CHAPITRE V
L'afiaire Thibault. — CoaUtion des ennemis de Grandier. — Il est dénoncé i l'évéque de Poitiers peDdani sod absence de London. — Voyage do cnré de Saint-Pierre i Paris. — H va faire plaider sa cause contre Thibault. — Attitude de ce dernier i l'audience. — H bit voir le décret de prise de coips décerné contre Grandiei. — Pendant ce Kmps les ennemis du curé commencent l'enquête. — Leur manière de procéder. — Déposition de Martin Boulliau.
u nombre des amis du procureur du roi se trouvait un riche seigneur des environs de Loudun, le marquis du Bellay*, que Grandier , malgré sa brouille avec Trincant , continuait à voir fréquemment chez d'Armagnac, gouverneur de la ville. Les ennemis du curé, toujours k la piste pour lui susciter des embarras, résolurent de circonvenir ce gentilhomme et de l'attirer dans leur parti. La chose semblait d'autant plus Ëicile que le marquis avait contracté envers le procureur du roi une véritable dette de reconnaissance : Trincant qui était un savant et ua lettré avait, à force de patientes recherches, reconstimé toute la généa-
• Ourles, marquis du Bellay, princ il) Bouchet, etc.
iiverain dTvetot, seigneur de Monts,
logie des du Bellay, et lui en avait fait hommage*. Dès lors, une sorte d'intimité s'établit entre le marquis et le procureur du roi. M. du Bellay, tout le premier, avait déploré l'aventure arrivée à M"* Trincant, mais n'avait pas cru devoir pour cela rompre ouvertement avec le curé. Cette attitude irritait le procureur du roi qui voyait, avec peine, un des plus grands seigneurs du Loudunais conserver encore une certaine estime pour son plus monel ennemi. H mit tout en œuvre pour l'amener à une rupture, excitant même les amis qu'il recevait chez lui à parler de Grandiei dans les termes les plus malveillants. Il trouva alors dans Jacques de Thibault** un auxiliaire tout prêt à entrer dans ses vues, car ce hobereau n'avait pu pardonner au curé de Saint- Pierre la suprématie qu'il exerçait dans la ville, tandis que luimême se voyait relégué au second plan. Depuis longtemps déjà il le poursuivait de ses calomnies, et maintes fols le gouverneur de la ville dut s'interposer pour rappeler Thibault à une plus grande réserve. Grandier avait eu souvent l'occasion de démasquer cet homme qiil passait à Loudun pour un agent actif du cardinal. Nous nous proposons de révéler dans une autre partie de ce livre toutes les intrigues auxquelles il fut mêlé au sujet de la démolition du château. La perspicacité de Grandier lui avait fidt dans cette circonstance un dangereux ennemi de ce personnage.
Donc pour plaire au procureur du roi, Thibault alla trouver le marquis du Bellay, lui débita les plus grossiers mensonges sur le compte du curé et l'accusa de choses infâmes. Les suites de cette
* Ce manuscrit in-folio tout entier de la main de Trincant a été donné à la Bibliothèque nationale^ U en existe une copie à la bibliothèque d'Angers.
** Jacques de Thibault, écuyer, seigneur de Qiasseignes, un des deux cents chevau-légers du roi. Il appartenait à la compagnie de M. de Tresmes. Sa famille était originaire de la Bourgogne.
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conTersadon^ ne tardèrent pas à produire leur effet ; le marquis se montra plus froid et plus réservé envers Grandier^ qui s'en aperçut. Un ami se chargea de lui apprendre les moti& de cette froideur inaccoutumée en racontant tout ce qui s'était passé. Le curé qui tenait à l'estime de M. du Bellay fr:t profondément afi9igé de cette attitude et ne put dissimuler la douleur que lui causait cet incroyable acharnement.
