CHAPITRE m
Etat antérieur du cours du Rhèue à Genève^
(Voir texte planche A)
Le Rhône au XVIII« siècle
Le bat constant des efforts de l'Etat et de la Municipalité de Genève a été, depuis le commencement de ce siècle, de désobstruer le débouché du lac, et le Rhône dans la Ville.
L'énumération et la description des divers obstacles qui encombraient autrefois le Rhône dans son trajet à travers la Ville de Genève, démontrent au plus haut degré la quantité énorme des constructions supprimées qui ont totalement disparu, et en outre les sacrifices considérables que l'Etat et la Municipalité se sont imposés pour arriver à un pareil résultat.
La conséquence naturelle de l'enlèvement de toutes ces constructions a été que le Rhône ne trouvait plus avant les travaux du Rhône, comme autrefois, d'obstacles à son libre écoulement, car il est impossible de comparer l'effet des ponts, et du barrage disparu en 1886, avec celui que produisaient les nombreuses digues et constructions colossales qui s'étageaient autrefois dans toute la largeur, et sur tout le parcours du fleuve.
Nous nous arrêterons uniquement dans cet examen, aux obstacles qui, en 1882, avaient complètement disparu, en suivant le Rhône à partir du lac jusqu'à la Coulouvrenière.
Les archives de l'Etat de Genève ont heureusement conservé les plans authentiques de différentes époques, et c'est en les comparant qu'il est facile de se rendre compte de la mesure dans laquelle Genève a continuellement débarrassé le Ut du fleuve.
à) Les Estacades
En quittant le lac, le premier obstacle que l'on rencontrait autrefois, consistait dans cinq rangées successives d'estacades ou de claies pour la pêche.
Depuis une époque très ancienne, l'accès de la Ville était barré des Eaux- Vives aux Pâquis, de la presqu'île de Longemalle aux Bergues, de la Fusterie à !a place Chevelu par un système compliqué de lignes de pieux disposés en zigzag, et qu'il fallait connaître pour pouvoir entrer et sortir, système qui se rattachait à l'ensemble des fortifications. Des ouvertures très étroites étaient fermées de nuit et en temps de guerre par des chaînes de fer et des clédals. En l'année ir)W), on travaillait à planter des pieux pour mieux fermer la Ville du côté du lac.
Le premier rang de pilotis, dit les Chaînes, fermait le port du côté du lac. La deuxième eslacade complétait la première. La troisième rangée de pilotis, distante de 180 pieds de la
* Voir pour plus de détails : Réponse de l'Etat de Genève, Procès du liiveau du Léman. Tribunal fédéral iSSO.
première, partait de l'extrémité de Fîle des Barques et aboutissait près du débarcadère actuel des bateaux à vapeur au Jardin Anglais.
Les estacades étaient composées de pièces de chêne d'un pied carré, liées les unes aux autres par un triple rang de chaînes de fer à chaque rangée.
L'obstruction apportée par celte quadruple rangée de pilotis, laissait à Teau un passage moindre de 140 mètres en largeur, que celui laissé aujourd'hui par les jetées.
De plus, il faut tenir compte du fait que, par suite du rapprochement de ces pilotis et du triple rang de chaînes qui les rejoignaient, de nombreux corps flottants, bois, herbes, etc., s'y arrêtaient et devaient encore rétrécir la section.
La quatrième rangée de pilotis partait des deux côtés de l'île des Barques pour se diriger vers la rive droite et vers la rive gauche du Rhône. Sur cette dernière rive, elle n'aboutissait qu'après avoir formé deux angles saillants et trois rentrants.
La cinquième rangée, en amont du pont actuel, dit de la Machine, traversait de même le Rhône dans toute sa largeur, après avoir formé plusieurs angles saillants et rentrants.
Les plans minutes de cette rangée indiquent 173 forts piquets d'un pied d'équarissage, entre lesquels se plaçaient des claies en osier.-
Ces deux dernières rangées étaient munies de nasses mobiles entre des charpentes fixes, nasses qui étaient manœuvrées par des cabestans. Dans les intervalles d'une nasse à Tautre, ces pilotis étaient liés entre eux par des planches ou des lattes qui ne laissaient entre elles que des vides d'un travers de doigt.
Un tiers du Rhône se trouvait donc continuellement barré par ces piquets et claies, contre lesquels toutes les herbes venaient s'arrêter.
Il est à peine nécessaire d'ajouter que ces cinq rangées de pilotis, estacades, chaînes, claies, nasses, etc., ont depuis longtemps disparu.
L'île des Barques (maintenant île Rousseau), était alors jointe à la rive droite, soit au bastion de Chantepoulet, par un pont sur pilotis, qui a disparu de même.
