École navale des Étals-Unis
et dans les écuries; de là, nous passons à un pavillon carré qui renferme les bureaux et l'administration. Le superintendant, assisté de son aide de camp, nous fait un parfait accueil; sa physionomie est claire \ il a une attitude très militaire et une politesse de grand seigneur. De la fenêtre oii il se tenait, une lorgnette à la main, ^au moment où nous sommes entrés, on découvre FHudson encadré dans les montagnes, avec un premier plan de sapins et de pentes abruptes. Faisant point de vue au centre du tableau, la canonnière fédérale apparaît dans un nuage de fumée. Elle envoie le salut de 21 coups de canon que répercutent les échos de West Point, cependant que le pavillon étoile s'abaisse et se relève lentement» C'est le rêve de Blaine qui passe, c'est l'avenir de l'Amérique, ce sont les aspirations ardentes et confuses du nouveau monde, auxquelles il a donné une forme et créé une légende !
Le Mess Hall est un grand réfectoire orné de trophées et de trois beaux portraits représentant Grant, Shéridan et Sherman : on les a inaugurés hier en présence du dernier survivant des trois, Sherman. Le menu paraît bon
et substantiel; à côté, se trouve la table des jeunes officiers célibataires; les murs du fumoir sont couverts de souvenirs de Napoléon P*et un moulage de sa figure est sur la cheminée. On le vénère ici et il semble, d'ailleurs, que le régime soit en partie calqué sur celui de nos écoles militaires. Au point de vue matériel , les saint -cyriens gagneraient au change, mais par ailleurs ils auraient peine à se faire aux sévérités du règlement. Cela n'a aucun rapport avec la vie que mènent les élèves de Woolwich et de Sandhurst. Ici tout est réglementé; les « cadets » sont occupés toute la journée; ils n'ont pas un instant dont ils puissent disposer pour le sport ou la promenade; le samedi seulement, dans l'après-midi, ils ont droit de s'échapper pendant quelques heures. Le cours dure quatre années, avec huit semaines de vacances en une seule fois, entre la deuxième et la troisième année. Les parents qui viennent voir leurs fils ne peuvent même pas les avoir à dîner.
Nous entrons dans le gymnase, dans les casernements, un peu partout. Les cadets sont deux dans une chambre. Le mobilier est d'une
simplicité Spartiate; mais, du moins, il y a de la place, de Tair et de Teau; ce n'est pas la chambrée. Les voici qui descendent au mess, fifre et tambour en tète, bien alignés et d'une allure très martiale; ils ont leur petite tenue : pantalon et dolman très collants en drap gris bordés de galon noir. Les cadets sont nommés par le président des Etats-Unis, qui a le droit d'en choisir dix sans désignation d'Etat et ensuite un dans chaque État ou territoire représenté au Congrès. En pratique, c'est le député de TEtat qui désigne au président celui des candidats qu'il convient de choisir et, chose singulière, ce système a donné de bons résultats. Pourtant, différents Etats ont établi des concours préliminaires, afin d'éliminer les médiocrités et de laisser moins de place à la protection. Une fois admis, les cadets ont encore à passer un examen d'entrée : examen physique dans lequel on se montre assez sévère; examen intellectuel qui porte sur la grammaire, l'arithmétique, l'histoire et la géographie des Etats-Unis; il est impossible d'en moins demander et beaucoup d'Américains estiment, avec raison, que ce n'est pas suffisant.
Chaque année, le président nomme un comité de « visiteurs » chargés d'inspecter l'Académie (c'est ainsi qu'on appelle Técole), et de rendre compte aux Chambres des résultats de leur enquête. Tout leur est révélé; ils examinent les comptes, Tétat des toitures et la qualité de la viande, aussi bien que renseignement et la discipline. Cette commission civile est au reste fort bien reçue à West Point, oii sa venue ne paraît pas exciter de jalousies.
A un certain moment, malgré le respect profond que les Américains portent à toute institution dont Washington a été l'inspirateur, Fopinion publique s'émut de certaines critiques; on représentait l'Académie comme un centre aristocratique qui devenait un danger pour la démocratie républicaine. La commission d'enquête , par les statistiques qu'elle publia, fit disparaître ces accusations mal fondées .
