CHAPITRE
Sommaire. — [. Diverses sortes de goémon épave; le. goémon de Belfast. — Avantages de l’emplo: agricole du goémon ; “culture ‘: ‘24 des pommes de terre. — Son MNT en diverses régions (Roscoff, Ré, Noirmoutiers, Irlande, Canada, etc). — Expériences de Henpaicx en Écosse. — La culture de l'orge à l'ile de Ré. — Le . goût de terroir des vins, — DR du goémon vert, du goémon. Ver TR sec et à l’état de cendres, es
IT. La valeur chimique des Laminaires géantes moissonnées
dans le Pacifique. — Leur séchage et les efflorescences, — Les Américains emploient ia et de goémon géant comme en— Se grais. — Rapidité de la nitrification dans le sol. #
FIX. Maërl et Tangue. |
Le goémon épave est utilisé comme engrais, depuis un temps immémorial, sur les côtes de l'Océan, aussi bien F2) en Europe qu’en Amérique. Qu'une tempête survienneet arrache les Algues à leur support ou que des courants amènent sur la grève un goémon abondant, les riverains quittent leur travail et accourent pour en charger des civières, des ânes ou des charrettes ; ils le transportent sur la côte, assez haut pour qu'il soit à l’abri des vagues. | On se hâte à à cause de la concurrence, chacun cherie | à s'emparer des amas de prise facile et aussi parce que la mer pourrait le reprendre à la montée suivante : elle le. rejetterait de nouveau, il est vrai, mais plus battu et plus
. déchiqueté: or, plus le goémon épave aura séjourné longtemps dans l’eau, plus il sera éloigné de son état
normal et moins il aura conservé des sels qui lui donnent sa principale valeur.
Sur certaines côtes plates et rocheuses, comme à l'ile de Ré (côte W. et S.—-W. dite côte sauvage), les marées d'équinoxe déposent généralement sur la grève, à un ni-
veau élevé, une sorte de cordon littoral formé d'Algues . accumulées, haut d'un mètre, large de quelques mètres et
long de plusieurs kilomètres, que les vents recouvrent
parfois d’une épaisse couche de sable ; le goémon s’y dé-
compose lentement à l'abri de l'air et. les riverains y trouvent, à la saison suivante, un fumier tout préparé grâce auquel ils obtiennent de magnifiques récoltes. D'après Isid. Pierre (loc. cil.) on a même exploité sur certains points de la côte de la Manche « des amas véritablement immenses de varech enfouis sous le sable depuis un temps immémorial et dont l'existence n'est révélée que par hasard. C’est ainsi qu’on a trouvé, il y a une dizaine d'années’, dans le Finistère, dans une anse assez vaste de la commune de Kérouan, dans la baie de even, un gisement considérable de ce goémon fossile qui a dû se former par l’accumulation successive de facus qui ont été ensuite recouverts de sable. »
La nature du goémon rejeté dépend évidemment de la végétation côtière et de la profondeur à laquelle les vagues font sentir leur action. En Bretagne, où les Laminaires abondent, elles en constituent la majeure partie, hiver comme été; à l’île de Ré, particulièrement dans la région de la pointe des Baleines, où la côte descerd en
1 Probablement vers 1860.
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FE RNTS SRRPRERRS … A0 4 he” 118 UTILISATION AGRICOLE DU GOËÉMON &
étendues, celui-ci est arraché et rejet en s aLoT, Fa langé aux Laminaires. Dans le fond du golfe de. Gas- | cogne, de Bayonne à la Bidassoa, où les Fucus sont moins communs et où la seule Laminaire est le Saccorhiza bulbosa, qui d’ailleurs perd ses parties dressées en automne, pa la composition du goémon épave est plus saisonnière ; il est peu abondant en hiver, à moins d’être apporté parles courants ; les Cystoseira et le Sacc. bulbosa dominent dans sa composition pendant la belle saison. Néanmoins, un certain jour d’août, alors que les Cystoseira et Sacc. bu bosa abondaient sur les rochers littoraux, j'ai vu une énorme accumulation de goémon déposé sansinterruphon de Biarritz jusqu’à Guéthary, que les paysans s'empressèrent de prendre pour le porter sur leurs chamis;les grandes Algues brunes littorales y étaient rares, tandis que dominait une Algue rouge de taille moyenne, le Calliblepharis ciliata ; or Mr est très rare sur les rochers littoraux de la région, où il ne trouve ni les anfractuosités ni les grottes qui lui conviendraient, mais 1l couvre les rochers toujours submergés; le mauvais temps s'était donc manifesté surtout par des vagues de fond qui avaient atteint surtout la végétation sublittorale. Au pays basque, la récolte du goémon épave, au lieu d'être habituelle et régulière comme en Bretagne et aux îles d'Oléron, de Ré. ou de Noirmoutiers, est une sorte de casuel pour les riverains.
