L. Cl
XERXÈS, si nous en croyons les annales du monde, eut, jadis, la hardiesse de flageller les flots de l'Hellespont, et, lui, ce modeste fils du peuple français qui se trouve aujourd'hui dans nos murs, lui, simple délégué de la nation, non moins audacieux que le fastueux roi de Perse, se
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permit de fouetter naguère, si nous y vîmes clair, un monarque encore plus redoutable que r Océan. » Ainsi, s'exprimait assez récemment un député, maire de je ne sais plus quelle bourgade, en adulant coram populo le dictateur occulte qui menait tout alors en notre pays et qui, sans en penser un mot, avait rappelé souvent à ses commettants les paroles suprêmes d'Anarcharsis Glootz : « France, guéristoi des individus. » Si je le désigne ainsi que ci-dessus, moi, c'est qu'il me sembla jadis mériter ce titre d'honnear. Issu de pauvres et pauvre lui-même, il nous apparut tel . que Tavocat prédestiné des plébéiens, ses congénères, et le vengeur de leurs griefs. En 58 ou 59, il arriva comme une trombe à Paris, et -je le vois encore avec sa crinière léonine, son œil désorbité qui lui pendait sanglant sur la joue, et je Tentends encore rugir ses apostrophes enflammées contre le César de contrebande auquel il devait en quelque sorte succéder.
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Oui, certes, en dépit de ses habits trop larges et mal coupés par quelque tailleur rural, il avait vraiment bel air ; et je me souviens qu'un jour le poète Gustave Mathieu, rayant rencontré tout débraillé par la ville, vint à nous en s' écriant, encore assourdi de ses grondements de fauve : « Il y a, mes enfants, lui tonnerre nouveau. Tant pis pour M. Veto. Mirabeau est ressuscité! »
Dame ! une telle assertion nous plut et nous l'admîmes. Souvent,- en applaudissant cet âpre méridional qui nous gueulait les harangues volcaniques de Taîné des Riquetti à l'Assemblée nationale et surtout celles de Danton à la Convention avec un assaisonnement inouï de foutre, de bougre et de nom de Dieu, nous sentîmes passer en nos reins le grand frisson des fièvres civiques d'un autre âge et, nous tous, jeunes gens, écœurés par la platitude générale, nous nous dimes que l'Hercule de la^ République et le tombeur de l'Empire avait enfin surgi. << Pourquoi
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diable le vantez- vous ainsi? nous deman-.
dait en haussant les épaules un tas d'inflexibles qui dix ans plus tard le flagornèrent à qui mieux mieux, agenouillés bassement devant lui : « Ça, Gicéron ? ça, Démosthènes ? Erreur. Un Mangin, et rien de plus ! Attendez et vous verrez ! » Us virent. Tout à coup éclate Tafifaire Baudin.
Napoléon ou celui qui régnait à cette époque sous ce nom d'emprunt ne sut souffrir que le spectre de Tune des plus glorieuses victimes de Décembre lui fût offert tout souillé de la boue rouge et noire de la barricade accusatrice. Il fallait donc que les folliculaires fussent muselés et les évocateurs punis. Alors, d'un commun accord, nous criâmes au sévère jacobin qui dirigeait le Réveil : « Il n'y a qu'un orateur à tous crins capable de plaider votre cause et c'est un des nôtres, superbe, ardent et loyal.
Le vieux lutteur que les aigrefins et les sacripants avaient proscrit, nous écouta, nous novices, et bientôt les juges du tribu-
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nal criminel tremblèrent sur leurs sièges en entendant tonner sous les voûtes du palais de justice une voix qui semblait faite de tous les hurlements de rage et de toutes les plaintes des sacrifiés de 48 et de 51. Aux Tuileries on frémit, on s'alarma. Tout fut mis en œuvre pour empêcher le farouche harangueur prôné par Tancien Keutenant de Ledru de parvenir au Corps législatif. En vain lui opposa-t-on Marie et Thiers à Marseille et Carnot à Paris, son nom, son nom ronflant comme une fanfare, sortit tumultueux de Tume, et lui-même, le Gyclope, dressant sa tête de Gorgone, courut tout échevelé, tout écumant au Palais-Bourbon où bientôt il proclamait d'une voix vibrante comme Tairain et formidable comme le verbe des lions, le droit du peuple à la souveraineté.