Les cadets reçoivent, dès leur admission, une paye de 2 700 francs par an ; ils sortent avec le titre de second lieutenant; mais souvent aussi, ils restent en route, tant pour insuffisance de travail que pour infractions au règlement. On
AUTOUR DE NEW YORK. m
est très sévère et il est indubitable que le corps d'officiers des États-Unis est un corps dVlite; les soldats, recrutés à la vieille modr anglaise, ne sont peut-être pas dignes d'être si bien commandés.
Les dépenses annuelles sont de 775 975 francs; les Américains calculent qu'un régiment d'infanterie coûte à peu près quatre fois plus par an et que l'Etat de Pensylvanie dépense le double de cette somme pour subvenir aux frais de sa garde nationale *. La commission de 1879 avait indiqué, parmi les améliorations désirables, une réforme de renseignement dets langues vivantes; il s'agissait de remplacer l'espagnol par l'allemand. Les commissaires de 1887 ont été mieux avisés en soulignant l'importance de l'espagnol sur un continent oii cette langue est si répandue.
J. Les charges inscrites au budget de la Grande-Bretagnf^ pour les écoles de Woolwich et de Sandhurst s'élèvent à environ 1 280 900 francs.
LA
Avez-vous remarqué parfois, dans nos rliemins de fer, ces femmes aimables et st^millaiilcs qui viennent occuper dans un compiirliinni) déjà habité la place voisine de la vôtre? D'un sourire, elles vous remercient parce qin^ vous vous effacez poliment, et ce sourire semhli^ marquer qu^elles se trouvent très à IViîs** cl n'ont pas besoin de plus d'espace. Puis, \im\ a peu, elles empiètent sur leurs voisitih ; rvlui de droite est envahi par des châles; frltii dv gauche disparaît sous des journaux vi rf*liii d'en face loge deux ou trois sacs 5iir î^es genoux, et personne ne se plaint, purre qiio l'encombrante visiteuse est jolie ri qij-rllr continue de sourire.
Telle est Boston : elle s'installa, il y a bien longtemps, sur une petite colline qu'environnaient une large rivière et des plaines marécageuses, et au pied de laquelle la mer venait pousser ses pointes à travers une magnifique rade semée d'îlots. Du haut de sa petite colline, Boston sourit aux alentours; la coupole dorée de sa Stale Hoxise étincelle au soleil, des arbres déjà séculaires élèvent leurs dômes de verdure au-dessus des maisons et de petites rues tortueuses s'enchevêtrent gentiment avec des aspects antiques et des prétentions de vétusté. Aussi les Bostoniens sont-ils très fiers de leur cité, à laquelle ils trouvent des mines de vieille dame et des grâces de jeune fille tout à la fois. La vieille dame reste, auprès de la coupole dorée; la jeune fille descend dans la plaine marécageuse qu'elle dessèche, et jusque dans la rivière qu'elle rétrécit, et sur ces terrains conquis s'élèvent de grands et beaux édifices; là où l'élément liquide se refuse à disparaître, on bâtit sur pilotis. L'air est salubre d'ailleurs, le climat sec, et cette humidité du sol ne paraît nullement fiévreuse*
Comme la ville, les habitants aussi ont deux faces : ils font des affaires et s'enrichissent peut-être plus lentement, mais sans doute plus sûrement que les New Yorkais; ils s'agitent, remuent, boivent de Teau glacée pour éteindre le feu qu'ils rallument avec des cocktails; d'autre part ils ont des goûts raffinés, et se retirent pour les satisfaire; les New Yorkais demeurent sur la brèche jusqu'à ce que la mort vienne les- trouver : les Bostoniens l'attendent à rUnion Club. C'est là qu'après avoir beaucoup parcouru le monde, doué d'une largeur de vues qui frise le scepticisme, causeur charmant, fin critique, homme correct et affable, le Bostonien célibataire, veuf ou un peu marié, établit son dernier quartier général. La presse de l'univers entier lui apporte les échos des pays qu'il a parcourus, les paroles des hommes politiques qu'il a rencontrés; Berlin, Pétersbourg et Paris lui sont connus comme Buenos Ayres et Santiago et lorsque, sur le tard, il lui prend fantaisie de changer d'air à la suite de quelque névralgie ou d'une attaque de rhumatisme, il s'en va passer trois semaines au Caire 1
Un beau jour, il reparaît dans la salle à manger du club et William, qui est au courant de ses habitudes, lui apporte son plat favori.... Un type, ce William ; il n'est pas nègre, il tient à sa livrée, il vous répond poliment et, n'était sa main qui tremble fort en versant le thé, le vieux monde ne pourrait lui opposer de serviteur plus fidèle et plus exact; on devrait le mettre sous verre, en ce pays où Ton est si mal servi, si ce n*est par les nègres et Télectricité.
