‹ Universités transatlantiquesChapitre 7 sur 8 · ITHACA — ANN ARBOR - CHICAGO — SAINT-LOL IS · texte numérisé non relu

ITHACA — ANN ARBOR - CHICAGO — SAINT-LOL IS

Ezra Cornell ne savait ni le grec ni le latin, mais il se souvenait des durs efforts qu'il avait dû accomplir pour parvenir à la fortune. C'était, dans toute la force du terme, un homme self- 7iiade\ il s'était fait lui-même et maintenant qu'il tenait entre ses mains cet instrument de puissance qui s'appelle Targentjil se demandait de quelle façon il en devait user dans l'intérêt de ses semblables. L'instruction, qui lui avait manqué, lui paraissait l'unique remède pour tous les maux, le seul levier capable de soulever tous les poids, le véritable agent moralisateur de la race humaine. Il n'avait rien des duretés de cœur du parvenu, mais bien plutôt cette pitié profonde et douce de ceux qui ont beaucoup trimé. Sa bonté s'ingéniait à trouver

Vâl UNIVEUSiTÉS TRANSATLANTIQUES.

(les excuses pour toutes les fautes et il s'en allait répétant que, si les hommes sont mauvais, c'est rignorance qui en est cause.... Alors il se décida à fonder une université pour les pauvres !

A lui tout seul, il ne pouvait pasgrand'chose, mais il avait pour collègue au Sénat un homme que le ciel semblait mettre sur sa route pour Taider dans son entreprise. Cet homme avait deux visages : l'un regardait l'ancien monde et le passé; l'autre, le nouveau monde et l'avenir. Tout ce que l'Europe peut enseigner de plus raffiné, de plus docte, de plus fin avait trouvé place dans son esprit et il avait gardé en même temps les audaces et les aspirations jeunes du peuple d'Amérique. M. White était donc à même de comprendre Ezra Cornell, de partager sa foi et en même temps de diriger son ardeur et de redresser ses vues utopiques ; et voilà comment, de l'union féconde de ces deux caractères, naquit la splendide institution qui s'appelle aujourd'hui l'université Cornell.

On était aux jours sombres de la guerre de Sécession ; il y avait des ruines et des détresses plein le pays et une terreur patriotique plein

nouveau ">^^:

\es cœurs, parce que l'œuvre de Wash

avait failli s'écrouler. Les assemblées l

lives des différents Etats, soucieuses d

parer des soldats pour les luttes à venir,d(

richement les institutions qui consenla

donner Tinstruction militaire à leurs pu

L'État de New York disposait à cet effet

grande étendue de terres et Ton allait vri

blablement morceler ces domaines; co

par son collègue White, M. Cornell dei

et obtint que le tout fût attribué à une u

site qui s'établirait à Ithaca et à laquelle il (

rait, de son côté, une somme de 2S00000 ]

L'Etat réclama le droit d'y faire instruir

tuilement un certain nombre de jeunes g

rarrangcment fut conclu. L'université C

était fondée et Andrew Dickson Whi

devint le président.

Tout d'abord, à l'appel généreux de M nell, répondirent une foule de fruits se ratés, d'agités, de toqués ; on vit venir p 800 étudiants et, parmi eux, des réfugiée tiques russes, serbes et bulgares, des quouères brésiliens, des aigris de pa <t Jamais, a dit depuis un des professeï

194 UNIVERSITÉS TBANSATLANTrQDES.

Tuniversitéj jamais on n'avait assisté a pareille réunioD depuis le jour où Romulus passa en revue les citoyens qui avaient accepté de fonder avec lui Tempire romain» i> Il fallut se montrer sévère dans les examens d'entrée et renvoyer chez eux la moitié des candidats. M. Cornell s'en désolait : « C'est tout simple qu'ils ne sachent rien, puisqu'ils viennent apprendre n, disait-il aux examinateurs; il aurait voulu garder lout le monde et.daus son désir d'augmenter le nombre dos éducations gratuites que T université pouvait entreprendre, il inventait mille procédés ingénieux; il créait une ferme où les étudiants trës pauvres pourraient gag^ner leur vie lout en suivant les cours, des ateliers où la menuiserie, la serrurerie, etc., pourraient é|s:alement leur procurer les revenus nécessaires. Il advint naturellement qu'en quittant la charrue et le rabot, ces étranges étudiants n'avaient rien de plus pressé que de s'endormir aux leçons de philosophie ou d'histoire. Alors, le Tolstoï américain cherchait autre chose, tandis que le président White, par un travail opiniâtre, épurait lentement et transformait Tuniversité naissante- Il avait élevé tout auprès une

luxueuse demeure qui devint Tasile de toutes les distinctions; de là, il gouvernait avec la triple autorité que lui assuraient sa lumineuse intelligence, sa raison droite et saine et son charme irrésistible.

Que les temps sont changés ! et combien Ton a peine à comprendre, en parcourant aujourd'hui l'université Cornell, que ces 1400 étudiants, que ces édifices innombrables, que toute cette richesse et toute cette science soient l'œuvre de vingt-cinq années. Plus d'utopies ni d'excentricités, mais un ton sérieux et laborieux que l'on constate bien vite. Il n'y a pas ici de jeunes fainéants; il y a des riches et des pauvres, mais tous étudient; il est resté quelque chose des nobles efforts du fondateur; il est resté un esprit d'ordre, d'économie et de travail, un esprit d'égalité et de fraternité sociales qui font de Cornell la plus franchement américaine des universités transatlantiques. Lui, il dort son dernier sommeil au milieu de toutes ces

belles choses dont, après tout, on lui est bien redevable, car s*il n'en est pas directement le créateur, il a su les inspirer et sa générosité les a rendues possibles; il a eu la bonne volonté et le dévouement. Et c'est pourquoi chaque année, au jour anniversaire de sa naissance, des fleurs sont répandues sur sa tombe et des honneurs sont rendus à sa mémoire. D'autres bienfaiteurs ont suivi son exemple; plusieurs édifices portent le nom d'un M. Sage dont la générosité fut sans bornes; il faut citer aussi M. Barnes, de New York, l'éditeur bien connu, et enfin le président White, qui ne s'est pas contenté de donner son temps et sa peine.

Grâce à tous ces dons (un legs considérable fait actuellement le sujet d'une contestation qui a été portée devant les tribunaux), l'université peut appliquer ses ressources à diminuer les dépenses de ses étudiants; ils ne payent pour l'enseignement que 375 francs, et leur logement et leur nourriture leur coûtent 1000 à 1 500 francs. Le total peut varier de 1 500 francs à 2250 francs. Pour chaque dollar que dépense un étudiant, l'université en dépense quatre; elle est donc en droit d'exiger de lui ce qu'on

n'exige ni à Harvard, ni à Yale : une conduite irréprochable et un travail suivi ; 94 professeurs composent le corps enseignant : les matières inscrites au programme sont; la littérature, la philosophie, les sciences, l'agriculture, l'architecture, les sciences industrielles, la mécanique, l'histoire, les sciences politiques, le droit, la médecine, les langues vivantes, la pédagogie, les finances, le dessin. En plus de cela, des conférences sur les sujets les plus variés sont données tous les ans par les spécialistes en renom. Le choix des études est aussi libre que possible; chacun se débrouille; on peut même être admis à faire un stage de deux ans seulement, à suivre les cours sans passer d'examens. Bref, tout ici est organisé en vue de ces strugglers for life qui marchent sur les traces d'Ezra Cornell. On leur offre des bourses qu'ils enlèvent au concours ; on vient à leur secours quand ils le méritent, et surtout on les arme pour la lutte à Taide de tout ce que les siècles passés ont accumulé de connaissances dans l'esprit des hommes et de tout ce que le présent siècle a mis de puissance entre leurs mains. Mais ils y trouvent plus

encore : ils y trouvent un milieu sucial distingué, une atmosphère saine; ils y prennent des habitudes de bon aloi et ils en sortent non seulement bien instruits, mais bien élevét^; cela, j'ai déjà dit à qui ils le devaient.

L'université est unsectarian, comme le gouvernement, mais elle est chrétienne comme lui. Dans la chapelle, tous les cultes chrétiens sont admis à tour de rôle et on y entend parfois des prédicateurs catholiques. Environ SOO étudiants appartiennent à la Y. M. C. A.; en plus, les baplistes, les méthodistes, les presbytériens *>t les catholiques ont leurs associations particulières qui témoignent d'un sentiment religieujE très vivace.

Beaucoup d'étudiants vivent en bus, dans la ville; d'autres habitent les dormitories^: d'autres encore sont groupés dans les jolis cottages des sociétés secrètes, une institution sinijulièrc dont je n'ai pas encore parlé. Enfin 138 étudiantes demeurent dans un grand bâtiment qui leur est spécialement destiné, et il ne semble pas que cette éducation mixte ait donné le moindre souci aux administrateurs ni au président.

Les bâtiments universitaires sont situés sur une haute colline que bordent deux gorges sauvages, boisées, où coulent des cascades indéfinies. Le sommet de la colline forme un plateau d'où la vue s'étend sur le lac Cayuga et sur la gracieuse petite ville dlthaca. Une première rangée de bâtiments dessine la crête de la colline; ce sont des masses carrées, grisâtres, sans caractère; à Tentour, des constructions plus modernes, la chapelle, le joli hall de la Y. M. C. A., puis le collège des jeunes filles, le gymnase, une bibliothèque en construction, où 240000 volumes trouveront place,... enfin des chalets de toutes les tailles et de tous les styles, et pas une clôture. Ces demeures sont posées sur un lapis de gazon parsemé d'arbres; c'est une communauté, un phalanstère.

7fT«^

La maison du président White (on continue de le désigner ainsi, bien qu'il se soit démis de ses fonctions en 1885, pour raison de santé) domine encore tout cela. De mes fenêtres j'embrasse Tensemble; j'aperçois le champ de footbail, le bout du lac et toute la vallée. Un joli carillon bien cristallin se fait entendre matin et soir, et ce sont alors des processions d'étudiants qui se croisent en tous sens avec des livres sous les bras et un paletot jeté sur les épaules. Quand vient la nuit, le lac disparaît ; des lumières innombrables scintillent et une lueur de clair de lune monte de la ville, où l'électricité brille dans de gros globes blanchâtres.

Ln grand drapeau qui flotte au sommet du gymnase indique qu'il y aura exercice militaire tantôt. Il en est ainsi trois fois par semaine pour les freshmen et les sophomores, qui seuls y sont astreints. On est occupé, quand nous arrivons, à enlever les appareils; tous sont mobiles, de sorte que le gymnase se transforme en une immense salle d'exercice.Les jeunes gens arrivent peu à peu en uniforme : pantalon bleu, à bande blanche, dolman bleu, casque blanc.

Ils sont 600, placés sous le commandement d'un lieutenant de l'armée régulière, nommé pour trois ans. On donne ces quasi-sinécures aux officiers qui ont besoin de repos à la suite de quelque dur travail ou de quelque expé-

dition lointaine. Le lieutenant commande en chef; c'est le colonel; les autres gradés sont tous des étudiants nommés par lui. Je vois le capitaine dans « son bureau ». 11 signe des ordres et pourvoit à tout avec chic et activité.

