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LA’ CROIX-ROUGE

Il est une circonstance où tout médecin peut ètre appelé à donner ses soins à des étrangers ou à entrer en relations avec des médecins dont il ignore la langue : c'est en temps de guerre, dans les services de la Croix-Rouge.

L'article premier de la nouvelle Convention pour l'amélioration du sort des blessés et des malades dans les armées en campagne, rédigé le 6 juillet 1906, à (Genève, dit en effet :

« Les militaires et les autres personnes officiellement attachées aux armées, qui seront blessés ou malades devront être respectés et soignés sans distinction de nationalité par le belligérant qui les aura en son pouvoir.

« Toutefois le belligérant obligé d'abandonner des malades ou des blessés à son adversaire laissera avec eux, autant que les circonstances militaires le permettront, une partie de son personnel et de son matériel sanitaire pour contribuer à les soigner. »

Outre le cas auquel fait allusion cet article, il faut aussi prévoir celui d’armées alliées dans lesquelles des médecins de nationalités différentes

pourront avoir à soigner des blessés ou malades dont ils ignoreront la langue.

« Les éventualités amèneront donc dans les ambulances et dans les hôpitaux de campagne une diversité de langage qui constituera une grave difficulté à surmonter pour bien remplir en toutes circonstances la tâche humanitaire que s'impose l’œuvre de la Croix-Rouge.

« Quelle facilité pour les relations de service n'éprouverait-on pas alors en ne parlant qu'une langue commune comprise sinon de tous, du moins du grand nombre. » (!)

L'’Esperanto rendrait encore ici des services inappréciables entre les médecins de nationalités différentes, comme aussi entre ces derniers et les malades qu'ils seraient appelés à soigner.

Le besoin d'un moyen d'intercompréhension dans les ambulances et hôpitaux de campagne se fait depuis longtemps sentir, et Dunant lui-même, le promoteur de la Convention de (Genève du 22 août 1864, a montré les lamentables conséquences de la diversité des langues qui Sy manifestent.

Certains passages de son ouvrage Un souvenir

(1) Général Priou, président de la Société Française Espe- : . ranto-Croix-Rouge: Znlercomprehension dans les Formations et Etablissements sanitaires en temps de guerre.

MAP, 2 | e

de Solférino méritent à ce point de vue d'être cités :

«Qu'on se représente maintenant cette opération sur un autrichien ne sachant ni l'italien ni le français et qui se laisse conduire comme un mouton à la boucherie sans pouvoir échanger une parole avec ses charitables bourreaux....

« Un. piémontais convalescent parlant français et italien traduit les demandes des soldats français aux médecins lombards : on le garde comme interprète

«Je suis arrêté à maintes reprises dans les rues par de bons bourgeois qui me supplient de venir un instant chez eux pour servir d’interprète aux officiers français blessés logés dans leurs maisons, entourés des meilleurs soins, mais dont ils ignorent la langue. Les malades, agités, inquiets, s'irritent de ne pas être compris, au grand désespoir de la famille dont les égards les plus sympathiques sont reçus avec la mauvaise humeur que donnent bien souvent la fièvre et la souffrance. L'un d’entre eux, que le docteur italien désire saigner, s'imaginant qu’on veut l’amputer, résiste de toute ses forces, s'échauffe et se fait un mal affreux. Quelques mots d'explication prononcés dans sa langue maternelle parviennent seuls, au milieu de ces quiproquos lamentables, à calmer, à tranquilliser ces invalides de Solférino....»

Et plus loin :

« Ces mourants, délaissés dans les ambulances de Castiglione, dans les hôpitaux de Brescia, dont plusieurs ne pouvaient se faire comprendre dans

leur propre langue, auraient-ils rendu le dernier soupir en maudissant, en blasphémant, s’il avaient eu auprès d'eux un être charitable pour les écouter, pour les consoler ?...»

Est-1l peinture plus poignante des misères causées en temps de guerre par la diversité des langues entre les blessés et ceux qui les soignent ?

