‹ Urbain Grandier et les possédées de LoudunChapitre 23 sur 39 · S94 URBAIN GRANDIER · texte numérisé non relu

S94 URBAIN GRANDIER

Ces mauvaises nouvelles bâtèrent le retour de Laubardemont à Loudun. Il était temps, car les exorcistes étaient à bout d'expédients et le père Surin^ rendu à moitié fou par ce métier, venait d'être rappelé à Bordeaux par ses supérieurs. On désigna pour lui succéder un autre jésuite, le père Ressés, qui, désireux de marcher sur les traces de son prédécesseur, débuta par un coup de maître : « La guérison miraculeuse de « Jeanne des Anges. »

Depuis quelque temps la supérieure des Ursulines se ]daignait d'une violente douleur au câté gauche de la poitrine, qne le médecin Fanton prit pour une pleurésie. L'erreur de ce praticien s'explique jusqu'à un certain point, car la belle découvene de l'ausculution ne date que du commencement de ce dècle; toutefois on ne saurait trop blÂmer la médication qui fut employée dans cette circonstance. Suivant la détestable manie de cette époque, ce médecin saigna jusqu^à dix fois m quin^ jours sa malade*, ce qui redoubla ses hallucinations et la mit dans une faiblesse teUe que Fanton, sans se rendre un compte exact de la maladie et, sur les vives instances de la sous-prieure, écrivit à Laubardemont, alors à Tours, pour l'informer de cet événement.

De leur côté, les partisans de la possession firent courir le bruit dans toute la ville que Jeanne des Anges ne passerait pas la nuit. Aussi quelle ne fut pas la surprise du médecin, lorsqu'en arrivant le lendemain au couvent, il rencontra dans l'escalier sa malade qui, soutenue par ses compagnes, venait lui annoncer sa guérison. Elle raconta alors que saint Joseph lui était apparu pendant la nuit tenant dans ses mains un baume d'une odeur exquise, qu'il ne voulut pas, ajouta-t-elle, appliquer lui-même, à cause de sa modestie bien connue**. Ce fut l'ange gardien de M"* de Beldel

* Manuscrit de la Bibliothèque de Tours. Mémoires de Teanne des Anges,

** Manuscrit de la bibliothèque de Tours.

qui se chargea d'enduire de ce baume le côté douloureux et, à riostant même, elle se sentit guérie. Comme témoignage de la vérité, elle montra à son Esculape cinq gouttes de ce remède merveilleux visiblement imprégnées sur sa chemise.

Nous ajouterons ce détail, qui a bien son importance, c'est quç sœur Jeanne des Anges, ainsi qu'elle l'avoue elle-même dans ses mémoires^ excellait dans la confection des onguents et qu'elle passait une partie de son temps à en fabriquer. Le fait est également confirmé par le père Surin.

Fanton*, furieux d'avoir été ainsi trompé, se retira en prévenant les religieuses que, désormais, elles eussent à choisir un autre médecin.

Qlioi qu'il en soit, les cinq gouttes octroyées par saint Joseph devinrent le point de départ d'une foule de guérisons miraculeuses, et la femme de Laubardemont la première en fit l'essai. Elle était à cette époque malade à Tours, éprouvant de nombreux malaises^ tels*que troubles de la vue, nausées, violents maux de tète; sa figure était bouffie et ses pieds enflés, sans que les médecins^* pussent définir exactement la nature de sa maladie, que venait encore compliquer un état de grossesse assez avancée. Dès qu^ apprit les prodiges opérés par l'onction du patron des charpentiers, le conmiissaire royal, homme pratique avant tout, résolut de mettre à profit les propriétés de la chemise parfumée. Le cas était d'ailleurs pressant, car sa fenmie allait de mal en pis, et la Faculté ne répondait pas de sa vie. Le four même il expédia un courrier avec ordre de rapporter à Tours la bienheureuse chemise.

* Fanton était protestant ; il jouissait d'une telle considération à Loudun qae les catholiques et les difiérents couvents Tavaient pris pour médecin.

** D'après les renseignements qui nous sont parvenus, on peut faire le diagnostic de . la maladie. La femme de Laubardemont était atteinte d'albuminurie.

Ce fîit^ MoranSy le vice-gérant de l'éyèque, qui se chargea du

pràaeor. fardeau, lil^rrivàyers ta^t hàtufesdu soir chez Laubar-

deinôj2t, et aussitôt •on en revêtit la malade, qui, par une heureuse

coïilcidence, fut prifé de d^eur»j et accoucha quelques instants

après d'un enfant mort*.

Cp lûîraCle eut un immense retchâssement, et^ à partir de cette épo<}ueV' toutes le^ fipmmeâ en ',^dh^ vinrent e& pèlerinage à Loodun jpour y toucher Tonctida^ de s»it Joseph^ h^ prodiges se succédèrent rapidement^ car il est race/ fort heureusement, qu^un ac^pjichemet^^it de fonestés cooséj^uences. ^ Vers Je même ,rémps, Jeanne^ des Anges entreprit son pèlerinage ^ tombeau- de saint François de Sales, dont le nom était ao$â gravé sur sa rnaipr au-^dessous de eeux de Jésus, de Joseph et dicMarie. Afin d'efifi^ccuer ce long Toyage, elle dut passer par Paris et^ séjourna quelques Jours daûs Tbôtel de Laubardemont situé ipe Plâtrière**. ^

•■ Richelieu la fit Venir au .Pal^ns-Cardinal^ et, pour témoigner tplate sa satis&ction, lurdonda ciôq centé éjbûs. L'archevêque de $en$^ son oncle, l'accueillit également avec bonté, et le chevalier dç SiSeirjr, dans un moment d'eathousia^me, prêta son carrosse pour la conduire à Annecy.