À en juger par ce que j'ai vu, voici plus de vingt ans, sur certains points de la côte des Asturies, le goémon épave y est aussi rare que recherché ; c'était aux mois de septembre et d'octobre (à Rivadesella, Llanes, Rivadeo); … de nombreux paysans, hommes et femmes, entrés dans à
Teau jusqu'au-dessus des genoux et armés de rateaux longuement emmanchés, disputaient aux vagues de rares
Algues flottantes qu'ils ramenaient en arrière BQUE en
faire des tas bien modestes en comparaison des énormes
meules bretonnes. En d’autres points cependant, ‘où la
côte descend en pente douce dans la mer (San Vicente
dela Barquera, Gijon), le goémon est parfois rejeté en abondance (Note préliminaire, etc., 1897).
Certaines sortes de goémon d'échouage reviennent chaque année pour ainsi dire à date fixe. Le ZLaminaria Cloustonu en fournit l’un des meilleurs exemples. Sa croissance s'effectue, comme chez les autres Laminaires, par un méristème situé au point d'union du stipe et de la lame, mais qui agit ici avec une intensité particulière à la fin de l'automne et produit une nouvelle lame audessous de l’ancienne ; celle-ci se détache tout d’une
pièce à la fin de l'hiver ou au début du printemps; autre-
ment dit, le stipe est vivace et la lame est annuelle: Despréaux a bien étudié ce phénomène en 1824'. La figure 11 montre un de ces individus peu de lemps avant
que tombe la vieille lame. Ces lames détachées sont les
mantelets des Normands, le goémon rouge où qoémon d'avril des Bretons, le may-weed des Anglais. Le L. Clous-
don constituant sur certains fonds de la Manche de
vastes forêts très denses, le flot apporte par milliers les mantelets sur la grève où les riverains les recueillent
avec empressement ; ce sont de mauvais flotteurs 4e les courants ne transportent pas au loin.
Le cas de l’Himanthalia Lorea est tout autre. Gette
1C. SauvaGeau. — Recherches sur les Laminaires des côtes de France, Mémoires de l'Académie des Sciences, t. LVI, Paris, 1918.
Le
Gironde jusqu'à Saint-Sébastien ; néanmoins, le flot en
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120 UTILISATION AGRICOLÉ DU ETS RC RS #) ue 178
Fucacée, souvent appelée lacet, croît immédiatement 4 ds 4
dessus du niveau des Laminaires ; elle est remarquable par son tout pelit appareil végétatif fixé aux rochers,
large de quelques centimètres à peine, qui porte un appareil reproducteur, ou réceptacle, en cordons plats, jaunûtres, ramifiés, dont la longueur atteint souvent quelques mètres dans la Manche (fig. 18). L’Himanthalia vit toujours à une profondeur plus grande que la hauteur des réceptacles dressés dans l’eau, mais, à basse mer, ces derniers s’étalent sur les rochers où 1ls rendent la marche difficile. La plante vit, en tout, probablement un peu plus d'une année et la fertilité du réceptacle dure plusieurs mois; pendant ce temps, l'appareil végétatif perd sa régularité et sa turgescence; des vagues, auxquelles il aurait résisté quelques mois plus tôt, l'emportent soutenu par les cavités aérifères du réceptacle. Plus 1lest âgé, plus il se détache facilement. On trouve toute l’année des individus âgés, mais l'automne est particulièrement l’époque de la maturité. A Roscoff, où on l'appelle Fitt, on prévient sa transformation en goémon épave ; le maire en autorise l’arrachage pendant quelques jours, vers l'époque de l'équinoxe d'automne ; les cultivateurs arrivent avec leurs charrettes, ils le nouent souvent en gerbes, en chargent leur attelage, et le répandent, dès qu'il est égoutté, sur la terre des champs d’artichauts ; la quanüté d’Himanthalia ainsi extraite et transportée est énorme.
