‹ Urbain Grandier et les possédées de LoudunChapitre 24 sur 39 · A CE PORTEZ PAR LES MAGICIENS · texte numérisé non relu

A CE PORTEZ PAR LES MAGICIENS

Là dêmkr d$ ma^ i6sS.

URBAIN GRANDIBR 299

n a été publié une vie du père Tranquille où ces deuils sont consignés tout au long. L'auteur, probablement un capucin, commence par avertir le lecteur « qu^U n'écrit que pour les simc pies et ceux qui croyent. » Cet excellent père a pris là un soin superflu, car, en le lisant, le doute n'est plus permis.

La seconde circonstance qui refroidit Tardeur des exorcistes fut que le roi, fatigué d'avancer sans cesse de l'argent^ supprima leur traitement de quatre mille livres. A dater de ce jour, la possession alla en déclinant, et Tannée 1638 vit enfin le terme de tant d'extravagances.

Mais les hallucinations de M*"^ de Belciel ne cessèrent jamais, et, en femme habile, elle sut les exploiter. Ainsi, chaque année, aux différentes fêtes, elle eut des apparitions : tantôt c'était saint Joseph, tantôt la Vierge avec Tenfant Jésus. Pendant la semaine sainte principalement, les lioms gravés sur sa main devenaient rutilants^ et le peuple se pressait en foule pour les admirer*. Au nombre des curieux se trouva le célèbre voyageur Monconys.

« J'allai voir, dit-il, la supérieure des Ursulines de Loudun et j'eus « la patience de l'attendre dans le parloir plus d'une grosse demi- « heure. Ce retardement me fit soupçonner quelque artifice ; c'est pour- « quoy je la priai de me montrer les caractères que le démon qui la « possédoit lui avoit marqués sur la main lorsqu'on l'exorcisoit,

« ce qu'elle fit et tirant le gant qu'elle avoit à la main gauche, j'y « vis en lettre couleur de sang : Jésus, Marie, Joseph, F. de Sales. « Elle me dit toutes les méchancetés de Grandier qui avoit été « bruslé poiu: avoir donné le maléfice au couvent et comme un « magistrat de qui il débauchoit la femme, s'en estoit plaint à elle « et que de concert ils l'avoient dénoncé, nonobstant les sottes

* Manascrit de la blbUothèqae de Toars.

)0o URBAIN GRÂNDIER

« indinations que ce malheureux causoit par ses sortilèges dont « la miséricorde de Dieu la préservoit. Enfin je pris congé d'elle « et auparavant je souhûui de revoir sa main qu'elle me donna ce fort civilement au travers de la grille. Alors la considérant bien, « je lui fis remarquer que le rouge des lettres n'était plus si vef • ce meil que quand elle estoit venue ; et comme il me sembloit que « ces lettres s'écailloient et que toute la peau de la main sembloit « s'élever comme si c'eust esté une pellicule d'eau d'empois des- « sééhée ; avec le bout de l'ongle j'emportoi par un léger mouve- « ment la jambe de VM dont elle fut fort surprise*. »

Pendant les deux dernières années de sa vie, Jeanne des Anges paralysée de la moitié du corps, traîna une existence misérable, qui finit par devenir à charge à toutes ses compagnes. Elle mourut le 29 janvier ^65 , et naturellement sa mort fut considérée conmie celle d'une sainte. Sa tète, religieusement conservée dans un reliquaire, fut exposée pendant longtemps à la vénération des fidèles. Comme la bienheureuse chemise^ cette tète opéra des miracles, et les dévots accoururent en pèlerinage au couvent des Ursu- Unes.

L'exploitation éhontée de la crédulité publique à laquelle don* nèrent lieu ces pèlerinages fut si grande qu'elle finit en 1750 par lasser la patience de l'évèque de Poitiers, M. de Caussade de la Marthonie, prélat estimable et respecté. Ayant appris que la chapelle des religieuses renfermait un tableau représentant le dernier exorcisme de Jeanne des Anges, il donna l'ordre de le fiiire disparaître ainsi que les autres reliques afin d'e&cer un souvenir aussi odieux-. Les Ursulines se gardèrent bien d'obéir et tournèrent la difficulté en appliquant un Christ sur ce tableau. A la mort de ce prélat, elles recommencèrent à exposer la tète et la chemise de

* Voyages de M, de Monconys. (Lyon, 1665, 3 volumes in-z&'avecfiguîes.)