Aussi nest-il pas étonnant qu'on ait depuis longtemps déjà cherché à adoucir le sort de ces malheureux, en leur permettant de comprendre ceux qui viennent à leur secours et de se faire comprendre d'eux.

« Les premières recherches en vue de faciliter l'intercompréhension entre ceux qui sont soignés et ceux qui soignent, et entre ces derniers, lorsqu'ils ne parlent pas la même. langue, sont dues à un italien, Je sénateur Torelli, qui publia en 1866 un excellent petit guide intitulé : « Dictionnaire pour l'infirmier volontaire des blessés en temps de guerre ».

« Ce petit livre, rédigé en 3 langues (allemand, français et-italien), parut malheureusement trop tard pour servir pendant la guerre austro-prussienne de 1866. Il put néanmoins rendre des services après la guerre dans les hôpitaux militaires et civils.

« En 1870, le sénateur Torelli publia, au début de la guerre une édition franco-allemande de son dictionnaire de poche qui fut d’un grand secours.

« Plus de 1600 exemplaires en furent distribués et beaucoup de malades bénirent cet utile inter-

prète:

PCT

«La même année, le Comité de la Société allemande de Vienne fit, à l'usage des ambulances. militaires allemandes, un petit livre très semblable à l'ouvrage de M. Torelli, mais plus profitable que cerdernier.

« Au lieu de deux dictionnaires juxtaposés, le texte allemand-français fut très détaillé et la partie française-allemande consista en une simple table alphabétique de mots français avec un numéro de renvoi au dictionnaire allemand-français.

« Enfin, en 1876, parurent les premières éditions des remarquables ouvrages de M. Paul Blaschke, de Friedrichshagen (Berlin) : Der internationale Lazaretsprachführer. >

« Les batailles, dit M. Blaschke, ne peuvent ètre évitées, et les efforts doivent tendre à obtenir la victoire ; mais l'humanité réclame, en faveur du blessé, de prompts secours et que, devenu inoffensif, il ne soit pas inutilement sacrifié. Un inconvénient qui se vérifie en guerre, et surtout les jours de bataille dans les ambulances, est celui de ne - pas pouvoir se comprendre. Faute de pouvoir se comprendre de part et d'autre les soins deviennent plus difficiles à donner; souvent dans de tels cas les souffrances sont endurées plus longtemps qu'il n'est nécessaire, et beaucoup des vœux du patient, — souvent hélas ! le dernier — demeurent inexaucés. »

Les ouvrages de M. Blaschke sont des dictionnaires en deux langues, allemand-français, françaisallemand, allemand-anglais, allemand-russe, alle-

(1) Général Priou, op. cit.

mand-italien, allemand-espagnol, allemand-hollandais, etc., comprenant 5.000 mots environ avec les phrases les plus usuelles qui s'y rapportent, accompagnées de leur prononciation figurée (Exemple : ARBEITEN: Was haben Sie früher gearbeitet — qu'avez-vous travaillé autrefois — kaweh wu trawajeh ohtr f°a ?).

« Mais, déclare l'auteur lui-même,.il est impossible de déterminer à l'avance en quelles langues ils doivent être faits ; il s'ensuit que le besoin se fait naturellement sentir, dans tous les Etats, d’une réserve de guides de ce genre rédigés en autant de langues que possible. Dès le commencement de la guerre les exemplaires tout préparés peuvent être distribués entre les mains des infirmiers, tandis qu'autrement le temps perdu à la revision des manuscrits et des travaux d'imprimerie, ne permettrait de les donner qu'alors que déjà la guerre approcherait de sa fin, ou que tout au moins les principaux combats auraient déjà eu lieu. Le but tout humain de ces guides serait donc de la sorte manqué. D'ailleurs ces exemplaires étant brusquement distribués aux infirmiers, lesquels n'ont pu y faire de préparation antérieure, il arriverait que beaucoup d'entre eux laisseraient le livre de côté comme un instrument dont on ne comprend pas le mécanisme. La guerre récente entre la Russie et le Japon a montré, du reste, combien des guides dans des langues éloignées de la nôtre peuvent trouver d'applications aussi pratiques que variées. On voit donc par cette raison que le besoin de ces guides se fait sentir dans un nombre de langues aussi étendu que possible. »

