GAI REFRAIN
Il y avait foule dans l'antichambre du célèbre docteur, foule élégante, distinguée, riche , un peu pâle pourtant. On y remarquait même un duc.
— Soyez, tranquille, dit le docteur, ceci est un secret de confession.
— Je vous le jure, docteur ! dit Urbain avec feu et avec l'air de conviction d'un homme qui ne se trompe pas lui-même et ne veut pas tromper.
— Eh bien! reprit le docteur avec tristesse, concluez vous-même, puisque vous n'avez rien a vous reprocher.
— Mais la conclusion est horrible! s'écria Urbain.
Le docteur étendit les bras et leva les yeux au plafond.
— Admettre que ma femme est coupable ! poursuivit Urbain, que ma femme est une créature avilie ! que ma femme a mis, en souriant, de l'arsenic... Oh! impossible! impossible!
— Alors, dit le docteur froidement, alors le coupable, c'est vous. Il faut choisir. Ces choses-là ne tombent pas des nues, depuis Christophe Colomb.
— Moi! moi le coupable ! dit Urbain, les mains crispées dans ses cheveux ; moi le coupable ! mais vous ne me connaissez pas, docteur ! ma vie est irréprochable. Je n'ai pas eu d'adolescence, je n'ai pas eu de jeunesse ; l'étude a été ma seule passion, ma femme ma seule maîtresse; si j'avais eu le plus léger caprice extra-conjugal, je vous l'avouerais franchement ici, à vous mon confesseur médical ! Je dirai plus : oui, je regrette l'innocence de ma
conduite, parce que si j'avais eu la moindre distraction de libertinage dans ma vie, je serais, en ce moment, heureux de m'accuser moi-même , et je n'en serais pas réduit à la désolante extrémité d'accuser ma femme, un ange de fidélité!
— 11 y a des chutes d'ange, dit le docteur, comme en à-parte.
— Ainsi, docteur, reprit Urbain, un honnête homme est exposé à cet assassinat dans son ménage?
— Hélas ! oui.
— Et on ose plaisanter sur le coc on ose rire,
faire des chansons, des comédies, des bons mots ! Un honnête homme rentre chez lui, s'assoit à sa table, trouve des sourires, fait sa douce veillée, s'endort avec confiance, et un étranger, entré avant lui, a versé du poison dans la coupe du festin conjugal, et l'honnête homme est assassiné sous son toit domestique, et sa femme est complice de l'assassin !
— Oh ! non, dit le docteur, le crime de la femme n'est point m grand ; elle trompe, c'est déjà bien assez; mais ce n'est point une Locuste. Pauvres femmes! elles ignorent tout; on ne leur apprend rien. La morale qui leur est faite dans les comédies ne sert qu'à les démoraliser sans les instruire.
Àh ! si elles avaie.it mon expérience de docteur, si elles savaient ce que je sais, si elles voyaient ce que je vois, elles seraient moins promptes à commettre cette stupidité qu'on nomme l'adultère ; elles resteraient fidèles à un mari quel qu'il soit, et n'iraient pas chercher auprès d'un fat imbécile, d'un metteur de gants jaunes, d'un joueur de lorgnons, ce crime bâte qui n'a jamais fait le bonheur et qui empoisonne la vie conjugale et la sainte maternité !
— Très-bien, docteur, dit Urbain d'une voix émue... Mon Dieu! qu'on est malheureux de s'instruire si tard!... Et, dites-moi, je vous prie... les lois ont-elles prévu ce genre d'assassinat domestique?
— Non, il se confond avec l'adultère.
— Et l'adultère est-il sévèrement puni, docteur?
— - Quand il est prouvé, en justice, on peut obtenir deux ans de prison contre le coupable. Le public est très-friand de ces sortes de procès.
— Oui, je comprends, docteur, dit Urbain après réflexion, le public recherche toujours les émotions qui ne lui coûtent rien et qui coûtent tant aux intéressés! Je ne jouerai pas un drame à son profit... Mais conçoit-on, docteur, qu'une femme s'oublie au point de commettre une si abominable action !
— Ah! monsieur, vous dirai-je encore, si quel-
qu'un ne le conçoit pas, c'est moi. Troquer un homme pour un homme ! et courir la chance de... de... de... Achevez la phrase pour moi... Oui, je ne connais rien de plus criminellement stupide... Je comprendrais peut-être, jusqu'à un certain point, l'adultère dans la classe pauvre; mais dans la classe aisée, la classe qui a besoin de moi et de mes confrères, je ne le comprends pas. 11 est vrai que les femmes ignorent ce qu'elles devraient savoir la veille de leur mariage, avec tout le reste. Elles connaissent le mot brutalement ignoble, qui est synonime d'adultère ; elles connaissent les termes d'argot gravés au front des maris ; elles connaissent les plaisanteries séculaires des chansons, elles connaissent l'admirable scène du quatrième acte des Huguenots, où l'adultère s'ennoblit de tout le feu de la passion et de tout l'idéal de la mélodie ; mais personne ne leur dit que, même des rois, des princes, des grands seigneurs ont pestiféré l'adultère et élevé cette plaisanterie à la hauteur de l'assassinat.
— Bravo ! dit Urbain, en serrant les mains du docteur... mais quel conseil me donnez-vous?
— Je ne puis vous donner que les conseils qui concernent ma profession, reprit le docteur en souriant ; tout le reste doit être discuté par vous seul* Je n'irai pas au delà de mon devoir-
— Cependant vous m'affirmez qu'un étranger...
— Je n'affirme rien, interrompit le docteur; vous comprendrez ma réserve sur un point aussi délicat. Éclairez- vous par vous-même; ne précipitez rien ; agissez avec prudence;... ensuite, rappelez-vous tous les conseils que je vous ai donnés au commencement de notre entretien, et qui sont relatifs à la conduite que vous devez tenir chez vous. Point de scandale, point de brusquerie, point de jugement téméraire. Reprenez votre calme et votre sang-froid, la vérité vient toujours tard, mais elle vient, attendez-la.
— Ah ! s'écria Urbain : mon bonheur est perdu ! ma vie est faite ! mon avenir est détruit il sera terrible le jour de la vérité ! adieu docteur.
Il mit un rouleau sur un plat d'argent, et sortit.
En descendant l'escalier, il entendit ce court
dialogue, entre deux jeunes visiteurs qui montaient :
— Oui, il gagne cinq cent mille francs par an.
— Tant que cela!
— Au moins, et il donne tout. C'est un docteur qui aurait une fortune de dix millions, s'il avait eu jntant soit peu d'économie.
— Dix millions! que de malades!
— Et il n'est pas seul : mais c'est celui qui gagne le plus. Un homme charmant, d'ailleurs, très-artiste,
très-spirituel. On îe voit tous ies soirs, dans sa stalle, aux Italiens ou à 1 Opéra.
— Ce ne sont pas les pauvres gens qui Font enrichi.
— Oh ! il n'y a que les gens riches qui vont chez lui : mais il traite gratis ceux qui n'ont pas le sou. Tous les séducteurs de profession payent fort cher. Don Juan lui aurait donné mille francs par consultation; quelle pratique Don Juan!
Ces paroles retentissaient dans la cage sonore de l'escalier, et arrivaient aux oreilles d'Urbain, sans laisser une syllabe en route.
Quoique la course fut longue, il rentra chez lui, à pied, n'ayant voulu confier à personne, pas même à un cocher de place le secret de sa visite : un heureux hasard lui avait révélé le domicile, et la spécialité du célèbre docteur, le Mentor de la jeunesses après la chute des Télémaques.
Chemin faisant, Urbain avait pris une résolution. Son frais et calme visage n'annonçait aucun souci domestique ; aucune préoccupation extraordinaire. Ne laissons rien deviner, avait-il dit, et sa figure, faite de lignes tranquilles le servait admirablement.
Sans avoir l'intention de confier son horrible secret à son ami intime, il s'arrêta chez le comte Edgar pour demander à son esprit charmant une distrac-
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tion secourable; mais le portier l'arrêta au passage, et avec le ton d'une sentinelle qui sait par cœur une consigne, lui dit : — M . le comte est encore à Londres, pour ses affaires de famille.
— Voilà bientôt huit jours qu'il est parti, dit Urbain, et je n'ai pas reçu de ses nouvelles; cela m'inquiète.
— Nous l'attendions demain ou après-demain, dit le portier.
Et il continua la lecture de son journal.
Rentré chez lui, Urbain ne reconnut pas sa maison. Les pensées tristes jettent partout des teinte* lugubres ; elles donnent la nuance du crépuscule au soleil de midi. Tout avait changé d'aspect, dans cette demeure opulente, où l'art du décorateur épuisa les merveilles du goût parisien, pour les joies intérieures de deux époux. Les tentures de velours ressemblaient à des haillons ; les fauteuils, habillés de dentelles figuraient assez bien des spectres couverts de funèbres linceuls; les rideaux de Malines pendaient aux fenêtres comme des toiles d'araignée ; les tapis moelleux s'enfonçaient sous le pied comme la fange des carrefours; le jardin avait pris une physionomie de cimetière; les arbres portaient un crêpe noir; tout ce qui rayonnait de sourires, pleurait sous le deuil de la mort, et dans les sinistres nuances del'in-
consolable désespoir. Le soleil de beauté, l'astre vivant qui éclairait cette somptueuse demeure, venait de s'éteindre, et le jour continuait la nuit.
— Et désormais ce sera toujours ainsi! pensa Urbain ! flamme éteinte ! fleur morte ! miroir brisé !
Le souvenir de la résolution prise rendit un peu d'énergie au cœur d'Urbain ; mais ce souvenir était venu trop tard : un œil pénétrant avait suivi le maître de la maison depuis son entrée ; l'espion de la chambre avait deviné l'énigme; Silvain méditait une affaire ; le génie de la spéculation entrait dans la coulisse, et organisait une prime à son profit.
Silvain et Brigitte se heurtèrent au passage dans l'antichambre, et échangèrent quelques paroles au vol.
— Une forte baisse!
— Oui, Brigitte , mais qui n'a pas le sens commun.
— En attendant, elle me ruine.
— C'est l'ambassadeur anglais à Constantinople qui...
— Va te promener, imbécile ! que ce soit l' ambassadeur ou le Grand Turc, j'ai perdu cent écus!
— Mais , Brigitte , tu ne comprends pas que l'isthme de Suez embête l'Angleterre , et que la rente...
— C'est toi qui m'embêtes! Je ne veux pas touchera la caisse d'épargne ; trouve - moi de l'argent,
— Brigitte, tu n'entendras jamais rien aux affaires...