URBAIN GRANDIER joi

leur ancienne supérieure qui leur rapportaient de si beaux bénéfices. Mais le nouvel évêque, M, de Beaupoil de Saint- Aulaire, informé du peu de cas que ces saintes filles disaient des ordonnances de son prédécesseur, employa un moyen décisif, et dans le courant de Tannée 1772 supprima purement et simplement leur couvent dont il attribua tous les biens aux dames de l'Union Qirétienne et de la Visiution.

Étrange retour des choses d'ici bas : un évêque de Poitiers avait contribué à la fondation et à la prospérité des Ursulines de Loudun. Ce fut justement un de ses successeurs qui les expulsa d'une ville dont elles étaient depuis.trop longtemps le scandale.

L'homme qui s'était acquis une si triste célébrité dans toute cette afiaire, instrument implacable d'une politique de haine et de vengeance, fiit comblé de toutes les faveurs par Richelieu. Nommé d'abord au poste éminent dlntendant des provinces du Maine, d'Anjou, de Touraine et du Loudunais,Laubardemontse distingua par son activité malfaisante et ses procédés tjrranniques; et, un jour, ce fut un immense soulagement pour ces provinces d'apprendre que le cardinal l'avait rappelé près de lui pour utiliser de nouveau ses services dans une affaire importante.

On sait que ce fut à cette époque que la fameuse querelle du jansénisme commença à prendre de graves proportions. L'ami intime de Jansénius, l'abbé de Saint-Cyran, avait été arrêté et enfermé au château de Vincennes, et des poursuites étaient dirigées contre ses partisans les Solitaires de Port-Royal, qui se trouvaient alors à Paris.

En apprenant l'arrestation de Saint-Cyran, les Solitaires se réfugièrent à Port-Royal des Champs. Laubardemont eut mission d'opérer une descente dans leur maison. L'interrogatoire auquel il se livra ne dura pas moins de huit heures, car il questionna des enfants de huit à dix ans qu'on y élevait. H mit en œuvre toutes

les ressources de son esprit astucieux pour parvenir à arracher qvidquçs preuves contre Sàint*C]rran et les doctrines jansénistes. Mab il se trouva en présence d'Antoine Lemaistre qui, avec une profonde habileté évita ses pi^es et déjoua ses perfides manoenvres. a Tout cet interrogatoire de Lemaistre par Laubardemont », dit M. Louis Lesourd* « excite à la fois risée et nausée. »

Le sinistre agent de Richelieu devait prendre sa revanche dans le procès de Cinq-Mars et de Thou.

Le cardinal tenait absolument à la condamnation du grand écuyer et de son ami. Pour atteindre ce résulut, il ne pouvait faire un meilleur choix que celui de Laubardemont dans le rôk de rapporteur. Sans entamer une discussion qui serait oiseuse aujourd'hui, nous avouons que Qnq-Mars méritait son sort, et qu'on le condanma justement ; mais le supplice de de Thou constitue une iniquité qui pèsera toujours sur la mémoire de Richelieu. Le chancelier Séguier, président de la conmiission, se montrait Êivorable à un acquittement. Laubardemont, qui avait reçu les ordres du maître, se leva alors, et avec un c]misme révoltant, exhuma une ordonnance de Louis XI, datée du ai décembre 14771 assimilant Us notirfivilaUurs aux auUurs du crime qu'ils n'avaient pas dénoncé. Non content de cette in£unie, il la compléta en arrachant au faible Cinq-Mars un aveu mortel sous l'affirmation que de Thou avait confessé sa culpabilité.

Richelieu ne survécut que trois mois à cette inique sentence* Dès lors Laubardemont rentra dans le plus complet oubli et devint un objet de mépris pour tous ceux qui le connaissaient. AprèS avoir tant firappé les autres dans leurs aâFections, il fiit chfttiè à son tour, et vit succomber successivement sa femme et ses en£ints. Le dernier de ses fils disparut un jour de la maison paternelle. H le fit

* Louis Lesourd. Notice historique sur Martin de Laubardemont* Paris, René , 1 847 , in-8 pièce .

inutilement rechercher pendant de longs mois^ lorsqu'en décembre 165 1, il apprit par la rumeur publique l'épouvantable malheur qui de nouveau s'abattait sur lui.

