Mme Boissonnas, Un Vaincu
...Et, comme j'y songeais, précîsriiioiiL los journaux m'ont apporté la nouvelle dr la mort de Jefferson Davis, le premier et Tuniffito président des États-Confédérés. Il vivait dans la retraite près de la Nouvelle-Orléans. Empii" sonné à l'issue de la guerre, il eut k suliir un procès que le président Johnston arrt!^ta. Le temps a passé sur ces choses et cette mort ne réveille plus les haines de jadis.... Lincoln» celui que la voix populaire désigna .srjus li' nom de « l'honnête Ahraham », dort son dernier sommeil dans l'illinois, sa patrie; la statut? de Lee s'élève à Lexington; l'Hudson coule devant la tombe du général Grant et Jefferson Du vis repose sur les bords du Mississipi, lâ-ljas, ilans le grand cimetière plein de fleurs et de chants
29B uNiVEnsrrÉs thansatlantiques.
J'oiseauXt à Tonibre des magnolias, des chênes verls et des lauriers! On Vy a conduit hier en grande pompe, au milieu d'un brillant cortège et, pour la dernière fois, Télendard confédéré a paru côte à côte avec le drapeau étoile des Etals deux fois unis!
Quand Washington se composait il Un Capitôle entouré de terrains vagues, il [km-îiI \\\h} MM. les attachés des légations éli-anyeros s'y ennuyaient de tout leur cœur. Unis tel n'est plus le cas. Une société choisie, moins littéraire qu'à Boston, moins financière qu'à, New York, moins américaine qu'à Cliicago, mais reflétant dans sa diversité ces trois caractères, a fait de Washington son quartier général. De jolies maisons se sont «levées, des clubs se sont fondés, des salons sv. sont ouverts. Et, pour rendre la ville digne do ses nouvelles destinées, les édiles ont vérikiblement fait merveille. Il y a de lari^cs [nAtoirs, des rues bien pavées, et à tous les carrefours de jolis monuments entourés de tleurs :
statues de généraux ou de politiques, fontaines élégantes, colonnes commémoratives. On dirait un riche musée dont les collections auraient été éparpillées en vue de quelque fête. Les avenues sont bordées d'arbres. D'immenses drapeaux flottent au sommet des édifices publics. Et, quand le soleil s'en mêle, tout cela a Tair gai, content, heureux d'être au monde. Sur une colline, s'élève le Capitole précédé d'escaliers immenses et dépassant lui-même par ses dimensions tous les Parlements du monde. C'est le dame du Panthéon sur la colonnade du Louvre; un dôme géant sur une colonnade géante, et tout cela est fait de marbre blanc. Les proportions sont telles et le cadre est si beau qu'on est pénétré d'étonnement lorsqu'on atteint le sommet de la terrasse.
D'en bas, rien ne faisait prévoir un spectacle aussi grandiose. Pennsylyania Avenue partant du Capitole atteint la Maison-Blanche, dont on aperçoit au loin les portiques présidentiels; à droite, des collines boisées; en face et à gauche, le Potomac roulant ses flots sablonneux sur lesquels l'obélisque élevé à la mémoire du Père de la Patrie détache ses arêtes d'ar-
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gent. Les espaces intermédiaires sont s^tités de clochers, de squares, de constructions rie toute espèce au travers desquelles se dtviïHi encore le plan primitif, cette gigantts<]ij(' patte d*oie imitée de Versailles et comjiosr^o d'avenues rayonnant autour du Capitole, coiiitno elles rayonnent autour du palais de Louis XIV.
Il y a ici cii ce moment beaucoup de personnages politiques. L'ouverture de la session approche et les députés commencent à arriver. Il y a aussi une conférence internationale maritime dont on parle fort peu parce que le congrès panaméricain Ta complètement éclipsée. Il y a encore un ménage dramatique anglais, M. et Mrs Kendall. Le journal m'apprend chaque malin quelle robe Mrs Kendall portait la veille et, aux réceptions que Ton donne « pour avoir le plaisir de la rencontrer », chacun se met à la fde dans Tespoir d'obtenir un entretien de trois secondes. A Tune de ces réceptions, je vis pour la première fois M. James Blaine, secrétaire d'État, c'est-à-dire premier ministre du gouvernement actuel. Les haines
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et les affections également violentes dont on riionorc selon le parti auquel on appartient attestent sa haute valeur. C'est, en effet, un tacticien redoutable, et la façon dont il a conduit la dernière campagne présidentielle est tout simplement le chef-d'œuvre de Tart électoral. Il ne voulait pas être président, mais il voulait être premier ministre, ambition très compréhensible pour un chef de parti, mais qu'il fait difficilement admettre par ses partisans. M. Blaine alla donc se promener en Italie, les mains dans ses poches, de Tair d'un citoyen qui a renoncé aux pompes et aux œuvres de la popularité ; mais le télégraphe le tint au courant des moindres fluctuations de Topinion et il dirigea de là-bas beaucoup plus librement qu'il ne l'eût fait de son cabinet. Puiâ, le candidat désigné, il revint et assura l'élection par son activité prodigieuse et par son habileté à profiter des moindres fautes de ses adversaires. Toutefois ce serait lui faire peu d'honneur que de voir en lui un simple faiseur de présidents; M. Blaine a des visées plus hautes et plus nobles et sa renommée ira croissant dans l'avenir, même si la mort l'en-
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lève demain à ses fonctions. Il a ouvert la porte et indiqué la voie, juste au moment où son pays s'avisait de chercher une issue; lia ostfuissé une politique à Tinstant précis où ses compatriotes éprouvaient le désir d*en avoir une. Et nos petits-enfants diront : le plan de Itlaine, comme nous disons : le plan de Henri IV. Notez que, dans Fesprit de celui qui les comhine aussi bien que dans le jugement des I ontemporains, ces « plans » ont toujours un tiiractère vague et indéterminé. L'abaissement lie la maison d'Autriche n'apparaissait pas à Henri IV avec autant de netteté qu'il nous apparaît aujourd'hui à travers l'histoire; plus lard on prêtera à Blaine des idées très précises, qui se trouvent sans doute dans son esprit, mais dont le triage n'est pas encore cU'Iievé. Aussi les journaux européens sont-ils il ans l'erreur quand ils annoncent que le congrès panaméricain a échoué. Les projets qui lui ont été soumis étaient des horsd'œuvre; tout au plus servent-ils de jalons pour l'avenir. Le point capital c'était de faire de Washington le centre du continent américain en y réunissant les délégués de
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tous les peuples qui vivent sur ce continenl, c'était de donner à ces délégués une haiil<' idée de la puissance des États-Unis,... A cela est fait. Les congressistes savent par lo menu quelles sont les forces militaires, canimerciales, politiques et intellectuelles de l;i République Impériale; on leur a donné dr*^ leçons de choses; ils sont impressionnas, Blaine n'en voulait pas davantage. Ils peuvent maintenant se disperser. Ce n'est plus à Paris ou à Berlin que leurs gouvernemi^iits prendront des inspirations; c'est à Washington. Ce n'est plus en Angleterre ou vn Allemagne qu'ils enverront leurs étudiants vi demanderont des professeurs; c'est à Yalc^^ à Harvard, à Ann Arbor!... Bref, ce Congics n'a rien fait de ce que la foule en attenthui; mais il a élu l'oncle Sam président ih* l'Amérique.
Un jour, ou discutait devant moi, à Paris, les conséquences européennes de la Révolution française, et Ton était unanime pour constater que les principes d'émancipation populaire avaient fait le tour du globe. « En somme, remarqua Fun d'entre nous, il n'y a I)lus dans le monde civilisé que deux despotes, le czar et Tempereur allemand. — Vous vous trompez, répondit un autre; ils sont quatre : vous oubliez le premier ministre anglais et le président des Etats-Unis. »
Sous sa forme paradoxale la remarque était profondément juste. On ne se fait pas idée chez nous des pouvoirs exorbitants du « Premier », de cet homme qui forme son cabinet à sa guise, Tétend ou le condense comme
bon lui semble, augmente ou diminue les attributions de chacun, n*est obligé ni dr réunir un conseil ni de prendre Tavis An souverain. Dans la pratique, les choses se passent plus courtoisement, mais c'est para gentillesse do sa part. Quant au président tk*s Etats-Unis, sa sphère d'action est des plus vastes. Il a ses vues personnelles, sa politique.... Il est le contraire d'un souverain constitutionnel, car il gouverne et ne rfegru.^ pas. Mais, sans révolution, ministre et présidi nL sont à la merci du peuple, et voilà pourqiuK leur despotisme n'est guère comparable à coliir de Guillaume II ou d'Alexandre.
