LE SOMNAMBULE
Poènie
A M. SOUMET Auteiur de Clytemnestre et de SaÛl.
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a Voyez, en esprit, ces blessures : l'esprit, quand on dort, a des yeux, et, quand on veille, il est aveugle. »
Eschyle.
« DÉJÀ mon jeune époux? Quoi ! l'aube paraît-elle? Non ; la lumière, au fond de l'albâtre, étincelle Blanche et pure, et suspend son jour mystérieux ; La nuit règne profonde et noire dans les cieux. Vois, la clepsydre encor n'a pas versé trois heures ; Dors près de ta Néra, sous nos chastes demeures ; Viens, dors près de mon sein. » Mais lui, furtif et lent. Descend du ht d'ivoire et d'or étincelant. Il va, d'un pied prudent, chercher la lampe errante, Dont il garde les feux dans sa main transparente ; Son corps blanc est sans voile, il marche pas à pas. L'œil ouvert, immobile, et murmurant tout bas :
« Je la vois, la parjure !... interrompez vos fêtes. Aux Mânes un autel... des cyprès sur vos têtes...
G'i — LE SOMNAMBULE
Ouvrez, ouvrez la tonibe... Allons... Qui descendra? » Cependant, à genoux et tremblante, Néra, Ses blonds che\-enx épars, se traîne, a — Arrête, écoute. Arrête, ami ! les Dieux te poursuivent, sans doute ; Au nom de la pitié, tourne tes yeux sur moi ; Vois, c'est moi, ton épouse en larmes devant toi ; Mais tu fuis ; par tes cris ma voix est étouffée ! Phœbé, pardonne-lui ; pardonne-lui, jMorphée. *
— « J'irai... je frapperai... le glaive est dans ma main ; Tous les deux... Pollion... c'est un jeune Romain... Il ne résiste pas. Dieux ! qu'il est faible encore I D'un blond duvet sa joue à peine se décore. L'amour a couronné ce luxe éblouissant... Écartez ce manteau, je ne vois pas le sang, s
Mais elle : « O mon amant 1 compagnon de ma vie I
Des foyers maternels si ton char m'a ravie
Tremblante, mais complice, et si nos vœux sacrés
Ont fait luire à l'Hymen des feux prématurés,
Par cette sainte amour nouvellement jurée.
Par l'antique Vesta, par l'immortelle Rhée
Dont j'embrasse l'autel, jamais nulle autre ardeur
De mes pieux serments n'altéra la candeur :
Non, jamais Pénélope, à l'aiguille pudique.
Plus chaste n'a vécu sous la foi domestique.
Pollion, quel est-il? » — « Je tiens tes longs cheveux...
Je dédaigne tes pleurs et tes tardifs aveux,
Corinne, tu mourra»... » — « Ce n'est pas moi! Ma mère.
Il ne m'a point aimée ! Oh ! ta sainte colère
A comme un Dieu vengeur poursuivi nos amours I
Que n'ai-je cm ma mère, et ses prudents discours?
je ne détourne plus ta sacrilège épée ;
Tiens, frappe, j'ai vécu puisque tu m'as trompée...
Ah! cruel!... mon sang coule !... Ah! reçois mes adieux;
Puisses-tu ne jamais t'éveiller !» — « Justes dieux ! »
Écrit en 1819.
Appartient h M. Marc Sançnier.
nlS VIGNY — POESIES.
Idylle dans le goût de Théocrite
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Zi'Cco Si NuiJicpaç. . .
« Honorons d'abord la Terre qui, la première entre les Dieux, rendit ici les oracles...
« J'adore aussi les Nymphes. »
Eschyle.
VOIS-TU ce vieux tronc d'aibre aux immenses racines?
Jadis il s'anima de paroles divines ;
Mais par les noirs hivers le chêne fut vaincu,
Et la Dryade aussi, comme l'arbre, a vécu.
(Car, tu le sais, berger, ces Déesses fragiles,
Envieuses des jeux et des danses agiles.
Sous l'écorce d'un bois où les fixa le sort.
Reçoivent avec lui la naissance et la mort.)
Celle dont la présence enflamma ces bocages
Répondait aux pasteurs du sein de verts feuillages.
Et, par des bruits secrets, mxélodieux et sourds.
Donnait le prix du chant ou jugeait les amours.
Bathylle aux blonds cheveux, Ménalque aux noires tresses.
Un jour lui racontaient leurs rivales tendresses.
L'un parait son front blanc de myrte et de lotus ;
L'autre, ses cheveux bruns de pampres revêtus,
Oilrait à la Dryade une coupe d'argile ;
Et les roseaux chantants enchaînés par Bathylle,
Ainsi que le dieu Pan l'enseignait aux mortels.