A quelque temps de li, le hasard fit rencontrer sur la place Sainte-Croix, les deux adversaires. Grandier était revêtu de son costume de chanoine et se disposait à entrer dans Téglise pour y chanter matines. La présence de Thibault réveilla dans son esprit les plus cruels souvenirs. En proie à une émotion violente, il s'avança vers son ennemi, lui demanda raison de ses calomnies et le fit en termes si peu mesurés et si caustiques, que celui-ci ne trouva rien de mieux à répondre que de lever sa canne et d'en frapper son interlocuteur. L'orgueilleux Grandier bondit sous l'affiront; il eut cependant le courage de se contenir et de rentrer dans l'Oise sans ajouter une parole pOur ne pas aggraver une situation aussi déplorable. L'aae de Thibault était d'autant plus inqualifiable qu'il s'adressait à un prêtre. Aussi fiit-il blâmé presqu'unanimement. Le procureur du roi et ses amis fiirent les seuls à applaudir à cette odieuse agression.
Grandier n'était pas homme à laisser impunie une injure aussi sangbnte. Dès le lendemain de cet événement, il partait pour Paris se plaindre au roi de Tattenut de Thibault et réclamer la justice qui lui était due. Ce départ précipité fut mis à profit par ses ennemis. Le jour même, ils se réunirent chez Trincant et prirent toutes leurs mesures pour empêcher le retour du curé à Loudun. Une dénonciation en r^le fut rédigée par le procureur du roi et adressée à l'évêque de Poitiers : on y accusait Grandier « d'avoir débauché des femmes et des filles, d'être impie et pro-
« fane, de ne jamais dire son bréviaire et même d'avoir abusé « d'une femme dans son église. » Aucun des conjurés ne pouvait signer une aussi monstrueuse accusation. A prix d'argent, on obtint la signature de deux misérables, nommés Cherbonneau et Bougreau, au nom de qui la plainte fut portée. On convint, en outre, que Trincant et Hervé partiraient immédiatement pour Poitiers afin d'entretenir de cette aflfaire le promoteur de Tofficialité. Depuis longtemps, Tévêque était prévenu contre Grandier qui n'avait pas craint d'empiéter sur les droits épiscopaux, en donnant une dispense de proclamation de bans dans le mariage d'un nommé Delagarde du bourg de Monts, près Loudun. La visite des deux magistrats ne pouvait donc être que favorablement accueillie. En effet, le promoteur les assura de son concours et leur donna une lettre de recommandation pour M. de la Rochepozay * qui se trouvait actuellement à son château de Dissay, situé à quatre lieues de Poitiers**. A leur retour, Hervé et Trincant informèrent leurs amis de l'accueil qulls avaient reçu^ et il fut décidé, que sans perdre de temps, on irait trouver le prélat et qu'on lui demanderait d'en finir une bonne fois avec le curé de Saint-Pierre.
• Henry-Louis-Chasteigncr de la Rochepozay, naquit à Tivoli, le 6 septembre 1577, pendant Tambassade de son père à Rome. Nommé coadjuteur de l'évêque de Poitiers, en 161 1, consacré le 13 mai 161 2, il fit son entrée solennelle en qualité d'évêque, au mois de juin 16 12. Il mourut frappé d'apoplexie dans son château de Dissay, le 30 juillet 165 1, et lut enterré dans Téglise de la Rochepozay dans la chapelle de ses ancêtres où Ton voit encore son épitaphe. Ses entrailles furent déposées dans Téglise paroissiale de Dissay, près de Tépitre. Il est représenté vêtu pontificalement dans un tableau à Thuile qui orne une des chapelles de Téglise.
** Ce bourg, situé sur la rive droite du Gain, possède encore a peu près intact le magnifique château des évêques de Poitiers, bâti â la fin du XV« siède par Pierre d'Amboise et en partie dénaturé avant la Révolution, par M. Beaupoil de Saint-Aulaire.
