‹ Urbains et rurauxChapitre 14 sur 21 · G K I F F L DE F F. R · texte numérisé non relu

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niser ainsi, m'avait dit un soir le vieux sergent Hurgliol, on leur servira ce qu'on servit, en Chine, au major Radecoùl : un pruneau qui ne se digère pas! » Il est certain que nous tous, sans exception, ne boudant ni sous la mitraille, ni dans les tranchées, en plein air, nous n'étions pas très contents de ces deux hargneux qui, loin de nous encourager un brin, nous démontaient sans cesse par leurs complaintes. On n'aurait su les accuser de manquer de courage, oh! non! ils avaient, l'un et l'autre, fait leurs preuves au Sénégal, en Algérie et même ailleurs! Seulement, il était hors de doute que si la République nous bottait très bien à nous simples troupiers, elle ne le; chaussait guère, eux, nos supérieurs, et que pour rien au monde ils n'eussent voulu, ces fendants ! qu'elle triomphât comme son aînée, la grande !

— Est-ce toi? me demandèrent-ils en lissant leurs moustaches cirées, est-ce toi qui jaspinais ainsi, Simony ?

— Moi-même, mes officiers, moi-mèm^ en personne !

Et m'étant levé, je me mis, selon les règles de la discipline, au port d'armes, caressai mes petits favoris d'ordonnance en louchant un peu, car j'estimai, moi, que les manières de ces messieurs étaient fort insolentes et que ce n'était pas du tout le moment de prendre avec nous ces airs-là.

-- Vous ne tarderez pas à connaître tous, tant que vous êtes ici, que M. le général en chef, président du gouvernement de la Défense nationale, n'est pas un oison, et que s'il temporise, il a ses raisons pour cela; quant à toi qui te figures que ces gredins les Trente- Sous, les sans-quartier, les irréductibles, les Torrentiels, sont capables de se mesurer avec l'ennemi, tu te fourres le doigt dans l'oeil, et le coude aussi, paysan !

— Ici, cap'taine, avec votre permission, il n'y a ni gentilshommes ni manants; il y a des soldats plus ou moins gradés et des Français du Nord et du Midi, n'importe! exposant également leur peau pour le salut de la patrie et le triomphe de la liberté!

Ce seigneur qui pensait peut-être que j'ét

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aussi timide, aussi nigaud que tel ou tel des anciens vassaux de sa famille, alors qu'elle dominait en ces parages, entre les murs de ce château là-bas, à l'embouchure du Valvy, me regarda de travers et je compris parfaitement bien qu'il m'eût fouaillé comme un braque, s'il l'eût osé.

— Tas de cochons! sacrés voyous, s'écria-t-il en se tournant vers la capitale invisible dans la brume, mais dont les forts tonnaient par intervalles, vous serez un jour payés selon vos mérites... Et toi, toi, toi, je te conseille de ne pas t'occuper de politique dans les r citoyen !...

Ils s'éloignèrent tous les deux en grognant, et je ne fus guère étonné, deux heures après, lorsqu'on m'annonça que je devais aller passer la nuit en sentinelle au delà de nos lignes, en un poste avancé d'où, la plupart du temps, ne revenaient pas le lendemain ceux qui y avaient été expédiés la veille, et l'on n'envoyait là que les têtes brûlées, les mauvais bougres, les dèmoc-socs qui s'étaient trop frottés à « la canaille parisienne, » car on avait vécu près de

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deux mois en l'enceinte de la ville et beaucoup d'entre nous qui naguère eussent été bien embarrassés pour lire un écrit, voire les imprimés, en savaient tout autant à présent que s'ils avaient tracassé des alphabets toute leur vie.

— Ah! garçon, ne t'endors pas et méfie-toi ; je te glisse ça dans le tuyau de l'oreille, moi, le doyen de la compagnie : attention ! on connaît le terrain; il est plat comme une assiette et déboisé, mais il y a pourtant moyen de s'y couvrir.

— On tachera d'y trouver un abri; merci, sergent, merci bien !

Et là-dessus je filai avec quatre lignards et un caporal qui, m'ayantmis en faction à douze ou quinze cents pas de là, firent demi-tour à gauche et... me voilà tout seul. Il brouillardait ferme et j'aurais bien fumé une pipe pour me réchauffer un tantet l'estomac, mais la consigne! Alors je battis la semelle, et puis avisant un gros saule évidé, je m'y blottis avec mon chassepot. Tonnerre de Dieu! ça piquait ferme et dru. L'endroit, ouvert à tous les vents, n'élait pas

