Jlac-Lane, ministre des Etats-Unis h Paris
évaluait Tan dernier à 175 000 le nombre des
jeunes gens qui fréquentent les 1 240 bâtiments
qu'elles possèdent : 135 de ces bâtiments représentent une valeur de 35 millions de francs; celui de New York, don de M. Vanderbilt, a coûté 915 000 francs. Leur nom est Young Men
Christian Associations : Unions chrétiennes de
jeunes gens; mais on les désigne communément, même dans la conversation* par les
quatre lettres Y. M. G. A. — Elles ne sont pas
bien anciennes et leur développement n'en est que plus prodigieux. Celle de Boston fuit fondée la première en 1852. Je l’ai visit'ée à cinq
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heures et demie du soir, à l'heure où l'activité
y règne.... En effet, les pianos chantaient, un
cours d'allemand cl un cours, de sténographie étaient en train ; on s’essoufflait dans le gymnase, on lisait dans le salon de lecture, on causait dans le hall; tout cela pour 2 dollars (10 francs) par an. Ajoulez-y des concerts, des conférences, une bibliothèque, un comité pour visiter et soigner les malades, un bureau de placement et mille autres institutions délicatement ingénieuses; bien entendu, ce ne sont pas les 2 dollars de cotisation qui suffisent à couvrir de telles dépenses. Mais qui ne voudrait
donner pour une œuvre aussi simple et aussi utile? L’argent vient do partout et l'œuvre ne cesse de grandir. Dans toutes ces Unions il y a une cheville ouvrière : c’est le secrétaire général, qui doit être à la fois un bon administrateur et un homme de zèle cl d’action. Pour former ces
secrétaires généraux les Unions ont une école à Spingfîeld; c’est de là que sortent aussi les directeurs de gymnases, car presque partout les Unions possèdent de grands et beaux gymnases.,.. Il paraît que celte œuvre franchement chrétienne et dirigée par des protestants, mais
ouverte à tous et n'exigeant (le scs membres aucune profession de foi religieuse, amène peu de conversions; cl on part de là pour blâmer
ses tendances et démontrer son inutilité. Tous ceux pourtant qu’elle a secourus, égayés, distraits, soutenus et instruits lui gardent une éternelle reconnaissance; et le petit employé de commerce, devenu riche, n’a garde de l’oublier dans ses générosités.
Il y a, le long de la rivière Charles, un gym-
nase populaire entoure d’une grille; les bancs et les cordages sont en plein air, l’entrée csl
gratuite, mais il faut passer par une manière
de tourniquet devant un gardien qui vous observe.... Une fois dans renccinte, vous vous exei’cez 'à votre guise et les badauds sont là, appuyés contre la balustrade, à regarder les uns (jui se font des muscles et les autres qui dépensent le trop-plein de leurs forces. Autour des appareils, il y a une piste pour les coureurs.
Je viens de passer vingt heures h Lenox,
localité à la mode, située à quatre heures de Boston; il y a là des montagnes assez pittoresques, beaucoup de jolies promenades et les gens riches y ont dos villas. Le moindre petit
bout de terrain se vend fort cher et encore ce n'est pas tout de s'y installer; il faut se. faire admettre . Les braves Américains s*y donnent Je
petit plaisir de faire joujOu avec les coutumes
aristocratiques; ils s'enquièrent gravement de
l'ascendance des nouveaux venus et de leurs
patentés*, et potinent pour décider s'il* convient ou non de les recevoir; ces prétentions déton-
lient si complètement en Amérique .qu’on ne
peut s’empêcher d’en rire. En effet, vous trou-
vez dans les meilleures familles une ignorance
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presque absolue relativement à l’origine; on connaît ses parents, on sait à peu près ce qu’étaient ses grands-parents, le reste est dans la nuée. N’cmpôche que les gens de Lenox se prennent au sérieux; que de voyageurs jugent l’Amérique d’apres Lenox ou l'Angleterre d’après la Chambre des pairs!
De là j’ai gagné la petite ville d’Amhersl, où habite le père de l’Anthropométrie scolaire, le vénérable D r Hitchcock. L’université d’Amherst fut fondée en 1821 et 47 étudiants se présentèrent le jour de l’ouverture des cours; ils
sont maintenant 360. Le conseil d’administra-
lion comprend JO laïques cl 7 ecclésiastiques; le droit de combler les vides que la mort ou les démissions font dans le conseil appartient aux anciens élèves. Cette immixtion des anciens élèves dans le gouvernement universitaire n’est pas une des moindres particularités du système américain; pour ma part, j’y vois de nombreux avantages : les Universités sont de la sorte solidement appuyées et défendues; la routine ne peut s’y installer, Témulàlion est entretenue.. Enfin au point de vue social qüc ne gagne-t-on pas à faire partie d’un groupe dont les mein-
Jf
H 8 UNIVERSITÉS TR/ *SATLANTIQUES.