Cette plante flotte si bien qué les courants la conduisent parfois à de grandes distances. Ainsi, on en chercherait vainement en place depuis l'embouchure de la
dépose toute l’année cà et là quelques individus en parfait
ne DR + LIESV PR Or AE 12 ? Her / AP N F SU F LE “Ar ti" : à
# LR UTILISATION AGRICOLE DU GOÉMON 19Y Fig. 18. — Himanthalia Lorea Lyngb.
Etats successifs du développement, d’après des individus récoltés à Roscoff en février, — À, B, GC, r/3 gr. nator.; D, 1/4 gr. natur.
#22 ‘UTILISATION AGRICOLE : DU GOÉMON rs # * -état de reproduction malgré leur origine lointaine‘. REA È FS 4 ai vus plusieurs fois, en hiver, après des mauvais Fan De posés en un cordon continu haut et épais sur toute la af a *$ k longueur de la grande plage de Biarritz et dans le ee de Guéthary.
La figure 18 montre le développement del Himanthalia | tel qu'on l'observe à toute époque de l'année et surtout -en hiver. La jeune plante provenant de la germination | d’un œuf forme d’abord, sur les rochers ou sur d'autres Algues, de petits globules pleins, de teinte olivacée ; puis le globule s’allongeet devient cylindrique à base fixatrice rétrécie (fig. 18, A) ; c’est le pédicelle de la future plante ; bientôt, le sommet s’aplatit, se creuse légèrement en son centre, puis s'étale en forme de lame circulaire concave (fig. 18, À, B) qui s'élargit graduellement sans dépasser quelques centimètres de TR Ne l'appareil végétatif de l’ÆJimanthalia est dès lors constitué. Bientôt, une ou plusieurs pustules apparaissent au centre du -creux du,chapeau, s’ailongent très rapidement, s’aplatissent en s'élargissant, et deviendront l'appareil reproducteur plusieurs centaines de fois plus volumineux que la plante végétative. Sur les individus de ia figure 18, D, la partie végétalive a acquis sa taille dé tandis que la partie reproductrice, jeune encore, était déjà si longue que le dessin n'en représente qu'une partie. Cet appareil reproducteur correspond morphologiquement à la partie renflée qui termine les frondes des Fucus en fructification {fig. 1, 2, 3) et à chacun des réceptacles latéraux de
1C. Sauvackau. — Sur la dissémination et la naturalisation de quelques Alques marines, Bulletin de l'Institut océanographique, N° 342, Monaco, 1918. |
lAscophyllum (fig. 6, 7); les individus sont unisexués. Les conceptacles, plus espacés que chez les Fucus et les Ascophyllu-, sontnéanmoins en nombre considérable et, chacun conservant sa faculté reproductrice pendant quelques mois, un individu déverse dans la mer des myriades d'anthérozoïdes ou d’oosphères*.
Dans certaines anses vaseuses, des Algues vertes constituent presque à elles seules le goémon épave. C'est ce qui arrive en particulier dans la baie de Belfast, étroite, longue et peu profonde, qui a récemment fait l'objet d’une étude détaillée ?.
Tandis que l'entrée de la baie est rocheuse et couverte d'Algues variées, le fond est vaseux ; un long chenal dragué y conduit les eaux d’égout à quelques milles de Ja ville. Le fond vaseux assèche à basse mer longtemps et sur une vaste étendue ; 1l était autrefois couvert de Zosdera marina, mais, la pollution des eaux augmentant, celui-ci a disparu et l'Ulva latissima (U. Lactuca var. laüssima) l'y a remplacé, atteint une grande taille et est prodigieusement abondant. D'autres Algues vertes lui sont mélangées, en moindre quantité : divers Monostroma, Enteromorpha, Cladophora que Corrox a étudiés.
1 Jai signalé le fait (A propos des Cystoseira, etc., 1912) que l’on rencontre parfois des individus à réceptacles plus étroits et de section arrondie qui sont entièrement stériles.