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des plus agréables. Imaginez-vous une plaine presque nue à deux cents mètres d'un coteau derrière lequel le pendulard, paraît-il, était campé. Pas le moindre bruit en cette solitude; on ne sait où se cachent les oiseaux par une telle saison; les arbres n'avaient plus de feuilles et tout semblait mort. A force de regarder autour de moi, mes yeux habitués à l'obscurité finirent par distinguer une haie partant des hauteurs d'en face et s'en venant mourir au bord de mon espèce de guérite. On pouvait parfaitement ramper au long de ces buis et me tomber sur le casaquin sans crier gare ! aussi me défiais-je. Ah ! bien m'en valut, oui ! D'après mes calculs, il devait être environ trois heures et demie du matin ; ne sentant plus mes pieds, engourdis dans mes bottes, et transi de haut en bas : « Ohé. toi, gare, ici, m'étais-je dit et me disais-je, ou bien on te ramassera roidi dans ce coin, et peut-être égorgé! » Comme je me répétais cela, j'entendis comme un froissement de branches et mon oreille se dressa. «Tiens, tiens! serait-ce le sournois en train de me rendre visite? Ici même une

quinzaine des nôtres ont péri sans profit pour personne; ouvrons l'œil!» Et je jouai si bien de la prunelle que je perçus, à ma gauche, une boule noire qui roulait doucement vers moi. Tout à coup, une voix étouffée sortit des buissons et j'ouïs ceci :

— Wer dj ?

Puis sur ma droite, entre deux saules, à mon côté :

— Keenigîick ?

« Qui vive? » « Soldat du Roi ! » Pareille demande suivie d'une telle réponse en cette langue de cheval que parlent les rousseaux d'au delà du Rhin, me renseignait suffisamment et j'épiai la masse sombre qui dégringolait toujours pins vite. Elle arriva presque au bout du canon de mon fusil; là, je vis une buée qui s'échappait de cette ombre ambulante, oui, l'haleine d'un sacripant des pays de la brume, et je tirai sur lui! jMou arme rata ; je croisai la baïonnette et fondis sur ce gros gaillard, qui me visait à la tête. Il ne s'en manqua pas de beaucoup, par ma foi! que mou compte ne fût réglé. Je sentis

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passer dans mes cheveux le vent d'une balle. Hé! ce renard qui s'était approché de mon observatoire a pas de loup ne mangera jamais plus de pain! Il s'affaissait percé d'outre en outre par mon yatagan lorsque je reçus sur le crâne un coup de crosse qui m'étourdit. Heureusement j'ai la caboche dure comme un roc, et ça me sauva-, mais celui qui m'avait si bien apostrophé fut perdu. Commeje le chargeais à fond, il glissa, tomba, je le clouai par terre, et tout fut fini pour lui. Prête à me secourir, une sentinelle française, placée sur mes derrières, s'était avancée. Elle me héla; je lui répliquai; nous nous joignîmes. Une ligne blanchâtre rayait le ciel, la lune avait un peu pâli, l'aurore naissait... « Tu l'as échappé belle aujourd'hui; peut-être t'en dépêtreras-tu sans dommage! » En effet, il n'y eut rien, absolument rien de nouveau jusqu'à l'heure où l'on me releva de garde. Et tranquille, en très bonne santé, je rebroussai chemin. Hurgliol, le vieil ami, qui guettait ma rentrée au camp, m'aborda.

— Décidément, me dit-il, les deux rossignol;

que tu sais chantent faux ; Endric le fourrier de la ire compagnie qui les éclairait cette nuit à la ronde-major les a entendus raisonner comme des pandours...

— Ah bah?

— Mon cher, Ragmé qui les rembarra parce qu'ils l'avaient brusqué, sous prétexte qu'il roucoulait la Marseillaise, sera fusillé, nous en avons été instruits tantôt. Attention ! il nous en pend autant à l'oreille, si nous leur ripostons aussi, nous.

— On se surveillera !

— Va, va, c'est bien clair, aussi clair que de l'eau de roche; ils sont de la bande à Mandrin ou plutôt à Trochu, qui nous vendra si l'on se laisse lanterner davantage par l'aristo qui, lui, n'ayant plus d'empereur, réclame un roi.

— Comment?

— Tels sont leur» refrains qu'on m'a rapportés: « On s'échauffe de plus en plus, nos vieux hurleurs de mer sont enragés; si Pari-, c'est-à-dire la République se dégage et l'emporte, adieu tout et nous autres galonnés avec !

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11 n'y aura plus d'armée, il n'y aura plus de juges ni de prêtres; aucune monarchie ne sera possible; il n'y aura plus rien et nous serons rasés. »

— Ils ont ainsi parlé, vraiment?

— Ainsi.

— Les traîtres ! En ce cas, le plus court serait...

— Oui, je t'entends ; seulement ce n'est pas commode.

— En campagne, au beau milieu d'une canonnade, en joue, feu! puis, ma foi, ni vu, ni connu...

— Chut ! les voici !

— Qui donc?

— Eux !

— Où?

— Derrière ce talus.

En causant, en riant, ils s'avançaient bras à bras; sitôt qu'ils nous virent, ils se turent et passèrent tandis que nous leur faisions le salut militaire.

— A propos, s'écria, toujours goguenard, M. de la Pugne en se retournant et rne hélant :

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as-tu rencontré là-bas au fond des bosquets beaucoup d'Allemands en vedette, par hasard, toi, le dégourdi?

— Quelques-uns, oui, trois ou quatre, répliquai-je en montrant à ce raillard le casque à pointe et le schako à double visière des batteurs d'estrade que j'avais démolis; en voici la preuve.