bres peuvent ainsi marcher dans la vie en se soutenant les uns les autres? Anihorst a été plus loin encore dans colle voie, en associant
au gouvcrnehicnt les élèves eux-mêmes. La j Faculté partage le pouvoir avec un Sénat com- |
posé de 4 seniors , 3 juniors , 2 sopliomores et J
1 freshman , délégués par leurs promotions res- J
pcctives. C’est devant ces jeunes sénateurs | qu’est portée toute question intéressant « le h bon ordre et le décorum ». Ils la tranchent h I leur guise et la signature du président rend leurs décisions exécutoires. Ce système, depuis y qu’il est en usage, a pleinement satisfait scs [/
inventeurs.
Les 360 étudiants appartiennent presque tous >
au Massachusetts et aux Etals voisins; quel- ü
ques-uns viennent de l’Ouest ; 5 sont étrangers; f
le Sud n’est représenté que par deux Yirginiens.
J’apprends ces choses en déboulinant dans une p A T oiture imperceptible le long d’un chemin I
casse-coii qui descend dans la plaine, car Amherst.est situé sur une colline que ses bâtiments élancés couronnent à ravir ; c’est aujourd’hui fête athlétique : on court, on saute* on ■ - - -- - *
gagne des prix; c’est le FaU. Meeting , la réu-
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«ion d’automne. Mais le bon D T Hitchcock, on le voit, a bien moins de sympathie pour ces sporls-là que pour les jolis exercices de bras et de jambes que Ton accomplit quatre fois par semaine dans son gymnase, aux sons du piano,... car il est de ceux qui croient à la musique. Les professeurs do gymnastique, aux Etats-Unis, croient ou ne croient pas à la musique. Dans le premier cas, ils se réjouissent de voir leurs élèves onduler comme des pantins
selon la mélodie et d’entendre, à l'accord final,
le flac do tous les talons qui retombent à terre. Le D* Hitchcock est l'incarnation de la bonne humeur et de la bonne santé; sa foi profonde en son système achève de rendre sa personne sympathique. C’est maintenant un vieillard; il est arrivé à scs fins : il a persuadé à de nombreux disciples qu’un corps d’homme se « construit » comme une maison, que la gymnastique raisonnée et réglementée est le remède universel contre toutes les maladies, et qu’il faut se faire mesurer tous les quinze jours pour « se connaître soi-mème ». Quant au rôle moral de l'athlétisme, on ne peut dire qu’il le méconnaisse; il ne s’en doute pas. Aussi, quel parfum
matérialiste s’échappe des brochures qu'il m a
remises ! En vain le nom do Dieu vicrit-il s’y
promener çà et là sans motifs; l'impression qui
s’en dégage est celle d’un idéal faussé, d'une éducation terre à terre, d’un matérialisme
inconscient, mais complet.
Le programme des cours n’offre ici aucune particularité : d’un côté les ! lettres, de l’autre les sciences, avec un trait d’union entre les doux, , de façon que les forts en thème sachent au moins faire une addition et que les chiffreurs rie prennent pas Régulus pour un entrepreneur de travaux publics; ces programmes sont assez /complets, bien rédigés, et les étudiants d’Amherst paraissent dè bons travailleurs. Ils ont peu de distractions; la ville est petite et scs rués à peine amorcées se perdent vite dans la campagne. =
A l’hôtel, nous sommes servis à table par ces
femmes que Max O’Rell a si spirituellement appelées des « duchesses », * avec celte diffé-
reftee qu’il n’y a pas de par le monde de duchesses aussi hautaines, aussi malhonnêtes et aussi parfaitement insupportables . Leu r brusquerie * leur air dégoûté , leurs regards
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insolents et leurs moqueries incessantes font de ces servantes américaines un véritable cauchemar pour le voyageur lorsque, quittant les grandes cités, il s'aventure dans les bourgades du genre de celle-ci; il appelle alors do tous scs vœux le jour où la science moderne permettra de remplacer les duchesses par un fluide silencieux et obéissant.
Nous sommes partis de bon matin ; le D r Ilit-
clicock est venu me chercher pour me faire assister au service quotidien à la chapelle, lequel comprend une prière et un cantique. J*ai dû renoncer à déjeuner et mal m'en a pris : le
train nous a déposés à onze heures dans un village du nom de Oakdalo qui ne produit que des gâteaux au gingembre ; il me fàllut en grignoter pendant deux heures pour tromper ma faim, en attendant le moment de repartir- pour Groton. A la gare de Grolon, le D r Peabody
nous emiiiena et quinze minutes après nous descendions devant le perron de son école.