En plus de l'exercice, qui ne pouvait être bien remarquable, exécuté par de si green soldierSy il y avait, ce jour-là, la classe des P. W. Ces initiales désignent les malheureux que Ton range dans la catégorie des Physical torecks^ mot à mot les naufragés de la force physique, c'est-àr-dire tous les faibles, les mous, les mal constitués,... qui travaillent à part et exécutent cette bienheureuse gymnastique d'ensemble si attrayante et spirituelle! Eh bien, je ne trouve pas mauvais qu'elle soit indiquée comme un remède aux malades, mais, sapristi ! aux malades seulement, et n'allez pas imposer les tlexions, les circumductions et les abductions à de braves jeunes gens qui ont du sang dans les veines et de l'ardeur plein leur être. Le jeune docteur Hitchcock, fils de celui d'Amherst, est ici directeur du gymnase; il parait un peu plus partisan de la liberté et les examens qu'il

fait passer sont moins minutieux; mais pas plus que son père il ne semble se douter que Tuthlétisme c'est TefFort et que, là où il n'y a pas effort, l'hygiène peut être sauve, mais la pédagogie est imparfaite.

Les sociétés secrètes qui étendeiH 8nr Ifs universités américaines leur réseau ilr^ rndiip**^» de branches, d'affiliations, etc., scujt inotlV^Tisives, ce qui ne veut pas dire qu'ellf^s uv |iijissent dévier quelque jour et devenir dangr"reuses. Mais rien n'indique jusqu'à présent de pareilles tendances; j'en ai acquis la convirtiori malgré la méfiance que je ressentais à lour endroit en arrivant en Amérique, EIIps oïit leurs ennemis qui leur disent : « Ou U'ivn voire secret est sérieux, et c'est mauvais; on bir^n il est insignifiant, et c'est puéril ». A quoi lrairi% défenseurs répondent : « Ou elles fonl iln hwn ou elles font du mal; il faut les jugrr ft apr*'s leurs fruits : or elles font du bien; tUmv. i*Uas sont utiles ».

La vérité, c'est que les lettres grecques à Taide desquelles on les désigne sont les initiales d'une formule qui leur sert de devise; dans la plupart des cas, le secret ne va pas au delà et il faut chercher Fexplication de son existence dans le penchant très marqué qu'ont les Américains pour tout ce qui est mystérieux. Ces sociétés sont puissantes. Dernièrement, à Boston, TAA^ ou bien la xr donnait une fête. II y avait bien là 400 jeunes gens, portant à la boutonnière je ne sais quels insignes et traînés, comme la noce du Chapeau de paille d'Italie, dans un nombre respectable de voitures de louage. Us criaient, chantaient, s'amusaient ; leur secret n'avait pas Fair de les gêner. On a fait le relevé des maisons que les sociétés grecques possèdent dans les diverses universités ; il y en a partout. J'en ai trouvé, pour ma part, jusqu'à Charlottesville, en Virginie. L'université de Michigan, où je vais me rendre en quittant Cornell,en renferme également; il y en a à Princeton et peut-être même quelque succursale existe-t-elle au Canada. J'en ai visité deux à Amherst; elles étaient parmi les plus confortables et ressemblaient à celles que le prési-

dent White m'a montrées ici. Les chambres sont meublées avec originalité et élégance. Au rez-de-chaussée, se trouvent de grandes pièces qui servent aux soirées dansantes que donnent les jeunes gens pendant l'hiver; ces soirs-lS, je pense que les vins ne sont pas proscrits, mais il n'est pas rare, me dit le président, qu'ils aient la sagesse de s'interdire dans la maison l'usage de toute espèce de spiritueux; c'est même une objection à l'établissement d'une cuisine et d'un eating club dans les maisons mêmes, ce que quelques-uns désirent ; jusqu'à présent, ib vont prendre leurs repas au dehors. La maison se bâtit avec les dons des anciens élèves restés membres de la société; si une dette est contractée à cette occasion, elle est vite couverte; en plus, il se fait un roulement de meubles cédés par ceux qui partent à ceux qui arrivent, de sorte que le prix de loyer va toujours s'abaissant. Cette organisation paraît excellente et on s'en félicite généralement ; les jeunes Américains ne supporteraient pas le régime d'Oxford ou de Cambridge; il leur faut plus de liberté encore. Ici, l'indépendance est absolue et néanmoins ils ont l'honneur de leur société à main-

tvilir et un chef qu'ils élisent; rien de pareil ilans les dormitories, où trop d'étudiants se trouvent réunis, sans raison, sans ariiitié, sans liens d'aucune sorte.

Les maisons des sociétés grecques ne conliennent guère qu'une douzaine ou une quin- /.^une de membres; ils entrent par rang d'insn iption. Cela n'est pas toujours facile de se fiiiie recevoir dans ces sociétés et le premier verm ne peut se flatter d'y pénétrer d-emblée; Uivn entendu, il ne s'agit pas de savoir qui est son père, mais quel est son mérite personnel. Les liens ainsi formés durent toute la vie; et tomme l'Américain est tout ce qu'il y a de moins làvheur, il ne délaisse pas, une fois sa fortune fivile, ceux de sa société qui ont besoin d'une 5omme d'argent ou d'un coup de main. Le président a été membre de l'une de ces socié- Lés; je l'ai tourmenté pour savoir le secret : il sest mis h rire, mais n'a pas voulu me le dire*

C'était hier jour d'élection; «iivi^rs fonclionnaires de l'État de New York ni'rn,ii<*nl an terme de leurs mandats. Nous sonmms dns- 'cendus voter tous ensemble el j'îii rogai^h'^ \v président mettre son bulletin il un s ruriie. Lu section de vote était installée chez un nunli sfr épicier; quelques surveillants x^ilnutaiii^s \\]\partenant aux deux partis en pn'^s^Mici^ ilpvisageaient les votants, car il n*y :l pus de riii'Ies électorales et le seul moyen JV^viln- ]r^ fj^uudcs est de reconnaître les individus <M de mrtn]ucr leurs noms à mesure qu'ils se* jirrvstMitoffcl. Kn résumé, calme complet dans les rui^s; duns la presse, campagne, énergique nifiis wo sintinH pas des bornes qu'impose la l>iriisrnnre.

Une voiture nous croise; ce stijil dnjx IV r-

iik

miers des environs qui viennent aussi voter.

Us appartiennent à cette catégorie d'hommes qui ont fait rAmérique et constituent encore sa base la plus solide, mais qu'on ne voit pas dans les villes. 11 y a chez eux de Faisance, de rinstruction et de la droiture; rarement ils parviennent à la richesse; leurs femmes lisent les meilleures revues et leurs filles jouent du Chopin et du Wagner. Dans un de ces intérieurs, un étranger vantait un jour je ne sais quelle alliance diplomatique comme devant être favorable au développement commercial des Etals-Unis. Le fermier répondit : « Nous ne devons pas oublier que Washington, dans ses instructions, nous a recommandé de ne pas chercher d'alliances avec les peuples^ étrangers, parce qu'il n'en pouvait rien sortir de bon et d'utile pour nous ». Cela dénote un esprit un peu étroit, mais un bon sens et une culture •indéniables. Cette anecdote en dit plus long que bien des détails sur ces fermiers intéressants et originaux*

Tous ces soirs-ci, on a causé élcclioiiîs e( Ton a discuté les mérites des candidats. Mais, riiuinJ nous sommes seuls, je demande au président Ai* me parler de FEurope. Car, sur l'nisî,sliini?o \\v M. Garfield, il a jadis quitté sa chèr*^ uiiiv<M'si(('^ pour s'en aller représenter la Répul)lîqiir des États-Unis à la cour de S. M. Temperenr d'Allemagne. Il est à croire que la Héfiiiblique fui rarement aussi bien représentée; au niîlit^ii (k's uniformes étincelants, le simple habit nair du ministre, rehaussé par sa distinction ^iï|»ri^nu^ et son talent supérieur, occupa cojLsLammeiit une place d'honneur. Aussi, que de suuvenirfi intéressants évoque en lui le seul nom de Berlin et comme il trace de main de maître la stUuMj^'Ue de ce Bismarck, étrange et hardi, ;uique! il n'a manqué qu'une chose : Tintelligt ru^^ dn t^ou temps....

Le champ de foot-ball^ situé sur le plateau, est suffisant pour les parties ordinaires; mais pour les matchs il faut quelque chose de plus convenable : une enceinte et des tribunes. C'est ce qu*a compris un généreux donateur. (Tu feras le compte, ami lecteur, de tous les généreux donateurs dont je t'ai déjà parlé et dont je te parlerai encore, et je te prie d'être persuadé que j'en passe... des meilleurs!) Donc M. Sage a fait les frais d'un splendide emplacement situé sur les bords du lac. On y descend par le ravin, qui n'est qu'une suite de surprises, d'aperçus fantastiques, de cascades, de contreforts taillés dans le roc, d'arbres suspendus sur Tabîme;... Tennui est qu'il faut passer par un tourniquet et payer 35 cents pour en sortir

et atteindre par là le lac Cayuga. Une voie ferrée suit ses rives; lors des régates, on installe les spectateurs dans des wagons préparés ad hoc, et ces tribunes à locomotive se déplacent lentement de façon à suivre les rameurs dans leur course. Mais ce n'est pas encore la saison du rowing; revenons au foot-balL Un match va avoir lieu entre Yale et Cornell et on voudrait recevoir les joueurs de Yale avec quelque cérémonie.... A quoi Tun de ceux qui nous accompagnent objecte que ces jeunes gens se trouvent dans une période sportive très importante et sont, par conséquent, tenus très sévèrement \ Fentraineur refusera pour eux toute espèce de repas ou de fête.... Il faut avouer, décidément, que cela va un peu loin à Yale et à Harvard. Cornell est plus raisonnable; est-ce pour cela qu'on la jalouse tellement? Quand vous parlez de Cornell à un homme d'Harvard ou de Yale, il tombe en pâmoison et ses succès manquent de lui donner un érysipèle. Rien de ridicule comme ces rivalités mesquines faites de pose, d'envie et de dépit mal déguisé.