? Nuisances due to excessive growths of Green Sea-weeds in Sewage Polluied Estuaries, with special reference to Belfast Lough. Royal Commission on Sewage Disposal ; Seventh Report, vol. IT, Londres, 1911. Appendices par Lerts et Ricaarps, A.-D. Cotton, …. etc. Je dois la possession de cet important Mémoire à l’obligeance du Board of Agriculture and Fisheries,
124 UTILISATION AGRICOLE Du GOËMON
Une série d'expériences et d’ anal} ses ont montré à fe
et Ricuarps que l'U.latissima possède une extraordinaire Ne si ne puissance d'absorption de l'ammoniaque et des nitrates dissous dans l’eau ambiante, et que la proportion d'azote qu'il renferme correspond au degré de pollution de. l’eau ; ceci explique son abondance dans ces eaux quil
purifie. Son rôle reste éminemment favorable aussi long-
temps qu'il continue à croître et qu'il reste attaché au
substratum. Toute l’année, des individus se détachent pas l’action des vagues, le flot les emporte, les dépose pour les reprendre, mais, à la fin de l'été et en automne, un nombre considérable d'U.latissima se détache et estentraîné par le courant. Une partie se dépose dans les dépressions de ce sol vaseux, change de place à chaque marée. Une autre, la plus importante, est rejetée sur les bords. ets’y accumule; après une tempête, on a vu ces Ulva
amassés constituer, en une seule journée, des cordons
hauts de 2 pieds sur 2 à 3 milles de longueur ; 1lsentrent bientôt en pulréfaction, particulièrement lorsque la température est élevée, et répandent une odeur pestilentielle ;
l'hydrogène sulfuré s’exhale parfois en telle abondance que la peinture blanche des bateaux et des maisons noir-
cit en une journée ; du papier trempé dans une solution: d’acétate de plomb, approché d’un de ces dépôts d’Algues,
noircit en quelques minutes ‘. Les riverains n'ont pas manqué de s'en plaindre aux autorités, d’où les études:
entreprises sous les auspices du Board of Agriculture and Fisheries.
4 Lerrs a étudié en: détail cette fermentation des Ulva ; les com-
posés sulfurés sont dus probablement à la décomposition de sulfates
de l’eau de mer et non aux albuminoïdes de l’Algue,
1 © Non seulement l'Ulva des eaux polluées croit avec plus | d'exubérance, il est aussi plus riche en azote. Ainsi, des
| frondes récoltées sur la côte ouverte du comté de Dorset \en renferment 1,3 ‘/, (par rapport à la matière séche) et
celles du fond de la baïe de Belfast en renferment 4,75 °/..
L'Ulva constitue alors un engrais riche que recherchent les riverains. Lerrs et RicHarps proposent de le sécher à l'air après un rinçage dans l’eau douce, opération que fa-
cilite la minceur de la plante ; comprimé ensuite en ballots, à la presse hydraulique, il serait aisément pulvérisé
et vendu en poudre comme engrais. Par la distillation dans des cornues à gaz, on obtiendrait aussi de notables quantités de sulfate d’ammoniaque.
L'emploi du goémon comme engrais présente de grands avantages. À l’inverse du fumier de ferme, il n'apporte avec lui ni graines de mauvaises herbes, ni champignons producteurs de maladies, n1 larves d'insectes nuisibles ; les champs sont donc plus propres et les récoltes plus. saines ‘. En outre, étant très hygroscopique, il absorbe l'humidité, la conserve longtemps et épargne les arrosages ; ses changements de forme sous l'influence des variations hygrométriques, aussi longtemps qu'il n’est pas: entièrement décomposé, ameublissent la terre; on lui a
1 De ca Pxzate (Flore de Terre-Neuve et des iles Saint-Pierre et Miclon, Paris, 1829) dit qu'à l'ile d’Oucssant on récolte les Laminaires pour les répandre sur les champs, mais on évite de prendre le Saccorhiza bulbosa, car « on a le singulier préjugé de croire qu'il fait croître beaucoup de chardons dans les champs », ce que DE ra Pyrare attribue à l'extraordinaire fécondité que cette Algue fournirait au sol. Le même préjugé persiste, parait-il, et le S. bulbosa n'est: pas utilisé à Ouessant,
reproché d’ introduire dans le sal du chlore et du ne nous verrons plus loin ce qu’il faut en penser. À Roscoff Fa où les agriculteurs se livrent à une culture intensive extrêmement prospère et où la terre ne se repose jamais, on -enfouit le goémon une fois par an seulement, mais en très grande quantité; toutefois, son action bienfaisante dure peu et la mise en terre doit être répétée chaque année ; sa décomposilion dans le sol est donc plus rapide -que celle du fumier de ferme. |
Malgré la rapidité avec laquelle se décompose le goémon frais ou goémon vert, comme on l'appelle (qu’il soit de rive ou d’échouage), on préfère généralement le laisser fermenter quelque temps avant de l’employer. D'ailleurs,
! C’est ce que l’on m'a dit à Roscoff, et c'est aussi ce qu'admet- ‘tent tous les fermiers du Rhode Island (Etats-Unis) interrogés par Wagecer et HarrweLz ; la première récolte est très favorisée par l’enfouissement du goémon dont l’effet utile ne se fait pas sentir sur les récoltes suivantes. ({1.-J, Wueecer et B.-L. HarrweLc. Sea- Weeds. — Their agricullural value and the chemical composition of certain species, Rhode Island Agricultural Experiment Station, Bulletin 21, 1893).