6o URBAIN GRANDIER
Le marquis de la Mothe-Chandenier avait pris les devants en donnant à l'évèque les renseignements les plus dé£ivorables sur Grandier avec qui il avait eu de nombreuses contestations au sujet de l'apothicaire Adam. Aussi quel ne fut pas Tétonnement de Trincant et de son compagnon, quand ils virent M. de la Rocbepozay accéder à tout ce qu'ils demandaient * et leur donner un décret de prise de corps**, conçu en ces termes :
« Henry-Loys Cbasiaigner i$ la Rochepo^ay, par misération divine Evesque c de Poictiers, Veu les charges et informations à nous rendues par l'archiprétre « de Lodun à rencontre d'Urbain Grandier, prêtre, curé de Saint-Pierre-du- « Marché-de-Lodun, en vertu de commission émanée de nous audict archi- « prêtre et en son absence au Prieur de Chasseignes ; Veu aussy les condosions a de notre promoteur sur icelles avons ordonné et ordonnons que le dict « Grandier, accusé soit amené sans scandale es-prisons de notre hostel épisc copal de Poictiers, si pris et apréhcndé peut estre^ si non sera adioumé à « son domicilie à troys briefs jours par le premier apariteur prêtre, ou clerc « tonsuré; et d'abondant parle premier sergent royal sur ce requis, avec implo- « ration du bras séculier ; et ausquels et à un d'iceux de ce faire, donnons « pouvoir et mandement, nonobstant opposition ou appellation quelconque et c sans préjudice d'icelle, pour ce faict et le dict Grandier oûy, prendre par « notre dict promoteur telles conclusions à rencontre de luy qu'il verra estre « à faire. — Donné à Dissay, le vint et deuxiesme jour d'oaobre mil six cens c vint et neuf.
« HENRY LOYS, Évesque de Poictiers.
« Par mon dict seigneur : Dupuy. »
Cette pièce mettait Grandier à la merci de ses ennemis; ils eurent l'habileté de la tenir secrète, afin que le curé ne pût être
* Depuis quelque temps, une enquête sur certains actes du curé de Loudan avait été ordonnée par l'évèque de Poitiers ; Gilles-Robert, archiprêtre de Sammarcole et du Loudunais, ainsi que le prieur Moussant, directeur des Ursulines, avaient été chargés de l'information. C'est à la suite du procèsverbal qu'ils envoyèrent à Ai . de la Rochepozay que celui-ci décida Tarrestatlon de Grandier. Comme on le voit, la demande du procureur du roi arrivait fort à propos.
** L'original sur papier est conservé à la bibliothèque de Poitiers, parmi les Pièces relatives au procès d'Urbain Grandier, n* i.
URBAIN GRANDIER 6i
informé à temps de ce qui se passait. Personne à Loudun ne se doutait de ces machinations. Il fut donc facile de tirer parti de cette pièce importante. Dans une troisième réunion, qui eut lieu chez Trincant, Thibault fit voir un acte d'assignation, qu'il venait de recevoir; cet acte lui enjoignait de comparaître devant le Parlement à Paris, car Grandier, lui aussi, avait fait diligence. Ce fut un trait de lumière pour cette assemblée de conspirateurs ; ils résolurent d'utiliser le décret de prise de corps et de jouer à leur ennemi un tour de leur façon : à cet efiet, on donna à Thibault le mandat d'arrestation et il fut convenu qu'il partirait le soir même pour Paris et se présenterait devant les j uges ; on laissait à ' son intelligence le soin de conduire à bien cette affaire.
De son côté, le curé de Saint-Pierre, grâce à la protection de son ami Jean d'Armagnac, avait obtenu audience du roi, s'était jeté à ses pieds et avec une grande éloquence lui avait fait le tableau du scandale causé à Loudun par l'agression de Thibault. Le pieux Louis XIII, justement ému d'un pareil manque de respect envers un prêtre, promit que justice serait rendue*.
En eflfet, quelques jours après, l'afiiaire était renvoyée devant le Parlement et Thibault recevait à Loudun l'assignation dont nous venons de parler.