Le citoyen américain qui veut expédier une caisse de meubles à l'autre bout du pays, ou <|ui désire éclairer sa maison à la lumière élecirique, s'adresse à une compagnie de transports im d'électricité; quand il veut pourvoir au gouvernement de son pays (et ce besoin se manifeste tous les quatre ans), il s'adresse de même à une compagnie qui a ses bureaux, son organisation, ses prospectus et avec laquelle il traite. Des employés bien stylés prennent sa commande et la compagnie s'engage, en retour tin bulletin de vote qu'il mettra dans l'urne, à faire les réparations et les améliorations qu'il a signalées. Il y a actuellement deux grandes < ompagnies de gouvernement : la Républicaine i'I la Démocrate. La Républicaine, plus puis-
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santé, a presque constamment obtenu le monopole depuis vingt ans. Les employés, chefs *lo bureau, etc., s'appellent des politiciens ol on a généralement moins de considérai! <Uï pour eux que pour les employés, chefs <lo bureau, etc., des compagnies de transports ou d'électricité. Aussi, quand on veut faire réloge d'un président, on dit que son « administration » a été aussi bonne que celle d'une compagnie particulière! En France, c'est l'inverse : nous disons qu'une compagnie est organisée aussi bien qu'une administration publique! et c'est un compliment!
Je ne déteste pas cette manière d'entendre le gouvernement; elle a bien ses avantages et elle est très xx* siècle. Je dois avouer, au reste, que les politiciens ne me paraissent pas aussi méprisables qu'on veut bien le dire.
(i'est la passion politique qui les noircit de la sorte. La passion politique est un sport pour les Américains. Ils n'ont pas du tout de raisons de boxer moralement dans leurs journaux et parfois matériellement dans les rues. Vous ne devineriez jamais quelle différence il y a entre leurs républicains et leurs démocrates! Pensez-vous qu'ils ne soient pas d'accord sur la forme du gouvernement, sur la tolérance religieuse, sur les avantages de la démocratie, sur les bienfaits de l'instruction?...
Vous n'y êtes pas! Il s'agit des soieries. Des deux côtés on pense qu'il est bon de les taxer; mais les uns voudraient des droits un peu moins élevés que les autres.... Vous voyez bien qu'il n'y a pas de quoi fouetter un chai, ni même tuer un homme, et que tout cela, c est du sport!
Le patriotisme n'en existe pas moins et ses éclats ont la soudaineté et la violence de la foudre. Quand le président va se promener ou le regarde passer comme on regarde, à Paris, les voitures de Old England ou les tableaux qui vont à TExposition. Ces jours-là, il n'est rien qu'un simple particulier.... Mais quand vient le 4 juillet, quand une cérémonie publique nécessite son apparition, quand il est appelé à représenter le pays, on dirait un autre peu [île et un autre homme. C'est l'ivresse qui les prend, tous, l'ivresse de l'enthousiasme! \\^ acclament, ils sortent d'eux-mêmes, ils soiil fous!... et lui, le petit bourgeois, quelque commun qu'il soit, il se transforme et se transfigure, comme le prêtre à l'autel. L'Amérique, dans ces moments-là, n'a plus qu'une âme el
cette âme va à lui et de lui à Dieu! Parlez-
leur du 4 juillet, aux petits dans les écoles, aux grands dans les universités; cela fait passer une flamme dans leurs yeux. Qui peut dire la force du sentiment qui les fait vibrer quand ils aperçoivent leur drapeau avec ses joyeuses raies rouges et son firmament d'étoiles, ou leur « national bird », Taigle dorée qui semble défier Thumanité.
Est-ce que vous saisissez quelque chose de tout ce que je vous dis là? Je me donne bien du mal pour vous faire comprendre ce pays et sans doute je n'y réussis guère. Mgr Keane, le Recteur de l'université catholique de Washington, me disait en me parlant d'un ouvrage écrit par un de nos compatriotes : « Que voulez-vous qu'un royaliste européen comprenne h notre organisation? J'espère que vous n'êtes pas royaliste, car vous perdriez votre temps à nous analyser. »
On ferait bien des kilomètres autour «Iil globe pour avoir le plaisir de rencontrer M^v Keane; et tous ceux qui le connaissent sont unanimes pour vanter le charme de sa parole et de ses manières. Mais son modernisme \iovterait la terreur dans Tesprit de bien des catholiques d'Europe. Il respecte le passé, il aimtî le présent, il croit à Tavenir; c'est un âag*'. Il respecte le passé parce qu'il est très savanL l'L qu'il sait étudier chaque époque avec I<'h lunettes qui conviennent,... et Dieu sait si un en a changé, de lunettes 1 II aime le présonL parce qu'il constate avec joie le bien qui ^v ïiûl chaque jour autour de lui; il a foi en l'avenir parce qu'il est Américain jusqu'au boul de^
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ongles et que rien ne Teffraye.... Mon Dieu!
la vie actuelle est une chasse à courre. Ceux qui ne savent pas bien monter à cheval pensent constamment qu*ils vont tomber; la vitesse les met mal à Taise et les obstacles les secouent rudement et les déplacent, tandis que les autres, bien solides sur leurs montures et parfaitement rassurés, franchissent ces mêmes obstacles le plus facilement du monde! Les catholiques des États-Unis semblent appartenir à cette dernière catégorie; ce sont de bons cavaliers et ils n'ont peur de rien. On parle beaucoup d'eux en ce moment. Ils viennent de célébrer le centième anniversaire de rétablissement officiel du culte catholique, et de Tinstallation de Tévèque CarroU, qui fut Tami de Washington. Ils étaient 40000 alors; ils sont 10 millions à présent. Les fêtes^ de ce centenaire religieux ont coïncidé avec l'inauguration de Tuniversité de Washington, et une sorte de « concile laïque » s'est réuni à Baltimore pour y discuter diverses questions de presse et de propagande.
L'idée de fonder une grande université catholique en ce pays date de loin. Les con-
ciles nationaux * Tont disculée à plusieurs reprises; celui de 1884 Ta adoptée. Miss Mary Gwendoline Caldwell, dont le grand-père était directeur de théâtre et le père fabricant de gaz à la Nouvelle-Orléans, donna 300 000 dollars (1 500 000 francs), et en peu de temps on put réunir, grâce à d'autres souscriptions, la somme de 4 millions. Une vaste propriété fut acquise et la première pierre fut solennellement posée le 24 mai 1888, en présence du cardinal Gibbons, du président de la République et d'une foule immense. Mgr Spalding, évêque de Peoria, prononça ce jour-là le plus magnifique en même temps que le plus audacieux discours qui se soit jamais échappé des lèvres d*un prêtre catholique. Qu'on me permette d'en citer quelques passages : « Félicitons-nous, s'est écrié l'évêque dans une explosion de patriotisme, félicitons-nous d'avoir prouvé par des faits que le respect des lois est compatible avec la liberté civile et religieuse; qu'un peuple libre peut prospérer et grandir sans souverain et sans guerre; que l'Eglise et l'État peuvent
1. Ces conciles se composent de tous les évoques catho- . liques des États-Unis; il y en a eu trois dans ce siècle.
agir séparément pour le bien public; que le gouvernement de la majorité, quand Jes hommes ont foi en Dieu et en la science, est après tout le gouvernement le plus juste et le plus sage. Cette expérience nous assure la place d'honneur parmi les nations qui aspirent à une vie de plus en plus libre et de plus en plus noble. » Et plus loin, en guise de programme pour l'avenir : « Proposons-nous à présent de préparer Favènement d'une organisation sociale qui assurera à chacun l'abri, la nourriture et le vêtement; conformons-nous à la divine parole : « Israël, tu ne souffriras pas qu'il y « ait au dedans de tes frontières un seul men- « diant, un seul misérable! » Nous avons le droit d'aspirer au moment bienheureux où nul homme ne sera condamné à un travail sans merci et sans résultat; au temps où nulle distinction n'existera plus entre les individus. » Plus loin encore : « La science nous a permis de prolonger les existences, de lutter contre la maladie, do soulager la douleur, de fertiliser la terre, d'illuminer nos villes, d'assainir nos demeures. En même temps elle nous a ouvert les abîmes du firmament et les mystérieux
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détails de la création nous ont été nWélés peu à peu. Nous connaissons Thistoirr dn g'iobej nous avons surpris les secrets <k* civilisations disparues et nos découvertes aug mouton t chaque jour; et tout cela n'est qu'un prOltnJe, la préface d'un âge nouveau. Car [uélondre que nos propres sont seulement niatérielfi, c'est manquer de bonne foi; tout indîqufî lo contraire. D'autres époques ont vu paf^ser de-s figures plus saisissantes que nous ifon vr>yons aujourd'hui, mais jamais le monde iTavait été gouverné avec autant de sagesse et de justice. » Ils sont peu là-bas qui parh^nl comme Mgr Spalding! mais ils sont beaucoii|i qui pensent comme lui.
