I. ïîeolc navale 'tics Élnls*Unis
AUTOUR DE NEW YORK
et dans les écuries; de là, nous passons à un pavillon carré qui renferme les bureaux et
l'administration. Le superintendant, assisté de son aide de camp, nous fait un parfait accueil ; sa physionomie est claire ; il a une attitude très militaire et une politesse de grand seigneur. De la fenêtre ou il se tenait, une lorgnette à la main, au moment où nous sommes entrés, on découvre l’Hudson encadré dans les montagnes, avec un premier plan de sapins
et de pentes abruptes. Faisant point de vue
au centre du tableau, la canonnière fédérale
apparaît dans un nuage de fumée. Elle envoie le salut do 21 coups de canon que répercutent les échos de West Point, cependant que le pavillon étoilé s’abaisse et se relève lentement. C’est le rêve de Biaine qui passe, c’est l’avenir de l'Amérique, ce sont les aspirations ardentes et confuses du nouveau inonde, auxquelles il adonné une forme et créé une légende!
Le Mess liait est un grand réfectoire orné de trophées et de trois beaux portraits représentant Grant, Shéridan et Sherman : on les a inaugurés hier en présence du dernier survivant des trois, Sherman. Le menu parait bon.
UNIVERSITES TRANSATLANTIQUES.
et substantiel; à côté, se trouve la table des jeunes officiers célibataires; les murs du fumoir sont couverts 1 de souvenirs de Napoléon I e * et un moulage de sa figure est sur la cheminée. On le vénère ici et il semble, d’ailleurs, que le. régime soit en partie calqué sur celui de nos écoles militaires. Au point de vue matériel , les saint -cyriens gagneraient au change, mais par ailleurs ils auraient peine à se faire aux sévérités du règlement. Cela n’a aucun rapport avec la vie que mènent les élèves de Woolwieli et de Sandhurst. Ici tout est
réglementé; les « cadets » sont occupés toute la journée; ils n’ont pas un instant dont ils puissent disposer pour le sport ou la -pronie-
nade; le samedi seulement, dans l'après-midi, ils ont droit de s’échapper pendant quelques heures. Le cours dure quatre années, avec huit
semaines de vacances en une seule fois, entre la deuxième et la troisième année. Les parents qui viennent voir leurs fils ne peuvent même pas les avoir à dîner.
Nous entrons dans le gymnase, dans les casernements, un peu partout. Les cadets sont deux dans une chambre. Le mobilier est d’une
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simplicité Spartiate; mais, du moins, il y a de la place, de l’air et de l’eau ; ce n’est pas la chambrée» Les voici qui descendent au mess, fifre el tambour en tête, bien alignés et d’une allure très martiale; ils ont leur petite tenue : pantalon et dolman très collants en drap gris
bordés de galon noir. Les cadets sont nommés
par le président des Etats-Unis, qui a le droit
d’en choisir dix sans désignation d'Etat et
ensuite un dans chaque Etat ou territoire
représenté au Congrès. En pratique, c’est le
député de l'Etat qui désigne au président celui des candidats qu’il convient de choisir et, chose singulière, .ce système a donné de bons résul-
tats. Pourtant, différents Etats ont établi des concours préliminaires, afin d’éliminer les médiocrités et de laisser moins de place à la protection. Une fois admis, les cadets ont encore à passer un examen d’cntvéc : examen physique dans lequel on se montre assez sévère; examen intellectuel qui porte sur la grammaire, l’arithmétique , l’histoire et la géographie des
Etats-Unis; il est impossible d’en moins demander et beaucoup d’Américains estiment, avec raison, que ce n’est pas suffisant.
j Chaque année, le président nomme un comité de « visiteurs » chargés d’inspecter l’Àcadémie (c est ainsi qu’on appelle 1 école), et de rendre compte aux Chambres des résultats de leur enquête. Tout leur est révélé; ils exami-
lient les comptes, l’état des toitures et la qualité de la viande, aussi bien que l’enseignement
et la discipline. Cette commission civile est au
reste fort bien reçue à West Point, où sa venue
ne parait pas exciter de jalousies.