A l'heure fixée, les deux adversaires se présentèrent devant les juges. L'avocat de Grandier plaida éloquemment la cause de son client et le jugement ne faisait aucun doute pour personne, quand Thibault se leva à son tour et demanda la parole. Il expliqua en termes violents la conduite de son adversaire à Loudun ; il le qualifia de prêtre débauché, de méchant homme, affirmant que
* Grandier fut admis au petit lever du roi et prononça sa harangue en présence des aumôniers de Louis XIII. ( Lettre d'Armagnac à M. Leblanc. — Collection Barbier.)
son immoralité scandalisait la ville entière et que les meilleures familles du pays étaient au désespoir d'avoir un tel pasteur. Un pareil langage ne pouvait que donner raison au curé ; mais Thibault, en homme habile, avait réservé pour la fin un coup contre lequel l'éloquence de Grandier et de son avocat devait venir se briser. Afin de prouver qu'il n'était pas un calomniateur il tira de sa poche le décret de prise de corps décerné par M. de Poitiers et le fit lire aux juges. Grandier fut atterré et comprit qu'il avait eu affaire à plus fort que lui. En présence de semblables preuves, la cour ne pouvait prendre aucune décision et renvoya le curé par-devant son évêque pour se justifier des crimes qu'on lui imputait.
Pendant que ces événements se passaient à Paris, l'enquête ordonnée par M. de Poitiers était commencée. Tout d'abord on avait chargé de cette information, Louis Chauvet, lieutenant civil au bailliage et Gilles Robert, archiprètre de Sammarcole * et du Loudunais. Le choix de Chauvet, homme d'une grande probité et très estimé à Loudun, déplut au parti Trincant. Le lieutenant, du reste, se souciait fort peu d'être mêlé à toutes ces coteries passionnées ; malgré ses répugnances, il reçut cependant quelques dépositions qui n'avaient aucune valeur, mais il comprit bientôt quel triste rôle on voulait lui faire jouer et crut devoir envoyer sa démission. Le bailli de Loudun, brouillé depuis quelque temps avec le procureur du roi au sujet de certaines élections municipales qu'il patronnait et que Trincant avait eu le pouvoir de Élire casser par arrêt royal, avait pour sa part largement contribué à cette détermination. D'un autre côté, Chauvet son parent et son ami, jugea convenable de cesser toutes relations avec un parti qui ne reculait devant aucune calomnie et qui allait jusqu'à couvrir
* Sammarcole est une altération dans le langage loudunais du vocable de réglise dédiai à Saint-Pierre et à Saint-Martial.
d'iûÊunie le nom jusqu'alors respecté de Madeleine de Dreux, belle-mère de Cerisay.
La démission du lieutenant civil fut accueillie avec une vive
satisfaction par les ennemis de Grandier. Trincant, qui depuis
longtemps guettait l'occasion de le remplacer, obtint sans peine
le poste délaissé par Chauvet; avec le nouveau commissaire, les
choses allaient prendre une autre tournure, car il était résolu à ne
rien épargner pour parvenir à ses fins. Les honnêtes gens de Loudun,
tout en comprenant la haine de Trincant pour le curé, hirent
indignés de le voir ainsi fouler aux pieds ses devoirs de magistrat.
Il trouva, d'ailleurs, pour Êiire cette triste besogne un digne acoljrte
dans la personne de Gilles Robert, que l'envie avait depuis
longtemps jeté dans le parti hostile à Grandier. Chose triste à dire,
ce furent les confrères du curé de Saint-Pierre qui mirent le plus
d'acharnement à l'accuser. Nous devons cependant ajouter que
les chanoines de Sainte-Croix, à l'exception de Mignon, mirent
un louable empressement à le défendre ; quelques-uns mêmes
protestèrent hautement contre les calomnies atroces dont on
l'accablait*.