Le bâtiment qui a été inauguré Taulre jour ne représente qu'un septième de l'université ; il est affecté à la théologie. Les six autres seront construits ultérieurement, pour contenir la faculté des sciences et ses laboratoires, la faculté de médecine, la faculté des lettres, la faculté de droit, la bibliothèque. Les professeurs et directeurs doivent être catholiques, mais les étudiants seront admis sans distinction de culte. Actuellement il n'y a donc qu'une sorte de <( séminaire supérieur », renfermant dix professeurs appartenant à la congrégation de Saint-Sulpice et soixante jeunes prêtres qui viennent là recevoir un complément d'instruction religieuse. L'œuvre universitaire proprement dite n'est pas commencée. La cérémonie
(l'inauguration a eu lieu au milieu A un trvnmi enthousiasme; elle s'est terminée par un banquet, auquel assistaient le président Harrison. M. Blaine et les autres secrétaires d'KlaL ainsi que le vice-président de la Républir[ue el sa femme; de nombreux toasts ont été purlés, par les évèques présents, au chef de TKtïit, au pape, au clergé canadien, à la presse l.„ Tn évêque portant un toast h la prosse! Ou allons-nous!
C'est à quelques jours de là que Mgr Keane m'a montré son université naissante, où les choses et les hommes commençaient à peine à s'installer. La curiosité publique n'étant pas encore satisfaite, les tramways amenaient de Washington de nombreux promeneurs qui erraient librement dans l'édifice. Ils s'arrêtaient dans le vestibule devant un gigantesque portrait de Léon XIII envoyé de Rome, essayaient les rocking-chairs du parloir, pénétraient dans la chapelle, regardaient des ouvriers poser des appareils d'éclairage électrique et s'en retournaient très contents. Et, au milieu d'eux, les élèves en soutane passaient sans baisser les yeux ni joindre les mains. Et Mgr Keane, de sa voix douce et distinguée, me tenait quel-
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que propos horriblement démocratique, mais toujours noble et élevé. Et, vue de là, TEglist* catholique apparaissait sous un jour tout nouveau, pleine de jeunesse et de force,... un grand navire entrant à pleines voiles dans un
océan inconnu
Élèves et professeurs ont chacun une chambro et un cabinet de travail chauffés à Teau chaud(% éclairés à la lumière électrique; les boiseries sont soignées, les peintures, claires; mais il n'y a pas une tenture, rien qui sente le luxp inutile, à moins que les séminaristes de chez nous ne traitent de « luxe inutile » les saUes de bains et la « salle de récréation ». Cette salle de récréation est située tout en haut de Tédifice. Elle contient des billards et un gymnase assez bien équipé : on peut y fumer. En voyant tout cela, j'ai demandé par plaisanterie^ s'il y avait un champ de jeu pour le foot-balt; et il m'a été répondu qu'on en installerait assurément un quand l'université serait complétée, et qu'il pourrait servir aux théologiens commr aux autres étudiants.
Elle m'a tant étonné, cette université catholique de Washington, que j'y suis revenu deux
jours après pour y dîner et passer la journée: de quoi n'avons-nous pas causé à table et quelle indépendance de jugement s'est manifestée au travers des conversations! Chez nous, les élèves de Saint -Sulpice ou d'Issy sont les victimes de la routine la plus incompréhensible: on ne leur permet pas de prendre deux fois d'un plat, on les fait étudier dans des pièces non chauffées, on les force à traîner partout leur pupitre avec eux.... Pourquoi? Parce que la tradition le veut ainsi. Le corps anémié, rintelligence rétrécie, le caractère brisé, ils vont ensuite vivre dans une société qu'ils ne peuvent ni suivre ni comprendre. Ceux-ci, tout au contraire, formés pour la lutte, sont aptes à guider Thu inanité.
Quand j'ai quitté Mgr Keane, il se faisait lard; un petit concert de piano et de violon s'était organisé dans la chambre de l'un des professeurs et les amateurs de musique étaient groupés autour des exécutants. Je suis revenu à pied à travers des bois très sombres; j'ai longé des landes inhabitées, un mur de cimetière; puis les bois ont reparu.... Un tramway électrique a passé tout à coup devant moi,
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glissant sur un fil invisible, ives vile; et ce wagon illuminé, plein de monde, courant Loul seul au milieu de cette solitude noiro, e'étîûL une impression rare, une apparitiiin irieo liérente.... Enfin Washington s'est inoiilri; h un détour du chemin; des milliers dp ItiiiiièreH jaunes, de grands rayons blanchâlres trouldaiit la nuit, et une rumeur lointaine, ineeytiantu el confuse.
Eu face de la Maison-Blanche, Tasile où, quatre ans durant, Télu de la nation goûte les douceurs et subit les lourdes charges du pouvoir, se dresse l'obélisque de 175 mètres élevé à la mémoire de George Washington. Il faut en toucher la base pour se rendre compte de ses dimensions; de loin, il passerait inaperçu n'était Téclat mat des blocs de marbre blanc qui le composent. L'intérieur renferme un large escalier de fep qui tourne autour de la cage de Fascenseur. Pas une fenêtre; au sommet seulement, quelques lucarnes, invisibles d'en bas, permettent d'examiner le paysage. Des lampes électriques éclairent les épaisses murailles où sont incrustées par centaines les pierres commémoratives données par les états, covpora-
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tioiis, associations, régiments, écfjl<.*s, ilt' la République. — California, ifomiffer sUur of the Union brings her golden tribule..,. Virginia ivho gave Washington to lus comifrif gioes th/H granité for lus monument,,,, et ainsi ilo sirih^ avec de longues louanges pour Ir « Vvrn dr* lu Patrie ». Dans cette atmosphère de Lomljoau^ avec ces perspectives étranges d'abîme, les lueurs fantastiques des lampes vl b' lunit releii* tissant des chaînes de Tascenseur. tous ces noms formant une litanie patriotique sont d'un vïïvi grandiose et inoubliable; on se prend u songer que la gloire de George Wasbingtoii est absolument pure; que tout un peuple bénit sa mémoire; que l'univers entier adinirr ses vertus et que rien n'est resté de lui qui ne isoit beau, honnête, juste et enviable....
Je lis, avec un vif intérêt, les journaux qui me donnent des nouvelles de la Révolution brésilienne et je trouve matière à réflexions dans les appréciations qu ils contiennent. Dom Podro est venu aux États-Unis; il y est populaire; on lui sait gré de ses sentiments libéraux et de sa simplicité démocratique; on estime surtout ses goùls scientifiques, son humeur voyageuse, le souci qu'il a d'étendre ses connaissances, le plaisir qu'il éprouve à faire causer les spécialistes. La plupart des journaux lui consacrent chaque matin des articles élogieux qui paraîtraient insultants à quiconque les lirait en Europe. Non pas qu'ils soient empreints de violence à l'égard des institutions monarchique§, ni même qu'ils reflètent un mépris voulu
pour tout ce qui n'est pas la République, niiiis les éloges adressés à la personne de rEmperoiir diminuent singulièrement le prestige de TEmpire. Pour tout le monde ici, c'est un fonctinnnaire révoqué, dismissed from service;\e peuple brésilien ne renouvelle pas son bail, il prend d'autres arrangements et remercie son régisseur, à la fidélité et à l'honnêteté duquel il rend hommage au moment de se séparer de lui. G\^st à merveille et parfaitement dans Tordre. L'acte lui-même est discuté et sévèrement, au point do vue de son opportunité; on émet l'avis que le Brésil va perdre au change et qu'il aurait miras valu attendre la mort de Don Pedro pour opérer la réforme. Car ce n'est pas une Révolution, c'est une réforme. L'Empire n'est pas renversé; il cesse.
Le bureau d'Édncalion, iiisLilué dès J8GT, a pris une extension considérable. Il est, à mon sens, admirablcmeuL organisé et aa grande utililé découle de son extrême siniidicité , Ou y cenlralise tous les rensei^nenienls que Ton peut se procurer sur les écoles, collëges, universités des Etals de T Uni on- On imprime ces documents et on les échange avec l'étranger. Rien ne se fait ni ne se publie au dehors qui ne soit connu de lasorle à Washington, et le directeur de cet important bureau est assurément l'homme qui pi^ui en savoir le plus long sur la pédagogie univ^Tse!h^ Chaque année, on édite un volumineux rapport sur TiMiSi^mble de bi question, des études spéciales, des (( circulaires (rinformations » vi des brochures historiques. Il n'y a pas beaucoup
d'employés pour une si grosse besogne; les sous-chefs sont des dames parlant plusieurs langues et remplissant leurs fonctions avec un zèle et une ponctualité remarquables. Quanti donc nous déciderons-nous à ouvrir aux feninirs rentrée des bureaux, leur domaine naturel?