« Le neuf de ce mois, raconte Guy-Patin*, à neuf heures du « soir, un carosse fut attaqué par des voleurs. Le hfuït qu'on fit « obligea les bourgeois de sortir de leurs maisons autant peut-être « par curiosité que par charité. On tira de part et d'autre. Un des « voleurs fut couché sur le caneau et un laquais de leur parti « arrêté. Les autres s'enfuirent. Ce blessé mourut le lendemain « matin sans rien dire, sans se plaindre et sans déclarer qui il « était, n a été enfin reconnu. On a su qu'il estoitfils d'un maître « des requestes nommé Laubardemont, qui condamna à mort en « 1634, le pauvre curé de Loudun, Urbain Grandier et le fit « brusler vif sous ombre qu'il avoit envoyé le diable dans le corps « des religieuses de Loudun que Ton foisoit apprendre à danser « afin de persuader aux sots qu'elles estoient démoniaques. Ne « voilJi-t-il pas une punition divine dans la fiimille de ce malheu- « reux juge pour expier en quelque façon la mort cruelle et « impitoyable de ce pauvre prêtre dont le sang crie vengeance. »

On éprouve un certain soulagement à savoir que les dernières années de ce misérable Laubardemont furent remplies d'amertume et de chagrins de toute sorte, que resté seul dans son hôtel de la rue des Filles-Saint-Thomas, il ne tarda pas luimême à succomber, le 22 mai 1653, en proie à une profonde mélancolie, et peut-être au remords, si toutefob le remords peut atteindre d'aussi vils scélérats.

Son inhumation eut lieu au cimetière Saint-Joseph**, [situé sur

* Lettres de Guy-Patin, édition delà Haye, lettre 17, datée de Paris, du I2décembre[i65i.

** Extrait des registres de la paroisse de Saint-Eustache.

la paroisse Sùnt-Eusuche, et l'on trouve sa mort àaà mentionnée dans la gazette de Loret.

Laubardemont homme d'Esut Duquel on fiisoit de l'esut A senty sod heure monelle.

n eut jadis grosse querelle Avec les diables de Louduo Dont il fil enrager plus d'un Lorsque par arrest tragique Grandier fut en place publique Brusli bien ou mal i propo»

Mais laissons les morts en repos.

Notre tâche est terminée. Débarrassée de tout le mystère dont on Tavait entourée jusque-là, la possession de Loudun n'apparaît plus que conmie une de ces grandes épidémies nerveuses si fréquentes alors dans les cloîtres. Ces miracles autour desquels on a fait tant de bruit ne sont que les phénomènes étranges d'une maladie aujourd'hui parfaitement connue : l'hystérie. Il n'en est pas un qui résiste à l'examen , pas un que ne détruisent les témoignages des contemporains les plus éminents qui vinrent à Loudun

visiter les possédées.

Malheureusement, les circonstances et surtout les préjugés et

l'ignorance de l'époque servirent admirablement les misérables

qui avaient tout intérêt à exploiter cette singulière maladie. Que

pouvait, en eôet^ répondre la victime à des accusations aussi

monstrueuses, quand TÉglise^ de par l'abominable doctrine de ses

casuistes, faisait déclarer « que le diable, dûment contraint par

« les exorcismes, est tenu de dire la vérité », et qu'elle trouvait

un ramassis de médecins ignorants et payés pour dire que cette

affaire était surnaturelle et dépassait les bornes de leur science

3oS CONCLUSION

métficale? Qpe penser de ces discosdons aussi grotesques que pea sdendfiqoes d'un Pidoux, d'un Séguin et d'un Pilet de la McsBardière qui, en récompense de ses loyaux services, fut nommé méàrnn da canfinal et pins tard membre de TÂcadémie française ? Toctsibcs, £soQS-le, à la louange de la médecine de cette époqœ, il se trouv a de c o urageux praticiens pour prendre la de Fmjbnnné Gnndier. Les docteurs Duncan et Qpillet rînfsnîfkw qœ ces fianmes étaient malades et le décla*

ce qu'ils disaient était trop plein de bon

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Il .- I t . I I «

parus an temps de Fépidémie de Loudun offirent

dépit de leors divagations médicales, un certain

à tsrt fo ns ii hés . En effet, les minutieux rapports qu'ils

sur les ccmvulsîons des Ursulines peuvent per-

d'anjoard'hui de leur donner, avec les progrès

de h sdcDce, mie toute antre interprétation.