J*ai assisté tantôt à un cours sur Tari de fabriquer des villes : citij maMng, Le conférencier a successivement passé en revue les grandes villes européennes, étudiant leur voirie, leurs institutions municipales, leurs égouts, leurs sergents de ville, leurs pompiers. Il expose, cette fois, les embellissements de Vienne et la transformation des remparts en un Ring qui fait à la capitale autrichienne comme une ceinture d'air et d'espace. Il émaille son récit d'une foule de détails pratiques dont ses nombreux auditeurs pourront bien quelque jour faire leur profit : plusieurs d'entre eux seront appelés sans doute à fonder des villes; qui est-ce qui ne fonde pas des villes en Amérique!... Derniè-

DU NORD AU SUD. 2i5

rement, le gouvernement a déclan^ rjiie TOkltihoma — une portion du territoire liidit^n — serait « ouvert » aux colons, tel jour. îi iniili. Depuis une semaine, on campait sur 1rs frontières gardées par la force armét^ f^t, quand riieure solennelle fut arrivée, une inlormiriiihli' procession de charrettes, de bestiaux, dr vi'diicules de toute sorte pénétra dans 1(* \^ny^. Les uns avaient amené toute leur famillo, ries l^ébés à la mamelle et des bébés en espérances *'t J*^ quoi bâtir une maison par-dessus le niairtié; les autres venaient simplement avec qHatrf^ piquets et un revolver. On s'arrêta en un lii>ii propice, où chacun s'empara h h liAlc d'un morceau de sol : le premier soir, hi vil h' immjvelle n'étaitqu'un vaste campement; la semaiiit' suivante, elle avait des rues et un*' nKinuijïalité; au bout d'un mois, son hôtel i\v villo étail construit. Elle s'appelle Guthrie; on vendait, à New York, sa photographie à Vùl^v de 12 lieures, de 8 jours, de 3 semaines et de 2 mois. Ces choses — est-il besoin de le répétei' encor»'? — ne se passent que dans TOuest indrfînî (4 sauvage, bien au delà de Chicago et du .Mls^^is^ijjî, Quand on raconte de semblables aiienloft»s, on

ne de vrai 1 jamais se permettre, comme Tont fait certains auteurs, dVn transporter le théâtre

dans la |»ortion civilisée des Etat?; UdLs

(Vest bien iri le ras de iHre : vérité au delà iln Mississipi. eireur en deçà.

Nous avons quitté Cornell aux rayons de la lune, qui mirait dans les eaux du lac Cayugra « son éventail d'argent ». Nous avons traversé les rues de Buffalo, franchi de nouveau les rapides du Niagara et nous voici tout près d'Ann Arbor, d'où nous gagnerons demain Chicago. Je n'ai jamais rien vu de plus désespérant, de plus endormi, de plus lugubre qu'Ann Arbor ce jour-là. Une petite pluie glacée Umibail du ciel où circulaient très lentement, tout près de terre, des nuées grises et lourdes, hes rues étaient désertes ; quelques boutiques montraient par-ci par-là leurs étalages inattrayanls; et il n'y avait ni enfants, ni chevaux, seulenicriL une ou deux étudiantes, la serviette sou5 \v bras, rentrant du cours et parlant cosiniiA et

tangente. C'était si triste, si plat, si mort qu'une grande affiche indiquant un prochain match de foQt-ball entre l'université et Albion Collège me fit Feffet bienfaisant d'un verre de whiskey et chassa l'ombre menaçante du spleen.

Je n'ai pas encore dit qu'Ann Arbor est le siège de Tuniversité de Michigan, qu'on y chassait les animaux sauvages il y a soixante ans et que 5 000 étudiants y travaillent aujourd'hui. J'ajouterai que l'instruction y est presque gratuite, que le budget des dépenses s'élève annuellement à un million, que TEtat de Michigan solde ces dépenses et que les particuliers no foui pas de legs, tant il est vrai, partout et toujours, que l'assistance officielle paralyse les générosités des individus. Les seuls bienfaiteurs furent, qui le croirait?... les Indiens. On comptait encore avec eux, en ce temps-là, et on ne les traitait pas comme un troupeau de chiens. Ils consentirent à détacher un morceau de leur territoire pour doter l'université; peutêtre quelque chef espérait-il, par là, fléchir le ciel et obtenir pour sa tribu les privilèges que donnent aux blancs la connaissance de mille choses cachées et le pouvoir de lire dans les

grands livres. Mais il espérait en vain. Aucun Peau-Rouge n'a jamais suivi les cours à Ann Arbor.

La gratuité ou la presque gratuité de renseignement supérieur serait un grand danger partout ailleurs qu'en ces Etats de TOuest où le (( chauffage à outrance » est une véritable nécessité. Que de temps perdu à rattraper, et dans un pays où le temps coûte cher! Les Etats de TEst ont une avance considérable et, pour soutenir la rivalité, il faut susciter les talents, les forces; Targent, on se le procure aisément, mais la science, cela ne s'improvise pas! Imaginez que les départements français jouissent d'une certaine autonomie; que la moitié de ces départements aient, pour une cause quelconque, été tenus en dehors des progrès du siècle et ne soient guère plus avancés qu'au temps de Napoléon 'P^ Quelle course au clocher ce serait !

Notre première visite, sous la conduite de Taimable président Angell, a été pour la clinique dentaire. Dans une immense salle, peuplée d'environ cinquante fauteuils articulés, les apprentis dentistes se font la main en opérant

gratuitement tous les amateurs; ils se soignent entre eux et soignent aussi le voisinage. Le professeur va de l'un à Tautre, donnant des explications et des conseils. Une odeur caractéristique, faite de toutes les drogues imaginables, emplit la salle et on les voit tous, penchés sur leurs clients avec un intérêt féroce, tripotant, tapant, raclant, grattant. Des femmes aussi travaillent : dans les familles où elles trouvent ensuite des places d'institutrices, on apprécie qu'elles puissent au besoin donner quelques soins aux enfants.... C'est égal! cVst drôle de venir dans une université pour en sortir bachelier es dents.

La bibliothèque est semi-circulaire :au centre, une statue colossale représente le Michigan sous les traits d'une République sauvage. Nous entrons ensuite dans les divers laboratoires, oii hommes et femmes se livrent à la préparation de mélanges asphyxiants, puis dans le musée chinois. M. Angell a résidé en Chine je ne sais dans quelles circonstances, et l'empereur, dont il est connu, a fait don à son université de tout ce qui composait la section chinoise à la dernière exposition de la Nouvelle-

Orléans. Le Mikado porte le deuil de son cousin le roi de Portugal! L'empereur de la Chine fait des cadeaux aux universités américaines!... il n'y a plus d'enfants!

Les maisons d'Ann Arbor sont toutes semblables; dans chaque maison il y a deux ou trois étudiants; c'est Tindustrie, ici comme dans les villes pédagogiques d'Allemagne, de loger dc's étudiants. Ils sont pauvres et ambitieux et piochent dur.... (Vest singulier comme le cachet germanique est visible sur toutes choses; on sent la bière et la choucroute, et, en effet, il y a beaucoup d'émigrés allemands tout autour.

Quant aux étudiantes (au nombre de 300), elles ont l'allure délibérée, la démarche sceptique et l'air d'abominable sang-froid des nihilistes russes.... Mais, bah! tout cela, ce sont les impressions d'un jour de pluie.

Le lac Michigan déferle furieusement sur les jetées de bois qui consolident ses plages sablonneuses; la boule emplit l'horizon; on ne voit au loin que la cheminée marquant l'entrée du tunnel sous-marin que Chicago s'est creusé pour avoir de Teau plus pure, car cette masse liquide que la tempête secoue, c'est de Teau douce; ces vagues formidables ne sont point celles d'un océan. On a de la peine à se faire à cette idée et Ton se demande si la Reine des Prairies ne s'est pas subitement transportée au bord de la mer.

Elle n'est plus si aisément transportable qu'au temps où l'incendie la dévora. « Chicago a brûlé, m'a-t-on dit quand j'avais huit ans, il ne reste rien, rien!».. » et j'avais gardé une sorte

de souvenir de cette catastrophe fantastique, surhumaine.... Ah bien! Chicago ne ressemble guère à une ville qui a brûlé tout entière il y a dix-neuf ans ; ses rues immenses sont bordées de palais aux puissantes assises, aux pilastres de marbre ; tout y a Tair si fort, si solide, si définitif qu'on lui forge un passé et des souvenirs historiques et que, pour un peu, on demanderait le chemin du palais royal. Il y en a un, d'ailleurs, où règne en souverain indiscuté Sa Majesté l'Argent. C'est le Board of Trade, « la Bourse du commerce » ; on nous avait bien recommandé d y entrer pour voir « l'agitation ». C'est vrai qu'on y mène un tapage infernal et que le spectacle est impressionnant» Mais il en est à peu près de même dans tous les grands centres d'affaires, tandis que, nulle part, le cadre n'est aussi grandiose. Ce board of trade, avec ses colonnes cyclopéennes et ses hautes fenêtres à vitraux, a un aspect de temple, de^ palais exotique et l'on cherche des yeux ridole, le grand lama, le trône*...

Et, autour du souverain, il y a la cour, avec son cortège obligé de favoris et de courtisans, dont les moindres gestes intéressent le pubHc,

dont les moindres paroles sont répétées, dont les moindres pensées sont drainées. Un journal américain intéresse toujours ses lecteurs en leur parlant de ces heureux du jour et surtout en leur donnant le chiffre de leurs revenus. Le millionnaire est le type, l'idéal; il constitue pour les jeunes ce qu'était Roland au moyen âge ou Lauzun sous Louis XIV. On lui prête une sorte de pouvoir mystérieux et, quand la fatalité l'écrase, il y a comme une stupeur générale : c'est ce que traduisait dernièrement un reporter en inscrivant en tête du récit d'une catastrophe ces mots étrangement philosophiques : « Un millionnaire brûlé vif! tous ses millions n'ont pu le sauver! »

De quel abaissement moral et de quelle pourriture une société où l'argent exerce un tel empire ne devrait elle pas porter l'empreinte, selon la logique européenne? Eh bien, non!

Cette société de Chicago aime les belles choses, elle vibre au contact des sentiments nobles, elle poursuit son achèvement moral en même temps que son enrichissement; elle monte, en un mot. Lisez le livre de M. de Varigny sur les Grandes ' Fortunes aux États-Unis; il fait passer devant

VOS yeux les principaux millionnaires du siècle ; il décrit leurs débuts pénibles, leur entêtement, leurs vies agitées et, quand il arrive à Tinstanl du triomphe, où Thomme fixe la fortune, le type est toujours le même : un peu sceptique, un peu autoritaire, un peu bourru, mais donnant généreusement, secourant les malheureux, fondant des écoles, des hôpitaux ou des musées; tel est le millionnaire américain.

Il y en a un, tout près d'ici, dont le nom est universellement connu : PuUmann, le con»

structeur et, je crois, l'inventeur des fameux wagons-lits appelés de son nom les Pullmanv cars. Il ne s'est pas contenté de faire une forlune colossale et d'employer 8 000 ouvriers dans ses ateliers; tout ce que la philanthropie la plus savante et la plus délicate lui a suggéré pour améliorer leur sort, il Ta fait. Le patronage qu'il exerce ressemble à celui qu'exercerait chez nous un grand industriel s'inspirant des mêmes principes : il y a seulement cette différence que rien n'est demandé à l'ouvrier en retour de ce qu'on fait pour lui et qu'il est traité en égal, comme il convient entre citoyens américains.... Cette ruche de travailleurs est

'22G UNIVERSITÉS THANaATLA^TlQUES,

située à trois quarts (Fheiire en chemin de fer du centre delà ville : on traverse, pour l'atteindre, de vastes espaces inliaLitcs; mais n'importe! c'est toujours Chicago ! A Taide de ce subterfuge un peu ridicule, on est arrivé à compter près de 1 SOO 000 habitants; en réalité^ il y en a plus de 900 000, ce qui est déjà gentil pour une cité aussi jeune!

