NOTICE
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^»N livre! Enfin, voilà un livre qui \f) vient après dix autres, et qui sera livi de dix autres encore! Oui, i vos heures de loisir, vous pouvez contempler vos œuvres, mon cher aîné, dans votre rustique maison de Sèvres, où les enfants croissent et multiplient autour de votre table de famille, et où les tomes naissent après les tomes sur votre table de travail. Il fait d^jà bon, dans ce mois d'avril, s'en aller lire sous
le? arbre?, et à la fin de votre repas, au moment même où filles et garçons, petites et petits, vous grimpent aux jambes et se balancent à vos mains, il est plus d'un endroit dans le monde, je vous assure, où quelque liseur gourmet cherche un revers de fossé à l'ombre, p:>ur y ouvrir, tout a l'aise, un de ces volumes qui portent votre nom, et auxquels on peut mettre pour sinets les feuilles qui sont tombées des chênes.
Urbains et Ruraux! Celui-là vaut ses plus beaux aînés. La rudesse agreste s'y pavoise des banderoles de la sainte joie patriotique. L'auteur des Auryentys met un drapeau sur sa charrue.
Les bons livres font penser. C'est le fait des aciers bien trempes et du cristal pur, qui ont de si grands prolongements sonores! A ce titrelà, ainsi qu'à tous les autres, ce livre-ci est un bon livre. Or, on se demande, en y retrouvant, non pas à chaque page, mais fréquemment, cette chose si grande et si petite, si formidable
et si misérable, cette chose obsédante que j'ose à peine nommer, de peur d'éloigner tout de suite ie lecteur, la Politique enfin, — on se demande si cette politique, que des artistes distingués voulaient absolument proscrire de l'art, pour la reléguer dans le domaine du fait, n'est pas bonne, surtout en Art, et si, loin d'être exclue des préoccupations du poète et de l'artiste, pour être confinée dans la pratique, elle ne devrait pas, tout au contraire, au train où l'on nous mène, être formellement exclue de la vie, pour être renfermée rigoureusement dans le domaine du roman, du poème et de la fantaisie?
Tenons-nous-en, voulez-vous? à ces trente dernières années.
La politique, depuis trente ans, en fait de livres, a produit une encyclopédie de chefsd'œuvre : tout ce qu'il y a de plus alerte comme polémique, tout ce qu'il y a de plus solide comme logique, tout ce qu'il y a de plus haut comme poésie. Qu'a-t-elle donné dans le do-
inaine du fait? Un cycle de ruines, d'iniquités, de médiocrité, de corruption et de persécution. Sous l'Empire, autrefois, nous avions l'espérance d'avoir la République. Aujourd'hui, s'il faut en croire les écussons des fêtes officielles, nous l'avons bien, la République, mais alors nous n'avons plus rien comme espoir. La politique, depuis trente ans, n'a jamais fait commettre plus de crimes ni plus de bêtises. Elle n'a jamais, en revanche, autant inspiré de chefs-d'œuvre. Concluez!
Quelle brillante guerre a été souvent le journalisme, depuis les Guêpes, jusqu'à cet étincelant brûlot lancé, il y a quinze ans, contre la lourde carcasse de l'Empire, et qui mit à sa proue, comme image, un soldat de l'an II jouant du tambour!
J'ouvre les Châtiments, ou plutôt je les rouvre, et je relis. Ah! comme la politique, là, est altière. Quelle justiciére ailée, sublime et maternelle! Comme le grand homme l'a faite humaine! comme le grand poète l'a faite
grande! Je prends Michelet, et je tombe sur une de ces pages d'histoire à flamboiement de pamphlets qui font de son œuvre un bûcher pour les rois et un phare pour les peuples. Sans la politique, nous ne l'aurions pas eu, l'éblouissement de cette histoire. Nous n'aurions eu, sans elle, ni YHistoire des Girondins, qui est un poème, ni YHistoire de Dix Ans, qui est un musée, ni le Mariage de Figaro... Mais voilà que je remonte aux plus lointains déluges.
Quittons l'art et passons au fait, à la politique dans la vie courante, à la politique pratique. Ah! elle est jolie, la politique politiquante, la politique qui exploite une cause, et qui se fait des rentes avec une idée.
Vous connaissez un affreux filou, piètre, vil, médiocre. Il devrait être à Mazas, il est au pinacle! Vous pensez qu'il va y avoir un Toile, une indignation, des huées, une révolte! Les gens du parti que le filou a l'audace de vouloir représenter vont être les premiers à mettre le
holà! Quelle erreur! Vous trouvez au filou beaucoup plus de partisans que vous ne l'auriez cru. Un filou? Voyons, voyons, vous exagérez. Qu'est-ce qui l'a dit? Qu'est-ce qui le prouve? Est-ce qu'on a jamais raconté quelque chose? Qu'est-ce qu'on a donc raconté déjà? Bah! Des bêtises! Eh bien! quoi? Des peccadilles financières? Les peccadilles de l'âge mûr! Allons! Laissez-nous donc! Nous ne savons rien, nous ne voulons rien savoir, et nous n'avons jamais rien dit. Et vous voyez les gens prendre des figures compliquées. Car le gredin qui, demain peut-être, va pouvoir vous rendre service, n'est plus un gredin. Il en était un hier, il en sera un demain, il n'en est pas un aujourd'hui. L'important n'est pas que vous soyez honnête, mais qu'un certain nombre de gens aient intérêt à ce que vous paraissiez l'être.