d'accord sur on point, c'est que les premiers sjrmpsâcies de cette singulière affection s'annoncèrent par des halluci- Trn^Tft<^ Ces haDudnations, si fréquentes dans les grandes épidémies dlnrstérie, roulent toujours sur les objets qui ont frappé les mabdes. Ainsi h, M"* de Bddel, depuis longtemps déjà névropadùque et « qui avoit des passions fortes ^i> ,on a parlé de Grandier; elle ne Ta, il est vrai, jamais vu, mais on lui a dit la beauté du prêtre, on lui a raconté tout au long ses bonnes fortunes qui remplissaient la ville de bruit et de scandale et, dès lors, un mal m3rstérieux, indéfinissable s'est emparé d'elle. Ce mal a grandi dans le désœuvrement, cette plaie des cloîtres; puis Thystérie et le cortège de misères qu'elle traîne après elle sont venus achever de jeter la perturbation dans Tesprit et les sens déjà si troublés de cette malheureuse.

• Bottdoo, yiê du P. Surin.

A partir de ce jour, elle a ajouté une croyance absolue à Timage, à la voix et aux sensations qu'elle a perçues. Aucune preuve tendant à détruire sa conviction n'a pu être fournie avec quelque espoir de la voir revenir de son erreur. Elle a vu Grandier, elle Ta entendu, elle l'a si bien senti près d'elle, la nuit, audacieux, vainqueur, qu'elle réussit à faire partager à ses compagnes l'illusion dont elle est la première victime.

Au récit de ces extravagances, plusieurs religieuses sont en proie aux mêmes hallucinations. Dans le couvent, on multiplie les jeûnes et les austérités pour chasser ces impudiques tentations. Vains efforts! Ces déplorables pratiques ne font que redoubler leurs cauchemars. A bout de ressources, les Ursulines s'adressent à leur confesseur, le chanoine Mignon, l'adversaire le plus perfide de Grandier, et c'est là qu'apparaît toute la profonde scélératesse de cet homme qui, loin de chercher à les calmer, dirige, au contraire, leur esprit vers cette infernale idée qu'elles sont la proie du démon. On comprend dès lors qu'elle pourra être la forme de leur délire.

Puis, pour bien les convaincre de cette vérité, Mignon commence seul à les exorciser et, peu après, appelle à son aide les Carmes et les Capucins, tous ennemis acharnés de Grandier.

Ces exorcismes eurent les conséquences les plus funestes et provoquèrent des convulsions chez la supérieure et chez une autre religieuse. Encouragés sans doute par ces résultats, les moines n'en continuèrent qu'avec plus d'ardeur leurs pieux exercices, et bientôt la communauté tout entière fut prise du même mal. C'est qu'un élément tout puissant pour la production de ces attaques hystériques était intervenu, nous voulons parler de rimitation. Le moyen âge, avec ses épidémies de danses de saint Guy, de sorcellerie et de possession, est tout rempli de ces faits. C'est partout, à peu de chose près, la même répétition, le

ri- CONCLUSION

3iéaxc -aaafncrncnt* Ca commence, puis un second, et le mal inL 3sr riCTer xus Les spectxrears. L^miudon est, en eflfet, -jxBt ^érfciâie :::txaçan, ,çd 2 son principe dans l'exemple TTttnrtr iJjTnine !x nrae x sca cocage dans le virus qui la transsz îe lucane xoH. oîsce iss Finrimité de notre organisation ie Tnngrfrrs çzi a'arrmdmt pour se développer que ie TTfrnr xl est en nous des passions qui

ssnmsUssz hrs T^ssriiEcs ie k raison, et qui peuvent s'éveiller

eTncocEcn*.

inHrrr=T5 f xscrsi, £t Montaigne, m'angoisse Trur rVi i rir m xnaaecr coonnad irrite mon poumon et

1. Z^nzhnL. iz înxr ec js excrcxsmes se firent dans les prinrrnai*^ agîîres. lûissirs iLa séculières qui étaient venues en zxcts^cE p-nsff X ss: èrss§t spectacle prirent le germe de la -TTjgnw ->T:rf:7ir!tr- Cs çd acccre axnbien la réaction des effets

£X jcs feres £ubles et enclins au merveil-

rrss - ■u i^ ' i r ^ ^ L>?iafr?t bscnt préservés de l'épidémie ^-g^-? iccre œscc c3£ js7c%xcses qui y étaient enfermées i^jTnrsrc ^xnai xsc^rr cccsas avec les possédées.