— Je veux gagner, moi; voilà comme j'entends les affaires. Va dire à monsieur que madame a la migraine et ne descendra pas.
— Encore la migraine ! Mais dis à madame de trouver une autre excuse.
— Non. Une grande dame a la migraine toute la vie, et un imbécile comme ton maître aurait des soupçons, si on lui inventait une autre excuse. Va,. et il me faut de l'argent; je n'ai que la moitié de mon trousseau.
Silvain, rentré dans la chambre pour servir son maître, se donna une figure sombre, des yeux humides, et un maintien de statue désolée. Urbain, trop préoccupé de son désespoir, ne prêtait aucune attention à la comédie jouée par son domestique; mais, à force de commettre des distractions insolites, de garder un silence morne, et de comprimer des sanglots, Silvain se fit remarquer enfin, et provoqua -Me demande.
— Je n'ai rien.
Répondit Silvain, avec cet accent qui signifie • J'ai tout.
11 y eut insistance du maître, et réserve mystérieuse du valet de chambre*
Mais, comme poussé à bout, Silvain arracha du fond de sa poitrine ces paroles :
— Je ne veux affliger personne de la triste nouvelle que j'ai reçue ce matin.
En toute autre occasion, Urbain n'aurait pas voulu tourmenter le calme de son égoïsme, en écoutant le récit d'un être malheureux; mais, malheureux lui-même, il s'intéressait à une douleur, par égoïsme aussi, car la souffrance d'autrui, en pareil cas, est sinon le remède, du moins une légère consolation,
— Eh bien ! dit Silvain en voilant sa figure d'une serviette, mon cousin Àlban est arrivé d'Abbeville; il loge au plat d'étain...
— C'est tout ? demanda Urbain.
— Ch! non!... mais je n'ai pas le courage...
— Voyons... parlez, Silvain... Je vous Fordonne.
— Mon cousin est venu exprès... triste nouvelle!... mon père va être chassé de sa ferme... il y a eu deux mauvaises récoltes... Les fermages n'ont pas été payés... Le propriétaire est dur... C'est un Anglais de Boulogne... Pour quatre mille francs, toute une honnête famille va mourir de faim.
Les sanglots éclatèrent, et la serviette essuya les larmes et voila le désespoir.
Urbain, comme beaucoup de millionnaires, avait cette avarice d'habitude, sorte de tic moral, incorrigible, comme un tic physique, et que tous les raisonnements du monde ne peuvent détruire ou modifier. Il tressaillit un peu, malgré son désespoir, à ces mots quatre mille francs, comme si un bandit les lui eût demandés, le pistolet sur la gorge, et n'osant ni accorder la somme, ni la refuser, il se tut, et fit le semblant de choisir un fruit sur un plat de dessert.
Les sanglots continuèrent en sourdhe, et le maître garda son silence avec la même obstination.
Au reste, le domestique connaissait à fond le maître, et il s'attendait à échouer en demandant une somme si forte. Mais il fallait faireune affairent ne pas visera quelques misérables louis de bénéfice, comme un valet étourdi et novice à la spéculation.
— Ce qui m'afflige le plus, reprit Silvain sur un ton désolé, c'est de quitter un si bon maître... et... dans un moment où ma présence lui serait peut-être nécessaire. Mais je dois me dévouer à ma famille. J'ai trois frères en bas âge, ma mère est infirme, et mon père...
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— Qu'avez- vous dit, Silvain? interrompis le mari d'Ursule; je n'ai pas bien compris...
— J'ai dit que je suis seul, dans ma famille, qui puisse...
— - Non, non, il ne s'agit pas de cela... vous avez dit que votre présence était nécessaire en ce moment... d'où vient cette nécessité de votre présence?... voilà ce que je n'ai pas compris.
Le domestique garda le silence, et regarda du côté du jardin ; mais un léger mouvement de ses épaules remplaça la parole, et provoqua la curiosité d'Urbain.
— J'attends toujours une explication? dit Urbain avec impatience.
— Monsieur regrettera peut-être...
— Je ne regretterai rien... parlez... votre trouble m'annonce quelque chose de grave; je ne veux rien d'incomplet, rien de vague; j'exige toute l'explication.
— Mais, monsieur voudra bien me permettre de lui faire observer que ma famille m'attend, que je dois quitter cette maison avant ce soir, et qu'en donnant l'explication demandée, le devoir me dit de rester pour soutenir ce que j'aurai avancé d'incroyable à monsieur... C'est que je suis dévoué à mon maître, moi, dévoué de cœur, et si je vois ce bon maître au bord d'un abîme, je dois lui
crier : prenez garde ! tant pis pour ceux qui m'entendront !
La tête d'Urbain s'embrasait à ses paroles mystérieuses ; un frisson de feu et de glace courait sur son corps; sa langue se desséchait sous l'accès d'une fièvre soudaine; son cœur battait à fendre Fépiderme ; ses pieds ne le soutenaient plus.
— Il y a une trahison chez moi ! dit-il d'une voix éteinte.
— Oui, répondit le domestique,
— Un nom? un nom?... nomme... nomme...
parle...
— Je parlerai, dit Silvain, et on me chassera; je parlerai et on se vengera ; je parlerai et on m'assommera, où est le profit? Ma famille m'attend, j'en ai assez dit... Instruisez-vous par vous-même, et je ne vous demande qu'un bon certificat sur mon livret.
— Quatre mille francs pour un nom d'homme, et de traître.
— Demain.
— A présenta, nomme et prends... le nom? le nom?
Urbain tenait quatre billets à la main, sur son portefeuille ouvert.
— Voici le nom... Le comte Edgar... Mon père est sauvé!
Le domestique tomba sur ses genoux, joignit les mains et remercia le ciel.
Urbain voulut répéter ce nom, mais sa langue se paralysa subitement.
Il garda quelque temps l'immobilité de la stupéfaction, puis il bégaya ces paroles avec effort :
— Prends garde... Silvain... Edgar... Cest impossible... impossible.
— Eh bien ! dit le domestique, j'ai pleine confiance en mon maître, moi ; je lui rends ces quatre billets, et il en rendra le double à mon pauvre père, quand je lui aurais montré le traître et la trahison.
— J'accepte, dit Urbain.
Ce mot fut prononcé avec joie et empressement. Urbain rentrait dans le doute et dans ses billets. Il lui en coûtait trop de perdre un si noble ami et un agent si précieux. Un malheureux foudroyé se console comme il peut ; un sursis donne une joie au condamné à mort.
— D'abord, je sais, reprit Urbain, que le comle Edgar est en Angleterre-
- On a trompé mon maître, — dit le valet de chambre, avec un ton effrayant d'assurance. — Le comte n'a pas quitté Paris. Il y a eu une brouille de quelques jours entre lui et... madame... Le sujet de
cette brouille m'est inconnu... un sujet très-mystérieux, je crois. . . iMais hier soir il y a eu raccommodement... et si vous voulez bien aller dire... mais avec beaucoup de finesse à madame que vous irez ce soir à votre société de botanique, je m'engage àvous montrer le comte Edgar entrant par la porte secrète de votre jardin. Ayez soin seulement de sortir en coupé, avec votre cocher et moi. Si je vous trompe, je consens à voir mon pauvre père mourir de faim.
— Si tu me montrais le soleil à minuit, dit Urbain avec tristesse, tu m'étonnerais moins.
— Eh bien ! reprit le valet de chambre avec la même assurance, pour huit mille francs, à minuit, je vous montrerai le soleil.
Urbain prit sa tête à deux mains et la secoua, comme pour se réveiller ; il croyait vivre faussement dans un rêve affreux, un mensonge des nuits, un délire de cerveau.
Après toutes ces émotions, Urbain voulut se remettre dans un état naturel ; pour préparer sa visite à sa femme, il prit un bain d'air sous les arbres de son jardin, et obéit ensuite à son domestique, selon les prescriptions.
Tout se passa naturellement, d'après les habitudes de la maison, jusqu'à l'heure solennelle. On sortit en coupé, on s'arrêta devant le cirque; le co
cher stationna. Urbain et son valet de chambre prirent des billets au bureau, et, au lieu d'entrer, ils longèrent de près la rotonde du théâtre, et disparurent sous les arbres. Silvain marchait le premier et dirigeait les opérations.
Ils prirent un fiacre à la station voisine, et se firent conduire dans une allée sombre, peu éloignée des kiosques du jardin, éclairés par deux gerbes de gaz. A cette distance, on pouvait reconnaître parfaitement un ami ou un ennemi ouvrant la porte du jardin d'Ursule.
L'insomnie qui précède un duel sérieux ; la veillée qui précède une bataille ; le point noir qui annonce la tempête sur mer; l'écueil inévitable aperçu à fleur d'eau , la carabine qui luit dans les Abruzzes ; l'inondation qui secoue la chaumière de l'abri; l'incendie qui éclate au chevet de l'alcôve ; le cri du lion sur le chemin de la caravane ; le spectre d'un étrangleur indien, levé dans les jungles ; le rauque miaulement du tigre noir de Java ; le courant qui emporte la barque du lac Ontario au gouffre de la cataracte; la crevasse ouverte sous le pied du voyageur, à la cime embrasée d'un volcan ; le bandit de l'auberge isolée, qui réveille avec le poignard; l'apparition d'un fantôme squelette dans un rêve fiévreux; enfin, tout ce qui a été inventé par la
bonne nature, par l'imagination délirante, par l'homme civilisé, par l'homme fauve, pour donner le frisson, brûler le cerveau, glacer le sang, agiter le cœur, tout cela n'est rien auprès de l'émotion qu'éprouve l'homme amoureux, lorsque, blotti dans l'ombre, il épie l'artisan de trahison, le bandit d'adultère qui va lui voler son trésor, consommer sa ruine, et éteindre le dernier rayon du doute, ce fantôme de l'espoir. Avec quelle joie cet homme accepterait toutes les terreurs, tous les frissons, toutes les péripéties, toutes les rencontres que nous venons d'énumérer, si, ayant épuisé leur série, il pouvait retrouver sa femme ou sa maîtresse, pure, comme aux premiers jours des fiançailles, et lui donnant urî front virginal qu'une lèvre adultère n'a pas profané !
Un brouillard obscurcissait les yeux d'Urbain ; c'était la vapeur du sang qui montait du cœur embrasé au cerveau, et dans son besoin de voir, il déchirait ses paupières avec ses ongles, pour dissiper la brume, en excitant l'épiderme. Tout à coup, k main du délateur se tendit vers i'éclaircie de gaz, et Urbain fit un suprême effort pour saisir la vérité ou le mensonge, dans un coup d'œil prompt et infaillible. Un jeune homme marchait avec précaution., en effleurant le mur du jardin; il regarda le kiosque*
fit un salut imperceptible, se glissa comme uno ombre dans une fente de la porte, et entra. Un léger grincement annonça que la porte se refermait.
