‹ Urbain ChevreauChapitre 295 sur 371 · Chevraeana, II, p · texte numérisé non relu

Chevraeana, II, p

4. On tenait beaucoup alors à la résidence : c'est ce qui écarta longtemps Corneille et définitivement Clievre.au (V. l'aljbé Fabre : Chnjielain et nos preniirns Académies, pp. i3-i;i ; Arnould, Itiicnn, p. 407). ICun autre colé, si Balzac tut reçu à l'.Vcadémie, quoique absent, c'est qu'il l'avait demandé sur le conseil de lîoisroliert. En effet, depuis le refus d'.\rnauld d'Andilly, l'.Vcadémie, qui autrefois offrait ses places, avait décidé qu'il faudrait les demander. (Séance du 13 mars 1634). Lamoignonfut pourtant nommé sans l'avoir sollicité ; mais c'était une exception : il refusa d'ailleurs.

4). Nous savons que l'.Vcadémie française, sortie des réunions qui se tenaient chez Conrart dès 1029, Uni son premier registre le 13 mars 1634. adopta son nom le 20 et recul liés janvier 1033 ses leltres patentes, enregistrées par le Parlement seulement le 3 juillet 1037.

0. (Jl'^iiirex iwHces, p. 130. C'eslponrlant à l'occasion de cet cuivrage que le Journal des salants l'i97, p. 118, écrivait : « 11 y a longtemps que la réputation de .M. Chevreau est fort grandi' et fori liieu élalilie dans l'empire des leltres ».

qui n'est ni trop obscure ni trop étendue, et d'un style... guère au dessus (lu médiocre ' » ; mais nous avons vu ce qu'il fallait en croire.

Sans être véritablement disciple de personne, il a gardé un culte pieux pour l'Antiquité hébra'ique, païenne et chrétienne, qu'il connaissait si bien et que l'on retrouve partout dans ses ouvrages. Il a puisé sans scrupules à ces sources vives, Jamais taries, mais sans rien perdre de son originalité native, de son accent personnel. Ses contemporains ont eu également une certaine influence sur lui. Dans sa jeunesse, il n'a pu entièrement échapper aux pointes, aux jeux de mots, à cette recherche précieuse tant à la mode alors ; mais ses continuels déplacements, puis sa retraite studieuse l'ont un peu préservé par la suite de la contagion funeste et il est, en somme, toujours resté lui-même. A côté des sentiments et des termes de convention qu'il doit à son époque et à son milieu, il offre à tout instant des pensées et des tours, qui semblent jaillir spontanément de son âme et de son cerveau; qui en sont le reflet fidèle, l'exacte manifestation. Aussi son style, d'une rudesse un peu raboteuse, accompagnée d'un certain embarras, de quelques expressions faibles ou qui détonnent étrangement, ne manque pas de saveur ni de force. Il revêt convenablement des idées et des impressions réellement écloses de la tète et des entrailles d'un homme ; des idées éternellement jeunes et vraies, vivement, profondément senties.

Nos recherches, pour reconstituer l'œuvre de Chevreau, ont été longues, parfois vaines ou mal récompensées. C'était inévitable, puisqu'il s'agissait d'un auteur aussi peu connu. Mais qu'importent les veilles inutiles, les amènes déceptions, les maigres découvertes, lorsqu'il en sort quelque bien !

Si. par notre travail, nous avions inspiré l'envie de le rééditer ou simplement de le lire, nous serions satisfaits; car il a droit, par sa science autant que par son honnêteté, à être rangé parmi les hommes du grand siècle, qui ont contribué à agrandir le domaine littéraire et scientifique de notre chère France-. N'exciterait-il mèmcque la curiosité des érudits. pur objet de luxe pour les amateurs indifférents, qui se croient obligés de posséder tous les livres nouveaux, sans s'astreindre

1. C'est sur les instances de ses amis qu'il a publié plusieurs de ses ouvrages (VHisloiie fin monde notamment), qu'il a maintenu les lurciueries dans Scaiulerberg et laissé iminimer ses /?c)Hff;v/(/(>s sur tes poésies /le Mallierbe. Il ne croyait jamais avoir atteint la perfection nécessaire pour une œuvre destinée à être lue de tous. Comme il n'appartenait à aucune coterie littéraire, il ne pouvait guère compter être soutenu.