Le curé des Trois-Moutiers et son oncle Le Mousnier furent les premiers à accourir à l'appel de Trincant et n'hésitèrent pas à charger Grandier des crimes les plus honteux sans apporter aucune preuve à l'appui de leurs dires. Toutes les dépositions semblaient bonnes au procureur du roi pourvu qu^elles fussent dé£;ivorables à son adversaire; il s'inquiétait peu delà moralité des gens dont la plupart appartenaient à la lie de la population et étaient payés pour faire ce triste métier.
Ce qui surprit et mit le comble à l'indignation, ce fut la déposition d'un vicaire de Saint-Pierre, Gervais Meschin, que Grandier
' Les chanoines Maurat, Lucas, Lebrethon, Benoist et Rousseau.
avait comblé de bienËdts et qui Ten récompensait par la plus noire des ingratitudes. On n'a pu expliquer l'attitude de cet honmie envers son curé que par les sentiments bas et jaloux qui £dsaient le fonds de son caractère. Trincant le fit venir chez lui, et là en présence de • Mignon et d'Hervé qui, contrairement à toutes les règles, recevaient les témoignages, le vicaire de Saint-Pierre eut l'impudence d'affirmer « qu'il avoit trouvé Grandier couché avec « des femmes et filles tout de leur long dans l'église Saint-Pierre, « les portes étant fermées ; qu'à des heures indues de jour et de « nuict, il avoit veû des filles et des fenmies venir trouver le dict c Grandier en sa chambre et quelques-unes des dittes fenmies y « demeuroient depuis une heure après midy jusqu'à deux ou trois « heures après minuit et y fiiisoient apporter leur souper par « leurs servantes qui se retiroient incontinent; qu'il avoit veû « le dict Grandier dans l'église les portes ouvertes et quelques « femmes y estant entrées il les fermoit ». Meschin n'avait pas craint d'ajouter que Grandier était un impie et qu'il ne disait jamais son bréviaire. Cette déposition, mensongère d'un bout à l'autre, reçut néanmoins de Trincant et de son neveu Mignon le plus Êivorable accueil.
Un autre témoin tout aussi intéressant et aussi peu scrupuleux que le vicaire de Samt-Pierre fiit le curé du Bas-Nueil-sur-Dive, Martin Boulliau. Sa déposition présentait une gravité exceptionnelle, en ce sens qu'elle s'attaquait à l'honneur d'une des familles les plus considérables du Loudunais. D s^agissait de Madeleine de Dreux, belle-mère de Cerisay, bailli de Loudun. Si les adversaires de Grandier s'étaient montrés pusillanimes au point de reculer devant une enquête £ûte en sa présence, le curé du Bas-Nueil avait accusé encore plus de lâcheté ; car il déshonorait une morte * et
* Madeleine de Dreux, femme de Charles Génebaut, écuyer seigneur de Basses, était décédée quelque temps avant b. déposition de Boulliau.
il savait bien que celle-là ne viendrait jamais protester. Voici, en effet, l'aventure qui lui était arrivée avec la belle- mère du bailli et qu'il s'était empressé de colporter par la ville en y ajoutant les insinuations les plus malveillantes.