Du sommet de celte fameuse coupole dorée qui, par sa hauteur et ses reflets, attire constamment les regards, on voit un amas de choses charmantes : le parc d'abord, avec ses parterres, ses corbeilles de fleurs, ses allées d'ormes et un cimetière vénérable où Ton enterrait du temps de S. M. George III. Cela, c'est le vieux Boston, pimpant et gai. Au delà s'étend un océan de maisons; on en a mis partout; les sinuosités de la rivière en sont bordées; on dirait des Qords. Au delà encore, la campagne et le port où de gros navires sont à Tancre. C'est la nouvelle escadre qui va partir pour un long voyage en Europe. La marine
fédérale, ruinée par la guerre de Sécession,
vient de renaître et, comme les coffres de TEtat regorgent de richesses qu'on ne sait comment employer, il est à croire qu'une flotte formidable sera rapidement construite. En voici Tavant-garde. Les Européens pourront admirer tout à leur aise le cuirassé Chicago et ses collègues pendant le séjour que ces beaux navires feront dans leurs eaux.
Cambridge touche à Boston comme Eton à Windsor : on passe de Tune à l'autre presque sans s'en douter. Seulement, au lieu d'un simple pont sur la Tamise, il faut ici suivre une interminable chaussée; la rivière Charles, peu profonde à cet endroit, a des largeurs infinies et, dans ses eaux dormantes, la ville qui se reflète rappelle les tranquilles cités hollandaises se mirant dans les canaux. Sur la chaussée, supportée par de lourds pilotis, d'aspect incorrect, les tramways électriques circulent, tressautant dans leur marche rapide sur les rails mal joints. De petites étincelles bleuâtres s'échappent des roues, et un feu follet incessant suit le bras métallique qui surmonte le véhicule et glisse sur un fil tendu en l'air.
Le Cambridge américain n'a rien de l'extrême beauté et du charme majestueux du Cambridge anglais. Il y a bien quelques réminiscences pourtant dans les clochetons ajourés et dans le Mémorial Hall, cet immense édifice, élevé par les alumni (anciens élèves) à la mémoire de leurs frères morts pour la patrie. L'intérieur comprend un vaste réfectoire, un vestibule où, sur des plaques de marbre, sont gravés les noms des nobles victimes, et un amphithéâtre. C'est grand et beau, mais cela manque un peu de parfum. Il n'y a pas de vieux lambris et les murs ne sont pas imprégnés de cette essence d'âmes qui embaume les Halls semblables, dans le « vieux pays ». Les étudiants qui viennent là trois fois par jour prendre leurs repas se sont groupés volontairement; ils s'administrent eux-mêmes, choisissent leurs cuisiniers et leurs domestiques et se partagent les dépenses. On ne voit point sur l'estrade de places réservées aux autorités universitaires et, les jours de fête, on ne dépose point des pièces d'argenterie devant des docteurs en robes rouges. Ce n'est pourtant pas l'ancienneté qui fait défaut; tout près du
Miunorial Hall, John Harvard, le fondateur de ruiiiversité, a sa statue; il y est représenté soiis des traits fantaisistes, car nul portrait n'a i'U' retrouvé. On sait seulement que, sorti des luiiversités anglaises en 1631, il émigra à Charloslown et -qu'il y mourut le 24 septembre Uhl8, laissant 300 volumes recueillis par lui (t une somme d'environ 20 000 francs destinée à la fondation d'un collège. Le collège prîl le nom de son fondateur et délivra en 1^42 ses premiers diplômes. Une charte, en (IjlIo de 1650, en fit une corporation reconnue.