À mentionner celte curieuse idée, émise par Isid. PIERRE (art. Varech, loc. cit.) qui était un diiste estimé :
« On a souvent répété que le varech favorisait la belle venue des plantes à soude et à potasse, comme la pomme de terre et le navet, -et l’on en cherchait la cause dans les matières salines que renferme cet engrais. En admettant comme vrai le fait de cette grande efficacité des varechs, qui est d’ailleurs incontestable, je ne sais s’il faut attribuer quelque importance à l'explication parce que les plantes marines, à raison de leur proximité de la mer, sont habituellement aussi à porlée de recevoir par les pluies, par les brouillards, etc., une proportion de ces matières salines bien supérieure à celle qui “est nécessaire pour subvenir à l'alimentation des récoltes qu'on leur fait produire ».
m'a dit M. François Camioc’u, l’un des maraîchers les plus entendus de Roscoff, le goémon frais, excellent pour les pommes de terre, ne convient pas aux oignons, à
cause du sel marin quil apporte avec lui; les oignons sont donc semés ou plantés sur -un terrain dont le goémon d'engrais est en partie décomposé. Bien que les
pommes de terre soient la culture qui profite le mieux du goémon, ce qui se conçoit à cause de leur exigence en potasse, certains cultivateurs roscovites ajoutent, près de chaque tubercule semé, un peu d'engrais chimique dont on n’a pas su me donner la composition, mais où entre
probablement du superphosphate. Les choux fleurs qui,
avec les pommes de terre, les oignons, les artichauts et les panais font la fortune du pays, croissent mieux lorsque du fumier de ferme est ajouté au goémon. Enfin, l’excel-
lente réputation des produits du sol de Roscoff m'évite
d'ajouter que l'emploi du goémon ne donne de goût par-
ticulier à aucun d'eux. Je n’ai pas de renseignements sur
le trèfle, que les roscovites cultivent en quantité à peine suffisante pour les besoins de leur exploitation, mais les fermiers du Rhode Island et de Grande-Bretagne le considèrent comme l’une des cultures qui en profite le mieux.
Sur ma demande, M. K. Caproc'u a bien voulu faire l'expérience suivante : Au début de 1919, et peu avant d'y semer des pommes de terre, du superphosphate, mis gracieusement à notre disposition par la Compagnie bor-
delaise de produits chimiques, grand fabricant de cet en-
grais, fut répandu à raison de 500 kilos à l’hectare (comme dans l’expérience d'Hexpric) sur un carré de terrain qui venait de recevoir le goémon. On donna une façon - enfouir le ee vers la profondeur
où le semis de être fait. baise ce carré, la partie 6 *: rienne de la plante fut plus vigoureuse, re feuilles furent
plus vertes, les tubercules furent plus gros et leur récolte dépassa d’ un tiers environ celle des carrés témoins où l DH:
avait enfoui seulement du goémon. |
On ne semble pas, à Roscoff, faire de différence entre 2
le goémon de rive (on coupe de préférence le Fucus ser-
raid) et le goémon épave; on estime qu'ils se valent
comme engrais. Quand on n’en a pas l'emploi immédiat
on le dispose en meules, semblables à des meules de foin, sans le mélanger à autre chose ; on conserve le goémon à part et le Fee de ferme à part.