À un certain moment, malgré le respect profond que les Américains portent à toute institution dont Washington a été l’inspirateur, l’opinion publique s’émut de certaines critiques; on représentait l’Académie comme un centre aristocratique qui devenait un danger
pour la démocratie républicaine. La commission d’enquête , par les statistiques qu’elle publia , fit disparaître ces accusations mal
fondées.
Les cadets reçoivent, dès leur admission, une paye de 2 700 francs par an; ils sortent avec le titre de second lieutenant; mais souvent aussi, ils restent en route, tant pour insuffisance de travail que pour infractions au règlement. On
AUTOUR DE NEW YORK
est très sévère et il est indubitable que le
corps d’officiers des Etats-Unis est un corps d’élite; les soldats, recrutés à la vieille mode anglaise, ne sont peut-être pas dignes d’être si bien commandés.
Les dépenses annuelles sont de 775 975 francs; les Américains calculent qu'un régiment d’infan (cric coule à peu près quatre fois plus par an et que l’Etal de Pcnsylvanio dépense le double de cette somme pour subvenir aux frais de sa garde nationale \ La commission de 1879 avait indiqué, parmi les améliorations désirables, une réforme de l'enseignement des langues vivantes; il s’agissait de remplacer l’espagnol par l'allemand. Les commissaires de 1887 ont été mieux avisés en soulignant l’importance de l’espagnol sur un continent où cette langue est si répandue.
4. Les charges inscrites au budget de la Grande-Bretagne pour les écoles de Woolwicl» et de Sandhurst s’élèvent à environ I 280 900 francs.
Avez-vous, remarqué parfois, clans nos die-
mins de fer, ces femmes aimables cl sémillantes qui viennent occuper dans un compartiment déjà habité la place voisine de la vôtre? D’un sourire, elles vous remercient parce que vous vous effacez poliment, et ce sourire semble marquer qu'elles se trouvent très il Taise et n’ont'pas besoin de plus d’espace. Puis, peu à peu, elles empiètent sur leurs voisins : celui de droite est envahi par des châles; celui de gauche disparaît sous des journaux et celui d’en face loge deux ou trois sacs sur ses genoux, et personne ne se plaint, parce que l'encombrante visiteuse est jolie et qu’elle continue de sourire.
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Telle est Boston : elle s'installa, il v a bien longtemps, sur une petite colline qu’onviron» naient line large rivière cl des plaines marécageuses, et au pied de laquelle la mer venait pousser scs pointes à travers une magnifique rade semée d’ilots. Du haut de sa petite colline, Boston sourit aux alentours; la coupole dorée de sa Siale House étincelle au soleil, des
arbres déjà séculaires élèvent leurs dômes de verdure au-dessus des maisons et de petites rues tortueuses s’enchevêtrent gentiment avec dès aspects antiques et des prétentions de vétusté. Aussi les Bostoniens sont-ils très tiers de leur cité, à laquelle ils trouvent des mines de vieille dame et des grâces de jeune fille tout à la fois. La vieille dame reste auprès de la coupole dorée; la jeune fille descend dans la plaine marécageuse qu’elle dessèche, et jusque dans la rivière qu’elle rétrécit, et sur ces terrains conquis s’élèvent de grands et beaux ! édifices ; là où réléinent liquide se refuse à disparaître, on bâtit sur pilotis. L’air est salubre d’ailleurs, le climat sec, et ccth humidité du sol ne parait nullement fié
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LA NOUVELLE-ANGLETERRE. 75
Comme la ville, les habitants aussi ont deux faces : ils font des affaires et s'enrichissent peut-être plus lentement, mais sans doute plus
sûrement que les New Yorkais; ils s’agitent, remuent, boivent de l’eau glacée pour éteindre le feu qu’ils rallument avec des cocktails; d’autre part ils ont des goûts raffinés, et se retirent pour les satisfaire; les New Yorkais demeurent sur la brèche jusqu’à ce que la mort vienne les trouver : les Bostoniens l’attendent à rtlnion Club. C’est là qu’aprçs avoir beaucoup parcouru le monde, doué d’une largeur de vues qui frise le scepticisme, causeur charmant, fin critique, homme correct et affable, le Bostonien célibataire, veuf ou un peu marié, établit son dernier quartier général. La presse de l’univers entier lui apporte les échos des pays qu’il a parcourus, les paroles des hommes politiques qu'il a rencontrés; Berlin, Pétersbourg et Paris lui sont connus comme Buenos Àyres et Santiago et lorsque, sur le lard, il lui prend fantaisie de changer d’air à la suite de quelque névralgie ou d’une attaque de rhumatisme, il s’en va passer trois semaines au Caire I
Un beau jour, il reparaît dans la salle à manger du club et William, qui est au courant
de ses habitudes, lui apporte son plat favori....