Un jour c à l'heure du soleil couchant*, » le curé de Nueil
étant entré à Saint-Pierre-du-Marché pour y £iire ses dévotions,
aperçut Urbain Grandier qui se promenait seul dans son église et
^ui, préoccupé sans doute d'autre chose, ne le vit point. Boulliau,
soupçonnant quelque intrigue, se dissimula tant qu'il put et finit
par trouver dans la sacristie un poste d'observation^ convenable
pour épier les moindres gestes de son confrère. « Il vit que le dict
« Grandier ferma la grand'porte de l'église et regardoit au travers
« d'icelle, et peu de temps après, le dict Grandier ouvrit la dicte
• porte de l'église, dans laquelle peu de temps après la dicte
« defiiincte damoiselle Magdallaine Dreulx entra et qu'elle alla
« dans le banc des Dreulx où elle s'agenouilla, comme il croit,
« et qu'il vit que le dict Grandier entra dans le dict banc des
« Dreulx traversant l'église; qu'il les avoit veûs tous les deux
« debout et que le dict Grandier avoit ses deux bras sur ceux de
« la dicte damoiselle et estoit en une action impudique et indigne
« du dict Grandier et du lieu. »
Trincant, toujours en quête de calomnies débitées sur son adversaire, n'eut garde d'oublier l'histoire que racontait, à qui voulait l'entendre, le digne curé de Nueil. U lui écrivit pour l'in^ viter à venir chez lui faire sa déposition, l'assurant d'avance « qu'il « n'avoit subject de crainte que ce qu'il diroit contre Grandier
^ Déposition de Boulliau. (Bibliothèque nationale. Manusaits Fonds français 7618.)
*^ c n entra dans la sacristie et s*arresta derrière la porte d'entre la dicte t sacristie et l'église. » (Déposition de Boulliau.)
ee URBAIN GRANDIER
« feust divulgué, parce qu'il étoit deffendu, sous peyne d*excom- « munication, à ceux qui avoient la commission d'informer, de « diviJguer ou révéler le secret des dittes dépositions et que c c'estoit pour chose d'importance qui regarde l'Église^. »
En s'adressant à Martin Boulliau, lé procureur du roi pensait qu'il lui serait facile d'obtenir des renseignements, car le cure de Nueil avait habité longtemps, à la cure de Saint-Pierre-du-Marchè, une chambre contiguê à celle de Grandier. D'un autre côté, il se trouvait entièrement sous la dépendance de Trincant, le fils du procureur du roi ayant loué à BouUiau, au prix de 70 livres par an, la cure de Notre-Dame-du-Bas-Nueil dont il était titulaire**, et cette location pouvant lui être enlevée s'il ne déposait pas dans le sens de son patron. Cette dernière considération leva les scrupules de BouUiau qui s'empressa d'accourir à l'appel du procureur du roi. Sa déposition, entièrement déÊivorable à Grandier, eut lieu en présence du chanoine Mignon. Boulliau prétendit avoir trouvé le curé dans une posture impudique, et par ce mot il entendait dire c qu'il avoit seuUement veû le dict Grandier de loing parlant c à la ditte damoiselle et ayant sa main appuyée sur ses bras ». Messire Boulliau, comme on peut en juger, prêtait aux autres de smgulières pensées et surtout ne se gênait pas pour les interpréter d'une façon odieuse.
Naturellement Trincant et son neveu se gardèrent bien de mentionner sur le procès- verbal l'explication du curé; ils en
* Déposition de Boulliau. (Bibliothèque nationale. Fonds irançais 7618.)
*• Notre-DameHle-Niœuil-sur-Dive ou de Basneuil, archiprêtré de Loudun ; la nomination à cette cure était faite par Tabbé de Bourgueil. Trincant fils était également titulaire de la cure de Saint-Pierre-de-Cursay qu'il looait, moyennant quarante livres par an, à un ancien sacristain de Saint*IHene-dii- Marché, M« Melin-Thoreau. Ce trafic était interdit; c'est ce qui explique pourquoi le juge au baillage, dans son interrogatoire, demande à Boulliau : c S*il « paye pension pour raison de la dîae cure, combien et A quy? »
exagérèrent même la portée, et voici le moyen qu'ils jugèrent à propos d'employer. Quand Boulliau eut terminé sa déposition, on lui en donna lecture et on la lui fit signer. H ne lui vint pas à la pensée de la relire lui-même, car il aurait pu s'apercevoir qu'aux expressions dont il s'était servi, on avait substitué ces xniyts : « Qii'il avait veû la dicte damoiselle en acte vinirique avec « ledictcurè* ».
