‹ UrsuleChapitre 6 sur 8 · CHAPÎTBE DES PRÉCAUTIONS INFAILLIBLE · texte numérisé non relu

CHAPÎTBE DES PRÉCAUTIONS INFAILLIBLE

« Mon adorée Ursule,

* Notre union doit vivre ce que nous vivrons ; rien ne peut la briser, c'est le mariage de l'amour. Nous nous sommes proposés l'un à l'autre, nous nous sommes acceptés. Personne ne s'est mêlé de l'affaire ; personne n'a signé à notre contrat pour diminuer la valeur de nos signatures; aucun officier public ne nous a irrposé la fidélité, avec un article du Code. N'ayant rien juré devant les hommes, nous tiendrons ce que nous avons juré devant nous.

* Mais ne nous dissimulons pas aussi les incon-

vénients de notre position. Tout n'est pas âge d'or dans notre civilisation de fer. La loi naturelle n'est pas connue des avocats et dps tribunaux ; la liberté de la vie n'est pas comprise des voisins, des jaloux et des espions. Chaque fenêtre qui s'ouvre fait ouvrir un ail ; chaque pas, avancé dans l'ombre, fait ouvrir une oreille ; toute imprudence de la veille est un remords le lendemain. Évitons la veille tout ce qui a perdu les autres, et le lendemain ne nous perdra pas.

» Les lettres, d'abord; oh ! les lettres! celle-ci est la première et sera la dernière : il faut toujours en écrire une pour dire qu'on n'en écrira plus. En général, les époux non mariés, ont la manie épistoiaire; c'est un roman de Rousseau qui a mis, au moyen de la poste, cette épidémie en circulation. Les avocats ont beau lire, à toutes les cours d'assises, des lettres adultères trouvées dans des tiroirs; les journaux charitables ont beau avertir le jeune public de se tenir en garde contre les tiroirs, en reproduisant les plaidoyers des avocats, tout cela est avertissement perdu. Le lendemain, une femme yeçoit une lettre dangereuse, et la serre dans le tiroir des avocats, comme si elle n'eût pas été avertie par les avocats et les journaux.

a Point de lettres ! lis celle-ci trois fois, ne la dé-

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chire pas ; il y a des gens qui courent après le vent pour ramasser les petits morceaux de papier qu'il emporte, et reconstruisent un fragment de lettre. Un fragment de lettre suffît, pour tout perdre : l'histoire racontée dans Zadig n'a éclairé personne. Éclairons-nous. Brûle cette lettre et ne jette pas la cendre au vent, la cendre peut garder un mot. Quand nous serons en présence de ton mari, ne faisons pas les enfantillages qui ont si souvent mis le plus aveugle des maris sur la trace du soupçon : point de signes d'intelligence, point de regards échangés, point de télégraphie électrique, point de pieds manœuvrant sous les tables, point d'à parte dramatique; rien de ce qui se fait au théâtre, où les comédiens amoureux ne craignent que les poignards de carton. Faisons ce que nous ferions, si tu étais laide, si j'étais vieux, et si nous ne nous connaissions pas.

» L'habitude du tutoiement joue bien souvent aussi de mauvais tours aux amoureux distraits par amour. Un simple tu aventuré devant un mari est une révélation. Ce monosyllabe a la longueur d'un volume: voici le remède de précaution. Il ne faut jamais faire de longues phrases devant ton mari, en ma présence, et dès que l'occasion te forcera naturellement à m'adresse* la parole, tu feras précé-

der la phrase d'un léger balancement delà tète, ou de quelques notes de toux, ou d'un léger éclat de rire, ce qui te donnera toujours le temps de préparer ta petite phrase, en la commençant par un vous qui empêchera le tu d'arriver même plus tard ; le premier vous te sera resté dans l'oreille, et tu continueras.

» Ton mari m'a déjà proposé de vous accompagner au théâtre, un de ces jours, il veut me montrer Tartuffe, aux Français. Soirée dangereuse ! il suffit d'un ami lorgnant à l'orchestre, pour faire éclore le lendemain une lettre anonyme. Voici la conduite à tenir au théâtre, en loge. Tu lorgneras pendant toute la pièce, les jeunes premiers, les ténors, les barytons, les amoureux et même les spectateurs qui se font regarder dans la salle, sous prétexte qu'ils sont beaux. Moi, debout au fond de la loge, je lorgnerai les femmes, dans les entr'actes, je tiendrai à deux mains le journal du soir, et je lirai les assassinats à ton mari: toi, tulorgneras toujours, c<)mme si certe lecture t'ennuyait.

» Hélas l on ne peut se passer de femmes d

chambre; ces démons à tablier sont les secrétaire:

des grandes dames, elles savent tout, avant de sa

.voir quelque chose; essayer de leur cacher une in

trigue, c'est les provoquerai divulguer: je ni

connais pas Brigitte, mais je connais l'espèce : il y a une femme de chambre. Cette espèce est sensible aux bons procédés, et aux bonnes aubaines ; elle aime les figures et les mains ouvertes. Ne sois pas duchesse auprès de Brigitte; sois femme simple; ne serre pas tes pièces d'or dans un porte-monnaie, donne-leur sur ton guéridon la confiance de la liberté vagabonde ; accuse quelquefois ta couturière de t'avoir manqué radicalement une robe de matin, pour avoir un prétexte de la donner à Brigitte : faistoi voler par elle si tu peux, cela réussit quelquefois, et l'espionne alors se fait muette par crainte.