Arrivés à destination, nous parcourons les divers atehers, les fonderies avec leurs fournaises, leur métal incandescent et le bruit des lourds pilons, les menuiseries oii les cars se construisent peu à peu en glissant sur les rails, d'un ouvrier à un autre, les ateliers d'ébénisterie, de peinture, de tapisserie, de lingerie; car tout se fait ici et, quand les cars sortent de l'usine, il n'y a plus qu'à, monter dedans. Puis nous visitons la banque, les écoles, le théâtre, la bibliothèque, les églises des différents cultes. Quant aux maisons d'habitation, il y en a de toutes les tailles et de tous les prix. L'ouvrier n'arrive jamais à les posséder, combinaison bien préférable à celle qui le fait devenir peu à peu propriétaire de sa demeure et dont, en Europe, on a reconnu tous les inconvénients;

mais le loyer s'abaisse, je crois, tous les cinq ans, et à la naissance de chaque enfant; c'est une prime à la moralité et h la stabilité.

M. PuUmann a aussi créé uiil' association athlétique dont les médailles sont fort recherchées. Beaucoup d'ouvriers fui font partie.,.. En Angleterre aussi, les ouvriers forment des associations athlétiques, can^>lent et jouent tiu cricket. Cela prouve donc que les plus durrt métiers manuels ne remplacent pas le ?*porl, et les personnes qui ne voient tlans le sport que le mouvement physique peuvent ainsi se rendre compte que tout un côté de la question leur échappe.

Vous me pardonnez peut-être de ne pas vous en dire long sur l'université de Chicago, qui est baptiste, possède environ 700 étudiants et beaucoup de milliers de dollars, et, par ailleurs, n'a rien de bien remarquable, mais vous m'en voudriez certainement de ne pas vous mener aux Abattoirs. Paris, c'est la place de la Concorde ; Pétersbourg, c'est la Perspective Newski ; Vienne, c'est le Ring, et Chicago, ce sont les Abattoirs. Ainsi l'ont décidé les voyageurs. Mais les voyageurs se trompent parfois et j'avouerai que les belles rues de Chicago, les beaux chevau^x qu'on y rencontre, l'animation brillante, les larges trottoirs et les étalages qui resplendissent me paraissent infiniment plus intéressants que les bouges ignobles où les cochons,

les bœufs et les moutons sont transformés m conserves et en saucisses.

C'est fort loin, tout à l'extrémité de la ville; après avoir changé trois fois de tramways, on arrive dans un quartier boueux, coupé de h^rains vagues et peuplé de pochards. Un porU(|nr crénelé, d'aspect féodal, donne entrée dans une interminable rue bordée de parcs à bestiaux; de longs passages surélevés servent à conduire les victimes d'un parc dans un autre; dca hommes à cheval, armés de fouets, les pouss(Mil devant eux. Un peu au delà, des bâtiments de brique : la banque, les restaurants, les bureaux ; des petits chevaux à longs poils portant de lourdes selles mexicaines sont attachés là, pendant que les cowboys tripotent de l'argent ihi avalent du whiskey. En approchant des abattoirs, c'est un désordre sans pareil; des loconuv tives passent entre les maisons; on aperrnil des troupeaux sur les passerelles à 30 pieds eu Tair. Une odeur nauséabonde filtre à travers les murailles de bois des « maisons de carnage ». A rintérieur, le sang ruisselle et des fumées chaudes tournoient au plafond. On grimpe après des échelles immondes, on rsl

éclabousj^ié à chaque instant^ et, là-bas, les cochons continuent de tomber dans respfece de piscine où on les lave et d'où, ensuite^ on les retire pour les m [*arer jk Après quoi, ils s'en voni sécher dans de longues galeries lugubres. Tout cf^la sn fait très t^n hAte, comme sî la ville allait être menacée d'une grande farninol

Chicago s'illumine : Télectricité bleue on jaune brille de tous côtés; on dîne en musique dans les hôtels, et les théâtres ouvrent leurs portes. C'est Theure du repos pour Thomme occupé que les entrevues, les rendez-vous, les affaires ont tenu tout le jour enfermé dans une muraille de faits; il a calculé, supputé, raisonné, et le voici maintenant qui sort du nuajce de poussière dans lequel il a vécu; il donne un dernier regard à ses paperasses, expédie un deiiiier visiteur, écoute une dernière doléance et, constatant joyeusement qu'il a fini sa besogne de vingt-quatre heures, il s'en va se délasser à une table luxueuse, h quelque speclach^ gai, à quelque fêle brillante. Sa femme, elle aussi, a passé sa journée dans le pratique et

V immédiat] elle s'est occupée de ses enfants, de sa maison, de ses œuvres et, aux visiteurs qui se présentaient, elle a fait répondre cette phrase si simple et qui, chez nous, paraîtrait si incorrecte : Mrs *** begs to be excused. Elle vous prie de l'excuser ; elle n'a pas le temps de bavarder avec vous ; elle n'est. pas libre. Et s'il lui reste un peu de loisir ce sera pour lire les revues, les journaux, se tenir au courant des événements et des découvertes. Elle jouit de cette vie qu'elle aime: la fortune lui sourit et demain peut-être ce sera la ruine; elle le sait et ne s'en inquiète pas, La femme qui fait son service est son égale ; elle n'en doute pas et ne s'en étonne pas. Rarement, dans ses prières, elle demande quelque chose à Dieu; elle lui rend hommage parce qu'elle croit en lui, mais ridée ne lui vient pas de l'intéresser à son bonheur. Le mari, lui, partage cette croyance un peu platonique ; il sait qu'il a une mission à remplir en ce monde et cette mission, il vous la définit en trois mots : être honnête, charitable, et faire des affaires ; moyennant quoi. Dieu sera content.

Après tout, c'est un idéal, cela! seulement,

nous autres Européens, nous avons de la peine à le comprendre. La Grèce a poursuivi la perfection de rindividu par Tharmonie de ses diverses facultés. Le moyen âge a prêché Tascé* tisme, c'est-à-dire Tâme asservissant le corps, son ennemi supposé; ensuite, a paru Tidéal militaire, et maintenant, c'est Tactivité qui domine. En somme, qu'on se batte contre les choses, contre les hommes, contre les événements ou contre soi-même, c'est toujours une lutte et la lutte est noble \

1. Dans une ville d'Amérique où j'ai passé deux semaines, j'étais piloté les premiers jours par un Français fixé dans le pays par son mariage. « Nous déjeunerons à VUnio7i Club, me dit-il un matin, en manière de programme, et puis mon ami Williams nous fera voir ses chevaux de course qui sont au Pavillon des chasses, hors de la ville. » Avant de déjeuner à l'Union Club, nous allâmes prendre l'ami Williams. l\ vendait du madapolam dans une petite rue pleine de boutiques, de réclames et de mouvement. La devanture ressemblait à toutes les devantures; le nom de Williams and C'o s'y étalait en lettres d'or; l'intérieur était vaste, en forme de galerie, avec des comptoirs très longs, beaucoup d'employés, quelques acheteurs et des piles invraisemblables de tous les madapolams existant à la surface du globe. A droite, en entrant, se trouvait la caisse; assis sur un siège mobile, très élevé, un jeune homme d'environ trente ans, élégamment vêtu, Tair distingué, donnait des acquits ; il leva les yeux, nous salua d'un sourire et continua sa besogne, non sans dire à mon compagnon entre deux signatures : M Superbe journée hier! mon cheval a sauté magnifiquement. » — L'image de ce cheval de prix sautant ces comptoirs et ces piles de madapolam me resta longtemps dans Tesprit.

Faîrr- Ans alTaires pour soi, cela n*exelul pas (l'aiJlrajrs un itâvo urinent profond au bien public. Cet houitni^ occupé n'a pas été égoïsLo depuis sept lieures <Iu matin jusqu'à sept heures du soir; il a mené son usine, donné des ordros k ses correspondants, joué à la bourse; mais, on plus do cela, il a siégé dans des commissions, parlé en public, fondé di^ ces oîuvt'cs d'initiative privée qui prospèrent Hi rapidement. Le mouvement des idées n'est pas inférieur au mouvement des alYaires et les savants eux-mèms (car il y en a) sont em* portés par le tourbillon. On imprime tout, on publie tout, on a soif de progrès scientiliquo. Des documents însîg:nifiants sont mêlés k tics études de premier ordre; des renseignements

DU NORD AU SUD. Î3a

puérils sont joints à des statistiques du phiï^ haut intérêt; on ne sait pas choisir, on veut tout embrasser, tout savoir.... Un brave professeur, dans un meeting, demande au pays noe trentaine de millions pour fonder une universilé monstre où, à Vaide de traitements luvraisemblables, on réunira les maîtres Ips plus en renom du monde entier. Comme le Ijon .sens perd rarement ses droits, rauditinro se rend compte que le projet est chimérique et ne Fadopte pas. Mais l'orateur a donné la note de toutet^ les ambitions, de toutes les ardeurs^ de tous les désirs de cette société dévorée de zèle, qui veut s'approprier tout ce que l'univers possède et surtout tout ce quil saitl Voilà ce qui fait de Chicago la vraie capitale de l'Amérique; cest qu'elle est le centre de l'américanisme, qui n'est pas, comme on se le figure tnip souvent, une folie transitoire, un détraquaye sorial, ou bien un accès d'exubérance juvénile, mais, qui représente une phase parfaitement logique el déterminée de révolution humaine. L'américanisme est le résultat d'une triple rojnljinaison de race, de sol et d'époque; il a fallu le sang anglo-saxon, le continent immense el ïw-

tile, le siècle savant et chercheur, pour le produire. Il envahit peu à peu. Les Canadiens n'échappent pas à son influence; les Etats du Sud, que l'abolition de l'esclavage a ruinés, revivent par son souffle; les contrées lointaines, la République Argentine, le Chili, lui confient leur avenir; et, de même que la météorologie nous annonce les bourrasques qui nous viennent de l'ouest à travers l'Océan, de même des symptômes nombreux font pressentir sa venue dans nos vieux pays d'Europe. Déjà il nous a transformés, nous autres Français, d'une façon bien plus profonde que nous ne le supposons. II détruit nos légendes, il bouleverse nos sentiments, il trouble notre vue, mais il est impuissant contre les âmes, contre les patries et contre Dieu. C'est simplement un état nouveau, sous lequel on peut, comme sous tous les états, tendre à la perfection; une force, que l'on peut, comme toutes les forces, comprendre, régir et utiliser.

Quand les brumes jaunâtres su [iroinènL^nt dans les rues, Chicago ressemble à Londres.