2. « En effet, écrit en 1770 l'alibé Sahatier (Les trois siècles de la lilleraliire l'rançaisc I. 283), ses ouvrages olfrenl plus de talent, une liltéralurc plus étendue que les producliiins d'un grand nombre d'écrivains qui brillent dans ce siècle ».

à les parcourir, notre tentative nous paraîtrait louable. Comme ses compatriotes Scévole de Sainte Marthe, Trincant et Théophraste Kenaiidot, Chevreau obtiendrait enfin, après une longue attente, la réhabilitation qui lui est due. Quand il ne lui donnerait qu'un simple médaillon au Temple de Mémoire, notre siècle prouverait du moins qu'il a souci de toutes sesgrandeurs ; qu'il sait reconnaître et honorer l'homme modeste, dont l'influence, pour avoir été peu considérable, n'en fut pas moins réelle et qui, par la dignité de sa vie, le nombre et la valeur de ses œuvres, mérite d'échapper à l'éternel oubli. Ce serait une assez grande récompense pour notre obscur labeur de savoir qu'il a valu à Urbain Chevreau un souvenir, même passager ; une place, même médiocre. Rien n'est à négliger dans la nat'.ire :

L'insecte vaut un inonde ; ils ont autant coûté.

Nous n'admettons pas que, pour demeurer dans la contemplation béate des gloires du xvii" siècle, on fasse fi de ceux qui, humbles ouvriers, ont apporté leur petite pierre à l'édifice majestueux de notre littérature et représentent, même faiblement, notre génie national. C'est une des raisons qui nous ont porté à écrire cet ouvrage. U y avait de plus, en effet, le vif intérêt de mieux tracer le portrait de la France en la personne d'un écrivain de second [ilan, qui lui a toujours fait honneur dans ses frontières ou à l'étranger et qui paraît, en définitive, intéressant par l'honnêteté de son caraclèri, nullement entamée par les mesquines passions littéraires et aussi par son universelle curiosité d'esprit, comme par ce mélange de sérieux et d'agrément, imputable sans doute à son « Poitevinisme tourangeau et angevin' ».

Quel que soit d'ailleurs le résultat de nos efforts, nous aurons au moins la conviction intime d'avoir entrepris une œuvre de justice, en remettant à sa place, au milieu de ses amis et de ses pairs, dans la noble phalange des gens de lettres, un Loudunais.que tout le monde estimait de son temps et qui, par une criante injustice de la Fortune, n'avait pu, jusqu'à présent, attirer l'attention des savants ou des hommes de goût.

1. Sars trop vouloir y ,ipi)iiy(^r, un pe\it dire qu'il y a en lui de la douceur angevine, de la finesse lourangelle et du posilirisine puilerin. Comme pour Ste-Marllie (V. Feugire. Kliule sur Scévole île Sie-.Unrthe. p. 2), il est permis de eroire que a la douce température de ce pays, l'un des plus lieaux de la France, ne fut pas étrangère au développement précoce de sa vive intelligence i. et aussi à cette calme sérénité, qui fut, avec la clairvoyance et la bonté, le fond de son caractère. On trouve certainement en lui l'harmonieuse fusion de l'esprit raisonnable el prati<iue des babilants du l'oitou : de la raillerie fine et gouailleuse des Tourangeaux ; de l'énergie active el discrète des Angevins.

Nous avons pris dans les ouvrages de Chevreau, pour les mettre ici, les passages qui nous ont paru les plus caractéristiques et les plus propres à donner une juste idée de la fécondité de notre auteur, de sa souplesse, de sa facilité et nous avons rangé ces différents extraits dans l'ordre chronologique. En tête de chaque passage, est noté l'endroit où il est apprécié dans ce volume. A la fin, sont indiquées les pages qu'il occupe dans les différentes œuvres de notre écrivain.