En revanche, vous verrez de braves citoyens couverts de boue. On saura fort bien que ce sont de braves citoyens, de même qu'on tient
l'autre, in petto, pour un coquin, mais la politique est là, et si l'intérêt de parti l'exige, on s'entendra, sans en avoir l'air, pour honorer le coquin et pour déshonorer l'homme d'honneur.
Et ceci, dans tous les camps, sous tous les drapeaux, partout! La politique catholique sacrifiera invariablement le pauvre et bon prêtre au prêtre intrigant et fort; la politique royaliste immolera sans pitié le brave et naïf gentilhomme prêt a mourir pour son Roy au courtisan prêt à empoisonner le prince régnant pour hâter l'arrivée de l'héritier présomptif: la politique bonapartiste coupera sans remords le jarret qui lui reste au héros de Wagram, si cela entre dans les calculs de quelque malin plein d'influence; la politique démocratique mettra tous les ouvriers d'une ville, non pas sur la paille, où ils sont déjà, les malheureux, mais sur le pavé, où ils auraient pu ne pa~ être, si cela doit servir certains intérêts électoraux. Sur les programmes, dans les discours.
dans les circulaires, dans les proclamations, on en joue, du bon curé persécuté, du bon gentilhomme sacrifié, du héros de Wagram méconnu et du prolétaire affamé! Mais dans le fait, dans la pratique, on n'a en vue, en général, uniquement en vue, que certaines situations à occuper et certaines positions a prendre. Quelquefois, si on y regardait de bien près, on s'apercevrait peut-être que le bon curé a été persécuté par son évêque, que le bon gentilhomme a été méconnu par son Roy, que le héros de Wagram a été sacrifié par son empereur, et que le prolétaire a été affamé par son candidat! Et nous ne parlons ici que de la politique de blanc à blanc et de rouge à rouge. Quant à celle qui a lieu de blanc à rouge, ou de rouge à tricolore, ou de tricolore à rouge... Passons, on la connaît!
Ces choses-là sont vieilles, mais bonnes à redire. Le monde a toujours été et sera toujours gouverné par des hypocrisies appuyées sur des forces. Mais la politique exagère un
peu trop le procédé et quintessencie un peu trop la formule. On est confondu du nombre d'imbéciles qu'elle a fait taxer d'éminents, du nombre de gens d'honneur entre qui elle creuse des fossés, et du nombre insolent de fripons à qui elle vous fait donner la main.
Ah! s'il y a jamais eu une idée funeste qu'on ait semée dans le monde, oui, funeste sons la pureté et la grandeur de ses apparences, c'est bien celle-ci : que les idées sont tout, et que les hommes ne sont rien. C'est sous le couvert de cette idée qu'on foulera aux pieds un galant homme au profit d'nn goujat; sous le couvert de cette idée que l'affreux filou de tout à l'heure arrivera à se voir honorable, vénérable et considérable; sous le couvert de cette idée qu'on étouffera le talent, qu'on bafouera la probité, qu'on sifflera l'éloquence, et que toutes les médiocrités, toutes les bassesses, toutes les intrigues et toutes les envies triompheront. Les idées tout? Les hommes rien? Alors, qu'est-ce que cela
nous fait, si l'idée est tout, et si l'homme n'est rien, dès l'instant que nous prétendons l'idée bonne, que l'homme qui la représente ait emporté la caisse, ou ne l'ait pas emportée. L'idée tout? L'homme rien? Ce serait plutôt le contraire qui serait vrai, si tous ces apophlhegmes n'étaient pas également absurdes. L'idée, la plupart du temps, ne vaut que par l'homme qui l'incarne. Je n'aime pas, je l'avoue, la Marseillaise de l'ivrogne; j'aime la Marseillaise, cependant; et j'aime surtout celle de Rude. J'aime le matérialisme de Lucrèce, j'aime le voltairianisme de Voltaire et j'aime le christianisme du Christ.
Ceci nous ramène à vous, mon cher Léon Cladel. Je n'aime pas la politique, et j'aime la vôtre, pourtant; je l'aime, parce qu'elle est celle qui fait les beaux livres, celle qui a inspiré nos aînés, nos maîtres et nos ancêtres; celle sans laquelle nous n'aurions eu ni Aristophane, ni Agrippa d'Aubigné, ni Beaumarchais, ni Diderot, dont vous avez quelquefois
la familiarité pleine de flamme, ni Lamartine, ni Michelet, ni Louis Blanc, ni Hugo, celle, en un mot, dont l'absence eût équivalu, ou peu s'en faut, à l'incendie d'une autre bibliothèque d'Alexandrie. Vous occupez, dans la littérature contemporaine, où tout le monde a tant imité, une place où vous n'avez jamais imité personne, où vous ne procédez que de vousmême, et où vous vous maintenez avec une autonomie qui rappelle celle des Basques dans leurs montagnes. Vous accomplissez ce miracle littéraire d'infuser l'âme poétique et rude, épique et tendre, de votre Quercy, dans un verbe superbement national. Les fleurs les plus petites sont souvent celles qui embaument le plus, et celles qui embaument le moins sont souvent les plus belles. Vos œuvres réalisent un prodige, elles ont tout le parfum du patois et toute la beauté du français.
Mais il est inutile de parler d'elles plus longtemps.
Urbains ex Ruraux est un de vos bouquets les
plus rares. C'est un de ces bouquets des champs comme les héros en guenilles en mettent à leurs fusils pour passer, après la victoire, sous les arcs-de-triomphe!