Saint-Louis ressemble à Chicago avec uiits nuance de laisser-aller et quf^lque choi^e de moins posé, de moins puissani; soti essor semble lent et pénible, commit Je coins du fleuve qui transporte ses navijcs, Ll' Missii>sipi en cet endroit roule ses flots s;d)lnnrie«x entre des berges plates dont rien irinli rrouipl les lignes monotones. Sa largeur n'est pas considérable et il porte aussi mal <iue jîïjï>.sible son titre de Père des Eaux.

Deux universités se partagLTjl la jtmne^.sc studieuse de Saint-Louis. L'une, h plus ancienne, appartient aux jésuites; oll* dato do 1832 et tout récemment s'est trans[njrlée <ian.«4 de beaux édifices gothiques élevés îi\er It^ pco-

'J38 LNIVEESITÉS TRANSATLANTIQUES,

duit de la venle des terrains qu'occupaient les anciens bàtimentâ, au centre de la ville. Les élèves viennent chaque jour a huit heures et demie; les catholiques assistent à la messe, et c'est, bien entendu , la majorité* Ils sont libres à deux heures; c'est ta même organisation qu'au Boston Collège et je retrouve aussi la même indifférence à Tégard des jeux, des associa lions, de la vie universitaire. Les élèves qui sont cette année 42u, appartenant aux classes préparatoires et à Tuniversilé proprement dite, se groupent s'ils le désirent pour ces divers objets. Mais leurs maîtres s'en désintéressent; ils ne prêtent leur concours qu'à une société littéraire et à une congrégation de la sainte Vierge.

L'université Washington est plus entreprenante. Elle a été fondée en 1853 et on Ta inaugurée en 1837, Depuis cette époque, elle s est accrue d'une faculté de droite d'une école polytechnique, d'une école des beaux-arts et d'une école de botanique. Elle a aussi trois annexes ; la Smith Avademy^ qui est une école préparatoire pour les garçons, le Mary Imtiiute^ pour les filles, enfin le Manual Training Scfwol^ destiné à former des u ouvriers supérieurs ï»,

c'est-à-dire des forgerons, des charpentiers, des ébénistes qui sauront également Talgèbre, la géométrie, les sciences physiques, l'économie politique, Thistoire et la géographie, et qui manieront leur langue aussi facilement et aussi élégamment que le bois et le fer. Les fondateurs de cette institution ne paraissent pas avoir voulu donner à des ouvriers une teinture littéraire et scientifique, mais, bien au contraire, donner à des étudiants Thabitude des travaux manuels. C'est, à leurs yeux, le moyen de rendre l'éducation « plus symétrique »; ils cherchent ainsi à relever moralement le travail manuel et à le mettre presque sur le même rang que le travail intellectuel. Il y a une forte dose d'utopie dans leurs déclarations et un peu d'obscurité; on a multiplié les explications et les détails dans le prospectus, sans arriver à donner une idée bien nette du but poursuivi , et cependant il est certain que le Manual Training School répond à un courant ; l'avenir établira si ce courant correspond à un besoin. Les universités ouvrières existent déjà; on peut donner ce nom à ces sociétés anglaises qui ont prospéré si rapidement et qui répandent partout la haute

culture, jusqu'ici réservée aux classes privilégiées. Elles accomplissent une œuvre de vraie et saine démocratie et, d'autre part, il y a longtemps que, dans les écoles anglaises, on met des outils et des instructeurs à la disposition des élèves, afin qu'ils sachent remuer leurs doigts. Je trouve cela excellent, mais aller au delà, c'est tomber dans l'exagération.

L'école des beaux-arts à l'université Washington est la plus remarquable de ce genre que j'aie vue en Amérique. Il est vrai qu'elle est entre les mains d'un véritable artiste, qui n'a pas seulement pour l'art cette admiration un peu béate et irraisonnée de certains enrichis, mais qui possède l'instinct et le goût des belles choses. Quand il achète un de nos tableaux pour son musée naissant, il sait fort bien pourquoi il l'achète et quel parti il en tirera; mais il ne se borne pas aux tableaux. Il a rapporté de Dijon une cheminée monumentale d'un style assez pur et, sous sa direction, ses élèves l'ont réparée; puis ils lui ont assorti des meubles de toute sorte, un plafond, des boiseries, des portes et l'appartement complet ainsi formé a, ma foi, très bonne tournure!

Je me suis amusé à faire le relevé des diverses professions embrassées par les élèves du Manual Training SchooL Sur les trente qui composaient la promotion de 1884, il y en a cinq ingénieurs, onze dans les affaires, quatre dans l'enseignement; deux sont ouvriers ; les autres exercent les métiers les plus divers, commis voyageurs, fermiers, employés de commerce,.,. Quelques-uns ont poussé plus loin leurs études libérales.

L'université Washington, avec ses annexes, représente une population de 1 400 élèves ; elle deviendra sans doute un centre intellectuel de premier ordre. Jusqu'ici, on ne s'est pas préoccupé de la loger magnifiquement; elle a ce

qu'il lui faut, y compris un gymnase, mais elle

5^2 UNIVERSITÉS TBANSATLAISTIQUES»

ne paye pas de rnîne et paraît tenir avant tout à la valeur de ses diplômes, ce qui est d^un bon augure* Par là, elle se rapproche quelque peu des universités rlu Sud et de TOuest^ où toutes les forces et toutes' les ressources sont tournées vers la Roience; tendance heureuse, si toutefois la multîplieîlé des connaissances ne nuit pas k leur profondeur !

Ce matin, nous avons passai TOhio. Lo train parcourt une région d'aspect assez misérable ; des villages sont disséminés a droilo et k gauche : aux stations, des nègres et des négresses revêtus de toutes les couleurs de rarc-on-cicl viennent nous adresser quelques grimaces.

Tous les mêmes, ces villages : un grand bazar a toit plat, un hôtel, des chevaux sellés. Puis les bois reprennent, coupés de prairies à longues herbes. Des lianes commencent à enserrer les arbres. Dans le car, on cause; les gens onl Fair plus aimables et moins affairés. Le domestique nègre est plein de prévenances; il vient nous offrir ses services de temps h autre, me

^44 UNIVERSITÉS THANS4TLANTI0UES,

flemarulu mon âge, s'enquiert s^il y a des wagons-lits ou France, et, le soir venu, au moment où le train s'arrête » prononce avec un boa sourire liospiialier, ces mots longtemps attendus i New Orléans! Louisianal

Sous un ciel d'une pureté parfaitt^. par une température presque trop élevée, nous sorLons de notre immense hôtel plein de colonnes, de portiques, de lustres et de punaises.. . . La rue est bordée de galeries- vérandas, sous k^squelles flâne toute une population de mulâtres et de quarterons; les étalages sont à moitié dehors; là-haut courent les fils télégraphiques qui, avec les tramways et le drapeau étoile , indiquent seuls rUnion américaine; pour le reste, c'est le Sud avec sa douce et facile insouciance. Nous gagnons Canal street, qui est la principale artère de la cité. Au centre, il y a des herbes^ folles et de grands arbres; sous les vérandas, de nombreuses boutiques. Peu à peu, les niaisoiis s'éclaircissent ; puis vient un quartier pauvre;

les égouts en plein air sont d'infects marécages pleins de détritus. Des négresses débraillées bavardent ou s'injurient d'une porte à l'autre. Des magnolias, des palmiers, des bananiers détachent sur Tazur leur feuillage exotique.

Il n'y a pas de port proprement dit, mais un plancher interminable posé sur des pilotis et sous lequel les flots du Mississipi viennent mourir doucement. Cinq cents bateaux sont amarrés, l'arrière au quai. Ils ont amené par la voie du fleuve ces balles de coton que les navires d'Europe vont emporter. Il y en a de véritables amoncellements, d'où s'échappent des flocons blanchâtres qui flottent en l'air et couvrent le sol d'une sorte de neige. Les bateaux du Mississipi sont larges et plats; la cargaison s'y entasse à l'air libre jusqu'au toit, qui forme terrasse et porte les logements; la machine est à l'arrière : deux longs tuyaux noirs entre lesquels se lit, posé sur un grillage imperceptible, le nom du propriétaire ou le monogramme d'une compagnie de transports, achèvent de leur donner un aspect d'animal méchant et terrible. Rien ne vaut ici le mois de novembre pour l'animation et le pittoresque. C'est l'époque

OÙ le coton règne en maître ; on le voit passer empilé sur des charrettes que couronne un groupe de nègres chantant des chansons et des bamboulas étranges. La blancheur de la marchandise fait ressortir la peau noire des ouvriers et, sur tout cela, le soleil méridional jette des nuances chaudes et vibrantes. L'arrivée d'un steamer, annoncée à coups de cloche, met tout en mouvement; chacun se précipite pour aider au débarquement.... Sur des barils de café, d'érable ou d'indigo, portant le nom des plantations qui les ont fournis, des marins anglais sont assis gravement qUi regardent ce tohu-bohu,... et puis la lumière s'adoucit, décroit très vite, presque sans crépuscule; des fanaux électriques, montés sur des espèces de pyramides aériennes qui ont la forme de la Tour Eiffel, semblent des astres blancs dans le firmament assombri. Il y a des bandes d'or vert là-bas, derrière les arbres, et des moustiques iiioffcnsifs se croisent en l'air, très affairés....

Nous voici repartis dès le matin; cette fois Qous suivons Canal street jusqu'au bout, jusqu'à d'immenses cimetières remplis de fleurs, tFombre et de chants d'oiseaux; les monuments de marbre blanc qui parsèment les pelouses sont couverts de sculptures et d'ornements. A Feutrée, sur un tertre de gazon, la statue de bronze du général Johnslon à cheval, Tépée étendue, dressé sur ses étriers, regardant au loin vers Tennemi! Sous le tertre que I raverse une voûte de marbre, sont les tombes <ios soldats confédérés. On n'a pas idée du ralme joyeux qui règne là, dans cette enceinte \\c magnolias, de chênes verts et de lauriers. C'est un monde extravagant, presque un autre

LOUISIANE, FLORIDE, VIRGINIE. îfil

univers, le vestibule de Tautre vie î Un cortèg c funèbre s'arrête devant un long rectangle de pierre, qui disparait à moitié sous un manteau de vignes vierges. Il y en a d'autres, un peu plus loin : ce sont des catacombes en plein air, La place occupée par chaque cercueil est fermée par une plaque blanche, sur laquelle on a gravé le nom et Tâge de celui qui dort là.

Sortis de ces cimetières, nous continuons loin, très loin dans la campagne jusqu'à un vieil arbre au tronc noueux, près duquel nous nous reposons. La chaleur est extrême à cette heure de midi ; trois chevaux qui errent librement se sont arrêtés un instant pour nous regarder ; ils marchent vers une lisière d'arbres auxquels les lichens donnent une apparence fantastique ; ces lichens décolorés, presque gris, s'accrochent partout, même dans la ville; il^ s'agitent au moindre souffle comme des chinoiseries pendues là pour quelque fête déjà ancienne, et fanées maintenant. La Nouvelle-Orléans n'est plus visible; à peine distingue-t-on ses fumées qui montent légèrement dans le ciel. Une cabane, à quelque distance, est la seule trace

-Ài>Z UNIVERSITES TRANSATLANTIQUES.