L'université de Georgetown appartient aux jésuites. Georgetown est un des faubourgs de la capitale et Ton s'y rend en tramway. L'université, à laquelle est annexé un collège d'enseignement secondaire, possède un bel édifice de pierres grises avec façade monumentale, clochers élégants et tour carrée d'où l'on découvre tout le panorama du Potomac. Il y a 400 élèves et pas mal d'internes. Le système est franchement américain, avec quelques restrictions cependant, relatives à la sortie en ville. C'était un jour de pluie; il y avait foule au gymnase et surtout dans les salles de billard du sous-sol, où les plus grands peuvent fumer. Je montai ensuite à leurs chambres, que je trouvai commodes et suffisamment spacieuses, encombrées
néanmoins de bibelots et d'accessoires .sportifs- Les plus jeunes habitent des dortoirs. Il y a, bien entendu, des debating socielies et un journal édité chaque mois. ... Le lendemain soir, j'étais chez des amis, lorsqu'on annonça un père jésuite qui venait leur demander un renseignement. Il portait le costume de clergynian, pantalon noir et redingote à collet droit. Il s'assit, prit du thé et causa le plus siiiiplcment du monde sur toute sorte de sujets.
A Baltimore, dans Tliarlos slreet, une luaisun d'assez modeste apparence,-.* un pelit nègre m'a ouvert la [nirle (4 j'alteiuls le cardînaL Le voici, avec un livre sous le liras; il m'emmène dans son salon; lui aussi, cause le plus simplement du monJe. Il n'y a ni Eminence, ni Monseigneur, ni bague u baiser, ni bénédiction, et je pense aux évêques d'Irlande devant lesquels on se met à genoux, fût-ce dans la poussière du chemin. Ils sont pourtant bien inférieurs, dans l'écliellc des valeurs humaines, k ce grand fardinal que les habitants de Baltimore saluent quand il passe et que le pays tout entier véuère. Sous la soutane liserée de ronge, le citoyen américain reparaît avec sa ftère admiration pour
la forme républicaine, son culte pour h li:
Père de la Patrie » et son sentiment é^alitaire.... Il s'en va lui-même me chercher à l'étage supérieur des brochures qu'il vimL rne faire lire et, quand je prends congé, il me reconduit jusqu'à sa porte sans appr^ur le petit nègre et nous échangeons une poignée de main. Cette absence complète ilts décorum choquerait peut-être à rarche\CeIn* de Paris, mais ici elle est dans Tordre.... Le cardinal m'a dit en riant qu'il remerciait Diou de ne pas avoir une sentinelle à sa porte!
Le Congrès est ouvert chaque jour par des prières ; les députés élisent leur chapelain et par conséquent le chapelain est toujours protestant, puisque la religion protestante est celle de la majorité. Mais, dans les législatures d'Etats, il n'est pas rare que Ton s'adresse alternativement aux représentants des différents cultes pour les prier d'ouvrir les séances. Le prêtre catholique le fait pendant une semaine; puis c'est le tour du ministre presbytérien, du baptiste, etc. Les écoles sont indépendantes en nom, mais on y lit la Bible; les universités se disent unsectarian^ mais on prend bien soin d'indiquer dans les prospectus qu'elles sont basées sur le sentiment chrétien. En un mot, la constitution des États- Unis comprend un article supplémentaire sous-entendu et qui est ainsi conçu : La religion chrétienne est la religion de l'Etat.
L'université JohnsHopkins à Baltimore porte le nom de son fondateur, un riche négociant qui Ta dotée de plus de 15 millions de francs. Toutefois, les actions de la compagnie de chemins de fer « Baltimore et Ohio » ayant cessé de rapporter, Tuniversilé se trouva en 1888 dans une situation qui eût été fâcheuse partout ailleurs qu'en Amérique. Mais, dès que cette situation fut connue, un « fonds de réserve » de 543 500 francs se trouva constitué en quelques jours. Cela servit même de réclame à rétablissement et d'autres libéralités lui furent faites. Un don de 100 000 francs vint accroître le capital de la Y. M. C. A. fondée par les étudiants. Un habitant de Philadelphie envoya 500 dollars pour acheter de nouveaux appareils d'électricité.... M. Hopkins n'avait pas pris une part aussi active que M. Cornell
à Torganisation de son université. Il s'en était remis aux membres du conseil institué par lui, et ceux-ci n'ont voulu ni édifices majestueux, ni vastes jardins, ni belles pelouses. (( L'argent, dit M. Buisson dans son Rapport sur ^exposition d'instruction publique de la Nouvelle-Orléans (1885), n'a été prodigué que pour donner h renseignement un éclat incomparable, pour appeler de tous pays les spécialistes les plus compétents, pour munir les laboratoires do l'outillage le plus parfait et les bibliothèques de tous les trésors scientifiques et littéraires. On a adopté le système des séminaires allemands, c'est-à-dire des [)etits groupes d'étudiants avancés, travaillant d'une façon méthodique sous la constante tutelle d'hommes éminents. Maîtres et étudiants ont organisé des espèces de sociétés savantes spéciales pour la philologie, la métaphysique, les sciences proprement dites et les sciences politiques et sociales. On attend beaucoup de ce commerce intime et quotidien d'érudition. » Dans une semblable université, la préparation aux examens ordinaires occupe nécessairement le second rang; ce qu'on cher-
che, ce sont les intelligences d'élite pour le.s aider dans leur développement. Les publications périodiques, au nombre de huit, onL autorité en Europe, où déjà la Johns Hopkiiis jouit d'une grande réputation.
Son « département de la culture physique »
est entre les mains d'un homme fort intelligent et chercheur, le D"" Hartwell; mais la conversation que j'ai eue avec lui m'a montré que son influence ne serait pas moins néfastr pour son pays que celle du D' Sargent. Les règlements de l'université font passer devant lui tous les jeunes gens qui sont inscrits sur les registres. Il les inspecte comme un mécanicien inspecterait une machine qu'on vieul de livrer : il y a des pièces h refaire; les pistons jouent inégalement; le maximum de travail n'est pas atteint....
C'était hier le Thanksgiving Day, « le jour d'actions de grâces ». Le président de la République , dans son message j invite les représentants de tous les cultes à s'unir pour remercier Dieu des bienfaits qu'il a accordés aux hommes au cours de Tannée qui s'achève.
Le gouverneur, dans chaque Etat, publie également une proclamation; il n'est pas jusqu'au chef de la tribu des Cheroquees qui, rappelant à son peuple le culte que leurs ancêtres rendaient à la nature, ne les convie, maintenant qu'ils sont chrétiens, à honorer en cette occasion le « seul vrai Dieu ». Le Thanksgiving est une institution puritaine; les puritains ne voulaient rien conserver des coutumes anglaises et ils transportèrent Noël et sa dinde
à une autre date. Depuis, Noël a reparu, mais le Thanksgiving turkey est resté par excellence le plat qu'on mange en famille, pour célébrer la fête du foyer.
J'ai passé cette journée à New York, venant de Philadelphie, allant à Boston. L'animation était grande dans les rues ; des mails couverts de draperies bleues ou jaunes conduisaient au Berkeley Oval des spectateurs enthousiastes par avance. C'était le match de. football entre Princeton et Yale et on dit que 300 000 personnes y ont assisté. Princeton a remporté une victoire brillante. Le soir, quand je suis entré dans la salle à manger de l'hôtel Victoria, j'ai aperçu des fleurs, des habits noirs, des toilettes blanches; on m'a présenté une rose pour ma boutonnière et un menu interminable. Le Thanksgiving turkey m'a paru excellent parce que j'ai pensé que tous les déshérités en avaient aussi leur part. Pas une association qui n'ait pensé à eux; les prisonniers, les boys qui vendent les journaux dans les rues, les fous, les estropiés des hôpitaux et les pauvres qui cachent leur misère dans un taudis qu'une charité discrète sait
334 UNJVEHSITÉ3 TRANSATLANTIQUES,
vite découvrir,.., tous ont été joyeux. La Y. M. C. A. a conWé les jeunes gens qai sp trouvaient sans famille et elle a quêté pour subvenir aux frais du repas..,. Générosité de luxe, direz- vous, mais générosité délicate, luiliile et tendre dont TAngleterre et les États- Unis possèdent malheureusement le monopole!
Le livre s'appelle Lookin(j Backward ; yi Tai acheté à Savannali, pour le lire en chemin (le fer, et j'avoue que cette lecture m'a profondément troublé. Le coilgrès s'est tenu a Boston et il n'en est rien sorti de génial, ainsi (ju'il est d'usage pour tous les congrès. Quant au bateau, il est armé de quatre avirons et présente celte particularité qu'il reste immobile quand on rame. On peut le voir h l'université de Yale.