On aimerait à en savoir plus long sur les r»n^iiies de la plus ancienne université du nouwwM monde, sur la vie de cet audacieux, venu si'iuer la science dans un coin du continent iriniiense. Eut-il le pressentiment des destinées rî^strvées à sa fondation? Put-il entrevoir la plîiine de Cambridge couverte d'édifices et peufil eu de 1 800 étudiants? Devina-t-il le rôle futur de ce centre intellectuel au sein de la république émancipée?
L'université commença par s'appuyer sur l'Élal de Massachusetts, qui la soutint moralement et financièrement, puis elle prit son vol
et il ne resta qu'un lieu nominal définitivement brisé en 1865. Les générosités particulières ont plus contribué à Tenrichir que les largesses gouvernementales. La faculté des sciences fut établie avec les 300 000 francs donnés par Abbott Laurence. George Peabody, le bienfaiteur des ouvriers, donna près d'un million pour établir un musée qui porte son nom. Le legs le plus récent a une étrange destination : on a dû, de par la volonté du testateur, en employer le montant à la construction d'une grille monumentale.
L'administration de Tuniversité appartient à la Corporation et au Board of overseers, La corporation comprend le président et 5 membres, lesquels se recrutent eux-mêmes avec l'approbation du board. Ce second conseil comprend 30 membres, élus pour six ans par les anciens élèves diplômés et sortis de l'université depuis cinq ans au moins. Le board n'a que le pouvoir de ratifier les nominations de professeurs faites par la corporation. Il y a en plus le conseil académique, composé des professeurs et des professeurs -adjoints et qui règle les questions générales de discipline et décerne les diplômes.
Le diplôme n'est pas le résultat à'un examen, mais le résultat de l'ensemble des examens qui terminent les différents cours.
Oxford et Cambridge sont des républiques littéraires en pays monarchique ; les universités américaines au contraire ont des rois qui exercent le pouvoir avec une autorité indiscutée. Leur influence dépasse même les limites de leurs royaumes; on leur demande de poser des premières pierres, on leur offre des bouquets, on boit leurs discours et, comme on les désigne par ces mots « le président un tel », l'étranger, qui n est pas au courant de l'histoire parlementaire des États-Unis, se demande toujours s'il a affaire à Fun des prédécesseurs du chef actuel de l'Etat. Le président Eliot ne changerait pas, je pense, son petit cottage de Cambridge contre le séjour peu durable de la Maison-Blanche. A peine se trouve-t-on installé dans ce dernier édifice qu'il faut faire ses malles pour en sortir, et d'ailleurs la tranquillité y est chose inconnue. A Cambridge, au contraire, la fortune n'est pas si changeante; on peut se permettre les projets à longue échéance, on peut tabler sur le lendemain et nulle préoccupation électorale
ne vous vient détourner de la voie que vous suivez. Quand on est, en plus, populaire et aimé, on peut se vanter d'avoir pris un bon billet à la loterie humaine, et j'imagine que tel est le cas du président Eliot.
C'est lui-même qui se charge de me faire faire connaissance avec Cambridge et on n'a pas eu le temps de lui expliquer ce que je viens faire en Amérique, qu'il a déjà son chapeau sur sa tête et un plan à me proposer. C'est convenu ! nous allons voir la bibliothèque, tes terrains de jeux, des laboratoires, des collections,... et nous finirons par le gymnase. Entre-temps nous saluerons Farbre fameux au pied duquel Washington prit, en 1775, le commandement de l'armée!
Ce jour-là, nous vîmes en effet beaucoup de jeunes gens se livrant au foot-ball, au tennis, s'entraînant pour les courses, et nous vîmes aussi des carcasses antédiluviennes et des coijuillages innombrables. L'arbre de Washington
se montra sous l'aspect vénérable qui convient à son âge, avec des emplâtres de fer-blanc sur son écorce et la propreté minutieuse des vieillards qui se soignent. Quant au gymnase, un spectacle assez pittoresque nous y attendait.