Ils me lorgnèrent de travers, ces deux félons, et puis ayant allumé chacun un cigare, ils me plantèrent là, de mauvaise humeur et sans me dire tant seulement :

— Très bien !

Non, non, ilsne voulai en tpasde la Marianne, ces châtelains et ces bourgeois en épaulettes; ils n'en voulaient à aucun prix et notre tort fut de ne comprendre ça que lorsqu'il n'était plus temps de réparer celui que l'on avait perdu. Si nous avions marché sans attendre leurs ordres, on serait arrivé je ne sais où, quelque part, et nous ne serions pas gouvernés aujourd'hui par un tas de farceurs qui ne valent pas les quatre fers d'un chien. Nous avons la République; oui; mais laquelle? Une gueuse

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qui couche avec tous les mi ri i flores des quatrevingt-six départements, et non pas une brave fille amie en tout bien tout honneur des sansculottes des villes et des champs. Sufficit! on verra plus tard. En attendant que ça change un tout petit peu, revenons, s'il vous plaît, a nos moutons...

— Il yaura du bouillon demain, nous appriton un soir après la soupe, et ce sera chaud ! D'après notre commandant, les Ostrogoths se proposent d'établir en face de nous, sur la colline, une batterie de grosses pièces; s'ils y réussissaient, nous perdrions la redoute où nous sommes installés et le plateau qu'elle protège; il s'agit de sangler nos reins illico; tâchons de nous maintenir ici, sinon tout ira mal, fort mal!

Le lendemain, il nous fut démontré que Fespion qui nous avait mis au courant des intentions du Prussien était bien informé. Vers trois heures de relevée, par une journée grise où le soleil était aussi pâle que la lune visible en plein ciel depuis midi, l'on ouït sous les fourrés, au fond des gorges, un concert de sifflets,

et, silencieuses, des masses d'infanterie se rangèrent au pied du coteau qui nous barrait l'horizon : puis une averse de ferraille écrasa nos fascines et nos parapets. On se souviendra toujours en vérité de ce combat de Gare-Ia- Bombe! ainsi nommé, parce que la troupe criait ça de tous les cùtés en tiraillant. Aussitùt que l'étranger jugea notre position compromise et la place suffisamment balayée, un hourrah général retentit, et de noirs bataillons nous assaillirent. Toujours repoussés, ils remontaient à l'assaut toujours plus nombreux, et l'on se lardait, on s'assommait devant les sept à huit pièces qui flanquaient notre redan. Ah ! la guerre! on l'a vue de près, et l'on n'aime pas trop ça; seulement il faut bien se défendre quand on est attaqué, n'est-ce pas! et mieux vaut tuer le diable que d'être tué par lui. Pour nous, a cette époque, il n'était autre que Guillaume et Bismarck d'abord ; ensuite Badinguet et Badinguette, et le petit Badinguet. Tel était notre sentiment, et nous nous escrimâmes comme des lions afin de conserver, ou plutôt de conquérir les droits de l'Homme et du

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Citoyen, ainsi que s'exprimaient nos frères le=, Parisiens dans leurs assemblées où l'on ja si clairement. Il y avait déjà longtemps qu'on se bûchait, et, quoique décimes, non- ne bronchions pas et les autres se renouvelaient -ans cesse. Une dernière fois, ils nous chargèrent, huit ou dix contre un, et, pour le coup, ils franchirent le fossé, les épaulements, et nnu; débordèrent. Alors eut lieu positivement une mêlée terrible où les crosses et les baïonnette», et nos haches tapèrent, piquèrent, fendirent mieux que jamais. On vous le répète, terriens, l'arme blanche n'est pas le fort de ces patauds du Vaterland et nous en massacrâmes autant et plus que nous n'avions de braves encore intacts. Soudain notre aile droite faiblit et puis enfin notre centre fut presque enfoncé: la débandade commençait déjà...

— Mais oui, criait-on, mais oui, ce; deux puants ont capitulé !

— Capitulé?

— Dame ! oui.

— Pourquoi?

— L'on n'est guère d'accord à ce sujet : Tel

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prétend que c'est pour ceci; tel autre à cause de cela; bref, on ne le sait.

— On le saura.

— Peut-être non.

— Ça leur a plu; les pommadés n'écoutent que leurs caprices.

— Oui, voilà tout; et ce qu'il y a de sur, c'est qu'ils nous ont, aujourd'hui, lâché, ces gredins, avec autant de plaisir qu'ils nous serraient hier; ah! si nous les rattrapons jamais ailleurs, sinon ici...

— Qui s'est rendu, demandâmes-nous aux fuyards, qui donc?

Un matelot répliqua :

— Le capitaine et le lieutenant de la 5e compagnie.

— Où?

— La!

— Quand ?

— A l'instant; tenez, les voici tous deux qui filent...

En parlant ainsi, cet intrépide tendit le doigt vers une touffe de buissons et nous aperçûmes là Touillés et la Pugne offrant fort

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