On entendit dans le fiacre une voix de fantôme expirant, qui disait : C'est lui !
Le valet de chambre poussa un soupir de douleur en se frottant les mains.
L'agQnie d'Urbain dura un quart d'heure: le malheur consommé lui donna l'énergie de la résurrection. — C'est bien! dit-il.
On entendait toutes sortes de bruits charmants retentir aux environs ; les Champs-Elysées resplendissaient de lumières; les files de calèches découvertes se croisaient à Longchamps ; le cirque de Franconi envoyait ses joyeuses fanfares à tous les échos. Un parfum de fleurs embaumait l'air ; les arbres tamisaient la lumière des étoiles; un crépuscule doux éclairait les gazons ; la musique des orchestres accompagnait le concert des gerbes d'eau et des fontaines. Cela ressemblait à une fête universelle ; tout le monde était rempli de gens heureux.
Urbain s'était recueilli, et rentrant avec un peu de calme dans des souvenirs de fraîche date, il se rappelait, scène par scène, la perfide comédie jouée
par le comte Edgar, avec un art de trahison digne d'un artiste de l'enfer. Un éclat de rire nerveux le soulagea; il frappa son genoux avec son poing; fit une menace du côté du jardin, et dit : Je suis ton élève, maître Edgar, eh bien! tu n'auras pas perdu tes leçons*!
Et s'adressant à Silvain :
— Merci, lui dit-il ; le malheur rapproche, et je puis te serrer la main. Tu m'as rendu le plus grand des services. Merci.
— ■ Et vous faites le bonheur d'une famille ! dit Silvain, en pleurant dans l'ombre du fiacre.— Une pensée qui m'est venue tout à l'heure me donne un souci...
— Quelle pensée, Silvain?
— Vous savez, monsieur et cher maître, combien nous sommes calomniés dans notre état, nous. Si j'envoie dix mille francs à ma famille, on dira que je les ai volés. Je demanderai à mon bon maître un billet de quatre lignes, à peu près conçu en ces termes: — Silvain, je vous donne une gratification de dix mille francs pour reconnaître vos services... Cela plaît-il à monsieur?
— Demain, ce sera fait, dit Urbain... Il me semble que la somme était fixée à huit mille.
— Oh! j'ai mis dix pour faire un compte rond...
Cela ressemble mieux à une gratification pour services* C'est cinq cents francs de rente.
— Va pour dix !
— Ce soir, à mon service, je puis encore recevoir le billet de monsieur, quand nous serons seuls dans sa chambre, et demain, parle premier convoi „ je puis encore envoyer...
— C'est bon! interrompit Urbain, tu auras cela ce soir. Attendons la fin du spectacle du cirque dans ce fiacre, et nous rentrerons... à quelle heure?
— Après la société de botanique, à minuit, comme vous rentrez quand il y a séance. Le comte Edgar se fie là-dessus.
Un rugissement sortit de la poitrine d'Urbain ; Y agneau se faisait lion.
En rentrant à minuit, Urbain dit à son valet de chambre :
— Je vais passer une demi-heure dans mon laboratoire... pour une étude... tu viendras me rejoindre dans ma chambre, à minuit et demi.
Brigitte attendait Silvain pour lui faire son rapport; mais le valet de chambre l'arrêta au premier mot, par cette nouvelle dite joyeusement :
— Grande hausse !
— A la Bourse?
— A la mienne.
— Nous avons g-?gné, enfin?
— J'ai gagne.
— Eeaucoup ?
— Pas mal!
— Sur quoi?
— Sur les Orléans : une hausse énorme!
— Embrasse-moi, Silvain.
— Je n'ai pas le temps; il faut que j'aille faire mon service, là-haut.
— Mais tu ne me dis pas ce que tu as gagné ?
— Vingt-cinq louis.
— Ah ! man Dieu !
— Demain, je te rends tes cent ccus.
— Quel bonheur !
— A huit heures, je vais chez mon agent de change.
— Tu as un agent de change?
— Et fameux! Je te donnerai en sus une gratification.
— Forte?
— Deux louis,
— Tu es généreux comme un roi...
— De cartes; j'ai joué au lansquenet, ce soir, et j'ai gagné ces deux louis, les voilà : c'est un àcompte qui va te donner un bon sommeil.
— Tu es adorable, Silvain! Et quand nous marions-nous?
— Oh ! vuis-tu, Brigitte, restons comme nous sommes; le mariage est en baisse. Je crains d'être exécuté.
— Vilain monsieur ! enfin, c'est égal ! je t'aime toujours... Tu ne veux pas savoir le cancan do la soirée?
— A demain; je monte chez monsieur.
— Silvain, tu iras loin.
— Oui; mais ne m'arrête pas. Bonne nuit! Urbain, dans l'intervalle, fut subitement frappé
par une inspiration qui lui parut bonne, comme épreuve décisive. Il paya largement et envoya un homme de confiance à Londres, et sans retard, avec mission de s'informer des locataires des maisons de Bond street, et de Tottenham-rood, et surtout de ce M. Hutkinson, fortement soupçonné de ne pas exister. L'envoyé devait répondre par dépèche télégraphique.
La dépèche arriva le lendemain; elle était ainsi conçue :
Ces deux numéros appartiennent à dmx maisons de prostitution. 31[le Angelina et 31. Hutkinson n'ont jamais habité là. Ils y sont inconmB:
E/éSève matait
il y a des observateurs parmi les nombreux cochers de fiaere qui tourmentent le pavé de Paris. Si ces Addisson de la nature écrivaient leurs mémoires, ils révéleraient des choses inouïes et ignorées des observateurs de profession.
A sept heures du matin, notre jeune mari d'Ursule, instruit à la ruse par le malheur, arrêta un cocher dans la rue du comte Edgar, et lui dit:
— Voilà vingt francs, arrêtez-vous vis-à-vû le numéro 35, et endormez-vous sur votre siégf»
Le cocher répondit par un sourire qui signifiait : — Les cochers comprennent tout; ils ont tout vu.
Urbain s'installa dans le fiacre et baissa les deux
rideaux de taffetas vert, aux stores de droite et de gauche. Le fiacre s'arrêta, et le cocher, dormeur éternel comme tous ceux de sa profession, s'endormit, en essayant de tenir les yeux ouverts par esprit de curiosité.
Urbain colla son œil sur une fissure du rideau, et mit un acharnement héroïque à regarder la porte àe la maison du comte Edgar.
Dans ces heures d'attente fiévreuse, on éprouve une étrange distraction à suivre le mouvement des entrées et des sorties, et à examiner les figures impassibles qui défilent sous une porte cochère, et vont épanouir leur heureuse insouciance sur le trottoir.
Un peu après le coup de dix heures, une ombre élégante se dessina sous la voûte, et le corps se montra bientôt sur le seuil.
C'était le comte Edgar.
Il tira sa montre, réfléchit un instant, et lança machinalement un regard du côté de la zone d'Ursule, comme l'aiguille de la boussole se tourne vers le nord.
Urbain ouvrit avec précaution la portière de gauche, descendit sur le pavé, se fit éclipser par le fiacre, et réveillant le cocher, il lui fit signe de partir.
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Ensuite, par une manœuvre adroite, et sous la protection d'un omnibus, voiture qui rend tant de services aux éclipses humaines, il accosta face à face le comte Edgar, et débuta par un éclat de rire et un shake-hands des plus énergiques.
— Enfin! le hasard me sert, dit-il, j'allais encore îe manquer chez toi.
Tout à coup rassuré, comme le serait un crimine si un procureur impérial lui touchait la main en riant , le comte Edgar joua très- bien son rôle aussi, et mêla sa fausse gaieté à la joie menteuse d'Urbain.
Ils s'enlacèrent par le bras comme deux collégiens en vacances, et engagèrent vivement et tout de suite l'entretien.
— Et depuis quand arrivé? demanda Urbain avec un naturel parfait,
— Depuis hier soir, onze heures, par le dernier convoi. La traversée a été mauvaise de Douvres à Calais; la mer m'a terriblement éprouvé.
— Eh bien ! cela ne paraît pas, reprit Urbain ; tu as le teint frais comme un Anglais de bonne maison. Et où en sommes-nous du mariage ?
— Oh ! jamais on ne finit rien avec ces Anglais ! ils ont des hommes de loi qui ont des perruques et pas de tètes ; des notaires qui ont des études, et
pas de registres. On a demandé encore quinze jours au moins pour constituer légalement la dot d'Angélina. C'est la Tamise à boire ! on ne devrait épouser des Anglaises qu'à Paris.
— Charmant toujours ! dit Urbain en étreignant le bras d'Edgar contre le sien.
— Ma foi ! reprit Edgar, quand j'ai vu la tournure que prenait l'affaire, j'ai craint une attaque de spleen, et j'ai proposé à Angélina de la conduire à Tétat civil de Gretna-Green, ce treizième arrondissement anglais, où un forgeron expéditif vous bénit et vous marie entre l'enclume et le marteau.
— A-t-elle accepté ?
— Bah ! ces diables rouges d'Anglais qui conservent beaucoup de mauvaises institutions, comme des reliques de momies, ont destitué le forgeron de l'hymen. Il n'y a plus de mariage a l'enclume. Leurs avocats portent encore la perruque à trois marteaux de la reine Anne, mais ils ont détruit la mairie verte, l'hôiel de ville de la campagne, le mariage de la liberté !
— Alors quel parti as-tu pris, Edgar?
— J'ai demandé à mon beau-père un congé de quinze jours, un délai.
— Un sursis, tu veux dire, Edgar. Si jeune encore, tu vas t'enchaîner sur un ponton anglais ! Pro-
fite de tous ces brouillards de la Tamise, et donne ta démission de gendre. N'es-tu pas heureux dans ton célibat?
— Oh ! mon cher Urbain ! les choses su..,t trop avancées ! impossible de rompre. D'ailleurs, c'est un mariage d'amour. Par malheur, clans tout mariage riche, il y a le côté ennuyeux, le côté des parents, et ici les parents sont deux fois têtus ; ils sont Anglais...
— Mais à propos, interrompit Urbain, je bavarde,, moi, et je t'ai peut-être détourné de ta route... Moi, je vais rue Richelieu, à pied... il fait si beau !..« Je vais à la Bibliothèque consulter la Flore des Antilles avant mon déjeuner.