Un type, ce William ; il n’est pas nègre, il tien!
à sa livrée, il vous répond poliment et, n'était sa main qui tremble fort en versant le thé, le
vieux monde ne pourrait lui opposer de serviteur plus fidèle et plus exact; on devrait le mettre sous verre, en ce pays où l’on est si mal servi, si ce n’est par les nègres et l’électricité.
1 Du sommet de celle fameuse coupole dorée qui, par sa hauteur cl ses reflets, attire constamment les regards, on voit un amas de choses
charmantes : le parc d’abord, avec ses parterres, ses corbeilles de fleurs, ses allées d’ormes et un cimetière vénérable où l’on e narrait du temps de S. M. Georgq III. Cela r . c’est le vieux Boston, pimpant et gai. Au delà s’étend un océan de maisons; on en a mis partout;
les sinuosités de la rivière en sont bordées; on dirait des fjords. Au delà encore, la campagne et le port où de gros navires sont à l’ancre. C’est la nouvelle escadre qui va partir pour un long voyage en Kuropc. La marine
LA NOUVELLE-ANGLETERRE
fédérale, ruinée par la guerre de Sécession,
vient de renaître et, comme les coffres de l’Etat regorgent de richesses qu’on ne sait coin-
ment employer, il est à croire qu’une Hotte formidable sera rapidement construite. En voici l’avant-garde. Les Européens pourront admirer tout à leur aise le cuirassé Chicago cl ses collègues pendant le séjour que ces beaux navires feront dans leurs eaux.
Cambridge touche à Boston comme Eton à
Windsor : on passe de Tune à l’autre presque sans s’en douter. Seulement, au lieu d’un simple pont sur la Tamise, il faut ici suivre une interminable chaussée; la rivière Charles,
peu profonde à cet endroit, a des largeurs
infinies et, dans ses eaux dormantes, la ville, qui
se reflète rappelle les tranquilles cités hollandaises se mirant dans les canaux. Sur la chaussée, supportée par de lourds pilolis, d’aspect incorrect, les tramways électriques circulent, tressautant dans leur marche rapide sur les rails mal joints. De petites étincelles bleuâtres
s’échappent des roues, et un feu follet inces-
saut suit le bras métallique qui surmonte le véhicule et glisse sur un lit tendu en l’air.
LA NOUVELLE-ANGLETERRE
Le Cambridge américain n'a rien de l’extreme beauté et du charme majestueux du Cambridge anglais, il y a bien quelques réminiscences pourtant dans les clochetons ajourés et dans le Memorial Hall , cet immense édifice, élevé par les alumni (anciens élèves) à la mémoire de leurs frères morts pour la patrie. L’intérieur comprend un vaste réfectoire, un vestibule où, sur des plaques de marbre, sont gravés les noms des nobles victimes, et un amphithéâtre. C’est grand et beau, mais cela manque un peu de parfum. Il n’v a pas de vieux lambris et les niurs ne sont pas imprégnés de cette essence (Sûmes qui embaume les Halls semblables, dans le « vieux pays ». Les étudiants qui viennent là (rois fois par jour prendre leurs repas se sont groupés volontairement; ils s’administrent eux-mômes, choisissent leurs cuisiniers et leurs domestiques et se partagent les dépenses. On ne voit point sur l’estrade de places réservées aux autorités universitaires et, les jours de fête, on ne dépose point des pièces d’argenterie devant des docteurs en robes rouges. Ce n’est pourtant pas l’ancieiineté qui fait défaut; tout près du
Memorial Hall, John Harvard, le fondateur de runiversilé, a sa statue; il y est représenté sous des traits fantaisistes, car nul portrait n’a été retrouvé: On sait seulement que, sorti des universités anglaises en 1631, il émigra il Char-
lestown et qu'il y mourut le 24 septembre 1638, laissant 300 volumes recueillis par lui et une somme d'environ,. 20 000 francs destinée à la fondation d'un collège. Le college
prit le nom de son fondateur cl délivra en
1642 scs premiers diplômes. Une charte, en date de 1650, en lit une corporation reconnue.