Les seules claies, enlevées par arrêté du Conseil Municipal du 28 décembre 1H43, rétrécissaient de moitié la section du fleuve et occasionnaient, d'après le général Dufour, une chute de i à 6 pouces, de 18 pouces d'après les réclamations vaudoises. En ne considérant que. les pouces, admis par l'ingénieur cantonal, il est indubitable que cet obstacle produisait à lui seul un effet plus gi'and que les jetées et le pont du Mont-Blanc, construits depuis lors.
b) Des Estacades aux ponts du Rhône
Des estacades sus-indiquées aux ponts du Rhône, de chaque côté de l'île, tant sur le bras droit que sur le bras gauche, Tencombrement augmentait à mesure que l'on descendait le fleuve.
Sur la rive droite et le bras droit
a) Entre les claies et sur le quai des Bergues s'avançaient les deux usines Labarthe et C^ (impressions sur toile de coton), bâtiments de grandes dimensions, dont l'un était supporté par cent pilotis, et l'autre par une soixantaine.
b) En face de la place Chevelu se projetaient jusque très avant dans le Rhône, les bains Defer et les latrines publiques, l'immeuble de l'hoirie Valette, au total trois bâtiments, dont un
de 00 pieds de largeur. Les bains Defer avaient une digue fixe, dont le seuil était de 0"»50 plus élevé que celui du barrage de la rive droite disparu en 1880. Venaient ensuite :
c) Les moulins OItramare (cendres aurifères), avec une digue épaisse et fortement constituée, traversant le Rhône sur toute la largeur du bras droit.
d) Les moulins Rossillon (industries diverses), vaste bâtiment qui, jeté sur une largeur de 45 pieds au travers du lit du fleuve, obstruait complètement le bras droit du Rhône.
Une multitude de madriers et de pilotis plongeaient dans le Rhône pour supporter cet édifice, accompagné de cinq roues à aube et de petites digues pour y diriger les eaux.
Sur la rive gauche et le bras gauche
On rencontrait : a) A proximité des claies, un bâtiment d'entrepôt, propriété de François Kohier.
bj Les épuisoirs et latrines publiques.
c) L'ancienne machine hydraulique, qui, établie depuis 1708 à la pointe de Tile, obstruait avec sa digue, sa passerelle et sa conduite, la totalité du bras gauche, et dont la partie la plus avancée fut enlevée en 18i4, ainsi que la passerelle et la conduite.
Beaucoup plus lard, en 1870, on supprima la roue hydraulique de l'usine Darier, et en 1880 la municipalité de Genève procéda à la démolition complète de ce bâtiment.
d) Les bains flottants du Rhône, qui ont été supprimés il y a quelques années seulement.
e) Les bâtiments des Petites Boucheries et de la Sagalterie, jetés sur pilotis au travers du bras gauche et qui embarrassaient encore le cours de Teau.
c) Les ponts du RhAne
Aux ponts du Rhône, Tencombrement du fleuve était arrivé à son maximum d'intensité, et cela, qu'on envisage soit les ponts de Tlle sur le bras gauche, soit les ponts de Saint-Gervais, sur le bras droit.
Les ponts du Rhône remontent à la plus haute antiquité, 58 ans avant J.-C. ; Jules César fait mention, dans ses commentaires : de Bello Gallico, du pont de Genève : ex eo oppido po7}s ad Helvetios perlinet.
Le pont des Romains ou de leurs successeurs était en pierre, avec piliers et éperons, et composé de matériaux énormes en pierre de roche ; le gouvernement, le 10 mars 1541), y fit même prendre des blocs pour édifier les fortifications.
Au XVIe siècle, l'ancien pont romain existait encore en bonne partie ; il était alors de temps immémorial couvert de maisons. On l'appelait le Grand Pont ou le Pont bâti, pour le distinguer d'un autre pont établi en amont et désigné sous le nom de Petit Pont. Les propriétaires des maisons à droite et à gauche des ponts et leurs successeurs, s'étalèrent ensuite tout à leur aise et dans tous les sens sur les deux bras du Rhône. Le Rhône dans toute sa largeur, à droite et à gauche de l'île, était totalement caché par les maisons qui le couvraient et s'avançaient latéralement en amont et en aval dés ponts, jusqu'à 418 pieds.
On y voyait des maisons de trois étages, avec tourelles et cuves, des moulins, des usines,
des fabriques considérables, des papeteries, des granges, le poids public, des boucheries, des tanneries, etc., des hôtelleries renommées : la Couche, la Clef, la Flèche.