— Et moi, dit Edgar; je descendais au boulevard chez mon bijoutier ; je vais faire monter une pietm dura sur épingle pour mon beau père ; les petite cadeaux entretiennent l'amitié , et je commanderai 'Tie broche en diamants pour Àngélina ; les grands cadeaux entretiennent l'amour. Veux-tu nïaccom- Baaner ? tu me donneras des conseils.
— Moi, mon ami; je n'entends rien à la Flore des diamants.
Edgar et Urbain s'arrêtèrent à l'angle de la rue Royale, comme deux bons amis qui échangent en-
core quelques mots avant de se séparer. Edgar frappa son front et dit :
— Mon mariage me fait oublier les maris... excuse-moi, Urbain; je ne t'ai pas demandé des nouvelles de ta femme...
— Elle se porte à merveille, interrompit Urbain ; toujours gaie, toujours bonne enfant; mais je crois que nous allons avoir encore cinq minutes de brouillerie...
— Ah ! dit Edgar en souriant.
— Je suis obligé de faire encore une absence de trois jours. Ces absences la rendent furieuse... Non, plaisanterie à part, je crois qu'elle s'imagine que fai une maîtresse à Anvers... Edgar, ne ris pas... ceci est sérieux... tu ne connais pas ma femme, et ma femme ne me connaît pas... Une de ses amies, une imbécile, lui a dit que les Anversoises étaient les plus belles femmes du monde, et qu'un étranger... mais ne ris pas ainsi, Edgar... il suffit d'une bêtise comme celle-là pour me faire renoncer à mes voyages. J'aime encore mieux ma tranquillité de Paris que mon jardin d'Anvers.
— Tu n'aimes donc pas l'amour au pim:nt ; l'amour épicé par la jalousie? dit Edgar avec une légèreté charmante.
— Non. Je laisse aux Anglais comme toi, leturtle-
soup, et Yindia carrick; en amour, je n'aime que le dessert.. « B?a ! nous causerions ainsi jusqu'à ce soir... Adieu Edgar, et à bientôt... Voyons, fixons un jour...
— Mais si tu pars pour Anvers..» remarqua Edgar avec nonchalance...
— Oui, oui... Oh! c'est indispensable, reprit Urbain d'un ton sérieux... Delphin ne me fait là-bas que des sottises, sous prétexte qu'il étudie les systèmes chinois... Je passerai trois jours... Ah ! une idée!... Je vais m'ennuyer à périr... voyons... encore un acte de dévouement... accompagne-moi à Anvers.
Cette dernière idée sembla faire explosion instantanément dans la tête d'Urbain. Le jeu de physionomie fut parfait, et la parole notée sur une gamme naturelle. L'élève triomphait du professeur.
Au même instant, une autre idée traversa l'esprit d'Edgar. Les journaux, depuis trente ans, racontent la ruse d'un mari qui, après avoir simulé un voyage, rentre chez lui, au milieu de la nuit, et trouble une conversation criminelle, qui n'était, pour lui, qu'à l'état de soupçon. Alors, le mari, usant de son pouvoir discrétionnaire, tue la femme, ou tue l'amant, ou les tue tous les deux; ou s'armant de deux pisto-
lets, fait sauter don Juan par la fenêtre, ou invente d'autres choses encore, dans l'intérêt de sa vengeance satisfaite et de son honneur outragé. Les. journaux et les cours d'assises ont beau mettre toujours en scène ce mari, faux voyageur, il y a toujours des Loveiaces étourdis qui tombent dans le piège. Cela remonte même à l'histoire de Joconde, lequel en revenant sur ses pas, au début de son voyage, trouva le mot de Molière écrit à côté de son nom, dans l'alcôve nuptiale, quoiqu'il fût le plus bel homme de l'univers alors connu.
Edgar avait en lui la double méfiance du criminel et du diplomate ; mais, quoique rassuré par l'air et la parole franchement naturels d'Urbain, il songea involontairement à ces maris qui partent et rentrent à minuit, au premier mot sur le voyage d'Anvers.
— Serait-ce encore, pensa-t-il, un de ces vieux pièges, signalés par les journaux? et un frisson d'hiver le glaça au milieu de l'été. Jugez de sa joie lorsqu'il entendit Urbain proposer le voyage à deux. La réaction fut si vive, qu'il accepta tout de suite. Edgar avait encore son supérieur en ruse diabolique, car Urbain avait même spéculé sur les faux départs, les cours d'assises, les journaux et cette Cassanore de rhymen, que les époux n'ont jamais écoutée : numquàm crédita sponm.
Après avoir accepté, Edgar reprit le bra3 dTJr* bain, et lui dit:
— Je t'accompagne jusqu'à la Bibliothèque; pre< nons la rue Saint-Honoré. Tu vois que je suis pré? à t'accompagner partout,
— Ce bon Edgar! dit Urbain, en essuyant deux larmes.
Les sources des larmes sont inconnues comme celles du Nil.
Edgar attribua sans hésiter l'attendrissement d'Urbain à l'expansion d'une vive amitié.
Urbain pleurait sur lui, et toute sa fermeté nouvelle n'avait pu retenir les deux larmes équivoques, ces deux gouttes d'eau qui pouvaient submerger l'édifice de vengeance, si laborieusement construit, dans une veillée brûlante, prolongée jusqu'au m&tma
Il revint au ton naturel, pressa fortement la main d'Edgar, comme pour mieux expliquer les deux Wmes, et dit :
*— Au reste, je te promets de ne pas te donner [rois jours d'ennui, à Anvers; j'ai là de belles connaissances : je te montrerai l'atelier de Leys, un vrai Flamand du seizième siècle. Nous irons visiter quel^ ques jardins particuliers, et le jardin zoologique de la ville, une vraie curiosité... il y a des liquidam-
bars, des caquiers, des lataniers, des palmiers-pa! mistes... Cela t'intéresse-t-il?
— Mais certainement, Urbain... Je ne suis pa<: fou de ces choses, moi, mais j'aime à voir tout ce qui est curieux.
— C'est en effet fort curieux ! reprit Urbain , on ne comprend pas que le génie de l'homme ait pu naturaliser le tropique sous des latitudes aussi froides.
— C'est vrai ! dit Edgar.
— A Anvers, reprit Urbain, les jardiniers ont pris le peu de soleil qui s'y trouve, et ils en ont fait le soleil de Valparaiso ou de Guaïaquil.
— C'est merveilleux ! remarqua Edgar.
— Ils ont une terre d'alluvion, répondit Urbain, et ils en ont fait la terre vive et féconde de Pulo- Pinang ou du Paraguay.
— C'est étonnant ! s'écria Edgar, qui n'écoutait pas, et qui attendait toujours la fin d'une phrase pour mettre son point d'admiration.
— Je te montrerai la maison de M. de Caigny, dans le faubourg..» il n'y a rien de plus charmant, de plus beau, de plus tropical, chez le plus riche nabab du Malabar ou du Coromandel.
— C'est inoui, dit Edgar.
Urbain parlait, et se donnait, par intervalles, des distractions subites, et des silences courts, avec la
moins curieuse des curiosités rencontrées au passage, sur le trottoir ou aux vitrines des boutiques, comme font les causeurs des rues, lorsque rien ne les préoccupe, pas même ce qu'ils disent. Ce jeu est difficile à jouer, mais quand il est réussi, le plus rusé en serait dupe; surtout si le dupeur passe pour novice aux yeux de Fhabile dupé. Dans cette partie à deux, il y aurait péril k souligner la finesse, comme on fait au théâtre, où les rusés semblent toujours dire avant la ruse : Admirez comme nous sommes de fins matois! C'est qu'avec un subtil coquin de la force d'Edgar, il ne fallait pas commettre la moindre nuance d'écart ; ne pas fausser la moindre note sur une lèvre fiévreuse ; tout eût été perdu. Urbain le comprenait bien, et servi par son intelligence naturelle, et la prompte éducation du malheur, et l'inexorable besoin de la réussite, il gagnait en un jour l'expérience du sexagénaire , et trompait victorieusement l'œil et l'oreille infaillibles du comte Edgar.
Il était à trente pas de la bibliothèque, dans la rue Richelieu, et il continuait ainsi :
— Vois-tu, Edgar, j'ai découvert de bonne heure, moi, que le luxe affiché par les riches à Paris, était une folle dépense de toiles d'araignée. Ils ont beau entasser chez eux toutes les fantaisies de Monbro,
de Boule, de Tahan, ils feront toujours ressembler leurs salons à une succursale de Fhôtel des ventes. Les gens riches d'Anvers ont seuls compris le luxe domestique. Il y a chez Rothschild des fauteuils habillés en duchesses , estimés mille écus le dossier. Toutes ces opulentes misères, si bêtes à l'œil, ne valent pas un néflier du Japon, que j'ai vu dans la salle de M. Vanbruggen, et qui secoue ses fleurs d'ivoire sur un vieux bahut en bois d'ébénier.
— Il a cent fois raison, ce cher Urbain! dit Edgar en comprimant son faux enthousiasme par respect pour le public de la rue Richelieu»
— C'est que, mon cher Edgar, reprit Urbain, je veux te convertir, moi, à la religion de Chloris, que les Latins ont eu tort de nommer Flore, comme dit Ovide, dans un distique charmant. Je veux qu'après ton mariage tu ne confies pas à un tapissier le soin d'encadrer stupidement ton amour par quatre tentures gris-perle, et leurs baguettes en or faux... j'ai une acquisition à te proposer...
— Voyons, propose, Urbain.
— Non... j'ai trop parlé... nous voici à la Bibliothèque... voyons... un dernier mot... demain matin... à la gare du nord... tu sais l'heure...
— Oui... nous nous trouverons là...
— G'est convenu, Edgar... point de bagages..*
une promenade à l'anglaise... il y a d'ailleurs tout ce qu'il faut chez moi à Anvers... Amènes-tu ton valet de chambre ?
— Non, Urbain...
— Comme tu voudras... nous avons Delphin qui fait tous les services... et puis, en trois jours, on n'a besoin de rien!... à propos, j'oubliais. Edgar!... tu vas au boulevard, m'as-tudit?
— Oui, chez mon bijoutier.
— Bien ! entre à la Librairie Nouvelle, et achète Y Histoire du siège d'Anvers, en 1832, par le général... chose... un général enfin, le nom n'y fait rien. Je n'ai pas trouvé ce livre chez les libraires d'Anvers... je compte sur toi.
— C'est acheté... A demain.
— A demain, mon cher Edgar.
L'attendrissement baigna les yeux d'Urbain. Oreste
et Pylade, Castor et Pollux, Nisus et Euryale, David et Jonathas, ne se sont jamais fait des adieux plus touchants à l'heure de la séparation, quand ils se quittaient pour se revoir le lendemain.