H T x3ii zae ic=^£e 2»5cale foft intéressante à fcdre sur cette cirîcîse =sili£e ies Urscifnes ; mais notre travail est avant tout fcscctiqse, ec le lecteur nous permettra de n'insister que sur certains pûccodènes que Ton a qualifiés de miracles et qui, en réa< Eté, n'étaient que de b supercherie.

Toutefois, il est un fait que nous tenons à constater, c'est que répidémie convolâve et délirante de Loudun*' montre que l'bys-

Anmaks wèédico-psyçhologiqius, *• Les sotears désignent aDJoanl*hai cette maladie sous le nom à*kysUrp^

téro-épilepsie n'a point changé avec le temps. On retrouve, en eflfet, dans tous les rapports médicaux de cette époque, les principaux caractères signalés par le professeur Charcot et ses élèves chez les malades de la Salpêtrière. Chez les possédés de Loudun, les convulsions épileptoïdes étaient constantes et ont été très nettement indiquées par tous les médecins. Mais leurs rapports insistent* principalement sur la période des contorsions et des grands mouvements, qui en réalité était bien de nature à frapper leur imagination. H est un phénomène surtout qu'ils n'ont eu garde d'oublier, c'est Varc de cercle^ c'est-à-dire, pour nous servir de l'expression même de ces médecins, « la teste touschant la « terre et de la pointe des pies le corps renversé en arrière et « en arc. »

Quand les convulsions étaient terminées, on voyait apparaître chez les possédées de Loudun une phase que M. Charcot désigne sous le nom de phase des attitudes passionnelles, et qui était marquée par des caractères absolument personnels à chaque malade, et variant à l'infini suivant la nature et les passions des religieuses qu'on exorcisait.

Dans cette dernière phase, on a observé chez toutes le bizarre phénomène connu sous le nom de spasme cynique, par lequel ces filles, que l'on pouvait avec raison supposer fort ignorantes des

ipiUpsiê à crises mixtes, maladie dans laquelle les signes de l'hystérie et de Tépilepsie sont mélangés. M. le professeur Charcot, dont tout le monde connaît les belles études à la Salpêtrière, défend depuis longtemps, et avec raison, selon nous, l'opinion qui ne voit dans Thystéro-épilepsie à ciîses mixtes que le degré le plus intense de l'hystérie. Aussi, pour éviter toute confusion, propose-t-il d'appeler hysteria major cette forme de la maladie D*après le savant professeur, t Tèpilepsie ne serait lu que dans la forme, elle ne serait pas dans le fond des choses ».

** Ils insistent également sur la protraction de la langue, qui devenait c dure, grosse, noirastre et d'une longueur estrange ».

choses et du langage de l'amour, imitaient les élans les plus fougueux de la volupté.

En effet, un des caractères les plus curieux et les plus fréquents de leur maladie a été l'exaltation excessive de l'appétit vénérien. Personne n'ignore que dans presque toutes les épidémies de ce genre, la nymphomanie a toujours causé les plus grands scandales dus les couvents. C'est cette triste maladie qui, chez les Ursulines, par l'entremise des hallucinations de h sensibilité des organes génitaux, engendrait la conception délirante de la cohabitation chamelle avec l'infortuné Grandier et donnait lieu dans les ^lises aux propos les plus cyniques et les plus obscènes.

Chez trois religieuses surtout, la supérieure» la sœur Qaire de Sazilly et la sœur Agnès, qu'on appelait le beau petit diable à cause de sa remarquable beauté, la fureur des sens semble avoir atteint son apogée. Ces vierges folles scandalisaient tous les assistants par leur impudicité, et parlaient, pour nous servir de la pittoresque expression de Michelet, couramment les langues de Sodome.

M"* de Sazilly, parente de Richelieu, en était arrivée à un tel . point d'éréthisme vénérien « qu'un jour (raconte l'extrait des preuves publié par le lieutenant général de Chinon), elle fut si « fort tentée de coucher avec son grand ami, qu'elle disoit estre (( le dit Grandier, que s' estant approchée pour recevoir la com- « munion, elle se leva soudain et remonta dans sa chambre, où, a ayant été suivie par quelqu'une de ses sœurs, elle fut veûe avec « un crucifix dans la main dont elle se préparoit de contenter « son mauvois désir l'ayant déjà fouré sous sa juppe à cet « effet*. »

Dans ses convulsions, elle prenait les postures les plus lascives.