On\e nomme Hemenway Gymnasium, du nom de l'ancien étudiant qui a donné SOO 000 francs pour le construire. L'intérieur est bondé de cordages et d'agrès. Le jour commençait déjà à baisser et la lumière électrique ne tombait pas encore du plafond. Dans ce demi-crépuscule on apercevait des jeunes gens vêtus de jerseys sans manche et se livrant sur place à des contorsions inexplicables ; en même temps des grincements de poulies, des bruits de ferraille et de roues insuffisamment graissées s'échappaient des encoignures. Au centre seulement quelques sauteurs s'exerçaient à franchir une barre de plus en plus haute; mais que faisaient les autres? impossible de le dire au premier coup d'œil. Je m'en rendis compte peu à peu.
Ils tiraient avec leurs bas ou leurs jambes, soulevaient avec leurs têtes ou leurs épaules, poussaient avec leurs genoux ou leurs... tout ce que vous voudrez, des poids savamment
gradués qui glissaient entre des rainures.
C'était le triomphe de la gymnastique locale. A Tun on avait indiqué un projet de déformation qu'avait sa hanche gauche, l'autre savait depuis la veille que le diamètre du petit doigt de sa main droite était d'un demi-millimètre supérieur à celui du petit doigt de sa main gauche, et un troisième avait reçu des révélations désastreuses sur les dimensions de son avant-bras; alors ils travaillaient consciencieusement, le premier à convaincre sa hanche, le second à rétablir l'équilibre entre ses petits doigts et le troisième à faire grossir son avant-bras! Tout cela dans quel but?...
Pour en arriver tout simplement à ressembler à Vhomme normal. Je demandai donc à voir l'homme normal et nous primes un petit escalier en colimaçon qui mène aux bureaux du D*" Sargent.
Pour le coup, je me crus au conseil de revision. Un magnifique cabinet de travail s'ouvrait devant moi, tout rempli de statuettes antiques, de gravures, de photographies, de livres et de papiers, et sur le seuil de la porte trois ou quatre jeunes gens absolument nus atten-
daient, les bras croisés, que leur nom fût appelé. Le D' Sargent se leva de son bureau et nous tendit gracieusement la main. Un de ses aides procédait à un examen; il l'interrompit et lui fit tout recommencer, afin de me donner une idée exacte de sa méthode et de ses principes. L'étudiant essaya d'abord ses forces sur une manière de dynamomètre, puis on détermina la puissance de son souffle à Taide d'un spiromètre, et ensuite on lui posa sur le cœur un petit instrument rond dont le tuyau de caoutchouc alla se perdre dans l'oreille du docteur. 38 mesures furent alors prises sur son corps, depuis la plante des pieds jusqu'au sommet de la tête, et les S8 chiffres annoncés à haute voix et répétés par un scribe — tout comme chez le tailleur — prirent place dans les 38 cases d'une feuille imprimée qui me fut remise en souvenir. Ce n'était pas tout : on demanda à l'examiné ce qu'étaient son père et sa mère, ses grands-pères et grand'mères, de quelles maladies ils étaient morts, auquel d'entre eux il ressemblait le plus. On inscrivit sur les tablettes des indications relatives aux battements de son cœur, au développement de
son foie, à la durée de la respiration; on s'enqùit s'il s'enrhumait facilement et s'il saignait du nez. Ensuite il se rhabilla et, avant de s'en aller, acquitta le montant des « droits d'examen ».
Alors le docteur me fit voir les gros registres où sont enfermés les débuts d'une science nouvelle, l'anthropométrie, et je pensai à la joie des antiquaires de l'an 2000 fouillant dans ces bouquins; quant aux portraits de famille, ils seront alors remplacés par les feuilles anthropométriques des ancêtres et on arrêtera ses amis devant une tablette jaunie, couverte de chiffres et encadrée d'or : « Voici mon arrière-grand-oncle, dira-t-on.... Voyez comme son biceps était puissant! » Le D*" Sargent a reconstitué Vhomme normal^ un peu au hasard bien entendu, et il vous trace au moyen d'un dessin graphique la courbe de vos déformations, c'est-à-dire ce que vous êtes par rapport à l'homme normal. Nous voyons là des courbes célèbres! celles de Hanlan, le rameur, de Sullivan, le boxeur célèbre.... Tout à l'heure, sur le corps de l'étudiant examiné, nous avons constaté la « dépression produite par le pupitre ».