Urbain entra d'un pas nonchalant dans la cour de la Bibliothèque, la traversa, et s'arrêta sur l'escalier pour réfléchir.
Sa première idée était mauvaise; il la corrigea.
N'ayant jamais eu l'intention d'aller à la Biblio-
thèque, il voulait revenir sur ses pas, prendre un fiacre sur la place Louvois, et regagner son hôtel.
Ceux qui voient échouer le plan le mieux construit, commettent ces erreurs de détails. Abusons du luxe des précautions, pensa Urbain.
Il monta l'escalier, entra comme un habitué dans la Bibliothèque,, et demanda la Flore des Antilles, dont il se souciait fort peu, surtout en ce moment d'agonie et de désespoir.
On lui servit le livre, comme s'il en avait besoin,
Urbain le prit avec respect, comme le prêtre prend une châsse, et chercha une place à l'écart, pour lire et prendre des notes.
Il éprouvait une certaine joie à l'idée qu'Edgar, le terrible et méfiant diplomate pouvait reparaître, sous prétexte d'oubli, et qu'il le trouverait courbé sur le livre, et absorbé par le travail.
L'inspiration avait bien servi Urbain.
Edgar, de son côté, voulait abuser du luxe de la finesse, quoique rien ne lui donnât le moindre prétexte à méfiance. Il revint en effet surses pas, monta l'escalier de la Bibliothèque avec une grande précipitation, entra dans la vaste salle, et ayant découvert l'embrasure où s'était blotti Urbain, il tomba tout essoufflé devant lui, en disant d'une voix haletante :
— Mon cher... Urbain... on oublie toujours l'essentiel... Faut-il faire viser... l'ancien passe-port?... Je n'aime pas les tracasseries des gendarmes...
— C'est inutile, dit Urbain, notre passe-port est encore tout frais.
— Bon ! reprit Edgar... je ne te dérange pas plus longtemps... fais ton travail... à demain.
— A demain, Edgar.
Et Urbain se replongea sur son livre avec un transport de joie mêlé d'orcueil.
Edgar, cette fois, rentra dans la plus complète quiétude del'esprit. 11 descendit l'escalier, et traversa la cour en fredonnant ce refrain de vaudeville de Fiis Barré :
C'est un mari comme un autre.
Ils sont tous comme cela,
et pour mêler la prose aux vers, comme au théâtre, il ajouta : — Allons lui acheter le Siège d'Anvers , à ce crétin!
ILettre A 'tëv&uî®
Dans fîntérèt de son plan mystérieux, Urbain avait cru devoir adresser la lettre suivante à sa femme :
« Chère Ursule,
» Au moment de mon départ, je t'écris à la hâte ce second adieu, pour te prouver qu'en quittant la maison, ma dernière pensée a été pour toi.
» Et ce bon souvenir me fait aussi réparer quelques oublis de détails qui, en faisant de mon billet une lettre, me donnent l'heureuse occasion de causer un peu plus longtemps avec ma femme.
» Si Delahays apporte trois volâmes in-folio in-
titulés : Trésor du numismate, il faut les envoyer tout de suite au relieur. J'en avais déjà parlé à Silvain. C'est mon premier oubli. MèmeMiure que pour Y Histoire des rois Ptolê niée.
» Un pauvre diable, qui me déniche des bouquins rares sur les quais, doit m'apporter deux volumes intitulés : Traité des hiéroglyphes de Warburton ; il faut lui donner deux louis : c'est un peu cher comme achat, mais c'est bon marché comme service. Il aurait pu me demander deux louis sans me vendre deux livres. Il y a donc bénéfice pour moi.
» J'ai encore oublié de recommander à Silvain de fermer avec soin les volets de la fenêtre de l'herbier, s'il vient à pleuvoir. La dernière averse a fait beaucoup de dégâts dans mon compartiment n° 7. Si le beau temps continue, il faut tenir largement ouverts persiennes et volets.
» Obligé de faire ce voyage de trois jours, je m'estime heureux d'avoir trouvé mon meilleur ami comme joyeux compagnon. Edgar est un modèle de complaisance. Je vois aue de sérieuses affaires le poussent vers un autre voyage ; mais il n'a pas hésité à répondre à mon premier appel. Je me serais biene ennuyé en Belgique, sans lui et loin de toi.
j> À bientôt, chère Ursule. 11 faut s'éloigner quel-
quefois de la femme aimée pour mieux se prouver qu'on l'aime toujours,
» Ton fidèle
» Urbain. »
<c P. S. Encore un oubli. Si les deux merles na veulent pas vivre amicalement dans la même cage avec les cardinaux, il faut les séparer. »
Ursule avait lu cette lettre avec ce plaisir douloureux qui est la joie du crime, le mala mentis gaudia du poëte. Un voile impénétrable couvrait donc l'horrible secret de la maison. Un mari qui doute, un mari soupçonneux, et surtout un mari candide comme Urbain, n'écrit pas une lettre pareille. Cela promettait à Ursule, sinon des jours heureux, du moins des jours tranquilles pour l'avenir.
La peine du t&SiosB
Au premier étage de la maison d'Urbain, au faubourg rural d'Anvers, une terrasse s'allonge en demi-cercle du côté de la campagne; elle est vitrée eu hiver et découverte en été. Les grandes fleurs tropicales, les arbustes exotiques, y croisent leurs rameaux, leurs tiges, leurs nuances, leurs couleurs, et donnent un abri contre l'ardeur du soleil pendant le jour, et contre l'humidité pendant la nuit.
Il est neuf heures du soir : pas un brin d'air n'agite les feuilles. Si le vent soufflait, il viendrait du sud. La chaleur est étouffante. On aperçoit quelques étoiles çà et là, dans le ciel, à travers les brumes qui seront les nuages du lendemain
Edgar et Urbain, habillés, ou, pour jcnieux dire,
déshabillés à la légère, causent en bons amis dans un angle de cette terrasse, sous une petite coupole de feuilles de lataniers, devant un guéridon chargé de tous les échantillons de bières belges. La nuit et les arbres donnent une épaisse obscurité à ce tableau flamand, où luit, par intervalles, le cigare du jeune comte, comme une étoile isolée scintille sur un fond de ciei v^-riétement ténébreux.
— Oui, disait Urbain, il est très-honorable, pour une ville, d'élever des statues à ses grands hommes sur ses places publiques ! soit que l'enfant de la ville se nomme Parmentier, Jacquard, James Millingham ou Rubens, soit qu'il ait inventé la pomme de terre, le métier de soie, les docks ou la grande couleur.
— C'est fort juste! disait Edgar, en sablant un verre de faro.
— Moi, reprit Urbain, je suis ému lorsque je vois h statue de Rubens sur une grande place d'Ànrers.
«*- Oui, cela me cause aussi, à moi, une certaine émotion, dit Edgar.
— Autrefois, reprit Urbain, il fallait avoir massacré des soldats ennemis et incendié des villes pour avoir des statues de marbre et d'airain.
— C'est un progrès, remarqua Edgar.
— Tiens, Edgar, écoute... demain nous rendrons une visite au bourgmestre d'Anvers, M. François Loos, un homme de grand mérite, et je lui demanderai l'autorisation de... La chaleur te fatigue, Edgar?
— Non... oui.., je crois qu'en effet... on ne respire pas, ici, dit Edgar en se levant.
— Oh! ce n'est rien!... reprit Urbain. Voyons, quête disais-je?... ah! j'y suis!... je démanderai à M. le bourgmestre... prends mon bras, et promenons-nous sur la terrasse, au grand air.
Edgar s'appuya sur le bras d'Urbain, fit quelques pas, mais un accès de douleur corrosive lui fît pousser un cri, et il se laissa tomber sur une grande natte indienne, déroulée entre deux massifs de fleurs.
Urbain simula un effroi excessif, et se penchant vers lui :
— Où souffres-tu ? dit-il, où souffres-tu?
— Partout, dit Edgar d'une voix étouffée ; il semble qu'on m'arrache les poumons et les entrailles... j'ai une soif horrible... donne-moi de l'eau...
— Viens ! reprit Urbain d'une voix éplorée ; fais un effort... relève-toi... viens dans ma chambre... tu seras mieux au lit... viens...
2hh URSULE
Edgar se souleva péniblement dans un de ces intervalles de répit que la douleur la plus aigùe donne au patient, et, avec l'aide d'Urbain, il rentra, et se coucha dans une chambre à deux lits.
Urbain mit une lampe astrale à côté du lit d'Edgar, et sonna en disant :
— Je vais envoyer chercher un médecin... Cefe va-t-il mieux?... non!... Ce diable de Delphin est sorti !... il me joue de ces tours chaque soir !
Edgar poussa un cri douloureux, et se 'tordit, comme un supplicié sur la roue, en dévorant son poing.
Alors Urbain se plaça devant lui, croisa les bras, et fit un de ces sourires que l'enfer a inventés pour le visage des bourreaux misanthropes.
— Ah! lui dit-il avec calme, je ne veux pas que tu meures sans apprendre la cause de ta mort.
Edgar tourna un regard affreux vers Urbain, et balbutia ces mots :
— La cause de ma mort !
— Oui, roué imbécile! diplomate de lupanar! ami infâme ! empoisonneur de l'adultère, tu t'€s pris à mon piège comme un oison ; et je te rends œil pour œil, dent pour dent, arsenic pour arsenic. Tu meurs empoisonné !
Edgar poussa un râle de rugissement ; la rage lui
URSULE 2kb
rendit un peu de ses forces, et le galvanisa ; il se leva de toute la hauteur de son torse, et ses mains crispées par un désespoir nerveux se tendirent pour saisir Urbain.
— Oh! j'ai aussi prévu cela ! dit Urbain en reculant ; je suis de ton école ; tu m'as formé.
En disant cela, il tenait deux pistolets dans la direction de la poitrine d'Edgar, et il ajouta :
— Si tu pouvais mourir deux fois, je te tuerais deux fois!
Edgar, épuisé par son effort, pâle comme un agonisant, foudroyé parla douleur, déjà raccorni par le ravage du poison, se laissa retomber sur le lit, en disant d'une voix étouffée :
— Misérable!