D’après M. Baux (in lut.), bien que le Fucus coupé à
l’île de Ré soit surtout le F. vesiculosus, le goémon de coupe
est toujours préféré au goémon d'échouage; celui-ci ren-
ferme cependant une très forte proporuon de Fucus ser-
ralus et de Laminaires, mais, comme on ne peut l'enlever
assez rapidement, le lessivage par les marées Jui fait perdre une partie de sa valeur. Le goémon d’échouage est transporté à l’état frais, en octobre et novembre, sur les « bosses » des marais salants, avant le semis de l'orge; on donne une façon et, plus tard, on répand encore une couche de Fucus sur les semis. L'effet produit est parfait, car les champs d'orge sont magnifiques ; bien que ces champs occupent toujours les mêmes bosses des marais salants, que les habitants de l’île les conservent de père en fils depuis maintes générations sans jamais en alterner la
culture, l'orge de Ré (escourgeon d'hiver) est très apprécié
et recherché par l’industrie de la brasserie. Au cours de l’année, quand le goémon épave est mis en réserve, on le . mélange toujours par couches alternatives avec le fumuer de ferme. Quant au goémon de coupe, on le mélange
RS SO PTE ST INT te EE ep
encore avec plus de soin que celui d'échouage et tandis qu'il est frais, à peine égoutté. Voici comment F. Brix (loc. cit., p. 303) décrit l'opération : « Le varecb de coupe est mis en tas par couches régulières alternant avec un lit de fumier frais de cheval ou d’étables ; les couches inférieure et supérieure étant toujours formées par le varech. La première, très épaisse, recouvrant le sol, s'oppose par le feutrage qu'elle forme, à la perte des ous nutritifs qui pourraient filer dans le sol. La seconde sert d’abri à la dernière couche de fumier en s’opposant à sa dessiccation sous l'influence des ravons du soleil et des grands vents salés ». « Le tas, terminé vers la fin de mai, devra rester comme cela ] jusqu à fin novembre. C'est à ce moment qu’on l'utilise à Ré pour les champs de céréales et les vignes. Chaque tas est coupé par tranches et enlevé par cubes plus ou moins réguliers, mais toujours très noirs, formant un tout presque homogène, et si le tas a été bien dressé, on voit couler, sur le côté de ces blocs humifères, une sorte de suc noirâtre qui est une excellente pâte liante pour les terres légères ». L'auteur, qui est un agronome expérimenté, m'assure ne pas connaitre d’engrais meilleur que ce mélange. Il ajoute dans son article : « Suivant que la fumure s’appliquera aux terres légères de groie ou aux terres fortes argileuses ou argilocalcaires, il faudra, dans le premier cas, prendre comme fumure complémentaire les superphosphates et, dans le second, les scories de déphosphoration dont les prix sont relativement peu élevés » ‘
1 On lit dans l'Encyclopédie (loc. cit.) à l’article varech publié en 1558: « Les laboureurs emploient le goémon de différentes manières : les uns le répandent sur les terres lorsqu'ils l’ont recueilli à la côte ou qu'il a été nouvellement coupé ; mais la plupart en tont des
en fait même deux récoltes par an, l’une en juin, l’autre
en octobre, l'une des récoltes suffisant à payer l’ensemble
des frais de culture. J'ai été surpris, en circulant dans l'île, de l'infini morcellement de la propriété ; grâce à l'abondance du goëémon, tous ces champs minuscules sont bien cultivés, rapportent, et l’aisance règne partout. On compte dans l’île 13000 à 14000 habitants pour une
surface d'environ 8000 hectares, dont 1200 à 1500 sont
occupés par les marais salants.
D'après l'agronome Hervé-Maxcox qui a visité l’île de Noirmoutiers “(Nendé) en 1859, le goémon y était alors.
employé à l'exclusion de tout autre engrais ‘. On l’em- P10) a
fumiers qu’ils nomment mains, qu'ils composént de goémon, des. fumiers de bestiaux et de terres franches qu'ils laissent consommer ensemble, et qu'ils répandent ensuite sur leurs terres ;: un laboureur
est estimé d’autant plus à son aise, qu’il a nombre ou quantité de ces mains ».
‘Hervé-Maxcox. —- Du goémon dans la culture des polders, Comptes rendus de l'Académie des Sciences, t. XLIX, Paris. 1850.
« Le bélail assez peu nombreux, dans l’île, est presque toujours. renfermé. Le fumier qu'il produit et ses déjections. soigneusement recueillis dans les étables, dans les cours, et jusque sur les chemins, pétris ensemble, servent à façonner des espèces de galettes, semblables à de grandes bouses de vache, que l’on fait sécher au soleil et à l’air. Ces galettes forment pour l’hiver un combustible grossier. La cendre entassée près de la chaumière est achetée par les cultivateurs du Bocage verdéen qui apportent en échange du bois de
chauffage et ds fagots. Ce commerce singulier est mis en pratique
de temps immémorial dans l’île de Noirmoutiers. »
Outre l'orge et la vigne, les principales cultures de Ré sont les tomates, les asperges, les pommes de terre et à aussi la luzerne. Depuis quelques années, la qualité de pommes de terre cultivée comme primeur (variété de & Jersey) prend beaucoup d’extension ; en certains cas, on
a « ploie dit-il, à la même dose qu'il y a un siècle ; d’anciens. documents en prescrivent aux tenanciers de certaines. terres le transport d’un nombre de charges d’âne précisément égal à celui que l'on met aujourd'hui dans les mêmes parcelles. Les habitants considéraient le Rytiphlæa pinastroides, qui y est malheureusement assez rare, dit l’auteur, comme l’engrais le plus puissant de la côte et ils le recueillent avec le plus grand soin. S'il n'y a pas. erreur de détermination, la plante étant petite, son usage doit être assez limité s1 elle est rare. Je mentionne à l’occasion que le Rytiphlæa, aujourd'hui appelé Halopithys, est au contraire abondant sur la côte basque. D’après les. frères Crouax (Florule du Finistère, Brest, 1867), on drague le À. pinastroides dans la rade de Brest « en quantité considérable pour engrais ; c'est le goémon rouge des cultivateurs ».