(l'habitation; accroupie sur le seuil, une sor- I !ore noire nous fixe avec un mélange de méfiance et d'hébétement; des pelures de banane Tenvironnent. Mon Dieu! qu'on se sent loin !

Le président Preston Johnston, parent de rillustre général sudiste dont nous avons vu ce matin la tombe, a été lui-même colonel dans Tarmée confédérée. Grand, maigre, énergique, il se fait remarquer surtout par sa politesse extrême et son urbanité. Si je croyais à la métempsycose, je jurerais qu'il a vécu jadis à Versailles, sous le grand Roi; et c'est singulier d'entendre des choses très modernes dites dans ce style très ancien, avec un choix d'expressions et une dignité simple qui détonneraient dans tout le reste de l'Amérique. Mais hier, à TOpéra-Français, où l'on jouait Mignon, j'ai déjà noté cet air de suprême distinction; les habits noirs et les robes décolletées rivalisaient de correction et j'avais peine à me

figurer que ces femmes au port de reine étaient d'ardentes républicaines, et que ces hommes à la démarche élégante avaient aligné des chiffres tout le jour.

Après la guerre, le colonel Johnston, à l'exemple du général Lee, s'est fait maître d'école. Il a eu la direction d'un collège à Bâton-Rouge, la capitale de la Louisiane. Il Ta quittée pour venir présider l'université Tulane. Depuis 1847, une université existait à la Nouvelle-Orléans, mais elle ne brillait ni par sa richesse ni par le nombre de ses étudiants. Or, au mois de mai 1882, Paul ïulane faisait don à un groupe de ses amis d'une somme de 5S00 000 francs, en leur donnant la mission d'employer cet argent pour le bien « intellectuel, moral et industriel n de la jeunesse louisianaise. On s'entendit avec l'Etat pour racheter l'université, qui prit le nom du généreux donateur.

Paul Tulane, né en 1801, à Princeton (New Jersey), était venu à la Nouvelle-Orléans à l'âge de vingt et un ans pour y faire fortune. Un travail opiniâtre, une intelligence remarquable et une honnêteté scrupuleuse lui valurent, avec la

LOUISIANE, FLORIDE, VinGINIE. 255

fortune, l'estime de ses concitoyens d'adoption. Retiré des affaires, il n'eut plus d'autre désir que de leur donner un gage de sa reconnais^ sance et de son affection; et, cherchant ce qu'il pouvait faire pour eux, il se tourna vers cette force et cette raison d'être des démocraties : l'éducation.

L'université Tulane comprend la faculté académique (littérature et sciences), la faculté de droit, la faculté de médecine; elle a pour annexes un high school et une école pour les jeunes filles. La population scolaire atteint le chiffre de HOO, mais, en dehors de la médecine, les facultés sont peu fréquentées. Sortis du High School, la plupart des élèves, qui sont des fils de ruinés, se mettent à l'ouvrage; leurs enfants, plus fortunés, pourront pousser jusqu'au bout leurs études libérales. On paye 400 francs par an pour renseignement et on trouve à se loger dans des boarding-houses pour 100 francs par mois. « Mes jeunes gens, me dit le président Johnston, sont très souples et faciles à manier, et ils ont en même temps les qualités du Nord ! » Qu'ils les possèdent au même degré que leurs rivaux de New York ou

de Chicago, j'en doute un peu, mais il est certain qu'ils acceptent crânement leur destinée et prennent, comme on dit « le taureau par les cornes ». Leurs plaisirs favoris consistent à chasser et à pêcher. Ils montent aussi beaucoup à cheval et font du yachting sur le lac Pontchartrain. Quelques associations de football et de base-bail se sont récemment développées, mais les sports individuels les passionnent surtout et, comme on peut louer des chevaux et des barques pour presque rien, et que la chasse est à tout le monde, les moins bien partagés peuvent satisfaire leurs goûts athlétiques. Leurs maîtres font constamment appel à Thonneur. La dose de liberté dont ils jouissent est en raison des engagements qu'ils prennent par écrit de ne rien faire de contraire aux lois de l'université : « Ne signez pas, leur dit-on, si vous ne vous sentez pas de force à tenir votre promesse; mais, pour rien au monde, il ne faut y manquer! » Et plusieurs, en effet, préfèrent s'abstenir. Comme àAmherst, ils sont associés au gouvernement par le choix qu'ils font de délégués chargés de maintenir le bon ordre et la discipline.

M. Paul Tuiane a stipulé dans son acte de donation qu'il avait en vue l'éducation des blancs; il n'avait pas besoin de le dire : les jeunes nègres assez osés pour se faire inscrire eussent passé de très mauvais quarts d'heure. Dans le Nord, noirs et blancs sont sur le même pied; on voit même de nombreuses écoles mixtes et le préjugé de race s'en va déclinant de plus en plus vite. Mais ici il subsiste dans toute sa force. Les nègres ont leurs cafés, leurs cars réservés dans les chemins de fer, leurs places au théâtre. Partout, ils doivent céder le pas aux blancs, même à l'église! Ils ont la majorité et pour-' raient, s'ils le voulaient, mettre fin à ces honteuses distinctions; mais ils sont insouciants,

désunis et très timides. L'esclavage les a

laissés soumis à leurs anciens maîtres, et sans doute il faudra du temps pour que le sentiment de Tégalité vienne aux uns et aux autres.

Quoi qu'il en soit, la question nègre préoccupe à bon droit les hommes d'Etat américains et leur fournit, de temps à autre, l'occasion de mettre au monde des projets excentriques. Un sénateur a proposé de les reconduire tous en Afrique : « C'est leur patrie d'origine, a-t-il dit; quelle glorieuse mission pour eux d'apporter à leurs frères restés dans la barbarie la civilisalion qu'ils tiennent de nous ! » J'espère qu'il se sera trouvé quelqu'un pour rire au nez du facétieux sénateur ; en tout cas les nègres ont ri jaune! à la pensée de cette « glorieuse mission ». Vis-à-vis des noirs, les blancs se croient tout permis; ils trichent aux élections dans le dépouillement des bulletins et ne craignent pas de s'en vanter ouvertement. En cas de querelle, le noir a toujours tort; on lui parle comme à un chien et chacun fait de son mieux pour lui donner un idée bien nette de son infériorité; or cette infériorité n'est rien moins que prouvée. Après tant d'années de servitude, il n'est pas surprenant que l'intelligence soit lente à s'ou-

vrir. Dans les écoles les petits nègres apprennent à merveille et témoignent d'une praiulc facilité au travail. Puis celas'arrête suintement; ils ne vont guère au delà d'une certaine limite, mais cette limite recule peu à peu ; en Europe, d'ailleurs, nous avons maints exemples, dans nos écoles, d'élèves nègres remportant les premiers prix et passant brillamment leurs examens. J'ajouterai que, le plus souvent, ces élèves, par leur aimable caractère et leur enjouement, se sont fait aimer de tous leurs camarades cL sont devenus des favoris. C'est qu'en effet ils sont sympathiques, plus sympathiques rpie les êtres malpropres et pochards qui se sont parfois assis auprès de moi dans les chemins de fer d'Amérique, et auxquels j'aurais préféré comme voisins des nègres bien mis-

Rien de plus pilloresque et saisissant que le

paysiij^c qui s'offre aux regards des voyageurs entre la Nouvelle-Orléans el Mobile. La voie traverse des savanes et des forêts, ou bien suit le g;olfe du Mexique» dont les eaux laiteuses contrastent avec la verdure sombre des pins. Le sol est constamment détrempé; çà et là un cours d'eau a eu la force de se faire son lit et serpente dans les herbes; mais la plupart des sources se répandent au hasard» sous les arbres, sans direction; les racines contournées se reflètent dans le miroir liquide et toujours les lichens gris, ces longs effilés de deuil, pendent, mêlés çà et là à des lianes verdoyantes. La côte est très tlécoupée et peu peuplée. Quelques villages pourtant, où le train s*anV*te;

LOUISIANE, FLORIDE, VIRGINIE, 26l

des enfants nous vendent, pour cinq sous, des branches d'oranger portant de gros fruits jaune d'or dont le parfum emplit le wagon ; et nous voici dans TAlabama, dont le nom poétique signifie : Hère we rest^ « Ici, nous nous reposons ». Nous ne nous y reposons que 15 minutes, le temps de dîner avec un tas de petits plats qui rappellent la cuisine japonaise de Mme Chrysanthème.

Le déjeuner du Icndenitiîn a lieu en pleine '-arn[iagno, dans une petit «' auberge toute basse, rntourée d'énormes bananiers* Les murs sunt Idaiichis à la chaux; il y a "aiit la laide une na|ï[M* blanche eL Ideue, de grands bols de lail cl des [letits gâteaux a la noix de cuco. Le mécanicien et leivonducleur mangent avee nous en jetant par-ci par-là un regard vers les wagons, arrêtés à cinquante. mètres et à moitié dîssinnilcs par !a verdure. Un énorme perro- (jiiet racunto des histoires très drôles

Tallahassee est la capitale de la Floride, mais Jacksonville en est la principale cité. St.*s avenues sablonneuses, ses squares trop grands, ses innombrables hôtels où s'entassent, pour rhiver, des malades, des détraqués et des rhumatisants lui donnent un aspect très caraclt'^ristique et peu attrayant. Mais c'est un centît^ d'excursions; des vapeurs remontent la rivière Saint-Jean, un chemin de fer joujou conduit h Saint-Augustin et un autre vous dépose en troift quarts d'heure sur la plage de Pablo-Beach.

A cette époque de Tannée, Pablo-Beach esl désert, absolument désert, à ce point que nous n'y pouvons trouver que des oranges et des cigarettes. Mais il y a TOcéan vide et indéfini, la plage de sable et un arrière-plan de palmiers

nains ; il n'en faut pas tant pour passer agréablement deux heures. Quant à Saint-Augustin , c'est un Eden de deux mille habitants Tété, de dix mille l'hiver : c'est aussi la plus vieille fondation européenne de toute TAmérique. L'Espagne y a laissé l'empreinte de son architecture, mais non de sa malpropreté.