S'agitaient, suspendus aux verdoyants autels.
J'entendis leur prière, et de leur simple lùstoire
Les Muses et le temps m'ont laissé la mémoire.
A, DE VIG.Sy. — POÉSIES. 5
MÉNALQUE
O déesse propice ! écoute, écoute -moi ! Les Faunes, les Sylvains dansent autour de toi. Quand Bacchus a reçu leur bruyant sacrifice ; Ombrage mes amours, ô Déesse propice !
BATHYLLE
Dryade du vieux chêne, écoute mes aveux ! Les vierges, le matin, dénouant leurs cheveux, Quand du bixilant amour la saison est prochaine, T'adorent ; je t'adore, ô Dryade du chêne !
MÉNALQUE
Que Liber protecteur, père des longs festins, Entoure de ses dons tes champêtres destins. Et qu'en écharpe d'or, la vigne tortueuse Serpente autour de toi, fraîche et voluptueuse !
BATHYLLE
Que Vénus te protège et t'épargne ses maux. Qu'elle anime, au printemps, tes superbes rameaux Et si de quelque amour, pour nous mystérieuse. Le charme te liait à quelque jeune yeuse. Que ses bras délicats et ses feuillages verts A tes bras amoureux se mêlent dans les airs l
MÉNALQUE
Ida ! j'adore Ida, la légère bacchante : Ses chevetix noirs, mêlés de grappes et d'acanthe, Sur le tigre, attaché par une griffe d'or. Roulent abandonnés ; sa bouche rit encor En chantant Évoé ; sa démarche chancelle ; Ses pieds nus, ses genoux que la robe décèle, S'élancent, et son œil, de feux étincelant. Brille comme Phébus sous le signe brûlant.
BATHYLLE
C'est toi que je préfère, ô toi, vierge nouvelle. Que l'heure du matin à nos désirs révèle !
Quand la lune au front pur, reine des nuits d'été. Verse au gazon bleuâtre un regard argenté, Elle est moins belle encor que ta paupière blonde Qu'un rayon chaste et doux sous son long voile inonde.
MÉNALQUE
Si le fier léopard, que les jeunes Sylvains
Attachent rugissant au char du Dieu des vins.
Voit amener au loin l'inquiète tigresse
Que les Faunes, troublés par la joyeuse ivresse.
N'ont pas su dérober à ses regards brûlants,
Il s'arrête, il s'agite, et de ses cris roulants
Les bois sont ébranlés; de sa gueule béante
L'écume coule à flots sur une langue ardente;
Furieux, il bondit, il brise ses liens.
Et le collier d"ivoire et les jou'::s phrygiens :
Il part, et, dans les champs qu'écrasent ses caresses.
Prodigue à ses amours de fougueuses tendresses.
Ainsi, quand tu descends des cimes de nos bois,
Ida ! lorsque j'entends ta voix, ta jeune voix,
Annoncer par des chants la fête bacchanale.
Je laisse les troupeaux, la bêche matinale.
Et la vigne et la gerbe où mes jours sont liés :
Je pars, je cours, je tombe et je brûle à tes pieds.
BATHYLLE
Quand la vive hirondelle est enfin réveillée.
Elle sort de l'étang, encor toute mouillée.
Et, se montrant au jour avec un cri joyeux.
Au charme d'un beau ciel, craintive, ouvre les yeux ;
Puis, sur le pâle saule, avec lenteur voltige,
Interroge avec soin le bouton et la tige ;
Et, sûre du printemps, alors, et de l'amour,
Par des cris triomphants célèbre leur retour.
Elle chante sa joie aux rochers, aux campagnes,
Et, du fond des roseaux excitant ses compagnes :
« Venez ! dit-elle ; allons ! paraissez, il est temps !
Car voici la chaleur, et voici le printemps. »
Ainsi, quand je te vois, ô modeste bergère !
Fouler de tes pieds nus la riante fougère.
J'appelle autour de moi les pâtres nonchalants, A quitter le gazon, selon mes vœux, trop lents; Et crie, en te suivant dans ta course rebelle : « Venez ! oh ! venez voir comine Glycère est belle ! »
MÉXALQUE.
Un jour, jour de Bacchus, loin des jeux égaré.
Seule je la surpris au fond du bois sacré :
Le soleil et les vents, dans ces bocages sombres.
Des feuilles sur ses traits faisaient flotter les ombres;
Lascive, elle dormait sur le thyrse brisé;
Une molle sueur, sur son front épuisé.