Ce monstre était-il sincère? Oui, nous pensons qu'il le fut et qu'il eût prodigué son sang comme sa parole pour le triomphe des idées qu'il énonçait avec une
éloquence parfois barbare, mais toujours imposante et magnifique dans sa sauvage trivialité qui troublait jusqu'à l'affolement les vieilles caillettes de la bourgeoisie, les pâles libérâtres, ses collègues. Hélas! il changea trop tôt d'allures au milieu de ces rhéteurs sans flamme accroupis autour de lui. Ses grommèlements, ses rauquements s'atténuèrent, s'éteignirent, sa langue épaissie bredouilla des marivaudages, et c'est à peine, après Sedan, si de sourds mugissements jaillirent de sa gorge grasse et qu'il osa faire chorus au peuple qui l'ayant arraché de la Chambre des députés, l'entraînait à l'Hôtel de Ville où le maigre et cinglant Rochefort, extrait depuis une heure de Sainte-Pélagie, entrait par une autre porte et sur les bras de la foule en délire. 11 se retrouva, sans doute, en province, « le Tigre, » ainsi que le qualifiaient ses familiers, et Jacques Bonhomme écrasé par la Prusse parut revivre tout entier en lui. Nous fûmes de ceux-là qui raccompa,gnèrent au
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ballon qui allait bientôt remporter au-dessus des assiégeants jusqu'aux campagnes du Centre que Tinvasion n'avait pas encore submergées. Il partit et nous suivîmes longtemps de l'œil le vol de V Armand- Barbes planant sur la capitale investie.
Une fois là-bas, le délégué de la Défense nationale s'efforça d'arrêter les flots germaniques ; et nous, crédules aux messages que nous apportaient de loin en loin les pigeons voyageurs, nous nous enthousiasmions à la lecture des bulletins témoignant de sa furie patriotique, et nous pensions que vainqueur ou vaincu dans les décisives batailles livrées à l'Allemand, il nous aiderait ensuite à conquérir les franchises pour lesquelles nos pères, depuis quatrevingts ans, avaient si souvent saigné.
L'austère démocrate à qui son défenseur naguère était apparu comme un autre Marins et peut-être un nouveau Gracque, avait beau demander pardon à la République d'avoir suscité ce « Gascon génois, »
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noue gardions l'assurance que le mandat de 69 serait sinon bientôt accompli, du moins toujours respecté par V « Irréconciliable » qui avait juré solennellement obéissance et fidélité à la Nation. Obstinés dans notre confiance en lui, nous répondions de sa probité, de sa vertu, de son honneur à ceux qui déjà en doutaient et, jusqu'à la chute de Mac-Mahon, nous avions, malgré ses défaillances, malgré les hésitations et les contradictions de ses discours et de sa conduite, tenu têtei aux censeurs perspicaces qui voyaient poindre en lui le néo-dictateur. Après le 16 Mai, force nous fut de nous rendre aux remontrances de nos coreligionnaires et, le cœur serré, nous combattîmes le glorificateup de Baudin qui s'était fait le commensal, Tappui des Galliffet et des Miribel, car nous n'apercevions plus en cet intransigeant métamorphosé en opportuniste, qu'un monarque sans couronne et ne briguant la suprême magistrature que
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pour r exercer au détriment de cette multitude qui l'eût toujours suivi comme un seul homme, s'il n'avait pas craché sur ce qu'il avait adoré d'abord. Décidément, ce Crête-Rouge, ce coq se transmuait en gerfaut, et celui-ci n'est guère moins funeste aux menus oiseaux que le vautour ou l'aigle. Après l'amnistie qu'il n'avait pu différer plus longtemps sous peine de perdre le reste de sa popularité déjà si compromise, il ôta brusquement son masque et montra son for à nu. Nous ne reconnûmes plus le porte-drapeau de la Révolution, mais sous le nouvel étendard qu'il avait adopté, nous découvrîmes un troupeau d'ambitieux qui l'avaient pris pour chef, afin d'en user à leur profit, et de sceptiques qui tâchaient d'obtenir par leur servilité l'absolution de leurs dédains antérieurs à son égard. Or, nous qui ne voulions de notre ancien compagnon d'études et de misères, rien de plus que sa constance et le concours de ses