L'Amérique , elle , n'y a rien apporté , ni affaires, ni bourse, ni mouvement commercial. Les indigènes sont de braves pêcheurs décoratifs qui louent des bateaux et vendent des curiosités; la municipalité n'a d'autre souci que d'embellir les places publiques; il n'y a pas de lourdes charrettes pour défoncer les rues ou écorner les trottoirs : tout est frais, joli, élégant, soigné; quant aux hôtels, ils défient toute description : nulle part au monde il n'en existe de pareils. Bâtis en pierres grises et polies qui ont le reflet du marbre, couverts d'ornements de terre cuite du plus gracieux effet, ils empruntent aux styles hindou et mexicain des lignes originales et hardies, à la Renaissance ses bas-reliefs et ses chapiteaux, au plein cintre ses arcs de cercle.... Bref, ce sont des œuvres absurdes, conçues en dehors

LOUISIANE, FLORIDE, VIRGINIE. "l^h

de toutes les règles, mais, par ailleurs, séduisantes au suprême degré et inimitables. L'iiôli?! Ponce de Léon est entouré d'un jardin exotiquo qui fait rêver. L'hôtel Cordoba évoque Timagi^ d'un palais des iMille et une Nuits, L'hôtel Alcajîar possède une cour intérieure où jouent des fontaines et une piscine immense bordée de promenoirs. Tout cela resplendit sous le ciel bleu, sous les reflets chatoyants de la lumière vive; c'est une féerie, une magie, un éblouissemenL A Tcxtréipité de la petite ville, un vieux fori construit en 1756, sous le gouverneur espagnol don Alonzo Fernando Hcrida, dresse ses bastions et ses tours. L'eau de TOcéan vient caresser U's contreforts; une grande île plate ferme la ratU* et au delà on aperçoit les crêtes d'écume d*^s vagues. Tout près du fort, de gros poissons sv montrent par instants, faisant mille cabrioles; tout le monde flâne et s'amuse ici, même les poissons. Des vélocipèdes, des chevaux sellés^ attendent les promeneurs. Quand la saison battrai son plein, ce sera bien autre chose. Il y auin un mouvement inouï dans les rues et des fêles presque chaque soir. Les jeunes gens flirteronl et les maîtres d'hôtel saleront les notes.

Dans le car qui va nous ramener à Jacksonville, il y a une femme d'environ quarante ans, \itluG avec élégance; son visage est très légèi'Cïment teinté, si légèrement que je ne m'en a[)erçois pas tout d'abord. Mais au moment où \i} train va s'ébranler, le conducteur lui parle ;i roreille; elle fait signe que non; il insiste et relève la voix, et bientôt chacun comprend le sujet de la querelle. Cette femme a un peu de sring nègre dans les veines; sa fortune, sa distinction ne la mettent pas à Tabri de la loi. Il faut qu'elle émigré dans le car des nègres, qui ust aussi celui des fumeurs, qui est sale et inconfortable. Elle proteste; alors le conduclf>ur appelle son camarade et, sans plus de tUçons, ils la prennent sous les bras et, comme

elle est lourde, la traînent jusque dans l'autre car. Devant cette scène ignoble, quelques Américains qui sont là se contentent de ricaner grossièrement. Si les Etats du Sud sont assez stupidcs pour maintenir encore quelque temjis cette législation ingénieuse, il est à croire qu'ils finiront par le payer cher; à moins que le gouvernement fédéral ne se décide à intervenir et à leur donner le fouet comme aux enfants mtîchants.

Le coucher du soleil s'opère, en Floride, avec une majesté et une splendeur incomparables.

On commence par étendre des tapis de pourpre sur le chemin de l'astre royal; au-dessus de lui, il y a comme un dais immense d'étoffes bleues et violettes; il s'enveloppe alors dans des voiles transparents couleur d^opale, et se retire : tout aussitôt paraît une longue bande d'un vert surnaturel, profond, pailletée d'or et brillamment éclairée par en dessous comme la frange d'un rideau de théâtre. A ce moment précis, les étoiles se mettent à scintiller, les pins^ deviennent tout noirs et le vent fait de la musique dans les palmiers.

Nous avons une longue route à faire jHHjr atteindre Charlottesville, siège de Funiverstlé de Virginie, située dans les premiers contreforts des AUeghanys, à Touest de Richmonil. 11 faut traverser la Géorgie et les deux Carolin^s. Nous allons faire cette route tout d^une trailc; non pas que Savannah, Charleston, Ralei^li, soient des villes dépourvues d'intérêt, non pu5* que ces régions n'offrent de beaux paysages r\ ne contiennent des institutions dignes d'êlre visitées, mais il faut nous hâter de gagiit^r Washington et Baltimore, où nous avons beaucoup à voir. Donc pour charmer ces vinglquatre heures de chemin de fer , je vous proposerai la lecture d'une page d'hisloirt»

virginienne, page aussi captivante que p(*u

connue et qui devrait Têtre des Français au même titre que des Américains *.

En Virginie, on se préoccupa de bonne heure de développer l'instruction et les colons résolurent d'en appeler à la métropole pour se faire aider par elle dans cette tâche. En 1691, leur envoyé fut reçu à Londres par Guillaume et Marie, qui régnaient conjointement. Tous deux se montrèrent favorables au projet de fondation d'un collège qui porterait leur nom et ils donnèrent une somme importante. Quant à Seymour, attorney-général, il reçut Tenvoyé par un mot demeuré célèbre; comme celui-ci lui représentait quelesVirginiens avaient aussi des âmes auxquelle son devait songer : « Des âmes! s'écria Seymour ; le diable emporte leurs âmes! . . . Qu'ils fassent du tabac! » et ce make tobacco! resté le mot d'ordre de la politique coloniale anglaise, renfermait le germe de la révolution américaine. Cependant Seymour donna , lui aussi, et le collège de William and Marij^ fondé à Williamsburg (Virginie), débuta dans Texistence avec une riche dotation. Ce fut une

1. Voir les Etudes du professeur H.-B. Adams, publiées par le bureau d'Éducation de Washington.

grande et belle institution, qui exerça sur les destinées de la colonie une influence prépondérante. On s'étonna, dans la suite, de voir nvs planteurs se transformer en hommes d'Etat; an admira l'étendue de leurs connaissances^ la netteté de leurs vues politiques; c'est que tous ils avaient fait leurs études au collège de Wifliant and Mary, qui brillait alors d'un vif éclat. Depuis, les mauvais jours sont venus ; drs incendies ont détruit les bâtiments ; la guerri' de Sécession a dispersé les élèves et le pauvn* collège tombait en ruines quand, tout dernièrement, le gouvernement virginien lui a rendu \\\ vie en y installant une sorte d'École normnh' supérieure.

En 1712, le gouverneur Spotswood, écrivant à l'évêque de Londres, mentionne la préseni i* au collège de 20 jeunes Indiens. « Ils ont V\w très heureux, dit-il, et les chefs de leurs nations qui viennent souvent les voir, se lamentent dr n'avoir pas reçu, dans leur jeunesse, une semblable éducation. » En 1788, George Washingt<Nï fut élu chancelier. Le chancelier n'était qu'une manière de Mécène acceptant de patronner vi de combler de faveurs le collège qui l'avait éln .

Enfin il est question de William et Mary dans les voyages du duc de la Rochefoucauld-Liancourt, qui parcourut les Etats-Unis de 1795 à 1797 et rendit compte de sa visite à Williamsburgh.

Cependant Jefferson caressait l'idée de créer dans son pays une université sur le modèle de celles qu'il avait admirées en Europe. Il était revenu enthousiasmé notamment des universités de Genève et d'Edimbourg; il les appelait « les deux yeux de l'Europe ». Sa première pensée fut d'agrandir et de transformer le vieux collège de William et Mary, où il avait luimême été élevé. Mais il était à peu près libre penseur et l'Eglise anglicane tenait William et Mary sous sa domination. Il écouta alors les propositions d'un homme entreprenant et singulièrement perspicace, le chevalier Quesnay de Beaurepaire. Ce gentilhomme français avait servi dans l'armée américaine, de 1777 à 4778. Sa santé l'ayant forcé de quitter le service, il parcourut la jeune république, se rendit compte de ses ressources et de ses besoins et résolut de la lier avec sa patrie « par de nouveaux liens de reconnaissance, de conformité

LOUISIANE, FLORIDE, VIRGINIE. Oîiï

dans les goûts et de communication plus intimo entre les individus des deux nations ». Sou plan consistait dans la création à Riçhmoiid d'une « académie française des sciences et dci^ beaux-arts » ayant des annexes à Baltimon% Philadelphie et New York, affiliée aux sociétés royales de Paris, de Londres et de Bruxelles *jt recrutant, par le moyen de son comité de Paris, les meilleurs artistes, les plus habiles professeurs, les savants les plus en renom de l'Europe. L'idée était simple, bonne et originale; mais l'exécution en fut surtout curieuse. Jamais œuvre d'initiative privée ne fut menée d'une manière plus pratique et plus moderne* Quesnay de Beaurepaire écrivit à Franklin pour obtenir son appui et il fit une souscriptiou publique. La liste des premiers souscripteuivs (1780) contient les noms des principaux citoyens de Richmond, Baltimore, Philadelphie, Trenton, Elizabeth, Nevvark et New York» Le chevalier allait, venait, parlait, écrivait iL remuait Topinion publique, si bien que la Gazette virghiienne du 1" juillet 1786 put rendre compte de la pose de la première pierre de l'édifice destiné à abriter l'académie. La céré-

monie eut lieu en grande pompe le jour de la Saint- Jean, « en présence des dignitaires des loges maçonniques ». Alors Quesnay revint en France, vit le roi et la reine, leur présenta un mémoire, intéressa Lavoisier, Condorcet, Vernet, Beaumarchais, La Fayette, Malesherbes.

Bientôt il eut une longue liste d'associés français et anglais et un comité s'assembla pour choisir les professeurs. On sait qu'il désigna, en premier lieu, et engagea pour dix ans un nommé Jean Rouelle, qui n'arriva jamais à destination. La Révolution survint et ce projet grandiose, qui eût assuré à la France des avantages incalculables, fut emporté dans la tourmente. Il fût môme demeuré dans l'oubli si le président A.-D. Whitc, en faisant des recherches relatives à l'histoire de la Révolution, n'avait découvert une copie du mémoire présenté à Louis XVI par Quesnay de Beaurepaire. Quant au bâtiment dont la première pierre avait été posée le 24 juin 1786, il devint un théâtre; le feu le détruisit; réédilîé, il fut encore brûlé le 26 décembre 1811 et 70 personnes, y compris le gouverneur de TÈtat, furent ensevelies sous ses décombres; en commémoration de cette

catastrophe, on a élevé sur son emplacement une église connue sous le nom de Monumental Church,

Cependant Jefferson, n'ayant pas renoncé à son idée, communiqua à Washington une lettre qui lui arrivait de Genève. Par suite de dissentiments avec le parti au pouvoir, les professeurs de la faculté de Genève, au nombre desquels était Saussure, manifestaient le désir de se transporter en corps dans le nouveau monde, sans esprit de retour. Jefferson enthousiasmé demandait des crédits pour aider à la réalisation de ce projet. Washington lui représenta, avec sa sagesse habituelle, les inconvénients et les dangers d'un semblable établissement. Il avait lui-même reconnu la nécessité de fonder une université qu'il se plaisait à définir « une école de sciences politiques et administratives »; il la voulait à Fédéral Cily, la capitale qui devait plus tard porter son nom. Son plan est exposé dans le Traité de VÊducation nationale aux États-Unis^ que Dupont de Nemours, réconomiste et Tami de Turgot, écrivit en 1800, pendant son séjour en Amérique. L'université y est désignée sous le nom de « palais

du peuple » ; elle devra s'élever près du Capitole et en égaler la splendeur; elle aura quatre facultés : médecine, mines, sciences, droit et politique. Pas plus que les autres, le projet de Washington ne se réalisa, mais on aboutit enfin à la fondation de l'université de Virginie, grâce à un jeune homme du nom de Cabell qui rentra aux États-Unis en 1806, après une longue tournée pédagogique en Europe; il avait vécu à Paris, à Montpellier, à Padoue, à Leyden, à Oxford; il avait entendu Cuvier et causé avec Pestalozzi. Jefferson, alors président des États- Unis, se prit d'amitié pour lui et l'engagea à se présenter au Sénat virginien. Cabell y entra, en effet, et y fut le champion des idées de son illustre protecteur. Grâce à lui, on triompha des fédéralistes, du parti clérical et de la jalousie des autres collèges, et l'université de Virginie fut fondée le 6 octobre 1817.