M. Edward Bellamy ne s'est pas donné beaucoup de mal pour transporter son héros, né en 1857, au milieu de Fan 2000. Il Ta tout simplement endormi. Il est vrai que les circonstances qui ont rendu possible ce long sommeil sont ingénieusement combinées. Le liéros a trente ans : c'est un névrosé, un morphinomane, un décadent; pour calmer l'agitation de ses nuits, un magnétiseur habile vient, deux soirs par semaine, lui faire des passes qui le plongent dans une mort artificielle; et son fidèle serviteur le réveille ensuite au moyen d'un breuvage spécial. Il habite une vieille maison que ses parents lui ont laissée; comme elle est située dans un quartier populeux de Boston, le jeune homme a voulu se protéger contre les bruits de la rue :
il s'est fait construire une chambre souterraine qui risole du monde; une porte à secret y donne entrée, et cet élégant tombeau plaît à sa pauvre imagination d'être usé et nerveux.
On est en 1887; une émeute est menaçante; des grèves ont éclaté.... Oh! cette dernière soirée chez les parents de sa fiancée, comme l'auteur Ta bien décrite ! comme il a pris sur le vif ces conversations de gens riches et repus, sans pitié pour les souffrances ouvrières; et le charme du récit est doublé parce qu'on sent un grand mystère qui approche, quelque chose d'imprévu et de grandiose !
La chambre souterraine est découverte au bout de 113 ans; l'émeute, sans doute, a éclaté; le serviteur qui connaissait les secrets de ce bizarre logis a disparu; la maison a brûlé; un jardin a été établi; des arbres ont poussé et, sous ces arbres, repose dans son extraordinaire léthargie celui qu'un hasard va rappeler à l'existence. Le voici qui ouvre les yeux, tandis qu'un rayon de lumière pénètre jusqu'à lui par la brèche faite à la voûte de son sépulcre. On l'emporte, on le soigne, on le ranime, et, maintenant, il veut savoir où il
3iO UNIVERSITÉS TRANSATLANTIQUES.
est et pourquoi il est là.... Avec mille précautions, on le lui dit et il s'irrite de ce qu'il appelle une plaisanterie de mauvais goût.
Son irritation devient telle que, pour le convaincre, il faut l'aider à gravir Tescalier jusqu'à la terrasse qui forme le toit de la maison. Son regard avide saisit aussitôt un paysage familier. Oui, cet horizon de mer, ces terres échancrées, cette rade et ces îles, c'est bien Boston! Mais quelle est cette cité inconnue et superbe qui aligne ses avenues, ses monuments aux proportions étranges, où tout respire le bonheur et Taisance, où Ton sent, dès le premier coup d'œil, une société puissante, assise sur des bases nouvelles!... L'auteur a mis dans ce tableau de féerie tout ce que sa passion humanitaire a pu lui inspirer de plus ardent, car il n'est pas seulement romancier, il est aussi socialiste militant,... et il fait embrasser à son héros, du haut de cette terrasse, à l'aurore du xxf siècle, ce que le socialisme a fait du monde!
Ensuite, il entre dans le détail de l'organisation; il passe tout en revue, et cette partie de son livre est fastidieuse et puérile. Au siècle
(lemier, une œuvre analogue avait été tentée; on avait dépeint Paris en Van SOOO et la société française régénérée par Jean-Jacques Rousseau et ses disciples. Quand nous relisons ces lignes à présent, elles nous font sourire, et ainsi en sera-t-il de toutes les œuvres où l'avenir est prophétisé minutieusement. M. Bellamy aurait agi plus habilement en gardant dans Tombre les raille détails de la vie de chaque jour et en laissant au lecteur le soin de satisfaire par l'imagination sa propre curiosité. Mais, sans parler des pages gracieuses dans lesquelles se noue une intrigue d'amour aussi fraîche qu'originale, il y a dans Looking Backward deux chapitres de la plus haute valeur : dans l'un, l'échappé du xix" siècle essaye de faire comprendre à ses nouveaux contemporains les idées des hommes parmi lesquels il a d'abord vécu; l'autre contient l'indication esquissée, presque sous-entendue, des causes qui ont amené la révolution, des circonstances qui l'ont facilitée et des idées qui ont servi de trait d'union entre deux âges si dissemblables. Il parait qu'en l'an 2000 il y aura encore des voitures, car c'est sous la forme d'un coach
lourdement chargé et gravissant avec peine une côte interminable que le xix® siècle se trouve représenté. Tranquillement assis, gais, heureux, contents, les voyageurs d'en haut se laissent émouvoir de temps à autre par les souffrances de leurs frères qui les traînent; ils leur envoient des paroles sympathiques et les encouragent à tirer fort et à se montrer énergiques. Ils discourent aussi entre eux sur les injustices du sort et ses choquantes inégalités; mais ils ont la conviction qu'elles ont toujours existé et qu'il est absolument inutile de chercher à y porter remède. Parfois, un de ceux qui se laissent traîner tombe de sa place, et aussitôt il est saisi, harnaché et on le force de prendre part au dur labeur, tandis qu'un de ceux qui traînaient parvient à escalader le coach et à gagner un de ces sièges tant convoités.... En bas comme en haut, on croit à la fatale destinée qui condamne les deux tiers des hommes à traîner le troisième tiers. Pourtant il y a dos révoltes fréquentes, mais partielles; des coups de fouet et des morceaux de sucre en ont raison et ceux d'en haut témoignent leur mauvaise humeur et apostrophent ceux d'en
bas en leur conseillant d'être plus raisonnables, d'accepter franchement leur métier et d'être reconnaissants de ce qu'on fait pour eux!
Hélas! tout cela est vrai, on ne peut le nier! M. Bellamy a eu le talent de ne mettre dans son récit ni aigreur ni amertume. Pas de dissertations philosophiques, pas de récriminations haineuses, pas de comparaisons maladroites. Toutes ces choses sont racontées comme si un siècle entier avait réellement passé sur elles; on dirait que déjà elles appartiennent à l'histoire et qu'elles caractérisent notre époque, tout aussi bien que le droit divin ou le contrat féodal caractérisent les époques précédentes. Et autour de ce récit simple, ingénieux, on devine des auditeurs captivés, émus, ayant besoin de réfléchir pour comprendre un monde si différent du leur; on devine des historiens fiers de constater qu'ils ont bien saisi et analysé dans leurs écrits ce monde disparu; on devine surtout une joie intense de ne plus vivre eu ces jours sombres, au milieu de cette civilisation incomplète, dans cette atmosphère d'injustice sociale!
De toutes les institutions alors existantes,
laquelle a survécu?... Je vous le donne en niille, et c'est là qu'à mon sens M. Bellamy a fait preuve d'un esprit véritablement profond et perspicace. L'institution qui a survécu, c'est le service obligatoire. Nous ignorons, il est vrai, comment, de la vieille Europe, ce tout-puissant militarisme est arrivé sur le continent américain; mais nous l'y trouvons installé et l'auteur nous fait connaître que le principe en est admis sur toute la surface du globe. Ce n'est plus le service militaire, c'est le service industriel^ mais la hiérarchie et la discipline sont restées. Tout jeune homme doit être ouvrier pendant trois ans comme, de nos jours, il doit être soldat; la présidence de la République est dans son sac d'ouvrier comme le maréchalat était dans sa giberne de soldat. A la lueur de ces faits, on reconstitue le passé : d'une part les conflits du travail, les grèves, les rébellions, de l'autre ces masses guerrières, produit d'eff'orts insensés, que leur puissance même immobilise dans une paix fiévreuse et incertaine; et alors, l'ouvrier-soldat engendrant peu à pou le soldat -ouvrier, les richesses nationales confiées à sa garde et exploitées par
lui pour le bénéfice de la communauté, Tindividualisme s'écroulant sous les coups populaires et le rêve socialiste se réalisant sur ses ruines. Les patries n'ont point disparu; le patriotisme, au contraire, est plus vibrant que jamais. Au reste, M. Bellamy n'épargne rien pour faire, de Tâge qu'il décrit, le véritable âge d'or. Est-il besoin d'ajouter que son livre déborde d'utopies et fourmille d'invraisemblances? que c'est d'ailleurs un simple roman et non une prophétie? Mais les 200 000 exemplaires qui onl été vendus en quelques mois prouvent surabondamment l'effet produit.... Et puis cela donne à réfléchir; un réseau de tendances socialistes qui nous environne apparaît soudain. On entrevoit comme dans un éclair Icf.
conséquences du militarisme actuel, qui esi évidemment un contrat signé avec le socialisme. Enlin ceux de ma génération, cela est certain, trouvent au fond de leurs cœurs une sorte d'écho pour ces souffrances de l'humanité dont on a fait si bon marché jusqu'ici. Ce qui choquait leurs pères ne les choque plus et ils ont, en revanche, des enthousiasmes, des pitiés et des passions que conx-ci n'ont pas connus.