C'est bien là, en effet, une des grosses diffcultés du système. Il faudrait établir des dictionnaires traduisant chaque idiome dans tous les autres, et l'on se rendra compte du nombre de traductions nécessaires en se rappelant le calcul présenté par le Professeur Gariel à propos de quatre langues seulement dans les congrès internationaux. Chaque Etat devrait de plus posséder d'avance un grand nombre d'exemplaires de chacune des éditions de ces dictionnaires forcément coûteux et volumineux ayant trait à sa langue nationale.

« En outre, et même en les limitant, comme on a dû le faire jusqu'ici, aux principales langues usuelles et notamment à la langue allemande, qui seule a été prise pour base par M. Paul Blaschke, on n'a pas pu obtenir de ces manuels un résultat satisfaisant, à cause des complications grammaticales des langues usuelles et des difficultés de prononciation qu'elles présentent, difficultés qui sont d'autant plus sérieuses que les habitants de provinces différentes d'un même pays prononcent souvent les mêmes mots de façons fort dissemblables.

« Ces difficultés disparaîtraient si l’on pouvait faire usage, comme moyen intermédiaire de communication entre tous les hommes, quelle que soit leur origine, d'une langue seconde commune à tous, qui serait très facile à apprendre et posséderait une uniformité absolue de prononciation, de façon à fournir à chacun le moyen de traduire, d'une façon compréhensible, dans cette langue unique, toutes les phrases usuelles ou utiles.

« On pourrait ainsi facilement établir une série de petits manuels à l'usage des blessés ou des ma-

lades de toute nationalité, pour leur permettre de converser dans cette langue avec les personnes appelées à les soigner. » ()

De tels manuels, pesant cinq grammes et ne coûtant que cinq centimes, ont déjà été publiés par le Lieutenant Bayol, instructeur à l'Ecole spéciale militaire de Saint-Cyr, sous le titre général « Guide Esperanto de la Croix-Rouge » et traduits en diverses langues. Ils pourront être d’un précieux secours pour le personnel de la Croix-Rouge appelé à soigner les blessés, pour les blessés eux-mêmes ignorant la langue de ceux qui les soignent et pour les médecins des formations et établissements sanitaires en temps de guerre. Il est d’ailleurs évident que si l'Esperanto était généralement connu des médecins, ceux-ci pourraient l'employer sans intermédiaire avec leurs confrères étrangers et avec le personnel de la Croix-Rouge qui l’aurait appris dès le temps de paix, le manuel ne restant nécessaire qu'à ceux qui ignoreraient la langue internationale ou pour les entretiens avec les blessés l'ignorant aussi.

Disons à ce sujet que Monsieur le Médecin Inspecteur, directeur de l'Ecole du service de santé militaire de Lyon, a été autorisé par dépêche ministérielle en date du 23 mars 1907, à organiser un cours d'Esperanto dans cette école, et qu'en Roumanie, sur la proposition du Professeur

(1) Général Sebert, Membre de l'Institut, membre du Comité consultatif de l'Union des Femmes de France: Demande adressée aux délégués de la huitième conférence internationale de la Croix-Rouge, réunie à Londres en 1907.

Demosthen, inspecteur général de santé de l'armée roumaine, le ministre de la guerre a autorisé l'introduction de l'Esperanto à l'Ecole de médecine militaire de Bucarest. Un cours d’Esperanto s'y est ouvert le 8 mars 1908, avec 60 élèves, en présence du Professeur Demosthen ét du colonel Christodorescu, directeur de l'Ecole.

L'idée d'appliquer l’'Esperanto au service de la Croix-Rouge a été exprimée pour la première fois, il y a six ans, au Canada, dans un journal de Montréal, La Lumo, rédigé en français, en anglais et en Esperanto; puis par le D" de Rop, président du comité anversois de la Croix-Rouge belge.