— ■ Ah! dit Urbain, dans un éclat de rire qui lui laissait des larmes dans les yeux, — ah ! c'est moi qui suis un misérable!... Écoute,., homme vertueux... écoute... je veux que tu entendes tout... J'étais heureux dans ma maison; rien ne manquait à ma vie. J'aimais ma femme, non de cet amour extravagant, qui se brûle lui-même à sa propre
'•Ci
flamme, descend à la froideur, et s'élève quelquefois à la haine, mais de cet amour intime qui devient l'éternelle habitude de la vie, dans le cœur d'un honnête homme. J'étais marié; voilà mon
SilG UÏISULE
crime aux yeux de ces Jocondesde lorettes, de ces miroirs de courtisanes, de ces élèves du charbonnier Bergamin. On doit courir sus aux maris; ce sont les gibiers de ces chasseurs d'alcôves ! Un mari est mis hors la loi par les législateurs de l'adultère! un mari doit être conspué, avili, assassiné, empoisonné par un de ces êtres inutiles qui infestent le célibat ! Ces voleurs de la chair ont le droit, eux, de passer des bras d'une courtisane pestiférée aux bras d'une femme pure ! Est-ce que nous avons le droit de nous marier, nous? le droit d'avoir un lit virginal? le droit d'avoir la sécurité dans nos caresses légitimes ? Non, les maris sont les parias de l'amour; tant pis pour eux ! les chansons du Caveau les avaient avertis. Pourquoi font- ils le monopole d'une femme: pourquoi ne prennent-ils pas la femme d'autrui, comme le comte Edgar?
Une sueur froide inondait le visage d'Edgar; des râles stridents sortaient de sa poitrine ; son torse nu laissait voir des stigmates de dissolution ; les veines de son cou se gonflaient à briser l'épiderme , ses yeux fixes lançaient des regards hideux, comme les yeux d'un spectre; les contorsions furieuses de tout son corps annonçaient une souffrance au-dessus àes forces de l'homme ; et pourtant, à chaque phraser aiguisée comme la lame d'un poignard que lui tirait
Urbain à brûle-pourpoint, il trouvait encore danssa jeunesse assez de force pour articuler quelques mots décousus qui voulaient commencer une justification impossible.
— Tais-toi ! lui disait Urbain ; tais-toi ! misérable! meurs dans le silence; meurs dans le repentir; ne parle pas! ne parle pas ! ne parle qu'à Dieu. J'en sais trop, moi ! oui, moi, avec ces yeux qui découvrent un ciron sur cet aloès, je t'ai vu entrer chez moi comme un voleur et un pestiféré, par la porte du jardin. Taurais pute tuer comme un chien hydrophobe, sur mon domaine; oh ! non ! je suis un raffiné de vengeance, moi! une balle de pistolet rend trop de services au coupable ; il n'a pas le temps de savoir qu'il meurt. J'ai voulu d'abord te rendre la monnaie de ta diplomatie de Londres et de Bruxelles ; j'ai voulu te surpasser comme comédien. Es-tu content de ton élève, noble mari d'Àngéiina? Puis, j'ai voulu savourer ton agonie. C'est un échange de voluptés entre nous. J'ai voulu compter les dernières pulsations de ton cœur; entendre le dernier râle de ta poitrine. Pour ta couche de mort, je t'ai donné le lit d'Ursule. L'édredon est il doux, mon ami? Écoute : avez-vous assez raillé cet imbécile d'U/bain, dans vos intimes causeries avec Ursule? vous êtes-vous assez égayé en mêlant mon nom à votre crime? Avez-vous bien
compté dans l'argot de l'adultère, les plantes, dont vous meubliez mon front? Oh! que d'esprit tu dois avoir dépensé dans ces divins tète-k-tête ! Voyons, Edgar, conte-moi cela; j'adore ce genre de plaisanterie ; veux-tu que je te chante la chanson de Bergamin?... Quandon l'apprend, c'est peu de chose!... Oui, je comprends ton signe. ..tu n'es pas d'humeur à faire chorus avec moi... tes yeux se ferment; ta figure est cadavéreuse; tes lèvres ont la teinte de la mort; une étincelle est encore en toi... elle va s'éteindre, je la saisis au vol, pour te faire entendre ces mots — meurs, scélérat, et soi? maudit î
Comme la flamme qui va s'éteindre jette tout à coup une suprême lueur, Edgar se souleva une dernière fois, ouvrit de grands yeux vitrés, lança l'écume de ses lèvres, puis retomba lourdement, se raidit dans une dernière convulsion, et ne remua plus. La vengeance avait fait un cadavre.
Urbain lui donna cette fois un regard où la pitié semblait remplacer la haine. 11 versa même quelques larmes, qu'il essuya brusquement, et ferma les rideaux de ce lit qui était une tombe.
ii n'y avait aucune indécision dans l'attitude, les mouvements, les pas d'Urbain; un observateur, si sa présence eût été possible, aurait reconnu que ce jeune homme suivait toutes les péripéties
<Tun plan combiné par une longue préméditation.
Il consulta la pendule, tira sa montre, réfléchit un instant, et sortit de la chambre, pour regagner la terrasse, où il se promena longtemps, avec le calme d'un péripatéticien.
Au coup de onze heures, il descendit au vestibule, examina la lampe avec attention, et ouvrit la porte de l'avenue, en prêtant l'oreille au dehors. Après un quart d'heure d'attente, il dit à voix basse :
— C'est lui !
Et il parut joyeux.
Un bruit de pas s'était fait entendre, après le grincement de la grille du portail.
Un homme se montra, c'était le jardinier Delphin.
— Eh bien ! lui dit Urbain, êtes-vous content?
— Oui, monsieur, répondit Delphin en se frottant tes mains; j'ai une bonne cabine et un bon lit; c'est qu'il faut ça pour un si long voyage.
— Et le navire part toujours demain?
— Oui, demain, dans la nuit ; il n'y a pas eu de contrordre. Le Brabançon est un joli trois-mâts, un fin voilier, qui file dix nœuds. Mais, c'est égal, il y a loin d'Anvers à Canton.
— Delphin, dit Urbain, je vous le dis encore une fois, votre congé n'est que de dix-huit mois; cela vous suffira pour bien vous instruire, à Hog-Lane,
et dans le faubourg. Fréquentez surtout les jardiniers hollandais des factoreries du quartier franc.
— Oh ! monsieur, je n'ai oublié aucune de vos recommandations.
— Àvez-vous mis ma lettre à la poste ?
— Oui, monsieur.
— Ar river a-t-elle à Paris aujourd'hui?
— Oui, monsieur, vous pouvez y compter.
— Ainsi, vous serez demain soir à l'arrivée du convoi de Paris. Vous aurez une voiture; vous recevrez ma femme, vous la conduirez jusqu'au portail, et vous vous servirez de la même voiture pour 'rnus rendre au port. D'ailleurs, je vous donnerai encore d'autres instructions.
— C'est convenu, monsieur, tout sera fait.
— Eh bien ! Deîphin, allez essayer votre cabine et votre lit, puisque tous vos bagages sont à bord. Je suis fatigué; monsieur le comte m'attend, là-haut, et nous avons besoin de repos tous les deux.
— Monsieur me permet-il de lui serrer la main ?
— De tout mon cœur, mon brave Delphin... A propos... j'oubliais... Tenez... on a toujours besoin de beaucoup d'argent, en partant pour un voyage de long cours... Prenez ceci.
Urbain donna un petit portefeuille à Delphin: il soutenait dix mille francs en billets anglais»
Le jardinier allait se jeter aux genoux d'Urbain.
— Bon voyage ! mon cher Delphin, dit Urbain en retenant le mouvement du jardinier; et, songez-y bien ! un congé de dix-huit mois.
Delphin, ivre de joie, s'éloigna en bénissant ce maître généreux, et en s'étonnant aussi d'un acte de largesse peu commun chez Urbain.
Urbain, resté seul, éteignit la lampe du vestibule, et s'assit sur une banquette du jardin, en prenant la position d'un amateur des belles nuits, qui va faire sa veillée aux étoiles.
A l'aube, il se leva péniblement, comme accablé par l'ivresse d'une nuit d'orgie, et donna des regards pleins de tristesse à son domaine, à cet Eden qu'il avait créé pour le bonheur d'une vie, et qui se couvrait d'une teinte lugubre, au premier sourire -du soleil levant. La révolte contre cette ironie de la nature et contre l'injustice du sort, se peignait dans ses yeux livides, et dans les -contractions de son visage. Riche, heureux, innocent, jeune, pourquoi se voyait-il ainsi déshérité, par le crime d'un autre, et réduit à traîner une vie de désespoir, comme un artisan de sa propre infortune, ou à porter sur lui des mains violentes, ccmme le criminel devant la longue - torture du bagne, eu l'intolérable agonie de lécha-
faud? 3'entretenant avec ces pensées désolantes, il regardait encore le ciel, comme pour lui demander une réponse, car le malheur immérité infuse Pégoïsme au cœur, et fait croire à l'innocent qu'il est seul sur la terre, que sa douleur injuste doit exciter l'intérêt de l'univers, et qu'une consolation doit venir à lui, soit des hommes, soit du ciel.
L'horizon continuait ses sourires, la campagne >}tait toujours splendide et joyeuse. Urbain mit la main sur ses yeux pour ne pas voir cette fête de Pété, ce grand paysage railleur ! Il monta le perron,, traversa le vestibule, et ouvrit la porte de son laboratoire au rez-de-chaussée. Là, pendant deux heures, il écrivit son histoire de ces derniers jours, avec le dénoûment, qui n'était pas encore arrivé.
Ce travail lui donna une certaine satisfaction ; cary disait-il sans doute en lui-même — au moins la leçon ne sera pas perdue ; ellepeut profiter à autrui.
Il assembla les feuilles éparses, les plia en forme de lettre, les mit sous pli, et, pour la première fois de sa vie, s'estimant très-heureux d'avoir perdu son père et sa mère, il adressa son horrible révélation à un proche parent qu'il avait dans le Calvados.
La Poste, cette insouciante messagère de tant de douleurs, couvrit de ses timbres ce pli funèbre, et le rendit à sa destination.
XYIIÎ
Cnoàsis!
«Jrsuie voyageait seule dans un coupé du convoi qui allait à Bruxelles. Comment aurait-elle pu résister à cette lettre d'Urbain?
« Anvers, juillet 1853,
« Ma chère Ursule, » Cette fois, il m'a été impossible de garder mon incognito à Anvers. Une visite obligée au jardin des plantes m'a valu des honneurs, dont je suis indigne, mais que je dois subir comme si je les méritais. Le comice agricole m'a donné une médaille d'or pour [la culture des lavanteras! ! C'est un fait inouï, car [les botanistes français sont peu estimés en Belgique.
Je t'avoue, ma chère Ursule, que cette médaille d'or m'a fait quelque plaisir ; elle m'a donné le goût des décorations. Un mari décoré, décore sa femme ; je rêve les honneurs pour toi.