Quand je suis entré dans la grande salle de rinsliiut technologique de Boston, où devait se tenir un congrès relatif à l'éducation physique, j'ai été frappé de la prépondérance de Télément féminin dans Tauditoire. Que de chapeaux !
se fût écrié M. Prud'homme ; que de plumes, que de fleurs!... et peut-être il eût ajouté de confiance et par galanterie : que de jolis visages! A vrai dire, tous les visages étaient loin d'être jolis; il y en avait de très vieux et de très fanés, et je ne m'explique pas encore bien pour quel motif et par quel secret intérêt ils se trouvaient rassemblés en ce lieu.
Près de 500 personnes étaient présentes quand le D' Harris, le très aimable et intelligent directeur du bureau d'Éducation, ouvrit la première séance. Il souhaita la bienvenue aux
orateurs inscrits et annonça que, pendant la courte durée du congrès, il y aurait deux séances par jour, une le matin et une Taprès-midi. Ce matin-là, nous entendîmes le D*" Hartwell, de la Jobns Hopkins, qui parla médecine, et le chef du New York Turnv&i'ein, qui fit un éloge pompeux du système allemand. Après quoi, trente enfants appartenant au Turnverein de Boston se livrèrent sur l'estrade à des contorsions rythmées. L'après-midi, un Suédois développa les théories qui ont cours à Stockholm et ensuite il présenta ses élèves, jeunes et vieilles filles, qui pirouettèrent, arrondirent les bras, s'accroupirent, se balancèrent, remuèrent leurs cils et leurs narines au commandement. Et cela continua de la sorte aux séances suivantes; on ne sortit guère de la médecine et du germanisme; personne ne s'avisa de songer aux jeux et au plein air; je fus seul à en parler et je crois bien que le D' Harris fut seul à partager mes idées.
Chaque fois que l'ordre du jour se trouvait épuisé, on faisait appel aux spécialistes épars dans l'assemblée. Ils montaient sur l'estrade, et très simplement, sans embarras, faisaient
leur petit boniment, racontant leurs expériences et les résultats de leurs investigations. A plusieurs reprises, le président interpella des docteurs, les invitant à parler; et Ton vit se lever d*aimables jeunes personnes, et Ton entendit mille détails scientifiques et techniques;... la chanson allemande revenait périodiquement comme un refrain,... et je me demandais ce qui est le plus cancéreux de la philosophie, de la pédagogie ou de la politique dos Allemands modernes. L'une brise les Ames, l'autre brise les caractères, la troisième brise les États : cela se vaut. Un brave monsieur a demandé une fois la parole de sa place et a « délivré » un speech acariâtre, dans lequel il a déclaré que tous les parents allemands étaient obligés de faire faire de la gymnastique à leurs enfants, depuis le souverain jusqu'à l'ouvrier, et qu'il voudrait voir les mêmes lois établies à Boston, mais que, vraisemblablement, un pouvoir dictatorial peut seul faire de si bonnes choses. Quoiqu'un lui a répondu que les Américains n'aiment guère qu'on leur parle d'une manière dictatoriale!
Le dernier soir, il y a ou grande réception à
l'hôtel Brunswick. J'y ai retrouvé tous les orateurs : les jeunes doctoresses, le monsieur acariâtre, les directeurs de gymnase, le professeur suédois avec sa redingote irréprochable et son accent aigu, et la foule des dames qui emplissaient Tamphi théâtre. Dans les fêtes qui terminent un congrès littéraire, on parle généralement politique et les médecins, après leurs séances et leurs discussions, causent boulevards et pièces nouvelles. Mais ces futilités n'étaient pas de mise ici. Dans tous les groupes, il était question de Tintérieur du corps humain; on entendait de tous côtés les mots : système allemand, système suédois.... Je pris à part un personnage de grande réputation qui avait péroré sur le « système français » en termes aussi précis qu'erronés. « Y-a-t-il longtemps, monsieur, lui dis-je, que vous êtes venu en France? — Je n'y ai jamais été, monsieur, m'a-t-il répondu.... Je ne connais de l'Europe que l'Allemagne, où j'ai achevé mes études. » Le lendemain, au club, en ouvrant un journal, je trouvai un long article bien pensé et bien écrit, intitulé : Antigermanisme.... Ce n'est pas trop tôt.
Le bateau qui n'avance pas se trouve dans une piscine de F université de Yale, à New Uaven (Connecticut). Encore une université à avaler, cher lecteur, c'est la dernière. Je le fais grâce de celle de Philadelphie et de plusieurs autres encore que j'ai visitées, chemin faisant, mais tu ne peux vraiment te dispenser de donner un coup d'œil à celle-ci, à cause de son ancienneté et de son importance. Elle possède, comme ses sœurs, des sociétés secrètes, des clubs de toute sorte, des associations athlétiques, des facultés diverses. Elle est plus américaine qu'Harvard, moins démocratique que Cornell, un peu rough comme Princeton, qui lui ressemble, d'ailleurs, par plus d'un trait. Si tu consultes The Yale Banner^ publiée
UN LIVRE, UN CONOnÊS ET UN BATEAU. 351
par les étudiants et illustrée par eux de charmants croquis, Tédition de 1889 t'apprendra que 140 jeunes gens étudient la théologie, 107 le droit, 47 la médecine, 737 les lettres, 343 les sciences, 39 les beaux-arts... total : 1 413. Tu sauras, en outre, qu'en ce moment le Conncticut y compte 490 représentants et les autres Etats 887; qu'il y a 8 Canadiens, 7 Anglais, 3 Turcs, 5 Hawaïens, 12 Japonais et 1 Français; qu'enfin le coUëge fut fondé en 1701 et définitivement établi en 1717 à New Havcn.
New Haven est maintenant une ville importante; mais elle se gouverne encore d'après le vieux mode de consultation directe usité jadis dans la Nouvelle-Angleterre. Les citoyens se réunissent un jour quelconque dans une grande salle ; chacun entre, sort, fait ses observations et ses critiques; on vote à mains levées.... En fait, les habitants, satisfaits de leur municipalité, lui laissent la bride sur le cou. Quand j'ai pénétré dans le lieu où se tenait l'assemblée, on lui lisait un budget considérable où les dollars défilaient par milliers ; 1 50 à 200 personnes, tout au plus, prêtaient une oreille distraite h cette lecture et votaient ensuite de la meilleure
grâce;... et néanmoins, on sent que ces mœurs patriarcales sont à la veille de disparaître, qu'il suffit pour cela que quelqu'un se lève et en signale le danger.... Si celte assemblée n'est pas la dernière, c'est du moins Tavant-dernière; mais comme elle m'a bien fait comprendre le rang occupé dans les préoccupations des Américains par les choses gouvernementales ! Encore une fois, lorsqu'ils se passionnent pour une élection, c'est la lutte, le pari, le sport qu'ils cherchent; en dehors de ces excitations factices, ils disent à leurs gouvernants : « Laissez-nous la paix, ne gênez pas nos mouvements et faites tout ce que vous voudrez ».
New Haven est coupé par de grandes avenues très ombreuses en été, majestueuses encore en hiver, avec les grandes masses des vieux arbres dépouillés. La voiture de Taimable professeur H. Farnum circule dans ces avenues d'un bout de la ville à l'autre, parce qu'il s'agit de me faire voir beaucoup de choses en très peu de temps : le champ de jeu, désert, avec ses tribunes vides et les « buts » du foot-ball dressés comme pour un supplice de païen; le boal'house, fermé jusqu'au printemps, mais
peuplé d'innombrables bateaux qui dorment, renversés, sur les portants; la bibliothèque, les laboratoires, quelques chambres d'étudiants, la Y. M. C. A. et enfin le gymnase, avec le soussol où se trouve le fameux bateau qui n'avance pas.
Je n'ai peut-être pas été aussi surpris en le voyant que les journaux de la localité ont bien voulu le dire le lendemain; un tank n'est pas une chose absolument inconnue en Europe ; il en existe en Allemagne, peut-être aussi en Angleterre; notre climat, d'ailleurs, nous donne la possibilité de ramer presque sans interruption d'un bout de l'année à l'autre; mais les Américains du Nord n'ont pas le même bonheur et je m'étonne que, dans la plupart de leurs grandes universités, on n'ait pas suivi l'exemple de Yale. Imaginez une piscine, ayant 15 mètres de long, 9 de large et 60 centimètres en profondeur. Une fausse embarcation est fixée au milieu de la piscine, ses deux extrémités s'appuyant aux murs qui en limitent la longueur. Des sièges à coulisses y sont installés exactement comme dans une embarcation
ordinaire. Quatre rameurs de pointe s'y instal-
lent; leurs avirons, un peu courts, vont chercher l'eau par-dessus une cloison qui s'élève de quelques centimètres au-dessus du niveau liquide, de chaque côté du bateau, et qui est moins longue que la piscine. C'est autour de ces cloisons que Teau circule, car, le bateau ne remuant pas, c'est Teau qui doit se déplacer. Chaque coup d'aviron précipite sa marche : elle atteint la muraille du fond, passe entre la muraille et la cloison, revient le long du bateau et ressort à Tautre bout, où, de nouveau, les pelles d'aviron la chassent dans le même sens '. Dans le demi -jour d'un après-midi de décembre, avec, çà et là, des becs de gaz qui éclairent les recoins les plus sombres, cette piscine en sous-sol présente Taspect le plus bizarre. Sur les berges (?) Fentraîneur se promène; son regard perçant épie les moindres fautes des quatre jeunes gens vêtus de jerseys sans manches qui rament sous ses yeux. Des éclaboussures jaillissent de tous côtés et, derrière une cloison, on entend de Teau qui tombe
1. Pour me rendre compte du degré de clarté de mon explication, je viens de la lire à un de mes amis qui n'y a rien compris du tout : mais je désespère de la rendre plus claire.
très fort; ce sont les douches sous lesquelles passent en ce moment les rameurs précédents.