* Bibliothèque nationale. Manuscrits, fonds français, 24i63.

c Le corps de sœur Claire, nous apprend Pilet de la Mesnar- « dière, ployé comme une lame de plomb et se renverse de tous « côtés, même hors de son équilibre; lorsque le démon la posc sède, il lui ouvre les cuisses de telle sorte que le périnée « touche contre terre. »

Les autres religieuses semblent avoir eu plutôt du délire erotique que de la nymphomanie. Les médecins, d'ailleurs, ne nous ont laissé que très peu de renseignements sur ce point, et, conmie nous l'avons dit, ils ont préféré insister sur la période des convulsions.

Mais il est un S3rmptôme qui caractérise très nettement cette épidémie, et qui explique merveilleusement le mystère dont ce singulier procès a été entouré jusque-là. Nous voulons parler de la simulation. Pour ces filles» en effet, tromper ceux qui les assistent est un besoin toujours nouveau, une véritable passion. Toutes les ressources de leur trop féconde imagination sont employées à inventer soit quelque maladie, soit à faire croire à quelque phénomène extraordinaire, et elles y mettent une téna* cité et une persévérance vraiment incroyables. H y a chez elles une telle perversion des sentiments que les accusations les plus monstrueuses ^ leur semblent toutes naturelles. Mais nous nous empressons d'ajouter que cette tendance à la simulation n'étant qu'une conséquence de la maladie, la responsabilité morale doit disparaître complètement. Tous ces pactes^ que ces malheureuses ont composés et qui ont servi à établir les bases de l'accusation de sorcellerie, sont l'œuvre de leurs sens en délire. L'accusé nie énergiquement, mais ce sont ces filles

* Les Annales de médecine légale sont remplies de ces faits d'aberration mentale consistant à imaginer les accusations les plus fausses et, chose triste à dire, bien des innocents ont été condamnés sur la déposition de mal« heureuses hvstériques.

que Ton doit croire, car le diable dûment contraint par les ezorcismes, est tenu de dire la vérité.

Dans cette épidémie, la simulation est évidente^ et nous trouvons, toujours au premier rang, M"^ de Belciel merveilleusement disposée à jouer tous les rôles. C'est à elle, en effet, que Ton doit ce &meux miracle de la sortie des trois démons, miracle que, pour cause, Laubardemont défendit très expressément aux médecins d'expliquer. Cest elle qui fabriquait Tonguent de saint Joseph, en parfumait sa chemise et attirait ainsi à Loudun toutes les femmes enceintes* sous prétexte de les faire accoucher heureusement.

Cest elle enfin qui peignait sur sa main les noms de Jésus, de Joseph, de Marie et de François de Sales. Les témoignages de Tabbé d'Âubignac, de Voiture, de Ménage s'accordent à dire que ces prétendus stigmates n'étaienr qu'une peinture chaque jour rafiralchie pour les besoins de la cause, et le célèbre voyageur Monconys en a donné une preuve éclatante, car la supérieure lui ayant imprudemment confié sa main, il enleva avec l'ongle le jambage de l'M du nom Marie. La simulation est tellement évi* dente, en ce qui concerne les noms gravés sur la main de M*"* de Belciel, qu'il nous semble inutile d'invoquer, pour les expUquer, certains troubles trophiques assez fréquents chez les hystériques. — Citons pourtant une observation bien remarquable de ces troubles, qui a été présentée l'année dernière à la Société médicale des hôpitaux par un de nos savants maîtres, le docteur Dujardin-Beaumetz. -

n s'agit d'une femme hystérique, âgée de trente-huit ans, et totalement anesthésique. On peut tracer n'importe quels carac-

^ Dans le chapitre précédent, une erreur typographique nous fait dire que toutes les femmes en couches allèrent en pèlerinage à Loudun ; c'est enceintes qu'il faut lire.

CONCLUSION jis

tères sur sa pean et, presque aussitôt, il se montre à leur place une saillie rouge tellement proéminente qu'un aveugle pourrait la lire avec la main. Ces inscriptions restent très nettes pendant quatre ou cinq heures. II serait facile, ajoute spirituellement M. Dujardin-Beaumetz, de déterminer chez cette malade tous les stigmates possibles et d'en faire une femme à miracles.