» Le directeur du jardin m'a donné un dîner superbe; nous étions vingt-quatre convives; j'ai été charmé de voir que le comte Edgar, malgré l'absence de ses titres scientifiques, a été invité, à cause de moi. Au reste, il a été charmant au dessert.
» A Anvers, lorsqu'on es* une fois lancé dans les dîners, on n'en finit plus. Les invitations pleuvent. On me conteste tout motif de refus, à cause, dit-on, de mon double malheur de riche et d'oisif. Mais voici l'ennuyeux pour toi.
» Edgar, qui prétend être l'homme des convenances, me dit à chaque instant: — il faut rendre ces politesses, avant de partir. Tu as une serre trèsvaste, une serre qui est la plus belle salle à manger d'Anvers ; et tu dois donner aux notables un dîner de quarante couverts, au moins, -« » Ce n'est pas la dépense qui m'effraye ; je n'ai peur que de mon inexpérience dans les choses de ce monde. Je ne sais pas recevoir. On me conseille d'inviter des femmes, à ce dîner. Autre embarras; je suis gauche, comme un écolier, avec les femmes. Bref, que te dirai-je ? je perds la tête si tu ne viens
pas à mon secours, ma bonne et chère Ursule. Il faut que je paye ma médaille d'honneur, et que je reconnaisse dignement l'hospitalité belge. Arrive, et je suis sauvé; mais arrive promptement, car tu as des préparatifs à faire, et je ne veux pas trop prolonger mon séjour ici. Ne t'inquiète de rien, Anvers est une ville de ressources. Il y a des boutiques de confections comme à Paris, et tu pourras te payer un kilomètre de dentelles, avec mon argent. Tu vois que je te prends par ton faible. J'ai lorgné ce matin un produit de Malines qui tenterait une impératrice: il manque à cette merveille les plus belles épaules du monde. Viens la prendre, il ne lui manquera rien.
» Voici un obstacle : notre maison peut souffrir de notre double absence, Silvain n'a pas ma confiance, tout honnête qu'il est; c'est un coureur d'aventures en ville, et je le soupçonne même de jouer à la Bourse. Brigitte seule peut gouverner une maison, par intérim, mais tu as besoin d'elle pour voyager. Comment arranger cela? J'ai ici la nièce de Delphin, une excellente fille, qui a servi comme femme de chambre chez le directeur de la Banque. Elle est toute prête à te servir pendant ton séjour à Anvers. Vois, et décide. J'approuve d'avance ce que tu feras, ma chère amie. Tu peux très-bien retenir les trois
places d'un coupé , et faire la route de Paris à Bruxelles, avec un léger bagage que tu laisseras à la gare. Tu me trouveras à ta descente du chemin de fer.
» Je compte si bien sur ton dévouement, que je vais faire imprimer mes invitations en ton nom et au mien.
» Je n'attends pas ta réponse ; je t'attends, toi,
» Et les bras et le cœur ouverts.
» Ton bon mari, d Urbain.»
» P. S. En passant, achète-moi quatre paires de gants, chez notre fournisseur ; on connaît mon numéro. Ne t'inquiète pas du passe-port, on n'en demande pas aux femmes. »
Ursule voyageait donc seule dans un coupé, comme nous l'avons dit, elle avait même embrassé avec joie, cette autorisation de secouer la tyrannie de sa femme de chambre, et de vivre quelques jours, loin de son espionnage ennuyeux. La fièvre du voyage, le fracas des wagons, la variété des sites, les incidents des rencontres, lui donnaient des distractions si subites et si nouvelles, qu'il lui était impossible de réfléchir longtemps, et de descendre en elle-même pour juger sa situation. Arrivée à mi-
chemin du voyage, elle n'avait pas encore décidé si elle devait se réjouir ou s'attrister de la lettre de son mari. Cette incertitude même ne lui déplaisait pas, et elle voulait saisir toutes les occasions et tous les prétextes pour la prolonger jusqu'au terme delà route, mais à force de chercher autour d'elle l'étourdissement et la distraction, la pauvre femme trouvait des émotions inattendues qui voilaient de larmes ses beaux yeux, et remplissaient son cœur d'amertume : c'était un de ces incidents, si communs dans nos voyages d'aujourd'hui : une halte aux stations des villes flamandes, devant des barrières de fleurs ; les familles mêlées aux familles, et descendant sous de grandes avenues d'arbres ; les jeunes femmes montrant sur leurs visages les fières joies de la maternité heureuse ; les petites filles courant comme des apparitions d'anges ; les jeunes époux, liés par le bras et par le cœur, et souriant à ces charmantes œuvres de l'amour ; enfin tous ces petits tableaux d'extérieur domestique, qui s'exposent d'eux-mêmes sur les lisières du chemin, et mêlent leur gaieté sereine aux grâces de la campagne, et aux enchantements des soirs d'été.
Parfois, lorsque ces fêtes de famille se prolongeaient trop longtemps, Ursule baissait le rideau des stores, et appuyait ses mains sur ses oreilles pour
ne pas entendre les éclats de joie enfantine, qui retentissaient autour des stations.
La joie d'autrui augmente la tristesse de ceux qui souffrent par leur faute, et cette tristesse devient une sombre mélancolie, après le coucher du soleil, lorsqu'une vaste plaine aux horizons inconnus semble se rétrécir graduellement à l'heure du crépuscule, et disparaît sous les ténèbres de la nuit, ne laissant en vue sur la lisière du chemin, que les gigantesques fantômes des peupliers. Ursule avait profité de la dernière lueur pour lire encore une fois la lettre de son mari, lettre si rassurante et si désolante à la fois, car elle ne trahissaitpas l'ombre d'un soupçon dans l'esprit d'Urbain, et elle révélait des secrets de tendresse conjugale que l'absence inspire à ces hommes injustement accusés de froideur, parce qu'en présence de la femme aimée, ils ont la noble pudeur de la passion. Alors, accablée par sa douleur morale, et par une souffrance physique, dont elle ne pouvait deviner la cause, elle se recueillait, enveloppée de sa mantille dans l'angle de son coupé, comme une frileuse au coin du feu de l'hiver, et elle se déchirait elle-même, par la sanglante ironie de sa pensée, en se demandant si le gain conquis par la faute valait tous ces trésors de jeunese, de beauté, de fortune, decalmo, de se-
rénité domestique, follement gaspillés dans le caprice d'un instant !
Et comme l'âme désolée a toujours besoin d'une ombre de consolation, pour respirer et se donner la force de continuer sa souffrance, Ursule se faisait mi nouveau plan de conduite, dont elle devait commencer l'exécution en arrivant au cottage d'Anvers, et elle comptait sur la loyauté du noble Edgar pour réparer, autant qu'il était possible, une faute que rien ne peut réparer devant les hommes, pas même le repentir, écouté de Dieu seul.
Cette illusion donna même à Ursule assez de force pour descendre d'un pied plus ferme sur la terre belge, au moment où elle s'attendait à rencontrer son mari et Edgar.
Libre du souci du bagage, elle chercha autour d'elle, dans la gare, et ne trouva que des visages inconnus. Le gaz éclairait comme le soleil.
Tout à coup un homme perce la foule des curieux et des intéressés et, se découvrant avec respect devant Ursule, il se fait reconnaître.
— Ah ! c'est vous, Delphin ! dit Ursule , étes-vous avec mon mari ?
— Madame, dit Delphin, qui suivait les instructions religieusement et sans les examiner, — madame, votre mari a été accablé par les affaires et
les visites toute la journée, et avec une chaleur de Sénégal, et il m'a fait l'honneur de m'envoyer à Bruxelles pour vous recevoir, et prendre les bagages demain. Voici la voiture que j'ai retenue , et qui vous conduira tout de suite à la gare d'Anvers.
Ursule trouva cela fort naturel, et suivit Delphin.
Le jardinier monta sur le siège, s'assit à côté du cocher, et la voiture fit le chemin indiqué.
Il faut une heure pour franchir le court intervalle qui sépare Bruxelles d'Anvers. Ces deux charmantes villes n'en font qu'une, grâce au chemin de fer.
En arrivant à Anvers, Delphin prit une autre voiture de place, et monta de nouveau sur le siège, pour éviter les questions : il craignait d'ailleurs toujours de manquer son passage à bord du Brabançon, en partance dans la même nuit. La voiture traversa tout Anvers, et s'arrêta devant le portail du cottage d'Urbain.
Delphin ouvrit la portière, et dit à Ursule, en lui montrant la grille ouverte, l'avenue et le cottage resplendissant de lumières à toutes ses vitres : — Voilà, madame; je m'arrête un instant pour régler mon compte avec le cocher.
Ursule éprouva un vif sentiment de joie envoyant à vingt pas d'elle cette façade illuminée comme pour la recevoir. Elle traversa la courte avenue d'un pas
leste, trouva la porte ouverte à deux battants, le vestibule éclairé à giorno, le salon du rez-dechaussée resplendissant de girandoles, et pas l'ombre d'être vivant. Elle prêta l'oreille , et n'entendit que le bruit monotone d'un balancier, dont on ne voyait pas l'horloge.
N'ayant et ne pouvant avoir aucun soupçon, rassurée par l'air de fête qui régnait autour d'elle, Ursule pensa que la société d'Urbain se promenait dans le parc, et qu'elle allait rentrer au premier moment. Une autre idée fort naturelle lui conseilla de monter, pour mettre un peu d'ordre dans ses cheveux et sa toilette, et paraître avec tous ses avantages devant les botanistes anversois.
Elle monta l'escalier, et au premier étage, elle vit une porte ouverte, une chambre à deux lits, et une lampe astrale sur un guéridon.
— Oui, c'est cela ! dit-elle ; Urbain a tout prévu ; c'est notre chambre, il était facile de la trouver du premier coup d'œil.
Et elle entra lestement, pour trouver le côté du miroir.
Une large feuille de papier, placée en vedette devant la lampe et sur le guéridon, attira d'abord son regard ; elle se pencha, et lut ce mot, écrit en lettres démesurées : — Choisis.
— Choisis ! dit-elle en elle-même ; ceci s'adresse à moi.
Et un frisson la saisit, comme si un vent de neige eût passé sur ses épaules nues, au sortir d'un bal d'hiver.
Elle regarda les deux lits, enveloppés de rideaux en toile de perse.
— Ah ! je crois comprendre! se dit-elle, en souriant pour se rassurer.
Elle s'approcha du lit qui avait le guéridon, la lampe et la feuille de papier dans son voisinage ; elle entr' ouvrit avec précaution les rideaux, et reconnut tout de suite son mari, qui paraissait dormir profondément.
Elle referma les rideaux avec la même précaucaution, en se disant à elle-même :
— Ne le réveillons pas ! Il dort d'un si bon cœur!