Brillait comme la perle en gouttes transparentes,
Et ses mains, autour d'elle, et sous le lin errantes.
Touchant la coupe vide, et son sein tour à tour.
Redemandaient encore et Bacchus et l'Amour.
BATHYLLE
Je vous adjure ici. Nymphes de la Sicile, Dont les doigts, sous des fleurs, guident l'onde docile; Vous reçûtes ses dons, alors que sous nos bois, Rougissante, elle vint pour la première fois. Ses bras blancs soutenaient sur sa tête inclinée L'amphore, œuvre divine aux fêtes destinée. Qu'emplit la molle poire, et le raisin doré. Et la pêche au duvet de pourpre coloré; Des pasteurs empressés l'attention jalouse L'entourait, murmurant le nom sacré d'épouse; Mais en vain : nul regard ne flatta leur ardeur; Elle fut toute aux Dieux et toute à la pudeur.
Ici, je vis rouler la coupe aux flancs d'argile; Le chêne ému tremblait, la flûte de Bathylle Brilla d'un feu divin; la Driade, un moment Joyeuse, fit entendre un long frémissement, Doux comme les échos dont la voix incertaine Murmure la chanson d'une flûte lointaine.
Écrit en 1815,
SYMETHA
Elégie
A PICHALD
Auteur de Léonidas
et de GuUlaume Tdl.
<i NAVIRE aux larges flancs de guirlandes ornés.
Aux Dieux d'ivoire, aux mâts de roses couronnés,
Oh ! qu'Éole, du moins, soit facile à tes voiles !
Montrez vos feux amis, fraternelles étoiles !
Jusqu'au port de Lesbos, guidez le nautonier.
Et de mes vœux pour elle exaucez le dernier :
Je vais mourir, hélas ! Symétha s'est fiée
Aux flots profonds ; l'Attique est par elle oubHée.
Insensée ! elle fuit nos bords mélodieux.
Et les bois odorants berceaux des demi-Dieux,
Et les chœurs cadencés dans les moUes prairies.
Et, sous les marbres frais, les saintes Théories.
Nous ne la verrons plus, au pied du Parthénon,
Invoquer Athénée, en répétant son nom ;
Et, d'une main timide, à nos rites fidèle.
Ses longs cheveux dorés couronnés d'asphodèle.
Consacrer ou le voile, ou le vase d'argent,
Ou la pourpre attachée au fuseau dihgent.
O vierge de Lesbos ! que ton île abhorrée
S'engloutisse dans l'onde à jamais ignorée,
Avant que ton navire ait pu toucher ses bords !
Qu'y vas-tu faire? Hélas ! quel palais, quels trésors
'Te vaudront notre amour? Vierge, qu'y vas-tu faire?
N'es-tu pas. Lesbienne, à Lesbos étrangère?
Athène a vu longtemps s'accroître ta beauté.
Et, depuis que trois fois t'éclaira son été.
Ton front s'est élevé jusqu'au front de ta mère ;
Ici, loin des chagrins de ton enfance amère.
70 — SYMÉTHA
Les Muses t'ont souri. Les doux chants de ta voix Sont nés Athéniens ; c'est ici, sous nos bois, Que l'amour t'enseigna le joug que tu m'imposes ; Pour toi mon seuil joyeux s'est revêtu de roses.
« Tu pars ; et cependant m'as-tu toujours haï, Symétha? Non, ton cœur quelquefois s'est trahi ; Car, lorsqu'un mot flatteur abordait ton oreille, La pudeur souriait sur ta lèvre vermeille : Je l'ai vu, ton sourire aussi beau que le jour ; Et l'heure du sourire est l'heure de l'amour. Mais le flot sur le flot en mugissant s'élève. Et voile à ma douleur le vaisseau qui t'enlève ; C'en est fait, et mes pieds sont déjà chez les morts ; Va, que Vénus du moins t'épargne le remords ! Lie un nouvel hymen I va, pour moi, je succombe. Un jour, d'un pied ingrat tu fouleras ma tombe, Si le destin vengeur te ramène en ces lieux Ornés du monument de tes cruels adieux. »
— Dans le port du Pirée, un jour fut entendue Cette plainte innocente, et cependant perdue ; Car la vierge enfantine, auprès des matelots. Admirait et la rame et l'écume des flots ; Puis, sur la haute poupe accourue et couchée. Saluait, dans la mer, son image penchée, Et lui jetait des fleurs et des rameaux flottants, Et riait de leur chute et les suivait longtemps ; Ou, tout à coup rêveuse, écoutait le Zéphire, Qui, d'une aile invisible, avait ému sa lyre.
Écrit ca 1815.