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aptitudes à notre idéal de fraternité,- nous rompîmes avec lui, le laissant entre les mains des gens de proie à qui sa toutepuissance promettait de longs jours de chère lie et d'impures délices. Sous leurs louches incitations et leur influence néfaste, il s'institua le champion du corps judiciaire et de rÉglise qu'il feignait d'attaquer pour les mieux réduire à sa loi, mais qu'il considérait à bon escient comme les soutiens naturels de sa future autocratie, il déserta ses immuables partisans qui réclamaient les libertés municipales, il brava ses trop tenaces électeurs qui, pendant douze ans, l'avaient maintenu au poste de combat ; enfin, oubliant tout et se démentant lui-même, il menaça brutalement les représentants du peuple souverain qui résistaient à ses volontés liberticides. Avant de disparaître à jamais de la scène où le premier rôle avait été tenu par lui treize années durant, il commit une dernière faute, irréparable, celle-là. Loin de conser-
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ver auprès de lui cette incomparable proche parente qui l'avait toujours entouré de soins maternels, il l'engagea follement à s'éloigner de Paris où, peut-être, elle le gênait par sa franchise rustique et sa noble simplicité. Quelles forces il perdit en l'écartant \ Elle était du peuple à ce point que les blousiers de la Capitale, eux qui n'avaient pas connu le père du tribun vendant ses faïences en plein air, soit l'hiver, soit l'été, la chérissaient ainsi qu'une de leurs sœurs aînées et la vénéraient comme une aïeule. Il me souvient d'un matin d'avril où vraiment elle m'apparut telle que l'incarnation de la plèbe affranchie et triomphante. Elle était allée au marché Saint-Honoré nu -tête, en galoches, et tandis qu'elle en revenait essoufflée avec son cabas empli de légumes et de victuailles, elle fut rencontrée au seuil de son domicile, en la rue Montaigne, par son neveu qui, lui, rentrait en calèche, ayant à ses côtés deux notabilités ; un général de division.
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intrépide soldat et patriote sincère que Tinjuste destin avait condamné à signer la plus honteuse des capitulations, et certain député, depuis lors président du Conseil des ministres, sénateur aujourd'hui. Ces personnages, sorte de patriciens modernes, se levèrent respectueusement et saluèrent bien bas Thonnête paysanne, la vieille demoiselle en cheveux blancs, vêtue à peu près de même que les mères et les femmes des faubouriens. A ce spectacle, une admiration ineffable émut nos entrailles et je pleurai quelques minutes après en embrassant la « Tata. » Pauvre sainte de la terre, elle expira dès qu'elle eut quitté sa seule idoîe, son vivant fétiche, et lui, la rejoignit dans la tombe à bref délai. Nous qui l'avions tant aimé, qui raimions encore la veille de son décès, en dépit des amères et fougueuses sailUes que nous suggéraient parfois ses défections sans vergogne et son despotisme effréné, nous ne nous sommes pas mêlé le
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6 janvier 83 au cortège de sournois et d'aveugles qui se pressaient derrière son char funèbre. Ah ! quelles angoisses nous étrei-, gnirent le cœur en cette journée ! Un ami des premières heures, autrefois si bon camarade, et, de plus, un enfant du Quercy !
Nous aurions couru, si nous nous étions écouté, quand il en était temps encore, à Paris, que ce va-nu-pieds devenu bourgeois, cet égalitaire passé prince, ce Brutus transfiguré en César, parcourait pour la dernière fois ; mais, docile à notre conscience plus impérieuse encore que la tyrannie du défunt, nous sommes demeuré dans notre foyer, en songeant là, bien tristement, que si les dépouilles de ce politicien versatile étaient solennellement carrossées au Père- Lachaise, le cadavre de Delescluze, Charles Delescluze, au généreux patronage de qui Léon Gambetta devait sa prodigieuse fortune, avait été jeté, broyé par la mitraiUe, insulté par la soldatesque, au fond d'une fosse banale encore
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ignorée aujourd'hui de cette population ingrate et légère pour qui ce grand citoyen, ce révolutionnaire incorruptible était mort héroïquement et sans phrases, selon sa promesse.
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DIJON, IMP. DAKANTIERK,