Le mot choisis lui parut alors très-clair.
— Prenons l'autre lit, dit-elle.
Elle ôta son chapeau, ferma doucement la porte de la chambre, et trouvant étalées sur un fauteuil toutes les confections de toilette, indispensables ou superflues, elle remercia mentalement sou mari de cette attention.
— Gomme il dort avec calme ! pensait-elle ; on
ne l'entend pas respirer. 11 paraît, en effet, que sa journée a été accablante. Pauvre Urbain ! 11 se fait bon!
Une chaleur méphitique régnait dans la chambre, et Ursule, respirant avec peine, s'efforçait en vain d'ouvrir une fenêtre pour laisser entrer l'air frais de la nuit. Le ressort de la persienne résistait ; il aurait fallu une main d'Hercule pour le mettre en jeu.
— Ce n'est pas moi, pensa-t-elle, qui pourrais dormir entre ces rideaux.
Elle s'approcha de son lit, et sépara les rideaux brusquement.
Un cri déchirant retentit et ébranla cette maison déserte ; les bras d'Ursule s'étendirent et ne retombèrent pas ; son visage se décomposa dans un accès de terreur inouïe. Un cadavre hideux était assis sur le chevet ; son torse ruisselait en putréfaction liquide; ses yeux, ouverts et fixes, semblaient regar-* der Ursule, et cette face de spectre, déjà sillonnée par le ver de la tombe, faisait encore reconnaître le comte Edgar !
Ursule resta encore quelque temps immobile, la bouche béante, les yeux fixés sur les yeux du spectre ; puis une convulsion nerveuse agita son corps, et un mouvement que la pensée ne maîtrisait pas,
la fit tourner sur elle-même et porta ses mains sur les rideaux de l'autre lit, comme si elle eût voulu se réfugier auprès d'un être vivant et l'associer aux terreurs de cette vision formidable. Mais cette fois ses mains touchèrent des mains glacées, et ses yeux virent un autre cadavre, le cadavre d'Urbain, endormi du sommeil éternel. Reculant d'horreur, et toujours luttant avec courage contre la défaillance qui brise les pieds, et l'ébranlement du cerveau qui brise la raison, elle s'appuya sur le bois du lit pour ranimer ses forces et continuer la lutte ; mais cette obstination invincible qui nous porte à regarder ce qui est intolérable à la vue lui fit ouvrir une dernière fois les yeux du côté de l'autre lit ; et ils se refermèrent tout de suite devant la plus épouvantable des apparitions. Le cadavre d'Edgar, assis sur le chevet, et déjà en travail de dissolution, s'écroulait sur lui-même, avec des mouvements qui faisaient osciller sa tête hideuse et agitaient les mains sur la couverture du lit. Le hurlement de la terreur suprême déchira la poitrine d'Ursule ; un tintement de bronze sonna dans sa tête ; ses cheveux se hérissèrent et blanchirent ; le souffle de la vie n'arriva plus aux lèvres, le cou se serra comme sous la pression circulaire d'un lacet ; elle tomba entre les deux lits, comme si la foudre l'eût frappée sans se
faire entendre. Par malheur, ce coup terrible n'avait pas donné la mort.
La jeunesse et la vigueur reprirent leurs droits dans ce corps, où fonctionnaient si bien tous les ressorts de la vie. L'évanouissement dura une heure. La dette était payée à la terreur. Restait le désespoir, le souvenir intolérable, la vie entre deux cadavres, l'avenir impossible, un malheur sans fin, une énigme sans mot, une femme sans nom.
En revenant à elle, Ursule se leva, ouvrit et referma les yeux, et marcha péniblement vers la porte, en frissonnant, car il lui semblaitlqu'un souffle de spectre glaçait son épaule, et que deux mains de squelettes allaient la retenir par les cheveux. Elle descendit l'escalier, comme s'il n'avait eu qu'une marche, traversa le vestibule et l'allée, recula d'effroi devant les deux pilastres blancs du portail, reprit encore son courage, franchit le seuil de ce jardin de mort et s'élança au hasard dans la campagne, sans songer à sa toilette dévastée, à sa chevelure en désordre, aux périls d'une nuit ténébreuse ; elle allait toujours ainsi, d'un pas furibond, emportée par le délire à travers les chemins frayés, les sentiers de campagne, les jardins sans clôture, sans savoir où la conduirait cette course haletante et demandant au hasard la rencontre d'un précipice
à pic, d'une eau profonde, d'un gouffre béant, seules hôtelleries du désespoir. Le hasard ne lui fut pas favorable, il la laissa errer toute la nuit, comme une folle échappée du cabanon, et à l'aube, il lui barra le passage avec les murs d'enceinte de la gare du chemin de fer. La, Ursule, épuisée de fatigue, tomba sur une banquette extérieure et s'assit lourdement comme si elle eût déposé le fardeau d'un corps qu'elle ne pouvait porter plus loin.
On apprêtait un convoi de petite vitesse pour Bruxelles et Paris. Un employé avisant une jeuno femme dans un désordre de toilette qui annonçait une grave atteinte portée au cerveau, s'approcha d'elle et lui demanda, d'une voix ménagée, si elle partait par ce convoi. Cette parole humaine fut douce à l'oreille d'Ursule ; elle leva la tête et répondit oui.
— Eh bien! madame, dit l'employé, hâtez-vous. Voilà le bureau.
Ursule, par un mouvement machinal, fit remonter sa mantille au-dessus de sa tête, pour remplacer le chapeau par un capuchon, et déposant au bureau un billet de cent francs, dont elle oublia de prendre la monnaie, elle prit sa place et suivit deux ou trois voyageurs indigents à la salle d'attente, et après cinq minutes, au wagon.
Des ce moment, la pensée et la raison ne fonctionnaient plus en elle. Endormie ou éveillée, elle vit les mêmes tableaux, elle s'épouvanta des mêmes visions, elle subit les mêmes rêves. L'immobilité lourde succédait à l'agitation folle ; des cris aigus sortaient de sa poitrine et se mêlaient au bruit des ferrailles du convoi, comme si elle eût été escortée par les fantômes qui traînent les chaînes de l'enfer. Ce supplice fut long et ne donna aucun répit à la malheureuse femme ainsi torturée. On eût dit qu'un bourreau invisible s'acharnait sur elle, en épuisant toutes les ressources d'un génie infernal : et pourtant, lorsqu'une lueur de raison traversait ce front meurtri par les angoisses, Ursule aurait voulu ne jamais arriver au terme d'un chemin et vivre toujours ainsi, emportée au vol d'un démon de feu, comme les âmes condamnées à décrire un cercle éternel dans les ténèbres des lieux profonds, La dernière station lui donna un réveil pire que la fiévreuse insomnie : elle aurait voulu reculer Paris aux limites au monde. En descendant de la gare, elle ressemblait, avec sa pâleur et sa robe blanche fanée, à une morte galvanisée qui s'éloigne de son convoi funèbre, pour faire quelques pas encore dans la cité des vivants. Une portière de voiture s'ouvrit devant elle, et sa lèvre murmura, par habitude, un
numéro et le nom d'un faubourg. Elle traversa Paris sans rien voir, sans rien entendre. Un reste de force et de pudeur la ranima un peu devant la façade de son hôtel. Ses pieds la portèrent dans sa chambre et défaillirent après cet effort. Brigitte entra et poussa un cri lugubre en reconnaissant sa belle maîtresse dans ce fantôme en suaire.
— Au nom du ciel! dit-elle, qu'est-il arrivé à madame? et elle tomba les mains jointes à ses genoux.
Ursule la repoussa du pied comme un reptile et fixa sur elle des yeux livides.
— C'est pour vous que je me suis traînée jusqu'ici! lui dit-elle d'une voix rauque; c'est pour vous que j'ai tenu ma raison à deux mains pour ne pas la perdre ! C'est pour vous que j'ai voulu vivre un jour de plus !
Brigitte pleurait et voila sa figure avec ses mains.
Alors Ursule raconta, dans tous ses détails son affreuse nuit du cottage d'Anvers.
Et Brigitte sanglottait, la face contre terre, comme une coupable qui attend son arrêt de mort.
Alors Ursule, surexcitée par son horrible récit, ajouta :
— C'est, vous qui avez tué ces deux hommes, vous et votre amant, et pour quelques pièces cTor, sans doute! C'est vous qui me tuez, moi, votre bienfaitrice ! Mais vos remords vous tueront, vous, infâme créature de trahison et tueront l'autre aussi, cet exécrable vendeur de chair humaine. Il ne m'a pas attendu, lui! Je l'ai demandé. Il a quitté la maison; il avait fait fortune! une fortune souillée de sang et de chairs de cadavre! Allez rejoindre ce scélérat! Vous! que faites-vous ici! Sors, démon; va-t'en, te dis-je, ou je brise sur ta tête tout ce qui va tomber sous mes mains !
Ursule, arrivée au paroxysme de la fureur, saisit sur la cheminée une statuette de bronze, et s'en servit vigoureusement comme d'une massue pour en frapper Brigitte à la tête. Un mouvement fait à propos fit avorter la vengeance. Le bronze effleura le front. Brigitte se releva précipitamment et courut vers la ports, et lorsqu'elle se vit en sûreté, elle s'écria :
— Comment les trouvez-vous ces belles dames ! Elles trompent leurs maris et assomment les honnêtes filles ! Je vais porter ma plainte, et les deux hommes que vous avez assassinés à Anvers me serviront de témoins !
Ce coup brisa la dernière fibre qui retenait la
raison dans le cerveau d'Ursule. Un éclat de rire furieux répondit seul à l'insolence de Brigitte.
Brisée par la fatigue, anéantie par les émotions, brûlée par la fièvre, Ursule courut a son lit pour trouver un peu d'oubli et de repos, dans la mort du sommeil, cette trêve du malheureux; mais en jetant un coup d'œil sur la grande glace de l'alcôve, elle se vit et ne se reconnut pas ; le miroir ne reflétait plus la belle Ursule, il encadrait un spectre livide et un front vieilli sous des cheveux blancs. C'était hideux à voir. Cette nouvelle terreur arracha des cris plus stridents aux lèvres de la femme transfigurée. Un vieux serviteur, attiré par le bruit, entra dans la chambre et trouva Ursule agitée par toutes les affreuses contorsions de la folie. Brigitte avait disparu. Elle courait faire son rapport à Siïvain.
Dès ce moment, Ursule se livra sans trêve à tous les accès de cette folie furieuse qui conduit à deux solutions promptes, la guérison ou la mort.
La pauvre Ursule eut au moins le bonheur de no pas trouver la guérison.
ïiw