Elle a été reprise et développée par le Lieutenant Bayol, dans une brochure, Esperanto et Croix-Rouge, publiée en 1906; et c’est surtout grâce aux efforts de son auteur que cette idée a dû de progresser parmi les membres des sociétés de la Croix-Rouge et de se répandre rapidement dans les différents pays.

Le Congrès espérantiste de (Genève (1906) a émis à l'unanimité le vœu suivant, reproduit par le Bulletin international des Sociétés de la Croix-Rouge d'octobre 1906

« Les Espérantistes réunis en Congrès à Genève considérant, que tout malade ou blessé du champ de bataille, quelle que soit sa nationalité, a droit aux soins des ambulances, des hôpitaux de campagne et de tout établissement où flotte le fanion de la Croix-Rouge ; qu’il arrivera souvent, pour ne

pas dire presque toujours, que beaucoup de langues inconnues du plus grand nombre y seront parlées, alors qu'une langue commune faciliterait les relations entre médecins, infirmiers et malades ;

«Emettent le vœu que la langue auxiliaire internationale Esperanto soit connue, sinon de tous, du moins de la majeure partie des personnes appelées à rendre ou à recevoir des soins des Sociétés de la Croix-Rouge.

« Pour atteindre ce but, il serait nécessaire

«1° Que les espérantistes anglais usent de toute leur influence auprès du Comité d'organisation de la prochaine Conférence internationale de la Croix- Rouge qui doit avoir lieu à Londres en 10907, afin que la question de la langue Esperanto appliquée aux services de la Croix-Rouge, soit mise au programme des questions à discuter pendant l’une des séances ;

2° Qu'un ou plusieurs espérantistes de chaque nation présente et soutienne, ou fasse présenter et soutenir cette question à la Conférence de Londres ;

3° Que la propagande soit des plus actives dans les sociétés de secours aux blessés et que les espérantistes de chaque nationalité, membres de Ja Croix-Rouge, médecins, chirurgiens, pharmaciens, militaires de tous grades, s'emploient de leur mieux pour organiser des conférences et des cours d'Esperanto. »

En 1907, le (ténéral Sebert, de l'Institut, membre du Comité consultatif de l'Union des Femmes de France, adressa une demande à la

Huitième Conférence internationale de la Croix- Rouge, appelant l'attention des délégués de cette conférence sur l'utilité de l'Esperanto dans les formations et établissements sanitaires en temps de guerre.

Un « comité national » s’est ensuite fondé « pour la propagation de la langue auxiliaire Esperanto dans la Croix-Rouge française, » composé d’espérantistes appartenant aux trois sociétés de la Croix- Rouge en France, de militaires, de marins, de médecins, de chirurgiens ; ce comité vient de se transformer en Société Française Esperanto- Croix-Rouge, et l'on annonce la prochaine fondation de sociétés analogues à l'étranger.

Le Comité international de la Croix-Rouge enfin, s'intéressant lui-même à la question, a délégué un de ses membres, M. Ad. Moynier, au récent congrès espérantiste de Dresde.

Le rapport de ce délégué, qui n’est pas espérantiste et qui n’assistait au congrès qu’en témoin impartial, a paru dans le numéro d'octobre 1908, du Bulletin international des Sociétés de la Croix- Rouge. Il ne sera pas sans intérêt de citer ici ce document. Mieux que tout commentaire, il montrera la possibilité d'employer l’'Esperanto pour éviter les inconvénients de la diversité des langues dans les services de la Croix-Rouge en temps de guerre.

« Invité à se faire représenter au Congrès d’Esperanto de Dresde, le Comité international y délégua un de ses membres afin de se rendre compte des

progrès réalisés ces dernières années par la nouvelle langue auxiliaire internationale, Ce quatrième Congrès, qui eut lieu du 16 au 23 août, a prouvé, soit par le nombre de ses participants, soit par les diverses communications qui y ont été faites, que le mouvement espérantiste, loin d'être un feu de paille, progressait d’une façon importante dans un grand nombre de pays et que les applications de la nouvelle langue commençaient à se développer dans des domaines divers. Le nombre de journaux spéciaux, de traductions d'auteurs de renom et même d'œuvres littéraires originales écrites en Esperanto est déjà considérable, ainsi qu'on a pu s'en rendre compte par l'exposition spéciale qui avait été organisée à cette occasion.