La cour se trouvait, alors iSaint-Germaib. Qpaàd le roi et la reine apprirent la présépce die la célèbre fçligiçuse à Paris, ils renvoyèrent chercher. Anne d'^iitriche était enceinte de celui qui devait être Louis XIV« On lui préjs^nta l'onctioa de saint Joseph, qu'elle sentir avec délices, et danssoû adn^rati.on, cette xein^ espagnole, et par conséquent «uperatitieuse» voulut que Mf * dei Belciel

* Manuscrit de la bibliothè4ae de Tours.'

^^ Laubardemont habiu d'abord rue Plâtrière^ l'hôtel condgu A œlai d^pemon, aujourd'hui hôtel des Postes.

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s'engageât, après sa visite au tombeau de l'évèque de Genève, à revenir à Saint-Germain « afin d'avoir auprès d'elle la bienheu- « reuse chemise dans cette occasion de péril » •

La France assista donc à ce singulier spectacle d'une religieuse promenant dans toutes les villes sa guenille parfumée.

Lorsque son pèlerinage fut accompli*, Jeanne des Anges reprit le chemin de Saint-Germain, où on l'attendait impatiemment. En effet, elle était à peine arrivée qu'Anne d'Autriche, prise des douleurs de l'enfantement, demandait avec insunce qu'on la revêtit de la bienheureuse chemise ; puis, quelques heures après, comme il fallait d'ailleurs s'y attendre, l'épouse de Louis Xm était heureusement délivrée. « Ce fut là que saint Joseph, raconte naïve- « ment le père Surin, marqua son grand pouvoir, non seulement « en procurant à la reine un heureux accouchement, mais en « donnant à la France un roi incomparable en puissance, en gran- « deur d'esprit, d'une conduite rare*^ d'une prudence admi- « rable et d'une religion sans exemple. »

Dans le palais même où une reine de France donnait l'exemple de la plus ridicule superstition, ses demoiselles d'honneur se moquaient ouvertement de ces extravagances, et les grands seigneurs de la cour ne lui ménageaient pas leurs épigrammes les plus acérées.

Toutefois, avec une semblable consécration, et munie de l'estampille royale, la chemise de M""* deBelcielne pouvait manquer d'accomplir des miracles et d'attirer de nombreux bienfaits sur la communauté.

^ A Annecy, elle retrouva le père Surin, qui l'accompagna jusqu'à Briare et qui revint de li i Poitiers.

*** Les jésuites, qui ont publié les mémoires du P. Surin, sont bien indulgents [X)m- la conduite de Louis XIV. S'il suffît d'avoir donné i la France le specude des liaisons les plus scandaleuses pour mériter l'éloge des révérends p6res, nous avouons que ce prince en était digne à tous égards.

Richelieu, à son tour, voulut revoir la supérieure des Ursulines et la fit venir à Ruel. Il était dans son lit malade, mais n'osa sans doute pas essayer les propriétés de Tonction de saint jfoseph, car on sait qu'il garda jusqu'à la fin ses hémorrhoïdes et sa tumeur du bras droit. Néanmoins^ il se montra généreux et récompensa largement les services rendus par les possédées. Grâce à lui, Jeanne des Anges put continuer son vo}rage et recueillir encore» tout le long de la route, les nombreuses aumônes que lui fiûJsait la crédulité populaire. Cette absence prolongée de Loudun eut des résultats aussi fiiictueux qu'inattendus, car, en même temps que la caisse des Ursulines se remplissait, les causes de surexcitation de ces religieuses, n'étant plus ravivées par la présence de leur supérieure, disparaissaient, et tout rentrait au couvent dans un calme relatif.

Les exorcistes, de leur côté, commençaient à se décourager et continuaient leur besogne pour ainsi dire à regret. Deux circonstances graves vinrent encore contribuer à attiédir leur zèle.

La première fut la mort du capucin Tranquille qui, devenu complètement fou, expira à la fin de mai 1638 dans des convul'sions vraiment épouvantables. De lame, on entendait les rugissements de bête fiiuve poussés par ce misérable; lorsqu'il avait quelques moments de répit, c'était pour se plaindre de ses horribles soufiances. « Ah! que je pâtis, je pâtis plus que tous les diables ensemble et que tous les damnez.» Pour honorer cet énei^;umène, on lui fit de magnifiques funérailles. Un Jésuite se chargea de l'oraison fiinèbre, et Tavocat du roi, Menuau, lui rédigea l'épitaphe suivante que nous livrons à l'admiration de la postérité :

a-GisT l'humble père TRANaunxE

DE St REMY, PRÉDICATEUR CAPUCIN.

LES DÉMONS NE POUVANT PLUS SUPPORTER SON COURAGE EN SON EMFLOY D*EZORCISTB l'ont fait MOURIR PAR LEURS VEXATIONS ;

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