On aimerait à en savoir plus long sur les origines de la plus ancienne université du nouveau inonde, sur la vie de cet audacieux, venu semer la science dans un coin du continent
immense. Eut-il le pressentiment des destinées réservées à sa fondation? Put-il entrevoir la
plaine de Cambridge couverte d’édifices et peuplée de 1 800 étudiants? Devina-l-il le rôle futur de ce centre intellectuel au sein de la république émancipée?
L’université commença par s’appuyer sur
l’État de Massachusetts, qui la soutint moralement cl financièrement, puis elle prit son vol
LA NOUVELLE- ANGLETERRE. SI
cl il ne resta qu’un lien nominal définitivement
brisé en 1865. Les générosités particulières ont plus contribué à l'enrichir que les largesses gouvernementales. La faculté des sciences fut
établie avec les 300 000 francs donnés par
Abbott Laurence. George Peabody, le bienfaiteur des ouvriers, donna près d’un million pour établir un musée qui porte son nom. Le legs le plus récent a unp étrange destination : on a dù, de par la volonté du testateur, en employer le montant à la construction, d’une grille monumentale.
L’administration de l’université appartient à la Corporation et au Board of overseers. La corporation comprend le président et 5 membres, lesquels se recrutent eux-mêmes avec l’approbation du board . Ce second conseil comprend 30 membres, élus pour six ans par les anciens élèves diplômés et sortis de l’universilé cinq ans au moins. Le board n’a que le pouvoir de ratifier les nominations de professeurs faites par la corporation. Il y a en plus le conseil académique, composé des professeurs et des professeurs-adjoints et qui règle les questions
générales de discipline et décerne les diplômes.
depuis
Le diplôme n’est pas le résultat d’ww examen, mais le résultat de l'ensemble des examens qui
terminent les différents cours.
Oxford et Cambridge sont des républiques littéraires en pays monarchique ; les universités américaines au contraire ont des rois qui exercent le pouvoir avec une autorité indiscutée. Leur influence dépasse môme les limites de leurs royaumes ; on leur demande de poser des premières pierres, on leur offre dos bouquets, on boit leurs discours et, comme on les désigne
par ces mots « le président un tel », l'étranger, qui n’est pas au courant de l’histoire parlementaire des États-Unis, se demande toujours s’il a affaire a Tun des prédécesseurs du chef actuel
de l’Etat. Le président Eliot ne changerait pas, je pense, son petit cottage de Cambridge contre le séjour peu durable de ,1a Maison-Blanche. A peine se trouve-t-on installé dans ce dernier édifice qu’il faut faire ses malles pour en sortir,
et d’ailleurs la tranquillité y est chose inconnue. A Cambridge, au contraire* la fortune n’est pas si changeante; on peut se permettre
les projets à longue échéance, on peut tabler sur
Je lendemain et nulle préoccupation électorale
LA NOUVELLE-ANGLETERRE
no vous vient détourner de la voie que vous suivez. Quand on est, en plus, populaire et aimé, on peut se vanter d’avoir pris un bon billet à la loterie humaine, et j’imagine que tel est le cas du président Eliot.
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C’est lui-mêjne qui se charge de me faire faire connaissance avec Cambridge et on n'a pas eu le temps de lui expliquer ce que je viens faire en Amérique, qu’il a déjà son chapeau sur sa tôtc et un plan à me proposer. C’est convenu ! nous allons voir la bibliothèque, les terrains de jeux, des laboratoires, des collections,... et nous finirons par le gymnase. Entre-temps nous saluerons l'arbre .fameux au pied duquel Washington prit, en 1775 , le commandement de l’armée!