Après une nouvelle visite du gymnase dont un employé fait manœuvrer les appareils pendant que le docteur m'en explique le mécanisme, nous pénétrons dans la salle des trophées, toute débordante de bannières, de coupes, de médailles conquises sur les divers collèges. Il y a aussi le portrait des athlètes . avec les dates de leurs victoires! Mais comme c'est réglementé, tout cela! ces jeux sont entre les mains de directeurs qui les organisent despotiquement ; . . . . on dirait une écurie de course; il y a l'éleveur qui passe les belles bêtes à l'entraîneur.
Du jour où les Américains se sont adonnés aux jeux anglais, ils y ont apporté cette ardeur excessive qui les caractérise et l'exagération s'est produite aussitôt. Pour l'équipe de joueurs qui, à telle date, doit lutter contre telle autre équipe en présence d'une foule immense et enthousiaste, il n'y a pas de sacrifices qu'il ne faille accepter; tout est organisé en vue de l'entraînement de ces hommes sur lesquels New York, Albany, Boston, etc., vont placer des sommes fabuleuses; les autres étudiants sont mis dehors; on les renvoie du champ de
fool-ball , 011 les renvoie du boat-house; ils ficelleraient les champions. C'est alors que se fléveloppèrenl les gymnases : on les établit en manière de compensation pour ceux qui ne peuvent prétendre à soutenir Thonneur de leur université dans un des tournois athlétiques; et en même temps on s'en servit pour fortifier systémaLiquement et former d'une manière irréprochable les corps des champions. Ce travail de gymnastique et ces examens périodiques lie f^oni pn.^ encore obligatoires ici; ils le sont dans un grand nombre d'autres universités >
En sortant, ce soir-là, du Hemenway Gymuasium, mes idées étaient très confuses. J'avais vu, certainement, des choses curieuses et intéressantes; j'en avais vu d'autres fort ridicules. Mais ridée Jinale, le total de mes bonnes et de mes mauvaises impressions, soustraites les unes des autres, je ne l'obtenais pas.
A présent, je sais bien à quoi m'en tenir et mon jugemeut est net et précis. Tout cela, ce n'est |ias de Téducation, c'est de l'élevage!
Le dimanche, à Boston, est silencieux et reposant comme à Londres. Les repas sonL simplifiés, les chevaux restent à Técuri^^: jr pense que les bars s'ouvrent aussi par derrière; néanmoins on ne s'ennuie pas autanL II y a le S' Botolph qui donne des quatuors dnns l'après-midi. Il y a aussi le temple spirite doril les meetings sont éminemment joyeux : la battisse est immense; au fond d'une salle rem [il if* de fauteuils rembourrés, un orgue se dresse rayonnant; les fenêtres sont teintées de rouar et de rose; des reflets d'autre monde se join ni sur les visages; des figures d'esprits appaiaissent dans lés fresques indistinctes; trois douairières sommeillent doucement; un vieux ntunsieur ricane avec son voisin. Quelques fenimt*s
9Î UNIVERSITES TRANSATLANTIQUES.
en deuil écoutent avec une expression d'angoisse; on leur a dit qu'elles peuvent revoir ceux qu'elles ont perdus et elles viennent là avec un peu d'anxiété mêlée de honte.... D'abord un ténor ténébreux, les sourcils froncés, l'œil au loin, chante une romance; puis une brave petite femme en robe de laine grise, avec une broche sur un nœud de ruban rouge, se met à parler; elle est commune, laide et endormante. Toute la semaine elle vend des épices et, le dimanche, se livre à un esprit qui parle par sa bouche. L'esprit dit des bêtises et rien d'envolant.... Par les vitraux roses et rouges on voit YAlhletic Club de l'autre côté de la rue : à droite, on endurcit les corps; à gauche, on affaiblit les intelligences.