Les prodiges arrivés en présence de Gaston d'Orléans sont tout aussi faciles à expliquer. Comme nous l'avons dît, les sens et l'ouïe principalement peuvent atteindre chez les hystériques une subtilité extrême. On a observé des malades qui entendaient à des distances prodigieuses. Le frère du roi put en faire l'essai en donnant à voix très basse et à une certaine distance de la possédée, un ordre que celle-ci exécuta ponctuellement. Les exorcistes firent grand bruit de ce phénomène et arrachèrent à ce triste prince un certificat en règle de sa profonde admiration pour de semblables exercices.

Toutefois, nous ferons observer que les ordres donnés soit mentalement, soit dans une langue inconnue des possédées, ont constamment échoué. Nous citerons entre autres exemples, ceux du prince et de la princesse de la Trémouille, de la marquise de Sablé, de Voiture, de la Vergne et de Cérisantes qui, en gens avisés, convinrent, avant leur entrée dans l'église, de l'ordre qu'ils avaient l'intention de donner au diable.

Les évèques de Nîmes et de Chartres ne furent pas plus heureux et, malgré toute leur bonne volonté, n'obtinrent aucune satisfaction.

Quant à la langue latine et aux langues étrangères que ces

religieuses parlaient dans leur délire sans jamais l'avoir apprise, c'est encore une fraude qu'il est facile de démasquer. Là encore,

les témoignages des contemporains abondent : « Je remarquoy,

(( dit Claude Q,uiliet| qu'elles ne répondoient au latin qu'on leur

ji6 CONCLUSION

< demandoit que par Tintelligence qu'elles avoient de quelques

< mots qui approchoient de nostre langage ; aux termes et phrases c choisies ou éloignées des terminaisons des nostres, elles demeu- « roient muettes. »

Les évêques de Nîmes et de Chartres % dont les déclarations ne sauraient être suspectes^ affirment n'avoir jamais obtenu de réponse lorsque leur ladn é&it élégant et choisi.

« Je les interrogeai à mon tour^ dit Jacques Boutreux, en lan- « gués occidentales et orientales, mais ces pauvres diables ont « montré assez clairement qu'ils n'entendoient pas seulement c en quelle langue je leur parlai. »

« Padvoûe ingénument (raconte un autre témoin ** partisan £matique de la possession) « que je n'ay point veû ces signes-là c et plusieurs m'ont dict que le pacte du magicien, à ce qu'ils « ont appris des responses faites aux exorcismes, estoit à condi* « tion que ces marques là ne paroitroient point en cette posses- « sion. »

Les magistrats de Loudun ont soumis les possédées aux mêmes épreuves et ont constaté avec un véritable étonnement que les diables n'étaient guère plus forts en latin « qu'un escholier de première année. »

Néanmoins, nous devons à la vérité de déclarer qu'un sieur Launay de Razilly « ayant abordé l'une d'elles en langue de Topinamboux (! !) elle lui respondit parfaitement ».

Les auteurs, que nous venons de citer ont écrit, il est vrai, leurs relations en 1634, et pouvaient ignorer qu'au bout dun an de ces exorcismes faits en latin, les possédées finirent par répondre

* Relation manuscrite du voyage de MM. de Chartres et de Nîmes à Loudun. Bibliothèque nationale. Manuscrit Fonds Français 24163,

** Lettre de N..,, â ses amis sur ce qui s*est passé à Loudun. Bibliothèque nationale LB*^. in 8* pièces. 1. n. d.

avec assez d'à-propos dans cette même langue, ce qui d'ailleurs leur était facile, puisque d'avance elles connaissaient, suivant le rituel, la réponse prêtée aux démons. D'un autre côté, la mémoire peut atteindre chez les hystériques des proportions vraiment fabuleuses. Or les Ursulines, occupées presque une partie de la journée à chanter en latin des psaumes et des cantiques, en ont évidemment retenu des (phrases entières. Les auteurs sont remplis de faits semblables de ces retours de mémoire sur aes choses ou des paroles qui avaient à peine effleuré l'esprit, et ils en citent de bien autrement remarquables que ceux des possédées de Loudun.

Nous nous contenterons des deux exemples suivants : Un boucher qui n'avait vu jouer la Phèdre de Racine qu'une seule fois, se mit, dans un accès de délire, à en réciter des passages entiers. Après son accès comme auparavant, il n'en savait pas un mot.

La servante d'un ministre anglican devenue hystérique, répéta dans son délire des sentences grecques qu'elle avait une seule fois entendu lire par son maître quinze ans auparavant.

C'est encore un fait d'observation que les fous religieux font souvent preuve d'une connaissance étonnante des textes sacrés, et les mots qu'ils ont entendus leur reviennent subitement à l'esprit.