« Le Congrès de Dresde à réuni environ 1500 espérantistes appartenant à plus de 30 nationalités différentes. Quoique sous le patronage de Sa Majesté le roi de Saxe, le Congrès n'avait rien d'officiel, la plupart des congressistes étant soit de simples partisans de la nouvelle langue, soit des représen- tants de groupes espérantistes existant dans un grand nombre de pays. Notons cependant que deux gouvernements avaient envoyé chacun un délégué officiel, M, le D' Shimura pour le Japon et M. le Major Straub, médecin-militaire attaché au ministère de la guerre, pour les Etats-Unis, ce qui a été considéré comme un succès, les trois précédents Congrès de Boulogne, Genève et Cambridge, étant restés purement privés (').

(1) 11 y a là une légère erreur. Le Gouvernement belge était officiellement représenté au Congrès de Cambridge.

« Le Congrès était divisé en un certain nombre de sections ayant chacune pour but la propagation de l'Esperanto dans un domaine spécial ; section linguiste, section scientifique, section de la Croix-Rouge etc. (Cette dernière a tenu deux séances où assistaient une trentaine de personnes ; c'étaient principalement des médecins militaires et des dames faisant partie de sociétés de la Croix- Rouge de divers pays. j

« Le bureau était composé de M. le (ténéral Sebert (France), président, M. le (rénéral major Schmidt (Allemagne), vice-président, de M. le D' Thalwitzer (Allemagne) et du Lieutenant Bayol (France).

« Ce dernier a présenté un rapport intéressant sur la création et l’activité de la Saciété française Esperanto-Croix-Rouge. Cette société a comme présidents d'honneur M'* Pérouse, présidente de l'Union des Femmes de France, M. le vice-amiral Bayle, président d'honneur de la section française de la Ligue maritime espérantiste, M. le (rénéral Sebert, membre de l'Institut, président du Comité permanent des Congrès d'Esperanto, et comme président effectif M. le (Général Priou, commissaire général de la propagande de l’Union des Femmes de France. Cette société a pour but la propagation dans la Croix-Rouge française de la langue auxiliaire Esperanto, par le moyen de cours et de conférences.

« M. le Lieutenant Bayol a montré que les éventualités de la guerre peuvent amener dans les ambulances et dans les hôpitaux une diversité de langages qui constituera une grave difficulté à sur-

monter pour bien remplir en toutes circonstances la tâche humanitaire que s'impose l’œuvre de la Croix-Rouge. Il pense que l'emploi de l'Esperanto, par ses qualités de neutralité, de facilité et de commune compréhension, pourrait dans ces circonstances rendre d'immenses services, et il voudrait voir se créer dans chaque pays une Société nationale Fsperanto-Croix-Rouge, dont le but serait :

«1° De préparer et assurer l'intercompréhension dans les ambulances et hôpitaux de campagne ; 2° de propager l'Esperanto parmi toutes les personnes qui en temps de guerre seraient appelées, soit à prodiguer des soins, soit à en recevoir.

« Ce vœu a été adopté et une commission de trois membres {Lieut. Bayol, M" Monster, de Copenhague et le D' Thalwitzer) a été nommée pour s'occuper activement de la question et faire rapport au prochain Congrès.

« M. le Lieutenant Bayol communique une petite brochure dont il est l’auteur, contenant, sous forme de demandes et réponses en français et en Esperanto, les phrases les plus nécessaires à un soldat blessé: Ces brochures, tirées à un grand nombre d'exemplaires sont destinées aux soldats partant pour une campagne. Ce petit guide a déjà été traduit à l’usage des soldats allemands et 1italiens, et le sera très prochainement en danois, russe, espagnol, suédois, anglais, bulgare, tchèque, etc.