Le gymnase de Yale n'est pas en rapport aA'ec l'importance de l'université ni avec les superbes édifices dont elle s'entoure depuis plusieurs années. Les anciens élèves, auxquels on s'est adressé pour le reconstruire, ont donné aussitôt 200 000 dollars (1 million de francs) et M. Gandolfo, architecte, m'a montré les plans qu'il vient de soumettre aux administrateurs. Le gymnase projeté aura quatre étages et un sous-sol, et la distribution en est combinée de la manière la plus ingénieuse. Il contiendra un escalier monumental, un salon de réception, une « salle des trophées », trois piscines et un hall immense occupant tout le sommet du bâtiment. Là seront installés les appareils de gymnastique. L'une des trois piscines sera consacrée à la natation, les deux autres au rowing; une embarcation de quatre raipeurs et une de huit y trouveront place. Il y aura de nombreux vestiaires à tous les étages. Il y aura aussi, hélas ! un cabinet pour le « directeur du gymnase », et j'ai pu me convaincre qu'il aurait toute la place nécessaire pour y installer son agence d'élevage.
Quand vous en serez là, messieurs de l'université de Yale, ne choisissez pas un savant docteur passionné d'anthropométrie, coureur d'expériences, chercheur de nouveautés et qui dissimulera, sous des dehors magnifiquement scientifiques, la profonde inanité de son système. Choisissez plutôt un homme comme le professeur Goldie du New York Athletic Club^ qui connaisse et aime les exercices physiques. En hiver, chaque samedi matin, les membres du club lui envoient leurs enfants. Au début, il leur fit faire des mouvements d'ensemble, mais ne tarda pas à s'apercevoir de l'ennui qu'il leur causait. Il appela le plus âgé et lui demanda pourquoi la gymnastique Tennuyait. « Parce que, répondit le boy, nous avons classe cinq
jours par semaine et que ce n'est pas amusant d'avoir encore classe le sixième. » Eclairé par cette parole, le professeur Goldie estime maintenant que les mouvements d'ensemble peuvent être bons pour les très jeunes enfants, à condition d'en faire peu et de les varier souvent. Mais au delà de douze ans, il faut quelque chose de plus. Il les laisse libres, ses élèves, les aide et les conseille au besoin dans leurs ambitions, leurs désirs, leurs audaces naissantes et cette surveillance inlelligente vaut mieux que tous les enseignements . Quant aux membres du club, ils le trouvent toujours à son poste lorsqu'ils ont à le consulter. Mais ils n'ont pas besoin d'un certificat signé pour monter en bateau, et on ne leur indique pas sur un petit livre les exercices qu'ils doivent faire et le nombre de minutes qu'ils doivent y consacrer par jour. Qu'il en soit de même pour les grands jeunes gens des universités et que Yale et Princeton, qui ont échappé jusqu'ici à ces folles réglementations, ne concèdent point à des « directeurs de gymnase » le droit de détruire tous les bons effets que l'athlétisme est susceptible de produire.
Les malles, déjà!... Ces derniers jours passés à New York ont été agréablement semés de promenades, de dîners, de parties de théâtre; avec Thiver, la vie mondaine a repris : il y a de grands banquets et de petits dîners fins chez Delmonico ; de belles voitures circulent dans Fifth Avenue; les clubs se remplissent; on organise des ventes de charité ; les expositions commencent et les jeunes filles ont déjà trouvé moyen de danser deux ou trois fois. A neuf heures du soir, la veille du départ, c'est, chez moi, un inexprimable désordre : dans les caisses béantes s'engouffrent les livres, les brochures universitaires, les prospectus d'écoles; des étoffes de soie de la Nouvelle Orléans, qui semblent contenir toute la magie du Sud dans leurs replis
chatoyants, des collections de photographies et des journaux, et des bibelots, et encore des livres. Pêle-mêle avec ces objets matériels, j'emballe tout le stock immatériel des surprises, des émotions, des sensations éprouvées. Ce sera plaisant ce déballage, de Tautre côté de TOcéan, avec tout un monde d'idées neuves, un horizon reculé, et des souvenirs à éplucjier bien lentement.... Sur la table, il y a des cartes de visite, des lettres d'adieu, un portrait du général Sherman, que j'ai vu tantôt chez lui et que j'ai trouvé grand, simple, franc et bon comme j'avais envie de le trouver. Je ne veux rien jeter : cela rendra l'impression plus vive et plus agréable quand je répandrai ces niaiseries sur la table de « chez moi », là-bas....
A Son Excellence Monsieur le Ministre de Vlnstruction puljliqtù\
Paris, !•' mars 1890.
Monsieur le Ministre,
Par un arrêté en date du 17 juillet 1881*, vous m'avez fait Thonneur de me confier umi mission aux États-Unis et au Canada à Teffei d'y visiter les universités et les collèges, t\i d'y étudier Torganisation et le fonctionnement des associations athlétiques fondées par les jeunes gens de ces deux pays.
Les renseignements que j'ai recueillis et les observations que j'ai faites, au cours de mou voyage, me suggèrent quelques réflexions qut' je désire vous soumettre. Ce sera la conclusion de cet étrange rapport qui ne se compose que de pièces justificatives et dont le style fantaisiste contraste avec riiabituelle
364 UiNIVERSITÉS TRANSATLANTIQUES.
gravité des documents pédagogiques. J'ai pensé que mes croquis y gagneraient en fidélité et que je pourrais donner, de la sorte, une impression plus nette et plus vivante de ces universités transatlantiques , vers lesquelles nous avons si peu tourné nos regards, nous autres Européens; elles sont pourtant bien dignes de fixer l'attention. C'est autour d'elles, c'est dans leur sein même, que les Américains, non moins avides de science que de richesse, nous préparent des rivaux pour l'avenir; leurs efîorts ne sont pas toujours bien combinés :
dans leur ardeur, ils mélangent le blé avec l'ivraie, mais la persévérance et le travail viennent à bout de toutes les difficultés, et leurs progrès doivent être pour nous le motif d'une féconde émulation.
Au moment où se manifeste, en France, avec une telle vigueur, la préoccupation de donner à Téducation physique la place importante qu'elle comporte, il était intéressant du jeter les yeux sur un pays où les deux systèmes d'éducation physique les plus opposés se trouvent en présence : jeux libres venus d'Angleterre; gymnastique scientifique venue d'Allemagne. J'ai suffisamment insisté, dans les pages qui précèdent, sur le caractère dr Tune et de l'autre méthode, pour n'y point revenir. Toutefois, il importe de remarqiiej' que les jeux libres, par le fait même que h\ liberté préside à leur organisation, s'accommodent du voisinage de la gymnastique; il y a des gymnases en Angleterre et les élèves
:î68 UNIVERSITÉS TRANSATLANTIQUES.
tisiîie pour produire des volontés fermes et (les cœurs droits en même temps que des corps robustes; c'est lui qui, par la liberté et la hiérarchie du mérite, a su préparer les enfants au rôle de citoyens d'un pays libre ; c'est encore lui qui a groupé les maîtres autour de sa personne et en a fait ses collaborateurs; c'est lui qui a poursuivi le mensonge, qui a proclamé la nécessité de faire avant tout des hommes honnêtes; c'est lui qui a dit : « L'éducation est une partie d'échecs ».
La liberté, dans ces écoles nouvelles, est .sagement réglée, comme dans les écoles d'Angleterre; elle est au contraire excessive dans la plupart des universités; mais cet excès d'indépendance ne produit pas de mauvais n*sultats; il n'est pas jusqu'aux jésuites qui ne se félicitent de cet élat^e choses; et rien ne prouve mieux que la liberté est féconde pwmi les enfants comme parmi les hommes.