Ce jour-là, nous vîmes en effet beaucoup de jeunes gens se livrant au foot-baU y au tennis, s’entraînant pour les courses, et nous vîmes aussi dés carcasses antédiluviennes et des coquillages innombrables. L'arbre de Washington
LA NOUVELLfc-ANGLËTËIUlË.
sc mollira sous l'aspect vénérable qui convient à son Age, avec des emplâtres de fer-blanc sur son écorce et la propreté minutieuse des vieillards qui se soignent. Quant au gymnase, un spectacle assez pittoresque nous y attendait.
On le nomme llemenway Gymnastum , du nom de l'ancien étudiant qui a donné 500000 francs pour le construire. L’intérieur est bondé de cordages et d’agrès. Le jour commençait déjà à baisser et la lumière électrique ne tombait pas encore du plafond. Dans ce demi-crépuscule on apercevait des jeunes gens vêtus de jerseys sans manche et se livrant sur place à des contorsions inexplicables; en même temps des grincements de* poulies, des bruits de ferraille et de roués insuffisamment graissées s’échappaient des encoignures. Au centre seulement quelques sauteurs s’exerçaient à franchir une barre de plus en plus haute ; mais que faisaient les autres? impossible de le dire au premier coup d’œil. Je m’en rendis compte peu à peu.
Ils liraient avec leurs bas ou leurs jambes, soulevaient avec leurs têtes ou leurs épaules,
poussaient avec leurs genoux ou leurs... tout
ce que vous voudrez; des poids savamment
UNIVERSITES TRANSATLANTIQUES
gradués qui glissaient entre des rainures.
C’était le triomphe de la gymnastique locale. À l'un on avait indiqué un projet de déformation qu’avait sa hanche gaucho, l’autre savait depuis la veille que le diamètre du petit doigt de sa main droite était d’un demi-millimètre supérieur à celui du petit doigt de sa main gauche, et un troisième avait reçu des révélations désastreuses sur les dimensions de son avant-hras; alors ils travaillaient consciencieusement, le premier à convaincre sa
hanche, le second à rétablir l’équilibre entre ses petits doigts et le troisième h faire grossir son avant-bras! Tout cela dans quel but?...
Pour en arriver tout simplement à ressembler à Y homme normal . Je demandai donc à voir
l’homme normal et nous primes un petit escalier en colimaçon qui mène aux bureaux du D r Sargent.
Pour le coup, je me crus au conseil de revi-
sion. Un magnifique cabinet de travail s’ouvrait devant moi, tout rempli de statuettes antiques, de gravures, de photographies, de livres et de papiers, et sur le seuil de la porte trois ou quatre jeunes gens absolument nus atten-
LA NOUVELLE-ANGLETERRE
liaient, les liras croisés, que leur nom fût appelé. Le D r Sargcnl se leva «le son bureau cl nous tendit gracieusement la main. Un de ses aides procédait à un examen; il l'interrompit et lui fil tout recommencer, a lin de me donner une idée exacte de sa méthode et de ses principes. L’étudiant essaya d’abord ses forces sur une manière de dynamomètre, puis on détermina la puissance de son souffle à l'aide d'un spiromètre, et ensuite on lui posa sur le cœur un petit instrument rond dont le tuyau do caoutchouc alla se perdre dans l’oreille dit docteur. 58 mesures furent alors prises sur son corps, depuis la plante des pieds jusqu'au sommet de la tète, et les 58 chiffres annoncés à haute voix cl répétés par un scribe — tout comme chez le tailleur — privent place dans les 58 cases d’une feuille imprimée qui me fut remise en souvenir. Ce n’était pas tout : on demanda à l'examiné ce qu’étaient son père et sa mère, ses grands-pères et grand’mères, de quelles maladies ils étaient morts, auquel d'entre eux il ressemblait le plus. On inscrivit
sur les tablettes des indications relatives aux battements de son cœur, au développement de
son foie, à la duree de la respiration ; on s’enquit s’il s'enrhumait facilement et s’il saignait du nez. Ensuite il se rhabilla et, avant de s’en aller, acquitta le montant des « droits d’examen ».