«M. le D' Thalwitzer, de Dresde, a fait une expérience intéressante à laquelle nous avons eu le plaisir d’assister. M. le Général Schmidt avait mis à sa disposition une section d’infirmiers de la Croix-

Rouge saxonne. En dix leçons, il est arrivé à leur donner une instruction suffisante pour permettre à. une trentaine d'hommes, qui ne savaient que l'allemand, d'exécuter des ordres donnés en “Esperanto, et de répondre aux questions qui leur étaient faites dans cette langue. Sous la conduite du D' Thalwitzer nous entrons dans un vaste préau où stationnait une section d'infirmiers ayant fort bonne façon dans leur uniforme gris avec brassard de a Croix-Rouge. Un sous-officier lance en Esperanto quelques ordres qui sont militairement exécutés, puis quatre ou cinq infirmiers simulant des blessés se couchent à terre. Le D' Thalwitzer s'approche du premier, l’interroge sur son état et donne ses ordres pour le pansement qui a lieu sur place. Le malade est ensuite placé sur un brancard, puis transporté sur un camion transformé en quelques minutes en voiture pouvant contenir trois ou quatre blessés. La même expérience se répète plusieurs fois sans qu’un mot d'allemand soit prononcé. M. le Général Schmidt remercie M. le D' Thalwitzer d'avoir démontré aussi clairement que l'Esperanto pouvait être appliqué utilement en campagne, même avec une très courte période d'instruction. Parmi les personnes présentes, nous avons remarqué M. le Général Ruhlemann (Allemagne), M. le Grénéral Sebert (France), M. le Major Straub, délégué officiel des Etats-Unis, M. le D' Kroïta (Japon) et M. le D’ Zamenhof.

« Quelques heures suffisent à une personne d'instruction moyenne pour saisir le mécanisme de . Ja langue Esperanto. Au bout de quelques semaines d'étude, même sans professeur, on arrive facilement

a lire un texte. Il suffit de peu de mois pour le comprendre et le parler couramment.

« Le D' Zamenhof est arrivé à créer une langue facile à apprendre pour tout le monde et dont la prononciation est la même, quelle soit parlée par un Russe, un Français, un Anglais, un Allemand ou un Japonais. Il est très difficile en entendant une personne parlant couramment l’Esperanto, de définir quelle est sa langue nationale ; c'est un des faits qui m'a le plus frappé en entendant parler des représentants de plus de trente nations différentes, Il s'ensuit que dès le premier abord ils se comprennent entre eux avec la plus grande facilité. Ajoutons qu'au point de vue de l'audition, l'Esperanto rappelle beaucoup l'espagnol ou l'italien. La phrase coule facilement sans que l'oreille soit blessée par des intonations gutturales ou choquantes.

« Pour convaincre le public que la langue Esperanto n'était pas seulement utile et pratique dans les affaires ou les relations internationales, mais pouvait encore se prêter avec succès à des interprétations littéraires, une grande représentation dramatique fut organisée pendant la semaine du Congrès au Grand Opéra de Dresde. L'/phigénie en Tauride de Gœæthe, traduite en vers esperanto par le D’ Zamenhof, fut interprétée devant un nombreux public par quelques-uns des premiers acteurs de Berlin.

« L'expérience a eu un plein succès, à en juger par les acclamations et les rappels dont les acteurs furent l'objet. La plupart des assistants connaissant l’Esperanto, ont pu sans perdre un mot suivre les péripéties du drame; quant aux autres, ils ont

dû reconnaître que les acteurs, autant par leur jeu. remarquable que par leur prononciation impeccable, avaient fait sur eux une grande impression et que la sonorité et l’élégance de la phrase pouvaient lutter avantageusement avec bien des langues nationales.

« En résumé, l'usage de l’Esperanto me paraît appelé à se développer par le fait de son application facile dans un grand nombre de domaines ; la Croix-Rouge pouvant en tirer de réels avantages, il y a lieu de suivre attentivement le développement du mouvement espérantiste et d'attirer sur cétte question l'attention des associations de la Croix-Rouge de tous les pays, afin que ce sujet puisse, en connaissance de cause, faire l’objet d'une discussion à la prochaine conférence internationale. »

« Ad. MOYNIER »

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