieuses et intéressantes ; j'en avais vu d'autres fort ridicules. Mais l’idée finale, le total de mes bonnes et de mes mauvaises impressions, soustraites les unes des autres, je ne l'obtenais pas.
A présent, je sais bien à quoi m'en tenir et mon jugement est net et précis. Tout cela, ce n'est pas de l'éducation, c'est de l'élevage!
Le dimanche, à Boston, est silencieux et reposant comme à Londres. Les repas sont simplifiés, les chevaux restent à l'écurie; je pense que les bars s'ouvrent aussi par derrière; néanmoins on ne s'ennuie pas autant. Il y a le S' Botolph qri donne des quatuors dans l'après-midi. Il y a aussi le temple spirite dont les meetings sont éminemment joyeux : la bâtisse est immense; au fond d’une salle remplie de fauteuils rembourrés, un orgue se dresse rayonnant; les fenêtres sont teintées de rouge et de rose; des reflets d'autre monde se jouent sur les visages ; des figur:s d’esprits apparaissent dans les fresques indistinctes; trois douairières sommeillent doucement: un vieux monsieur ricane avec son voisin. Quelques femmes
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en deuil écoutent avec une expression d'angoisse; on leur a dit qu’elles peuvent revoir ceux qu'elles ont perdus et elles viennent là avec un peu d'anxiété mêlée de honte... D'abord un ténor ténébreux, les sourcils froncés, l’œil au loin, chante une romance; puis une brave petite femme en robe de laine grise, avec une broche sur un nœud de ruban rouge, se met à parler; elle est commune, laide et endormante. Toute la semaine elle vend des épices et, le dimanche, se livre à un esprit qui parle par sa bouche. L'esprit dit des bêtises et rien d’envolant.... Par les vitraux roses et rouges on voit l’'Athletic Club de l'autre côté de la rue : à droite, on endurcit les corps; à gauche, on
affaiblit les intelligences.
Cet Athletic Club de Boston fait pâlir celui de New York. On vient de l'achever et véritablement l'architecte a fait preuve d’un grand talent. Les salons, le gymnase, la salle de paume sont incomparables. Que dire de la piscine?
Par trois grandes baies elle communique avec une espèce de salle très particulière; des tapis trainent sur le pavé, dans la cheminée un bon feu pétille, et sur les canapés de paille et de bambou des nageurs lisent le journal entre deux plongeons. À côté se trouve le bain ture, avec sa rotonde émaillée et ses portières à couleurs vives.
Quand j'ai deux ou trois heures devant moi, je prends le tramway électrique qui mène à Cambridge et je m'en viens dévisager les étudiants, faire causer ceux que je connais, observer leurs allures et leurs regards. Quand il s'agit d'enfants âgés de quatorze, quinze et même seize ans et que vous voulez savoir comment ils sont élevés, c’est très simple : regardezles jouer, écoutez-les parler à leurs maitres et enquérez-vous comment ils se lavent ; ce triple critérium est encore le meilleur que je connaisse; il ne trompe guère. Mais pour des hommes de l’âge de ceux-ci il faut plus de détails et de plus amples observations.
Le quinconce ombragé est le centre de la vie universitaire; de là on voit presque lous les
« dormitories »; par les fenêtres ouvertes s'échappent des plaintes d: pianos martyrisés et mes souvenirs s’envolent vers les « quadrangles » d'Oxford et de Cambridge ; comme la liberté est plus grande ici! Quand viendra la nuit, des portiers revèches ne guetteront pas les retardataires et les lourdes grilles n'enfermeront pas les étudiants jusqu'à demain matin. Qui s'inquiète d'eux? On ne les connait guère; à peine se connaissent-ils les uns les autres, de groupe à groupe.
Hier j'ai déjeuné dans un eating club; les convives, peu nombreux, ne se ressemblaient pas; il y en avait des blonds et des bruns, des secs et des ondoyants, des élégants et des débraillés ; l’un de mes voisins rêvait une existence de travail et d’agitation, l’autre de la paix, des grands arbres et un rocking chair; autrement dit, le premier voulait monter des escaliers et le second flâner sur les paliers...
Un de mes ami , sorti d'Harvard depuis deux ans déjà, m'a fait des révélations sur les sommes qu’il y a dépensées ; il appartenait à ce tout petit noyau d’aristocrates qui ne savent
pas bien sur quoi appuyer leurs prétentions nobiliaires et les affirment par un exclusivisme féroce; si vous ne pouvez vous rattacher à quelque pair d’Angieterre, et étaler sur vos voitures un bout d’écusson, jetez du moins l'argent par les fenêtres; ne comptez pas sans cela pénétrer dans leur cercle. Il n'est pas intéressant d'ailleurs, leur cercle ! On y accomplit mille excentricités, on y fait mille sottises pour s'imposer par un côté quelconque à un peuple qui n’a pas d'aristocratie et saisit à peine la signification de ce mot. A Boston, cela prend encore un peu; mais au delà il n’y a rien à espérer. Les jeunes messieurs, obligés de céder à l'opinion publique, se font alors avocats pour rire, afin de se donner une contenance dans le monde.
Harvard me semble un chaos, une imitation confuse et un peu maladroite des universités anglaises; ce n’est vraiment américain ni d'atmosphère ni de tendances; il y a des forces vives perdues dans cette masse tournoyante où ne se forme aucun courant. Bref, l'Université est l'image de la Nouvelle-Angleterre : un pays qui n’est pas sans analogie avec la France du
début de Louis XVI. C'est une fin de période avec ses incertitudes, ses inconséquences, ses mièvreries..…., On se relève de ces états-là, surtout en Amérique; ce ne sont souvent que des transitions; mais qui cherche aujourd'hui les États-Unis dans la Nouvelle-Angleterre est exposé à s’en retourner en Europe sans avoir rien compris!
Après le déjeuner, nous sommes allés inscrire nos noms sur le registre du Hasty Pudding Club; cette société tire son qualificatif étrange d'un pudding compact qu'il s’agit d'avaler en quelques secondes: on y donne des représentalions, on y pratique la caricature avec beaucoup d'entrain et non sans talent.
Ensuite nous avons rencontré l’aimable professeur Cohn, qui enseigne la littérature française et la fait aimer. Je l'accable de questions de toute nature et il y répond avec une complaisance extrème; il attire mon attention sur cette absence de base dans les études américaines; on sait pas mal de choses, on a de l'ardeur pour apprendre, mais il n’y a pas d'humanités pour soutenir l'édifice. Ceux qui les poursuivent
chez nous de leur haine et de leurs sar-
casmes devraient venir ici se rendre compte du vide qu'elles laissent derrière elles...
Les collèges fondés sur le plan de celui de Lawrenceville porteront remède à cet état de
choses,
Match de foot-ball entre Harvard et Dartmouth, une petite université voisine... Le foot-ball transformé par les Américains est devenu un peu plus scientifique peut-être, mais plus brutal aussi et plus dangereux. Les spectateurs sont nombreux et applaudissent bruyamment. Le soir, nous allons diner à l'A /gonquin Club, de Boston. C'est le plus bel édifice de ce genre que j'aie encore vu; la salle à manger, sombre et haute, avec sa cheminée de marbre dont les trois foyers sont réunis par de doubles chenèts en fer forgé, est une œuvre exquise: le vestlibule est tout de pierre blanche avec une cheminée moyen âge; une statue dans l'angle représente un chef algonquin lançant une flèche... Son rire muet el son regard sauvage accueillent les gentlemen qui vont diner !..
Voilà donc tout ce qui reste de cette puissante Univers:tas