Alors le docteur me fit voir les gros registres où sont enfermés les débuts d'une science nouvelle, l'anthropométrie, et je pensai à la joie des antiquaires de ,1’an 2000 fouillant dans ces bouquins; quant aux portraits de famille, ils seront alors remplacés par les feuilles anthropométriques des ancêtres et on arrêtera ses amis devant une tablette jaunie, couverte de chiffres et encadrée d’or : « Voici
mon arrière-grand-oncle , dira-t- 011 .... Voyez
comme son biceps était puissant! » Le D r Sar-
gent a reconstitué Y homme normal , un peu au
hasard bien entendu, et il vous trace au moyen d’un dessin graphique la courbe de vos déformations, c’est-à-dire ce que vous êtes par rap-
port à l’homme normal. Nous voyons là des courbes célèbres! celles de Henlaiij le rameur, de Sullivan, le boxeur célèbre.... Tout à l’heure, sur le corps de l'étudiant examiné, nous avons constaté la « dépression produite par le pupitre ». * V
LA NOÜVELLE-ANGLETEHliË,
Àpi'ès une nouvelle visite du gymnase dont un employé fait manœuvrer les appareils pendant que le docteur m’en explique le mécanisme, nous pénétrons dans la salle des trophées, toute débordante de bannières, de coupes, de médailles conquises sur les divers collèges. Il y a aussi le portrait des athlètes avec les dates de leurs victoires! Mais comme c’est réglementé, tout cela! ces jeux sont entre les mains de directeurs qui les organisent despotiquement;.... on dirait une écurie de
course; il y a l’éleveur qui passe les belles hôtes à l'entraîneur.
Du jour où les Américains se sont adonnés aux jeux anglais, ils y ont apporté cette ardeur excessive qui les caractérise et l'exagération s’est produite aussitôt. Pour l’équipe de joueurs qui, à telle date, doit lutter contre telle autre équipe en présence d’une foule immense et enthousiaste, il n’y a pas de sacrifices qu’il ne faille accepter; tout est organisé en vue de d’entraînement de ces hommes sur lesquels New York, Albauy, Boston, etc., vont placer des sommes fabuleuses; les autres étudiants sont mis dehors; on les renvoie du champ de
foot-baU , on les renvoie du boat-house ; ils gêneraient les champions. C’est alors que se développèrent les gymnases : on les établit en manière de' compensation pour ceux qui ne peuvent prétendre à soutenir l'honneur de leur université dans un des tournois athlétiques; et en même temps on s’en servit pour fortifier systématiquement et former d’une manière irréprochable les corps des champions. Ce travail de gymnastique et ces examens périodiques 11e sont pas encore obligatoires ici; ils le sont dans un grand nombre d’autres univer-
sités.
En sortant, ce soir-là, du Hemenway Gymnasium , mes idées étaient très confuses. .Pavais vu, certainement, des choses curieuses et inté-
ressanles; j’en avais vu d'autres fort ridicules. Mais l’idée finale, le total de mes bonnes et de mes mauvaises impressions, soustraites les
unes des autres, je 110 l’obtenais pas.
À présent, je sais bien à quoi m’en tenir et mon jugement est net et précis. Tout cela* ce 11’est pas de l’éducation, c’est de l’élevage!
Le dimanche, à Boston, csl silencieux et reposant comme à Londres. Les repas sont
simplifiés, les chevaux restenl à l'écurie ; je pense que les bars s’ouvreni aussi par derrière; néanmoins on 11 e s’ennuie pas autant. 11 y a le S 1 Botoîph qui donne des quatuors dans l’après-midi. Il y a aussi le temple spirite dont les meetings sont éminemment joyeux : la bâtisse est immense; au fond d’une salle remplie de fauteuils rembourrés, un orgue se dresse rayonnant; les fenêtres sont teintées de rousrc
et de rose; des reflets d’autre monde se jouent sur les visages ; des figures d’esprits apparaissent dans les fresques indistinctes; trois douairières sommeillent doucement; un vieux mon-
sieur ricane avec son voisin. Quelques femmes
en deuil écoutent avec une expression d’angoisse; on leur a dit qu’elles peuvent revoir
ceux qu’elles ont perdus et elles viennent là
avec un pou d'anxiété mêlée de honte.... D’abord un ténor ténébreux, les sourcils froncés, l’œil au loin, chante une romance; puis une brave petite femme en robe de laine grise, avec une broche sur un nœud de ni ban rouge, se met à parler; elle est commune, laide et endormante. Toute la semaine elle vend des épices et, le dimanche, se livre à un esprit qui parle par sa bouche. L'esprit dit des bêtises et rien d’en volant.... Par les vitraux roses et rouges on voit YAthletic Club de l’autre côté de la rue : à droite, on endurcit les corps; à gaucho, on affaiblit les intelligences.