Aux honnêtes gens

(Livre II, cliap. 1, Lucrèce, tragédie, p. 46)

Nous sommes dans un siècle où les bonnes pensées semblent naître aussi rarement que les choses prodigieuses et dans lequel les bons livres ne se comptent que par le nombre des miracles. Les esprits sont aujourd'hui si pénétrants qu'on dirait qu'ils sont tous d'une même trempe, en ce que le moindre ne trouve rien au-dessus de sa portée. Tous les hommes, sans en excepter même ceux qui n'en ont que l'apparence, pour avoir lu qu'ils ont été faits à l'image de Dieu, s'imagineraient choquer la divine Providence s'ils croyaient être défectueux dans la moindre de leur partie. Le pis en ceci est qu'on en voit qui veulent être seuls dans celte comparaison et qui se persuadent d'avoir en effet reçu du ciel ce que Pandore en eut autrefois au dire des poètes. Mais je trouve encore plus étrange que ceux qui connaissent toutes les vertus et qui les croient pratiquer, oublient la modestie, que je tiens une des principales et qu'ils aient assez d'insolence pour vouloir assujettir les autres à croire qu'ils sont honnêtes gens pour ce qu'ils le disent, comme si leurs jugements étaient aussi infaillibles que les paroles de celui dont ils veulent être le véritable portrait.

On en trouve qui ne font pas conscience de publier que les personnes qui doutent de leur esprit et de leur mérite ne sont pas moins hérétiques que celles qui auraient quelques scrupules des articles de foi et des mystères de la Religion. Ce sont ces écrivains qui cherchent leur gloire dans le mépris qu'ils fout des autres et qui s'estiment aussi nécessaires dans les boutiques de libraires, pour corriger les défauts d'un livre que ces grands censeurs pouvaient être dans les anciennes Républiques, pour corriger le défaut des mœurs. Ceux-ci, trouvant ma Lucrèce, y remarqueront peut-être autant de fautes que de mots, et diront que je fais presqu'autant de chutes que de pas. Quelques-uns, moins jaloux et plus véritables, trouveront quelque chose de rude, parmi quelque mouvement qui les pourra chatouiller.

ISIais qu'ils sachent que les épines d'ordinaire sont parmi les roses et, s'ils s'étonnent de voir une faute plus insupportable où je ne devais pas tomber, qu'ils se souviennent qu'on rencontre quelquefois des vipères sous des belles fleurs. En un mot, comme je reconnais mon esprit faible, je crois être aussi sujet à mal écrire qu'à mal faire, pour ce que je suis homme. Je n'ai pas eu les sciences infuses comme notre premier Père, pour reconnaître ici ce que je devais suivre, et ce que je devais éviter. Je croirais perdre mon esprit dans la recherche de l'éloquence et de la poésie, aussi bien que les alchimistes perdent le leur dans la recherche de la pierre philosophale. Je me console au moins, en ce que ceux qui n'écrivent pas bien n'ont pas le châtiment de ceux qui font mal. Si cela était, la passion que j'ai à me faire connaître par ce moyen n'est pas si forte que je ne la désavouasse, si elle devait attirer ma honte ou ma perle. Enfin, Lecteur, si ce poème, pour lequel je n'a* perdu que fort peu de temps, ne peut mériter ton approbation, je t'entretiendrai un jour de matières plus sérieuses et peut-être plus nécessaires et, s'il y a de quoi te plaire, je me trouverai sans doute récompensé de ma peine, puisque je n'eus jamais d'autre but que mon contentement et le tien. {Lucrèce, Avis aux honnêtes gens, p. vu.)

Epitaphe de Phercides

(Livic II, cIki;!. .3, SciiJulerbcrij , l'oiiiaii, p. 170)

Arrrte, qui qnp lu sois, lis cl l'en va. (( Je suis né prince, mais sujet. J'ai vécu rebelle, et je suis mort victorieux. Ma naissance était illustre ; ma vie devait être plus courte, et

ma mort ne pouvait être plus belle. Si je n'étais point dedans le cercueil, peut-être que je serais dessus un trône : la Couronne m'avait été promise de la Victoire, il ne restait plus qu'à la prendre de la Fortune. Mais, comme celle-ci a joint de tout temps des cj'près aux palmes, j'eus de la gloire et du malheur tout ensemble: cotte aveugle fit un autel de mon tombeau, et l'on vit en une même heure mon triomphe et mes funérailles. Si j'eusse été sans ambition, j'eusse été sans crime, et c'est pour cette raison que tu dois me plaindre sans me regretter. C'est être heureux que de mourir comme je suis mort, mais ce n est pas être vertueux que de vivre comme j'ai vécu.

(I Tu peux mourir aussi bien sans vivre aussi mal, parce que tu peux être vainqueur sans être rebelle: ne m'imite donc pas en ma vie, mais tâche de me ressembler en ma mort ».

(Scanderberg, II. VI, pp. ■227-228.)

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