Des restrictions sont parfois utiles, mais elle doit du moins être à la base de toutes les institutions scolaires. Les petits Américains ont un besoin tout particulier d'indépendance; aussi faut-il considérer comme accidentelles et
passagères les tendances que j'ai signalées plus haut à propos de Téducation physique : elles sont dues à un engouement germanique qui ne saurait avoir de racines bien profondes, car il est contraire au génie du pays.
Les Debaiing Societies sont très répandues; il ne faut pas les assimiler aux académies d'autrefois, auxquelles, précisément, faisait défaut la liberté de la pensée. Le maître, en Amérique comme en Angleterre, se gardera de rien souffler à son élève; il ne tient pas à le faire briller en séance publique dans un rôle de tragédie grecque ou dans une récitation de vers latins ; il tient à le faire pérorer tout seul sur des sujets de « grandes personnes », afin qu'il s'habitue à trouver ses mots — et surtout à trouver ses idées, ce qui est plus difficile encore. Je ne saurais trop insister pour que de pareilles conférences soient instituées dans nos lycées; les grands élèves y perdraient peu à peu cette déplorable timidité qui, trop souvent, les paralyse aux examens et les poursuit à travers toute leur carrière. Mon avis serait de bannir des discussions les sujets religieux ou de politique intérieure, mais d'y admettre
carrément tout ce qui a trait à la politique extérieure. La presse scolaire est également utile; les quelques essais tentés en France ont r^îussî, mais la plupart des maîtres ne se dou- Jfnl pas encore du rôle que peut jouer dans un collège un journal mensuel ou bimensuel, \nv\i rédigé; s'ils pouvaient deviner combien k'ur Idclie en serait facilitée, ils n'hésiteraient pîLs à pousser les élèves dans cette voie. Il y un a partout, en Amérique : j'en reçois bcauputip et encore plus d'Angleteri^; depuis plu- Hit^urs années que je les lis attentivement, je n'y ai jamais trouvé un mot déplacé et la plupart tie sont pas contrôlés. Je sais bien que luus ces moyens sont un peu mod&i^nes\ mais j'imagine que nous avons à former des hommes pour le xx*^ siècle et non pour le xvii®.
En dehors des universités et collèges, les associations athlétiques sont nombreuses et prospères. Les unes sont simplement formées entre jeunes gens en vue de pratiquer certains sports déterminés, le vélocipède, le lawn tennis.,,. Mais le plus souvent ces associations possèdent des immeubles où sont installés de véritables clubs; Ton y peut écrire, dîner, jouer au billard. Un grand gymnase, dans la partie supérieure, un jeu de boules, des douches et parfois une piscine de natation dans le sous-sol permettent aux membres de prendre, pendant tout Thiver, un exercice énergique et salutaire. Ces associations possèdent aussi des terrains de jeux et des garages de bateaux pour Tété, hors des villes où elles sont situées.
La cotisation est généralement peu élevée, soit par suite de la générosité des fondateurs, soit par le grand nombre des membres honoraires qui se trouvent participer aux dépenses sans en occasionner. Les concours de sports athlétiques donnés par ces associations, en hiver dans leurs gymnases, en été sur leurs terrains de jeux, sont très suivis. Les courses plates et avec obstacles, les sauts en hauteur et en longueur et les sauts à la perche figurent au programme. L'escrime a quelques fervents; la boxe est très répandue. Les gymnases sont toujours parquetés et des matelas rembourrés remplacent, au-dessous des divers appareils, la sciure de bois que nous employons. Cette sciure n'est pas sans inconvénients : elle produit une poussière qui imprègne l'atmosphère et la rend irrespirable. Parmi les améliorations à introduire en France, je signalerai l'établissement des pistes en caoutchouc pour la course; elles entourent les gymnases et sont le plus sauvent supportées par une galerie à la hauteur d'un entresol. Les jeux les plus en faveur sont le base-hall et le foot-baU; le cricket n'a pas autant de vogue qu'en Angleterre. Le
base-hall est extrêmement simple, quant aux règles, mais la pratique en est fort difficile, et nos écoliers ne sont pas encore assez persévérants pour prendre plaisir à un exercice dans lequel ils ne réussissent pas du premier coup; le foot'hall^ au contraire, les a enthousiasmés dès le début et son succès est fondé; il amuse les plus novices et, d'autre part, le perfectionnement musculaire et le développement de riiabileté des joueurs y sont sans limites.
Les sports d'hiver, le tobogganinrj^ les courses en snow shoes et surtout le ice yachting, ne peuvent être que mentionnés ici comme procurant aux jeunes Américains du Nord de délicieuses récréations. Ces plaisirs-là ne seront jamais à notre portée, à moins d'un bouleversement général dans l'économie climatérique du globe! Quant à l'équitation, elle n'est pas enseignée dans les écoles; il y a, dans les villes, des manèges où Ton monte beaucoup. Là aussi des associations se sont formées; elles se réunissent un soir ou deux par semaine et parfois, pour égayer la séance, un orchestre s'installe dans la tribune et Ton
galope en musique, tout comme à Thippodrome. D'autres fois, les membres organisent des cavalcades, des carrousels ou des excursions qui prennent une journée entière et même davantage. Ces manèges ont des vestiaires, des salles de lecture et de repos. II serait à souhaiter que nos manèges français fussent organisés sur le même plan; au contraire, on semble prendre à tâche d'y rendre Téquitation pou attrayante.
Après tout exercice d'un caractère un peu violent, les Américains, petits et grands, prennent un shower hath^ c'est-à-dire un « bain de pluie ». Ce n'est pas précisément une douche; peut-être n'est-on pas d'accord sur Tutilité de la douche pour tous sans exception, mais personne ne saurait admettre qu'il soit hygiénique de ne pas se laver après un exercice qui a amené une forte transpiration. Le shower bath s'installe avec la plus grande facilité et il ne faudra que de la bonne volonté et très peu d'argent pour le mettre à la disposition de nos lycéens. Cette amélioration s'impose absolument : et puisque je touche en passant un sujet de si haute importance, per-
mettez-moi de vous signaler, Monsieur' le Ministre, le danger qu'il y aurait à laisser se perpétuer un état de choses qui est contraire de tous points aux lois de Thygiène. J'ai vu, depuis un an, nombre de lycéens jouer thm^ leurs vêtements d'uniforme, en se contentant d'enlever leur tunique; cela est fort bien pour une récréation de quelques minutes; mais dès que Texercice prend le caractère athlétique, ce costume ne devrait pas être toléré, lin jersey de laine ne coûte pas les yeux t\v la tète; il sert à tons les exercices, se porte intléfiniment et nul vêtement ne peut rendre île plus grands services.
On a roproché à réducation anglaise (rétro trop coùtouso ot cette accusation a été repro- «luite par tous les ennemis du progrès et de la réforme scolaire. Des écrivains fantaisistes ont cité des chiffres dont Ténormité égale rinexactitude et, avec une certaine mauvaise foi, on a dépeint les écoliers britanniques comme des êtres paresseux et encroûtés. Ce n'est pas le moment de rétablir la vérité et de démentir ces allégations mensongères; qu'il me suffise de faire observer que l'exagération de la dépense, dans certains collèges, ne provient jamais que du luxe inutile dont les parents entourent leurs enfants et que les jeux, loin d'y contribuer, sont au contraire une occasion d'économie en même temps qu'ils
empêchent la formation de cos ('lann, dii ces groupes d'élèves si contraires h Te.sprit (Tégalité et de démocratie. Ce que j*ai vu aux Étata- Unis m'a pleinement confirmé dans rettc opinion.
Le degré de civilisation atteint par ce grand |niys, son passé court, mais glorieux, son ;i venir qui semble si brillant et surtout la part i\ne la France a prise à son émancipation ne iieius [)ermetlent pas de tenir plus longtemps i 11 dehors de l'enseignement historique le récit des événements dont il a été le théâtre. Los jeunes Français trouveront dans cette tHude, en même temps qu'un intérêt puissant, do fortes leçons de patriotisme et des exemples ;idmirables de vertu et d'énergie, qui seront de iiature à faire impression sur eux et à exciter leur ardeur la plus généreuse.
Il me reste, Monsieur le Ministre, en terminant rénumération de ces vœux, à vous offrir mes vifs remerciements pour la preuve
(le confiance dont vous m'avez honoré. J'ai fait (le mon mieux pour y répondre d'une manière digne de la France et du Gouvernement de la République, et j'ai l'espoir que mon voyage n'aura pas été inutile, puisque j'en rapporte Timpression que nous ne faisons pas fausse route en nous engageant dans la voie que l'étude des institutions scolaires anglaises avait ouverte devant nous. Poursuivons donc nos réformes, soutenus par l'exemple de l'Angleterre et de l'Amérique, et cherchons h réaliser le programme qui tient dans ces deux mots : sport et liberté.
Veuillez agréer, Monsieur le Ministre, l'hommage de mon profond respect.
PlKRRK DK Coi:nERTIN.