Cet Athletiv Club de Boston fait pâlir celui de New York. On vient de l’achever et véritable' nient l’architecte a fait preuve d’un grand talent. Les salons, le gymnase, la salle de paume
sont incomparables. Que dire de la piscine?
Par trois grandes baies elle communique avec une espèce de salle très particulière; des tapis traînent sur le pavé, dans la cheminée un bon feu pétille, cl sur les canapés de paille et de bambou des nageurs lisent le journal entre
deux plongeons. A côté se trouve le bain turc, avec sa rotonde émaillée et ses portières à couleurs vives.
Quand j’ai deux ou trois heures devant moi, je prends le tramway électrique qui mène à Cambridge cl je m’en viens dévisager les étudiants, faire causer ceux que je connais, observer leurs allures et leurs regards. Quand il s’agit d’enfants âgés de quatorze, quinze cl même seize ans et que vous voulez savoir comment ils sont élevés, c’est très simple : regardezles jouer, écoutez-les parler à leurs maîtres et enquérez-vous comment ils se lavent ; cç triple critérium est encore le meilleur que je connaisse; il ne trompe guère. Mais pour des hommes de l’âge de ceux-ci il faut plus de détails et de plus amples observations.
Le quinconce ombragé est le centre de la vie universitaire ; de là on voit presque tous les
LA NOUVELLE-ANfiLETERRE.
« dormitorics » ; par les fenêtres ouvertes s’échappent tics plaintes de pianos martyrisés et mes souvenirs s’envolent vers les « quadrangles » (l’Oxford et de Cambridge ; comme la liberté est plus grande ici ! Quand viendra la nuit, des portiers revêches ne guetteront pas les retardataires et les lourdes grilles n’enfermeront pas les étudiants jusqu’à demain matin. Qui s’inquiète d’eux? On ne les connaît guère; à peine se connaissent-ils les uns les autres, de
groupe à groupe.
Hier j’ai déjeuné dans uù eating cluù; lès convives, peu nombreux, ne se ressemblaient pas; il y en avait des blonds et des bruns, des secs et des ondoyants, des élégants et des débraillés; l’un de mes voisins rêvait une existence de travail et d’agitation, l’autre de la paix, des grands arbres et un rocking chair ; autrement dit , le premier voulait monter des escaliers et le second flâner sur les paliers....
Un de mes ami , sorti d’Ilarvaril depuis deux ans déjà, m’a fait des révélations sur les sommes qu’il y a dépensées; il appartenait à ce tout petit noyau d’aristocrates qui ne savent
\ î pas bien sur quoi appuyer leurs prétentions
^ Tr-
nobiliaires et les affirment par un exclusivismo féroce; si voué ne pouvez vous rattacher à
quelque pair d Angleterre, et étaler sur vos
voitures un bout d’écussoh, jetez du moins
Targent par les fenêtres; ne comptez pas sans
cela pénétrer dans leur cercle. Il n'est pas
intéressant d’ailleurs, leur cercle ! On y accom-
plit mille excentricités, on y fait mille sottises
pour s’imposer par un côté quelconque à un * * * ,
peuple qui n’a pas d’aristocratie et saisit à peine
la ! signification de ce mot. A Boston , cela
prend encore un peu; mais au delà il n’y a rien à espérer. Les jeunes messieurs, obligés de
céder à l’opinion publique, se font alors avocats pour rire, afin de se donner une contenance dans le monde.
Harvard me semble un chaos, une imitation
confuse et un peu maladroite des universités anglaises; ce n’est vraiment américain ni d’almosphfere ni de tendances; il y a des forces vives perdues dans cette niasse tournoyante où ne se forme aucun courant. Bref, l’Université est l’image de la Nouvelle-Angleterre ; un pays qui n’est pas sans analogie avec la France du
LA NOUVELLE-ANGLETERRE
début de Louis XVI. C’est une fin de période avec ses incertitudes, ses inconséquences, ses mièvreries.... On se relève de ces états-là, surtout en Amérique; ce ne sont souvent que des transitions; mais qui cherche aujourd’hui les
Etats-Unis dans la Nouvelle-Angleterre est exposé à s’en retourner en Europe sans avoir rien compris!,..