Cet Athletic Club de Boston fait pâlir it/kii ilo New York. On vient de l'achever et veriLalilement l'architecte a fait preuve d'un g^raiid talent. Les salons, le gymnase, la salle i\v puume sont incomparables. Que dire de \\\ piscine?
Par trois grandes baies elle communique nvec une espèce de salle très particulière; des lupi.s traînent sur le pavé, dans la chemin ('*e un lïoii feu pétille, et sur les canapés de paille et ^lo bambou des nageurs lisent le jourual nilrr deux plongeons. A côté se trouve le Usnii tuiu^ avec sa rotonde émaillée et ses [mrlièiTs à couleurs vives.
Quand j'ai deux ou trois heures devant moi, je prends le tramway électrique qui mène à Cajiibridge et je m'en viens dévisager les étuiliarits, faire causer ceux que je connais, observer leurs allures et leurs regards. Quand il s'af^nt d'enfants âgés de quatorze, quinze et ïiiÊme seize ans et que vous voulez savoir comment ils sont élevés, c'est très simple : regardezles jouer, écoutez-les parler à leurs maîtres et enquérez-vous comment ils se lavent ; ce triple critérium est encore le meilleur que je connaisse; il ne trompe guère. Mais pour des hommes de Tâge de ceux-ci il faut plus de détails et de plus amples observations.
Le quinconce ombragé est le centre de la vie universitaire; de là on voit presque tous les
LA NOUVELLE-ANGLETERRE. ^î»
a dormitories » ; par les fenêtres ouvertes s'échappent des plaintes de pianos martyrisés et mes souvenirs s'envolent vers les « quadrangles » d'Oxford et de Cambridge ; comme la liberté est plus grande ici ! Quand viendra la nuit, des portiers revêches ne guetteront }ias les retardataires et les lourdes grilles n'enfermeront pas les étudiants jusqu'à demain maliiî. Qui s'inquiète d'eux? On ne les connaît guère; à peine se connaissent-ils les uns les autres, do groupe à groupe.
Hier j'ai déjeuné dans un eating club', les convives, peu nombreux, ne se ressemblaient pas; il y en avait des blonds et des bruns, des secs et des ondoyants, des élégants et des débraillés; l'un de mes voisins rêvait une existence de travail et d'agitation, l'autre de la paix, des grands arbres et un rocking chair:
autrement dit, le premier voulait monter des escaliers et le second flâner sur les paliers....
Un de mes ami , sorti d'Harvard depuis deu?£ ans déjà, m'a fait des révélations sur les sommes qu'il y a dépensées ; il appartenait à te tout petit noyau d'aristocrates qui ne savent
tê UNIVERSITÉS TRANSATLANTIQUES.
jïas bien sur quoi appuyer leurs prétentions nobiliaires et les affirment par un exclusivisme féroce; si vous ne pouvez vous rattacher à quelque pair d'Angleterre, et étaler sur vos voitures un bout d'écusson , jetez du moins l'argent par les fenêtres; ne comptez pas sans rela pénétrer dans leur cercle. Il n'est pas intéressant d'ailleurs, leur cercle! On y accomplit mille excentricités, on y fait mille sottises |»our s'imposer par un côté quelconque à un peuple qui n'a pas d'aristocratie et saisit à peine Ui signification de ce mot. A Boston , cela prend encore un peu; mais au delà il n'y a rien h espérer. Les jeunes messieurs, obligés de i(*der à l'opinion publique, se font alors avorats pour rire, afin de se donner une contenance <lans le monde.
Harvard me semble un chaos, une imitation ronfuse et un peu maladroite des universités anglaises ; ce n'est vraiment américain ni iPatmosphère ni de tendances; il y a des forces vives perdues dans cette masse tournoyante où jjo se forme aucun courant. Bref, l'Université ost l'image de la Nouvelle-Angleterre : un pays qui n'est pas sans analogie avec la France du
début (le Louis XVI. C'est une fin de période avec ses incertitudes, ses inconséquences, ses mièvreries.... On se relève de ces états-là, surtout en Amérique ; ce ne sont souvent que des transitions; mais qui cherche aujourd'hui les Etats-Unis dans la Nouvelle-Angleterre est exposé à s'en retourner en Europe sans avoir rien compris!...