Nous n*avons pas besoin d'insister plus longtemps pour aire ressortir toute Tinfamie d'une pareille procédure; un magistrat et un prêtre poussant la haine jusqu'à &lsifier un procès-verbal, ceU était bien £iit pour soulever la conscience indignée des honnêtes gens. Il n'y eut, en effet, qu'une voix, à Loudun, pour repousser une aussi lâche calomnie ; mais le procureur du roi était trop irrité pour l'entendre.
Malgré les précautions prises, la déposition de Boulliau fut bientôt connue. Le bailli inquiet avec juste raison des perfidies qu'elle contenait sur sa belle-mère, Madeleine de Dreux, dont le nom jusque-là avait été synonyme de vertu et de probité^ se trouva tdlement atteint par cette enquête, qu'il n'hésita pas à Êiîre assigner devant Philippe Mardn, juge au bailliage de Loudun, le curé du Bas-Nueil.
En présence, de ce magistrat, Boulliau eut une attitude des plus humbles et avoua ce qui s'était passé.
Son interrogatoire est si curieux que ce serait en atténuer l'effet que de le raconter. Nous copions donc textuellement les termes de sa déposition :
« Interrogé par Philippe Martin, s'il a vefl Magdallaine Dreubc « en acte vénérique avec le dict curé ?
« A dict que non et qu'il n'a jamais entendu parler en ce
* Déposition de Boulliau.
« terme et que si an le lui a faict escripre ça esté fautivement et « contre son intention •
« Si avant le recollement et lors dHceluy il n'a pas recogneu « devant quelques personnes qu'il n'avoit jamais parie en sa « depposition des ditz mots d'acte vènérique, ny veû £ûre mal « par la dicte deffuncte damoiselle et que, si dans sa depposition « on avait escript les dit^^ mots, que cela était fatdx et supposé? « A dict qu'il peut l'avoir dict à quelques personnes et ce particuUièrement à M* Gilles Robert, cure de Saint-MarçoUe et archiprebstre de ce pays qui luy parloit de la dicte affiUre du dict Grandier.
« S'il n'a pas été menacé et intimidé par quelques, ungs, pour ce que au dict recollement et ailleurs il n'avoit pas persisté en sa ditte depposition et particuUièrement es motz d'acdon impudicque et acte vénérien, par quy il a esté menacé ? ce A dict qu'il n'a pas été menacé ne intimidé par personne, fors qu'un certain jour estant cheux le dict Robert archiprebstre, le dict Robert et luy depposant parlant ensemble, luy dist que le bruia couroit qu'il n'avoit persisté en sa deppoâtion et que â cela estoit, il y avoit assez de quoy le mettre à la question et torture; auquel il feit réponce qu'il avoit entièrement pcrsbté en sa depposition et que seuUement il avoit expliqué les motz IMPUDIQUE POSTURE, selou SOU intention qui estoit qu'il avoit seuUement veû le dict curé de loing parlant à la dicte damoiseUe et ayant ses mains appuyées sur ses bras sans la baiser ny £ûre aulcune action indécente.
« Qjn est tout ce qu'U nous a dia sçavoir de ces fidctz. Et lecture à luy Ëdcte de sa depposition cy dessus, a dia contenir vérité, et y a persisté et persiste, et a signé. « Avons ordonné que lesdicts £dcts demeureront attachez à « nostre présent procès-verbal, pour y avoir recours quand
« besoing sera. Ainsi signé en U minuRe : P. Martin et M. Bouilo liau, collation &icte. >
Les indiscrètes révélations du curé de Nueil jetèreat l'tdarme dans le parti du procureur du roi. Le nom des Dreux sortait, du moins, sain et sauf de cette épreuve et n'avait plus à redouter les ignobles injures de quelques misérables. Quant k Grandier, il fut moins heureux. Toujours à Paris, pendant que ses ennemis procédaient à l'enquête, il n'avait pu les démasquer ni faire éclater au grand jour l'in^mie de leurs accusations.