Une prairie rectangulaire, de grandes dimensions, entourée de trois côtés par de longtus colonnades, des maisons ornées de péristyles, régulièrement espacées et ouvrant sur cgb^ colonnades, enfin une rotonde énorme précéda i^ d'un portique, tel est Tensemble des constructions qu'éleva Jefferson. Ce n'est pas sans un certain ahurissement que le touriste reconnaît dans la rotonde une copie très pâle du Panthéon d'Agrippa, qu'il perçoit le long des coloiinades les trois ordres de chapiteaux bizarj< ment mélangés, qu'il saisit enfin, sur les façadi ^4 des maisons à péristyles, des réminiscences vagues du théâtre de Marcellus, des thermos deDioclétien ou du temple de la Fortune Virilo. Par ces imitations quelque peu maladroites, h*

Zib UNIVERSITES TRANSATLANTIQUES.

fondateur se flattait d'inspirer aux étudiants le goût des belles choses, en même temps que les notions fondamentales de rarchitecture décorative, laquelle se bornait, pour lui, à mettre des colonnes partout. La rotonde est une bibliothèque; la place manquant, on lui a ajouté par derrière, comme une queue de comète, une suite de bâtiments qui contiennent des laboratoires, des salles d'examen, un hall pour les réunions solennelles, etc. Du sommet de l'édifice, on saisit d'un coup d'œil le plan de ce « village académique », assis sur un étroit plateau qu'entourent des vallons pittoresques et, plus loin, une ceinture de montagnes. A gauche, sur un sommet, on aperçoit Monticello, la demeure favorite de Jefferson. C'est de là qu'il surveillait la construction de sa chère université, c'est là qu'il rendit le dernier soupir, le 4 juillet 1826, et c'est là que ses restes mortels ont été déposés sous un simple obélisque de marbre qui porte, de par sa volonté expresse, l'inscription suivance : « Ici repose Thomas Jefferson, auteur de la Déclaration d'indépendance des États- Unis et du Statut pour la liberté religieuse, et père de l'Université de Virginie ». Ce sont les

titres auxquels il a tenu par delà la mort ot, sachant la postérité oublieuse, il les a réduits h trois.,.. Homme singulier, plein de contrastes, n'ayant ni la force d'âme, ni la puissance do caractère, ni le prodigieux bon sens de M'ashington, mais remarquable par son activité, sa science et aussi par l'étrange avance qu'il eut sur son temps. Il y a telles idées, telles théories de Jeiîerson qui aujourd'hui seuleinent sont appréciées et comprises; la perspicacité humaine a des bornes et ce n'est pas le raisonnement, mais plutôt une sorte de mystérirnix instinct qui a fait énoncer par cet Américain <lii xvm" siècle quelques-uns des principes du xx^ A Charlottesville, la vie universitaire se coucentre sous les colonnades. Les chambres des étudiants ouvrent dessus et aussi les demoiires des professeurs. Maîtres et élèves se trouvent de la sorte en contact perpétuel ; ajoutez-y cette urbanité du Sud, laquelle n'exclut pas parfois une certaine rudesse, voire un peu do brutalité, et vous comprendrez l'originaliln extrême du décor et des personnages. En arrivant, j'ai demandé mon chemin à un jninc homme qui, la main sur le pommeau di^ sa

280 UNIVERSITÉS TllANSATLANTIQUES.

selle, s'apprêtait à sauter h cheval : Le D"" Venable?... Oh! certainement, il connaît très bien le colonel Venable! C'est son professeur de mathématiques. Il faut aller tout droit, monter un peu, tourner sous les colonnades et c'est la troisième maison.... Derrière, il en venait d'autres, vêtus sans prétentions, montés sur de bons petits chevaux solides et ardents. On voit qu'ils ont la passion du cheval, qu'ils s'en vont seuls par les bois pour goûter l'ivresse des longues courses, du plein air et de la saine fatigue.

On ne m'eût pas dit que M. Venable avait servi dans les armées confédérées que je l'aurais deviné sans peine. Ils ont tous, ces officiers du Sud, un visage et une démarche qui les trahissent. Ils sont calmes, nobles, un peu tristes, très modernes en même temps et très résolus. On dirait que l'ombre du général Lee a passé sur eux et que l'exemple qu'il a donné est constamment devant leurs yeux.

Derrière un repli de terrain se dissimule une jolie chapelle; ce sont les étudiants qui l'ont élevée; ils entretiennent eux-mêmes le chapelain qui en a la charge et les offices y sont célébrés alternativement pour les presbyte-

riens, les épiscopaliens, les méthodistes et les baplistes. Non loin se trouve une grande salit* de lecture avec des journaux et des revues.

L'observatoire s'élève sur une colline, au milieu des arbres. A côté, il y a le champ de fooffjall, très animé à cette heure. Les joueurs se battent avec entrain, mais ils ont, en même temps, une grâce et une aisance dans les mouvements qui rendent le spectacle particulièrement agréable. D'autres jouent au tennis ; d'autres sont assis dans l'herbe à regarder leurs camarades. Ils ont près d'eux de grands chiens qu'ils caressent. Et, sur la route, les cavaliers continuent de défiler; tout le monde se saluo au passage d'un bonjour amical. Et puis le soir arrive, des brumes descendent dans la valléo, l'humidité s'élève, c'est l'heure de rentrer. Promeneurs, cavaliers, grands chiens, jerseys do couleur, tout cela s'achemine vers l'université, dont les lumières s'allument.

L'élément de liberté matérielle et d'indépendance morale que Jefferson introduisit dans les règlements académiques n'y fructifia pas tout d'abord. La jeunesse virginienne, peu habituée à ce régime, en abusa étrangement; il y eut

A Lexington (Virginie), fut établie définitivement en 1803 une université qui devait porteries deux plus beaux noms de T Amérique: celui de Washington et celui du grand vaincu de la guerre de Sécession, Robert Lee. Elle s'appela d'abord Augusta Academy et ne donna qu'un enseignement restreint. En 1776, au lendemain de la Révolution, on changea son titre en celui de Liberty HalL En 1796 George Washington la dota richement et, en reconnaissance de ce don, Liberty Hall devint Washington University. Enfin, le 2 octobre 1865,1e général Lee en fut élu président et il occupa ce poste jusqu'à sa mort, qui arriva cinq ans plus tard. Depuis lors, l'université s'appelle Washington and Lee et elle garde le souvenir de son chef illustre.

Des historiens sympathiques* nous ont raconté son existence noble et droite, les prodiges de son énergie surhumaine, sa religion pure et sereine, son patriotisme ardent et sa volonté toujours maîtresse d*elle-méme. Ils nous l'ont dépeint dans la retraite oii s'écoula son enfance, partageant ses premières années entre son dévouement à sa mère et sa passion pour les exercices du corps; puis, à West Point, cavalier intrépide, travailleur infatigable déjà entouré des marques de respect de ses camarades; puis encore dans la campagne contre le Mexique, exécutant ce merveilleux passage du Pedrigale qui livra Mexico à Tarmée des États-Unis.

La crise approchait; Télcction d'Abraham Lincoln à la présidence fut le signal d'un déchirement qui devait se produire tôt ou tard et dont Tabolition de Tesclavage n'était pas la seule cause, loin de là. La Caroline du Sud, le Texas, le Mississipi, la Floride, bientôt suivis de l'Alabama; de la Géorgie et de la Louisiane, se retirèrent de l'Union et formèrent la ligue des Etats-Confédérés d'Amérique, sous la pré-

1. Voir notamment le beau livre de Mme Boissoiinas, intitulé : Un Vaincu.

sidence de Jefferson Davis. La Virginie restait neutre et Lee, ayant des amis dans les deux camp% sollicité par les uns et par les autres, à cause de sa haute situation et de ses grandes qualités, donna sa démission. Le gouvernement fédéral avait répondu à Tacte de sécession en déclarant qu'il rétablirait T Union à tout prix. Un décret présidentiel ordonna la levée du contingent virginien . C*en était trop. La Virginie se retira de F Union : le pacte fédéral lui en donnait le droit; mais que de maux eussent été évités si cette « merc des États » n'avait point pris parti dans la querelle! Le jour où le sol natal se trouva envahi, le général retira son épée du fourreau et marcha où l'appelait son devoir de Virginien.

Dans cette guerre de quatre années, on sait ce qu'il déploya de vigueur et de talent, à quel point il se montra savant tacticien et puissant organisateur. Mais ce n'est pas à son héroïsme et à sa science militaire que la foule rendit hommage. Il y eut tant de héros dans ces batailles! et la tactique touche peu les masses. Non! en présence de cet homme dont Fintelligcnce était sans éclipses, la volonté sans hési-

tation, la modération sans défaillances et la charité sans bornes, chacun se sentit empoigné. Le soir de la capitulation suprême, épuisé par les privations, la famine et la douleur morale, il traversa les rangs de ses vainqueurs; tous les fronts se découvraient devant lui; el il entra dans Riclimond acclamé comme un trîoiiipliateur. Étrange triomphe : il y avait des lannes dans tous les yeux, Tincendie achevait de dévorer la ville et les habitants élaienl vêtus de deuil !

Quatre mois durant, Tovation continua. On stationnait sous ses fenêtres pour le voir; des adresses lui arrivaient de tous les points de l'Amérique et de l'Europe; sa maison devenait un lieu de pèlerinage; son nom était sur toutes les lèvres. L'Angleterre lui offrait asile et fortune, mais il voulait donner l'exemple et rester à son poste. La tentation d'émigrer n'était ipie trop puissante pour des hommes vainrus et ruinés et tous ses efforts tendaient à les retejijr dans leur patrie. Il puisait une consolalirm h sa douleur dans ce patriotisme à deux Uwi's qui remplit les cœurs américains : la Virginie était battue, mais les États-Unis étaient sauvés!

Il mourut k Tàge de 63 ans, le 12 octobre 1870, entouré jusqu'au bout des témoignages «rîilfection de ses compatriotes, qui se pressèrent iiiilour de son cercueil . Ses élèves Tavaient inloré comme jadis ses soldats; on l'avait vu refuser la pension que la Virginie voulait lui asî^iarer; on Tavait vu signer, le premier, la ib-mande d'amnistie et « il était arrivé à ce poinl de vertu chrétienne qu'on se sentait meilluui- à le voir, à l'entendre, à songer à lui * ».

Page 1