Après le déjeuner, nous sommes allés inscrire nos noms sur le registre du Hasty Pudding Club; cette société tire son qualificatif étrange d*un pudding compact qu'il s'agit d'avaler en quelques secondes; on y donne des représentations, on y pratique la caricature avec beaucoup d'entrain et non sans talent.
Ensuite nous avons rencontré l'aimable professeur Cohn, qui enseigne la littérature française et la fait aimer. Je l'accable de questions de toute nature et il y répond avec une complaisance extrême; il attire mon attention sur cette absence de base dans les études américaines; on sait pas mal de choses, on a de Tardeur pour apprendre, mais il n'y a pas A' humanités pour soutenir l'édifice. Ceux qui les poursuivent chez nous de leur haine et de leurs sar-
casmes devraient venir ici se rendre compte du vide qu'elles laissent derrière elles....
Les collèges fondés sur le plan de celui dé Lawrenceville porteront remède à cet état de choses.
Match de foot-baU entre Harvard v[ Uarlmouth , une petite université voi&iiu\.„ Le foot'ball transformé par les Amer irai us est devenu un peu plus scientifique peut-(^ln\ mais plus brutal aussi et plus dangereux. Les spectateurs sont nombreux et applaudisseiil liruyaniment. Le soir, nous allons dîner à VAhji^hffnm Club, de Boston. C'est le plus bel édilict^ de ce genre que j'aie encore vu; la salle à inaiiger. sombre et haute, avec sa cheminée «le marbre dont les trois foyers sont réunis par de doubles chenets en fer forgé, est une œuvre exquise; le vestibule est tout de pierre blanche avet^ titie cheminée moyen âge; une statue dans Taiifile représente un chef algonquin laiirviiil une flèche.... Son rire muet et son regard sauvage accueillent lés gentlemen qui vont iIîiut !*. Voilà donc tout ce qui reste de cette [Uiissarile tribu : un club !
Sous la coupole dorée de la State House, il y a une salle voûtée et ornée de colonnes ; c'est \h que sont conservés précieusement les dra- |iraux déchirés et ensanglantés sous lesquels les iV^giments de volontaires du Massachusetts ont combattu de 1863. à 1867. Ils sont en grand nombre, pressés les uns contre les autres, entourant les statues des grands patriotes et surmontés de Faigle, emblème de la république impériale. Quand ils vinrent prendre cette place l^lorieuse, le gouverneur d'alors prononça un de ces discours que le cœur dicte plus que la pensée et qui forcent les larmes à monter dans ]<^s yeux. La péroraison de cet incomparable morceau d'éloquence est encadrée au pied des ilrapeaux. Je la traduis ici parce qu'elle fait connaître et comprendre un des côtés les plus nobles et le plus souvent méconnus du carac-
LA NOUVELLE-ANGLETERIIE. 101
tère américain. « Les voici donc, ces étendarde, symboles de la nation, qui descendirent un à un les marches de ce capitole pour *iller combattre, durant quatre années de guerre civile! ..* Les voici revenus, portés par les survivanls de ces héroïques phalanges auxquelles le gouvernement de la Commonwealth * les avait coiifi<'^!>. Fiers souvenirs de tant de champs de bataille, tristes souvenirs d'une lutte fratricide* - — doux souvenirs de nos pères, de nos frères et de nos fils dont les yeux se sont éteints en regardant une dernière fois leurs plis enflammés, — souvenirs grandioses de vertus antiques que Li douleur a rendus sublimes, — souvenirs triomphais de la triple victoire du pays, dr ['Union et de la justice, — souvenirs joyeux d'un résultat qu'aucune autre guerre n'obtint jamais: la délivrance de l'humanité ^, — souvenirs immortels d'honneur et de gloire, — .qu'ils deiiH^U' i^nt avec nous maintenant ; nous aimerons leurs hampes déjetées, leur trame usée et les marques de leur baptême sanglant. îï
1. Le titre de Commonweallh appartient cifiieiinUmienL à cinq des États de l'Union.