D'après A.-D. Corrow' qui a récemment étudié la flore marine d’une partie de la côte ouest de l'Irlande, le. goémon joue dans ce pays un rôle agricole considérable. Lorsque le goémon épave est constamment assez abondant, on l'utilise exclusivement. Sur les autres points de la côte, les Fucus vesiculosus et Ascophyllum nodosum (Black Wrack) sont coupés en février et mars ; ils sont même cullivés pour la coupe (Voy. plus loin, chap. vi) dans les zones sableuses où ils manquent naturellement. À Clare Island, les Laminaires rejetées abondent ; on les choisit quand on le peut, en négligeant les autres espèces. Partout, la terre reçoit toujours une:
1A.-D. Corrox. — Clare Island Survey, part 15. Marine Algæ, Proceedings of ihe royal Irish Academy, t. XXXI, Dublin, 1012.
4392 UTILISATION AGRICOLE DU. GOËMON ‘Res Ë
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bonne façon avec du goémon avant ne plantation 1% pommes de terre, et parfois si peu de temps avant, que. "4 les semences sont pour ainsi dire placées dans une couche de goémon frais. Après la coupe des avoines, on répand aussi une couche de goémon sur les chaumes ; on en met 4 -aussi sur les prairies et au mois de mai, dit Corron, les lames rougeâtres du ZL.Cloustonu, les ul blanchies à #4
st
l'air des L.saccharina et Ame font, avec l'herbe : verte, une bigarrure de l'effet le plus pittoresque. Les agriculteurs apprécient tellement les Laminaires que certains, parmi ceux qui viennent en chercher, demeurent à 15 kilomètres de la côte.
… Les légumes cultivés comme primeurs à l'ile de Résont d'excellente qualité et l’engrais marin ne leur commu- : nique aucun goût parliculier. Le vin, par contre, possède un goût de terroir assez prononcé qui en diminue la vamois marchande. Le Commentaire de Vaux sur l'Ordonnance de 168x y fait allusion, et l’auteur explique ainsi pourquoi les riverains des côtes de l’Aunis perdirent l’habitude de se réunir pour discuter la date de coupe du goémon de rive. « Comme les côtes de l’Aunis sont presque toutes vignobles, dit Varin (loc. cit., p. 626), et que le sart, quoique très propre à rétablir les vignes, a ce défaut, d’altérer pendant quelques années la qualité du vin, Jusqu'à lui communiquer son sel et son odeur, la plupart des cullivateurs ont négligé depuis longtemps d'en faire usage pour leurs vignes et de là l'emploi du sart étant devenu en quelque sorte le partage des seuls paysans, c'est la vraie cause de la cessation lotale des as— semblées ordonnées par cet article.
CT paraît néanmoins actuellement qu'à l imitation des
habitans de l’île de Ré, plusieurs propriétaires de vignes
doivent pas s’en embarrasser, qui sont dans l'usage de convertir chaque année en eau-de-vie... etc. » La pratique de « sarter » la vigne ne s'était cependant - pas maintenue à l’île de Ré, D’après F. Brix ‘ on croyait que ses profondes racines lui évitent le besoin d'engrais, -. préjugé qui, voici un demi-siècle, était encore fort répandu partouten France. L'’invasion phylloxérique changea les idées ; on enfouit en abondance du goémon au pied des vignes dans l'espoir de nuire au développement ou à la propagation de l’insecte néfaste ; les résultats furent satisfaisants. On a continué depuis et l'on attribue de nouveau le goût de terroir à l’engrais marin. Cependant, dit Brin, bien que le goémon soit utilisé dans toute l'ile, ce goût est particulièrement accentué dans les communes situées à l'extrémité nord-ouest (Ars et Saint-Clément- des-Baleines). La cause serait donc différente : à l'époque = de la véraison, coïncidant avec celle des grandes marées de septembre, les Algues rejetées par le flot sur la côte nord-ouest forment un immense cordon littoral large et épais ; elles y pourrissent et leur ensablement s'accompagne de dégagements gazeux que le vent conduit au loin et dont l'odeur désagréable, absorbée par les grains et par Ja rafle, produirait le goût de terroir.