Après le déjeuner, nous sommes allés inscrire nos noms sur le registre du Ilasly Pudding Club ; celle société tire son qualificatif étrange d’un pudding compact qu’il s’agit d’avaler en quelques secondes; on y donne des représentations, on y pratique la caricature avec beaucoup d’entrain et non sans talent.
Ensuite nous avons rencontré l’aimable professeur Colin, qui enseigne la littérature française et la fait aimer. Je l’accable de questions de toute nature et il y répond avec niic complaisance extrême; il attire mon attention sur cette absence de base dans les éludes américaines; on sait pas mal de choses, on a de l’ardeur pour apprendre, mais il n’y a pas inhumanités pour soutenir l’édifice. Ceux qui les poursuivent chez nous de leur haine et - de i l ems sar-
casmes devraient Venir ici se rendre compte du vide qu’elles laissent derrière elles....
Les collèges fondés sur le plan de celui de
Lawrenceyilld porteront remède à cet état de choses.
Match de foot-ball entre Harvard cl Darlmouth , line petite université voisine.... Le foot-ball transformé par les Américains est devenu un peu plus scientifique peut-être, mais plus brutal aussi et plus dangereux. Les spectateurs sont nombreux et applaudissent bruyamment. Le soir, nous allons dîner à Y Algonquin Club , de Boston. C’est le plus bel édifice de
ce genre que j’aie encore vu; la salie à manger, sombre et liante, avec sa cheminée de marbre dont les trois foyers sont réunis par de doubles chcnôls en fer forgé, est une œuvre exquise; le vestibule est tout de pierre blanche avec une cheminée moyen Age; une statue dans l’angle représente un chef algonquin lançant une flèche.... Son rire muet et son regard sauvage accueillent les gentlemen qui vont dîner!..
Yoilîi donc tout ce qui resle.de celle puissante tribu : un club !
Sous la coupole dorée de la State House, il y a une salle voûtée et ornée de colonnes ; c’est là qiie sont conservés précieusement les dra-
peaux déchirés et ensanglantés sous lesquels les
régiments de volontaires du Massachusetts ont combattu de 1863 à 1867. Ils sont en grand nombre, pressés les uns contre les autres, entourant les statues des grands patriotes et surmontés de l’aigle, emblème de la république 1 impériale» Quand ils vinrent prendre* celle place glorieuse, le gouverneur d’alors prononça un de ces discours que le cœur dicte plus que la
pensée et qui forcent les larmes à monter dans les yeux. La péroraison de cet incomparable morceau d’éloquence est encadrée au pied des drapeaux. Je la traduis ici parce qu’elle fait connaître et comprendre un des côtés les plus nobles et le plus souvent méconnus ilu carac-
LA NOUVELLE-ANGLETERRE
1ère américain. « Les voici donc, ces étendards, symboles de la nation, qui descendirent un à un les marches de ce capitole pour aller combattre, durant quatre années de guerre civile!... Les voici revenus, portés par les survivants de ces héroïques phalanges auxquelles le gouvernement de la CommonweaUh 1 les avait confiés.
Fiers souvenirs de tant de champs de bataille,
tristes souvenirs d’unc lutte fratricide, — doux souvenirs de nos pères, de nos frères cl de nos fils dont les yeux se sont éteints en regardant une dernière fois leurs plis ènflammés, — souvenirs grandioses de vertus antiques que la douleur a rendus sublimes, — souvenirs triom* pliais de la triple victoire du pays, de l’ Union
et de la justice,
souvenirs joyeux d’un
résultat qu’aucune autre guerre n’obtint jamais: la délivrance de l'humanité 2 , — souvenirs immortels d’honneur cl de gloire, — qu’ils demeurent avec nous maintenant ; nous aimerons leurs hampes déjetées, leur trame usée et les marques de leur baptême sanglant. »
1. Le litre de Commonwcutlli appartient oflieiellement à cinq des Étals de l’Union.