Elle est toute neuve et assise dané> Vherbe,
sur un plateau élevé où l’air so promène libre-
ment. Le bâtiment principal, tout couvert do
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plantes grimpantes, les dépendances disséminées à l'entour, le champ de jeu et un bel horizon de plaines et de collines s’alternant gracieusement composent un tableau absolument scolaire, au sens libéral et champêtre du mot. Dans quelques années , d’autres bâtiments auront surgi et l’école contiendra environ 200 élèves; aujourd’hui, elle n’en a que 50.
Leurs maîtres passeraient facilement pour leurs frères aînés; ils jouent au foot-ball avec une ardeur juvénile, tous ensemble, et rien ne peut dire l’impression de jeunesse qui s’échappe de ce milieu. Le head master lui-même n’a pas dépassé la trentaine; c’est un cîergyman et un athlète tout à la fois, la vraie incarnation des préceptes du grand Arnold; on sent en lui la passion des choses grandes et nobles, l’instinct dé l’éducateur, alliés à ce sens pratique, à cotte netteté de raisonnement sans lesquels l’homme le plus ardent et le mieux intentionné n’est qu’un être incomplet.
Ayant vécu en Angleterre et fréquenté les écoles anglaises, il rêvait de fonder dans son pays une de ces fabriques d’hommes dont il avait admiré là-bas le mécanisme et l’orga-
nisation. Il y rêvait en songeant à cette grande lacune dans l'éducation américaine, à celte absence de trait d’union entre les écoles pri-
maires et les, universités, à ces « iiigh Schools » qui sont des externats ou se forment l'intelligence et un peu le corps, mais à coup sûr ni la volonté ni le caractère. Quand son parti fut pris, il no lambina pas et se mit à l'œuvre aus-
sitôt. 11 est vrai que les choses sont simplifiées en Amérique. Le D r Pcabody écrivit des lettres, beaucoup de lettres, pour dire aux gens riches que, décidé à fonder une école, il venait leur offrir Foccasion de s'honorer grandement en attachant leurs noms a une fondation importante et utile. C’est bien ainsi qu’ils le comprirent. Avant même d’écrire la première lettre il
avait déjà 7b 000 francs recueillis Ips trois premiers jours, en se promenant dans Boston.
« Tu sais, je fonde une école, disait-ilaux amis qu’il rencontrait. — Je le donne G, 8, 10 000 dollars », répondaient ceux-ci, parfaitement convaincus, il est vrai, qu’une œuvre entreprise par le D r Pcabody devait forcément tourner à bien. Des parents et d’autres amis lui donnèrent le terrain et les constructions s'élevèrent»
LA NOUVELLE-ANGLETEïlllE.
Quant aux élèves, on en inscrivit avant que la première pierre fut posée. Maintenant on se préoccupe de bâtir de nouveau; il faut un million. Les administrateurs font souscrire par o 000 dollars (25000 francs) et chaque souscripteur aura le droit de faire admettre un enfant
sans avoir à « prendre la file ».
Tout candidat doit avoir plus de douze ans et moins de quatorze; il passe un examen d’en-
trée et scs parents versent 3 000 francs par an. Le régime est tout anglais : vie de famille ; liberté, jeux athlétiques. Au point de vue reli-
gieux, l'école est épiseopalicnne, c'est-à-dire anglicane. Les élèves ont de la confiance et du
bonheur plein les yeux, et le docteur les enveloppe. d'un regard observateur et aimant qui ne laisse aucun doute sur les liens qui les unis-
sent :1a paix sociale règne dans cette fabrique-là.
Il est midi; les élèves jouent sur les pelou-
ses; nous descendons vers la rivière pour une promenade en bateau ; le garage est ouvert ; on sort des « canoës » canadiens en écorce d’arbre et le docteur, vêtu de flanelle blanche, se met
à pagayer d’une main sûre, tout en devisant sur les graves problèmes de la pédagogie moderne.... Dans les eaux froides et limpides
se reflète un paysage étrange.
Arbres jaunes, arbustes rouges,... teintes d'automne, saison des poitrinaires, où le sang se traîne dans les veines, ou la sève redescend dans les plantes, où tout s’incline vers la tombe, où les malades font des rêves d’agonie, où le soleil devient anémique, où le jour est pâle, où les Heurs elles-mêmes semblent malsaines. Saison triste et mélancolique, où les souvenirs et les regrets font monter des larmes
dans les veux, où le vent d’hiver s’exerce à
souffler, où les feuilles détachées parsèment la surface des étangs, où les lils blancs tombent du ciel comme pour tisser un linceul,... et cela s’accroît, se précipite chaque jour; la nature a des soubresauts de vie qui se retire, et chaque
jour les paysages se font plus tristes, plus vides, plus remplis d’ombres....
Jusqu’au moment où Thivcr s’appesantil en
maître sur lçs plaines et les collines et où, seul debout, seul vivant, seul vigoureux sur la terre qui semble morte, l’homme a plus que jamais la conscience de sa force et l’orgueil de sa royauté.