Les deux causes, 1l me semble, agissent simultanément et s'ajoutent. La vigne, qui est sensible à de minimes variations dans la constitution chimique du sol, et produit
ÎF. Brin. — Du goût de terroir dans les vins de l'ile de Ré, Revue de Viticulture, t. VIII, Paris, 1897.
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goût de terroir, alors que les légumes n’en éprouvent aucan inconvément. L'expérience serait d'ailleurs facile à
faire.
Bien que Roscoff soit silué en dehors de la zone de la |
vigne, on y récolte d'excellents raisins sans goût particu-
ide Contre un mur de diverses habitations bourgeoises. |
ou paysannes, est adossée une serre, non chauffée, réservée: à quelques treilles où le Chasselas mürit parfaitement Or,
le seul engrais fourmi à ces vignes est du fumier de rent ou de PE et jamais de goémon ; est-ce une tradition
ou le résultat raisonné de l'expérience acquise, Je
l'ig 19nOTE.
Le goémon épave est très apprécié comme engrais sur les côtes du Danemark (Rosexvince in litt.). Les Japonais
en font aussi un grand usage pour leurs champs de r1z. Les indigènes de la côte de l'Alaska (d'après Rice, in F.-K. Camerox) plantent toujours leurs pommes de terre. dans une couche de goémon d’échouage frais, préalablement enfoui dans le sol et ils ne leur donnent pas d’autres
1 Je dois à mon érudit collègue de la Faculté de Médecine, le- D* Guirraun, la connaissance du passage suivant de Pune le natu-
raliste (édit. Maxmorr, XIV, 109 ; édit. Larrré, XIV, 19, 5) :
« On fait aussi l’un et l’autre {le vin d’absinthe et le vin d’hysope)
d'autre façon, par des semis autour des racines des vignes. C’est ainsi que se fait aussi le vin d’ellébore, avec le vératre noir selon Caron ; ainsi, le vin de scammonée, les vignes par nature s'empa-
rant à merv eille de saveurs étrangères. Cest pourquoi encore les.
vendanges sentent le saule aux marais de Padoue ; et qu’à Thason: on sème de l’ellébore, du concombre sauvage ou de la scammonéepour avoir du vin dit phthorion parce qu'il fait avorier ».
UTILISATION AGRICOLE DU GOÉMON : 135 je
sains de culture; à défaut de goémon d’échouage, ils
À «coupent de préférence l’Alaria fislulosa. Il me paraît su-
perflu de citer d’autres exemples de l’utilisation agricole
du goémon ; on peut dire que, dans tous les pays, les ri-
verains cultivateurs l’étendent sur leurs champs. Les études d'Hexpricrk, en Ecosse, méritent cependant une
mention particulière.
Après une enquête sur les côtes S. W. et N. E. de YEcosse, J. Hevoricx entreprit, en 1895 et 1596 des ‘expériences sur la meilleure utilisation du goémon !
Avant de rapporter ces expériences, Je donne le résultat des analyses effectuées par l’auteur ; elles concernent les espèces qui constituent la majeure partie du goémon
paye ; je choisis les plus récentes (19:16), car elles portent
sur un plus grand nombre d'exemplaires, allant de 8 à 15 pour une même espèce ; je prends seulement les moyennes, Jaissant de côté les maximum et minimum. Elles n'échappent cependant pas à la remarque générale faite précédemment (Voy. 20), certains individus de L. Cloustonu ayant été pris en place, et d’autres parmi le goémon échoué ; on n y tient pas compte de la fertilité ou de la stérilité dé Fucus et Ascophyllum ; l'auteur, il est vrai, visait l'utilisation agricole et industrielle, et avait surtout à se préoccuper des teneurs moyennes. J'ai disposé les plantes dans l’ordre où on les trouverait en venant de la mer vers la
côte, en supposant toutefois que le F. platycarpus n'ait pas été compris dans le F. vesiculosus ; on voit que les variations
? James Hexoricx. — The Use and Value of Seaweed as Manure, Transactions of the Highland and agricultural Society of Scotland,
Sér. 4, t. X, Edimbourg, 1898.