Nous ne pouvons énumérer ici les nombreux phénomènes relatés dans les manuscrits contemporains^ phénomènes qui d'ailleurs sont tous, sans exception, du domaine de l'hystérie * ;

• Parmi les faits les plus intéressants relatés par M™« de Bcldcl dans ses mémoires, nous trouvons un exemple bien remarquable de grossesse hystérique.

Pendant plusieurs mois, la supérieure des Ursulines se figura être enceinte^ et rillusion chez elle devint si complète, qu'elle indiquait avec précision,

3x8 CONCLUSION

mais les curieux pourront aller les étudier à la Salpètrière, et, aujourd'hui encore, ils y retrouvei:ont des types analogues à ceux observés chez les Ursulines de Loudun.

Nous ne pouvons, toutefois, nous empêcher de faire cette remarque^ que l'Église, qui enseigne qu'elle a le pouvoir de chasser les démons, nous a donné, dans ce procès , l'affligeant spectacle de son impuissance. En effet, elle eut beau multiplier les exor* dsmes, la possession ne dura pas moins de six années et ne s'éteignit que sous Tinfluence de causes absolument étrangères aux pratiques religieuses. En somme, qui fut vaincu dans cette lutte ? Assurément ce ne fut pas le diable, mais bien les exorcistes qui y laissèrent le peu de raison dont la nature les avait pourvus.

Pour nous résumer, nous dirons que la possession de Loudun n'a pas été autre chose qu'une épidémie d'hystérie revêtant toutes les formes, et nous n'en voyons pas de plus frappant tableau que celui donné par François Pidoux dans le but de prouver le surnaturel.

Pleraque Juliodunensium Ursulinarum, attaque extra cœttobium nondum thalamo jugata^ matura tamen, ab uno aut altero anno in re aliqua^delirantf vociferaniur, rident, ploranty ejulant, pralongamexerunt linguam, obscenœ loquuntur, execranda edunt, multos pugnis impetunt , contorsiones et obversiones stupendas exercent , humi volutantur et sese rotant, convulsiones universales et particulares patinniur, in extases rapiuntur, quastionibus romano idiomate prasertim propositis et sapius repetitis, appositi, sed vemaculo sermone respondent, sacrosanctas

comme si elle les éprouvait, réellement les diverses sensations qui se rapportent à la grossesse.

Honteuse de cette situation et croyant qu*elle n'allait pas tarder à accoucher, elle résolut de tuer l'enfant qu'elle portait dans son sein. Dans ce but, elle s'enferma dans un cabinet, prit uu couteau et se disposait t à s'ouvrir le ventre » quand son ange gardien lui apparut tort à-propos pour l'empêcher de mettre à exécution ses funestes projets.

Eucbaristùt specUs subinde in os scias r^entnt^ casque summis inlktrenUs labiis aut exerUt lingua extrcmo illibatas paJam osUndunt, fada denùpu quadam occulta detegunt^ ea verô omma maxime ad imperium sacerdoHs exercent.

Aujourd'hui, la science a heureusement secoué le joug de la théologie et n'admet plus les maladies surnaturelles; elle sait trop que cette association a causé jadis d'irréparables désastres, et que cent mille victimes (c'est le chiffire otBciel) ont payé, par la flanmie du bûcher^ la croyance de leurs contemporains à ces doctrines dignes des temps barbares.

Depuis longtemps , des maîtres illustres * se sont occupés de l'étude de ces singulières aflfections névropathiques. Grâce à leurs travaux, à llmpulsion qu'ils ont donnée, Satan^ l'être imaginaire, a disparu complètement pour £ûre place à une réalité, la maladie. Ces malades^ toujours si nombreuses^ appât tiennent au médecin qui, non seulement^ a mission de les soigner, mais encore a le devoir de les défendre, cat elles ne sont pas responsables de leurs aaes. Maintenant, plus que jamais , commencent à se réaliser ces graves et prophétiques paroles que Paracelse, du haut de sa chaire de Bâle, osa jeter en défi à l'ignorance et à la superstition de son siècle : « Avant la « fin du monde, un grand nombre d'effets surnaturels s'expli- « queront par des causes toutes physiques. s>

* Gtons, entre autres, le beau livre de M. Calmeil sur la folie et les intéressants travaux àts docteurs Charcot, Bourneville, P. Richet, Regnard Macario et Charles Richcr.

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