» Voici une télégraphie privée qui remplace avec avantage les correspondances épistolaires et apprend tout ce qu'il faut savoir nécessairement.

» Ton kiosque est le plus fidèle des serviteurs muets qui se font comprendre et ne trahissent rien.

» S'il y a des inquiétudes dans la maison , persienne ouverte à demi.

» La sérénité règne : persienne grande ouverte.

» Un vase de fleurs du côté du soleil couchant, sur la fenêtre du kiosque : Urbain va, le soir à huit heures, à sa Société de botanique.

» Demain Ursule va faire une promenade au bois à neuf heures du matin i un vase de fleurs du côté du soleil levant.

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» Un petit livre : mon mari n'y est pas et rentrera bientôt.

» Un grand livre : il est sorti, l'absence sera longue.

» Deux gros livres : tous les domestiques sont sortis, je suis seule.

» Signe de détresse : un vase de scabieuses. 11 faut même prévoir le signe de détresse. Quand on s'embarque, il faut s'attendre à l'ouragan ; mais nous sommes plus heureux que les marins, nous : la cause des tempêtes nous est connue, et notre intelligence maîtrise l'ouragan et brise les écueils.

» Adorable et adorée, tu me disais hier : Je com~ mence ma vie! et moi, je t'attendais pour sortir de mon néant et vivre avec toi. Notre avenir est si beau, qu'il faut le soigner comme fait l'avare de son trésor. Ne donnons rien au hasard, prenons-lui tout.

» Un moraliste a écrit ces deux vers :

Amour! amour! quand tu nous tiens, On peut bien dire, adieu prudence.

Cet avertissement est écrit depuis deux siècles , et La Fontaine lui-même, son auteur, fut amoureux un iour et fut imprudent. Le mot expérience a été, jusqu'à nous , un mot de Dictionnaire ; on est obligé

de l'imprimer à la colonne des exp, voilà tout; il ne sert pas à autre chose pour le genre humain. Donnons enfin, nous, donnons à ce grand mot une signification : profitons de tout ce qu'on a fait de mal pour faire bien. Aimons-nous et soyons prudents. Tu as inventé le bonheur, prends un brevet de l'Amour et ne rends heureux que moi.

» Au ddà de toujours,

y> Ton Edgar, a

<r P. S. Ah! j'oubliais la plus importante des précautions !

» Les maris ont l'habitude de faire à leurs femmes l'éloge de leurs amants. Piège ou naïveté , il faut toujours se tenir sur ses gardes en pareil cas.

» Ne jamais parler de moi devant ton mari , c'est suspect; en parler souvent, c'est suspect; en dire du mal , c'est suspect; en dire du bien , c'est suspect. Ici l'intelligence féminine doit trouver des ressources et ne peut guère être éclairée par des conseils. L'inspiration du moment est condamnée à ne jamais faillir.

» Toutefois , je te soumets quelques phrases adroites que tu peux apprendre par cœur pour ren servir, en ces dangereuses occasions.

» Urbain te demande : — Comment trouves-tu Edgar? — Réponds d'un air distrait, en ^occupant d'une broderie, de ta perruche, d'un ruban mal noué, d'un bouton de manchette : — C'est un jeune homme très-convenable... je le crois un peu amoureux de sa petite personne... Ou ceci : — Il est assez bien , mais je le crois un peu fat... Ou encore : — Il a vingt ans de plus que son âge; sa conversation me plaît assez, mais je le trouve trop grave; au reste, c'est le défaut de tous les jeunes gens d'aujourd'hui.

» S'il veut avoir ton opinion sur mes avantages ou mes désavantages physiques, tu inclines la tète à droite, puis à gauche, et tu réponds : — Je trouve qu'il a les traits trop réguliers , ce qui empêche sa physionomie d'avoir de l'expression. Il s'habille avec goût, mais avec trop de coquetterie pour un homme. M. Edgar ne serait pas mon idéal , si j'étais encore au couvent.

» Si tu trouves à placer cette dernière phrase, tu l'accompagneras d'un sourire et d'un son de voix railleur et prolongé, comme si tu la chantais sans accompagnement. Tu improviseras un air...

s Si je passe quatre ou cinq jours sans paraître chez toi, devant ton mari, n'attends pas qu'Urbain dise : — Que diable est-il devenu , cet Edgar? on

ne le voit plus ! — Commence, toi, et dis avec nonchalance, en t'asseyant à table : — 11 paraît que M. le comte a une passion en ville... Ou bien : — M. Edgar doit être en voyage, on ne le voit plus... Ou encore : — Avez-vous des nouvelles de votre ami ? il me paraît bien inconstant...

» Je te dicte le sentiment des phrases, plutôt que le texte même. Toa esprit trouvera mieux.

Un docteur qui gagne cinq cent mille francs par an

Plainte importune !

Moi, je souris A l'infortune Des bons maris !

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