Tous les métiers y étaient représentés, principalement ceux qui pouvaient utiliser la force motrice du Rhône : des tanneurs, des chamoiseurs, des fabricants de poudre à canon, des armuriers, des horlogers, des couteliers, des épingliers, des galniers, des aiguilletiers, des vinaigriers, des distillateurs, des émouleurs, etc., etc.
Des familles nombreuses y avaient leur domicile, et on évaluait, à Tépoque, la population qui habitait sur les ponts, c'est-à-dire sur le Rhône, à plus de huit cents âmes !
Ce quartier aquatique était alors une des principales curiosités de la Ville.
Le 18 janvier 1670, un incendie y éclata et attaqua soixante et douze maisons : plus de cent vingt personnes y perdirent la vie, et la perte matérielle fut évaluée à une somme qui représenterait plusieurs millions de notre monnaie actuelle.
Les décombres étaient si considérables que le bras gauche du Rhône fut entièrement comblé et mis à sec par les ruines des maisons incendiées. Les ponts du Rhône furent reconstruits, mais l'expérience acquise ne servit à rien, car bientôt des maisons commencèrent à être édifiées de nouveau, à droite et à gauche.
En 1726, Tamas des maisons réédifîées était tel, que le principal pont jeté sur le bras droit portait le nom de Pont des Maisons ; il supportait à sa droite 14 bâtiments et un nombre égal à sa gauche, le tout sur pilotis.
En 1826, il était encore, principalement sur sa gauche, couvert de constructions. On y voyait figurer les moulins Rochat, Pélaz-Perrochaix.
En 18()7, un incendie détruisit les derniers vestiges de ces constructions adossées au pont des Frises.
Dès lors, les ponts de l'Ile et de St-Gervais qui étaient autrefois supportés par une quantité innombrable de pilotis serrés et embarrassants pour l'écoulement du fleuve, ont été remplacés par des ponts supportés sur chaque bras par deux files de colonnes en fonte.
d) Des ponts du Rhône à la Coulonvreniére
Les obstacles étaient encore consi térablement accumulés en aval des ponts du Rhône ; en descendant ce fleuve, on voyait sur la rive droite :
a) Vis-à-vis de llle, les épuisoirs et étendages des tanneurs, constructions nombreuses sur pilotis empiétmt sur le Rhône (Dalleizette, Tissot, Duval, Samonroux).
b) Les moulins David, énorme construction qui s'avançait au milieu du Rhône et dont la digue traversait le fleuve jusqu'à l'Ile.
Roues, venlaux, moteurs hydrauliques, minoterie, atelier de mécaniciens et autres industries y étaient installées.
c) A la hauteur du pont actuel, dit de la Coulouvrenière, était établie une estacade, qui traversait le fleuve et était destinée à défendre, le cas échéant, l'entrée de la Ville du côté du Rhône.
d) En aval, on rencontrait le moulin de l'Hôpital, autrefois sur bateau, établi plus tard sur pilotis, avec sa digue.
e) Plus bas encore, les moulins Rochat, David, etc., etc. Sur le bras gauche et la rive gauche :
a) Immédiatement après les ponts de l'Ile, des échafaudages de tanneurs et des industries de boyaux occupaient la moitié du bras gauche (Bouvier, Duboule et Deonna).
b) Ensuite, la conire-garde du bastion du Rhône faisant partie des fortifications et couvrant la moitié du bras gauche.
c) Plus bas, une partie des fortifications du même bastion.
d) Plus bas encore, Teslacade sus-rappelée, les moulins Dizerens et leur digue.
e) Enfin les moulins Besson, qui couvraient la moitié du Rhône, avec digue.
Il y a quelques années à peine, le 8 septembre 1874, un incendie en détruisant le moulin David, fit disparaître les derniers vestiges des encombrements qui viennent d'être énumérés.
Une des conséquences directes du déblaiement consécutif du lit du Rhône a été une aug« mentation sensible dans la force du courant de ce fleuve, accroissement de courant qui s'est traduit par un draguage naturel, à tel point que tous lis bancs de sable et de gravier qui obstruaient auparavant le lit du fleuve, avaient presque complètement disparu. Il suffit pour s*en convaincre de jeter un coup d'œil sur le plan du cours du Rhône à la Coulouvrenière, dressé en 1848, où sont figurés les nombreux bancs de gravier qui existaient alors et qui aujourd'hui ont complètement disparu. En outre, dans ce siècle, le Rhône subit beaucoup moins qu'autrefois les influences du froid et du gel.
Le Bhône avant les travaux de régularisation
Ouvrages existaDts en 1882
Ces ouvrages sont :